A propos de la poésie, voici ce que j’ai trouvé sur Apollinaire.
« Qu’il s’agisse de la strophe, du vers, de la rime, Apollinaire amalgame, loin de les opposer, toutes les techniques possibles. Il n’innove jamais qu’en conservant, se livrant à d’incessantes variations entre ces deux limites extrêmes que sont la règle rigoureuse et la liberté totale » (Michel Décaudin, Alcools de Guillaume Apollinaire, Gallimard, 1993).
Entre "la règle rigoureuse et la liberté totale" : voilà qui est bien dit.
J’arrive un peu tard dans ce fil. Voilà quelques considérations trop générales et schématiques sans doute.La poésie n’est pas initialement un genre, mais un mode d’expression.Il faut en revenir aux fonctions du langage de Jakobson. Au début, le langage est un moyen de communication. Il est d’abord utilitaire, orienté vers le partage d’informations Mais il recèle en lui une fonction poétique, sans doute embryonnaire au commencement. Cette fonction introduit la gratuité, les émotions, le jeu, le plaisir.À l’origine, la poésie a colonisé trois grands domaines : la guerre, l’amour, la relation à la divinité. Elle a été épopée, lyrisme, prière incantatoire. Plus tard, avec les progrès du rationalisme, elle a quitté peu à peu le registre épique et la prière liturgique pour se consacrer à l’expression des sentiments. Quelques poètes ont exploré les pistes du jeu comme Marot et les grands rhétoriqueurs, plus près de nous les surréalistes, l’OuLiIPo, Queneau, Tardieu… Aujourd’hui, nous ne lisons plus guère de poésie parce que depuis Mallarmé, puis les errances surréalistes, elle s’est perdue dans l’incompréhensible. Pourtant, il y a de la place pour une poésie populaire, voir Prévert, Cadou, certains chanteurs-compositeurs. Il faut conserver ce regard qui cherche au-delà des apparences dans un monde urbain et désenchanté. La poésie est orphique, elle ne doit pas oublier ses liens avec le sacré. Pour moi, les plus grandes réussites sont à chercher dans Racine, Nerval, certains poèmes de Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, Supervielle, Claudel… Pour moi, la véritable poésie est inspiration suivie d’un souffle.La question de la forme a son importance. Ses détracteurs voient en elle un obstacle à l’inspiration, une entrave sclérosante à la liberté. Ses défenseurs sont des artisans polisseurs presque maniaques. Pour ma part je suis Jean Cocteau qui affirme : « Les poètes trouvent d’abord et ne cherchent qu’après. » Mais il leur faut chercher à purifier et condenser. Laisser libre cours au premier jet, c’est souvent de l’énurésie verbale. La forme est indispensable, c’est elle qui donne aux vers la pureté du cristal, elle impose des rythmes, de la musique. La rime n’est pas seulement phonique chez les grands poètes, elle est aussi sémantique. À la fin du vers elle souligne les mots forts qui charpentent le poème. Les grands poèmes ne sont jamais le fruit de la facilité. Remarquons aussi que la forme – dans les origines qui étaient purement verbales – permet la mémorisation, la musicalité, l’accompagnement instrumental, l’enchantement des auditeurs.
Pour ceux ou celles que ça intéresse, je suis tombé par hasard sur le livre de Jean-Louis Joubert, La Poésie. Livre d’une clarté remarquable et dans lequel j’ai trouvé quelques éléments de réponses à mes questions :
Historiquement, la poésie a d’abord été un outil mnémotechnique de mémorisation des récits populaires, à l’époque où l’imprimerie n’existait pas encore. Récits oraux (ex: L’Odysée) transmis d’une génération à l’autre. Or, s’agissant de textes oraux, leur forme avait tout intérêt à être ergonomique d’un point de vue corporelle. Exemple ? la versification, qui est ajustée aux rythmes de la respiration humaine. Si la poésie est le genre littéraire par excellence, c’est parce qu’elle peut consacrer le langage uniquement pour ce qu’il est, sans se soucier immédiatement de sa dimension utilitaire. Ce qu’un roman, par exemple, ne peut pas se permettre de faire, puisque la narration le rend nécessairement porteur de sens. A l’inverse, on peut tout à fait jouir du verbe pur d’un poème, sans pour autant en comprendre le sens (si tant est qu’il en ait un). Exemple ? « Voyelles » de Rimbaud, dont la signification demeure encore aujourd’hui incertaine, voire potentiellement inexistante, mais dont la qualité littéraire est incontestable.Dire de la poésie qu’elle est totalement inoffensive peut s’apparenter à une idée reçue. Car la rigidité formelle qu’elle implique, où chaque mot est pesé au gramme près (surtout dans les poèmes courts), permet un rapprochement entre le vers et les formules magiques. Formules magiques qui postulent que les mots jouissent d’un pouvoir performatif, capables d’agir sur la matière. D’où, par exemple, la fameuse « sorcellerie évocatoire » postulée par Baudelaire à propos de la poésie.
Oui, merci. Cet ouvrage me paraît en effet fort pertinent !