Bonsoir à toutes et tous,J’aimerais profiter des connaissances des spécialistes ici disponibles pour ce qui concerne ces lignes bien connues, attribuées à Hadrien, et popularisées par Yourcenar :Je l’ai pris comme exercice de scansion (pour moi !)… ne sachant a priori dans quel modèle de vers scander. Au final, la scansion est plutôt simple et je conclus à des dimètres iambiques. Mais là n’est pas vraiment la question. La question, c’est… le sens ! J’ai cherché sur le Net les traductions disponibles. Deux écoles "s’opposent".Les questions "techniques" sont les suivantes :1- quel est l’antécédent (éventuellement postposé) de "quae" ? ("animula" vs. "loca")2- quel est le substantif ("animula" vs. "loca") auquel se rapportent les 3 adjectifs formant le 4ème vers ?3- éventuellement : quel est le sens à donner à "nunc" ?4- éventuellement : quel est le sens à donner à "nec" ?Je pourrais préciser mes interrogations, mais je préfère attendre les premières remarques pour répondre plus finement sur des points précis.Merci à vous !
Sens de "animula vagula blandula…"
14 réponses
Bonsoir,
1- quel est l’antécédent (éventuellement postposé) de "quae" ? ("animula" vs. "loca")
Pour moi, animula
2- quel est le substantif ("animula" vs. "loca") auquel se rapportent les 3 adjectifs formant le 4ème vers ?
Pour moi, animula
3- éventuellement : quel est le sens à donner à "nunc" ?
Maintenant, avec un sens de futur proche
4- éventuellement : quel est le sens à donner à "nec" ?
Et ne pas
Bonsoir Jean-Luc,Je suis tout à fait d’accord avec vous sur les points 1) et 2). Mais force est de constater, dans les traductions consultées, que d’autres en font une autre lecture, ramenant tout à "loca". Mais pour moi, cela ne fait pas sens : "pallidula", "nudula" sont des diminutifs qui rappellent évidemment l’initial "animula". Je vois mal Orphée entrant aux Enfers et s’exclamant : "Ces lieux sont un peu pâlichons et un peu épurés !" ;-) Reste "rigida" : serait-ce aussi, étymologiquement, un diminutif (par exemple de "recta" ou autre ?) ? Ce dernier point, je ne sais.Cependant, d’un autre côté, on pourrait objecter qu’il semblerait bizarre que "loca" ne soit pas qualifié par quelque manière. D’où la question sur le sens du "nec". "Et ne pas", bien sûr. Mais un "où ne pas" ne serait-il pas envisageable, qui aurait l’avantage de qualifier "loca" ?"nunc" : associé à un si fort futur explicite, cela fait bizarre, non ? Un présent "à la Virgile" (Arma virumque cano…) n’eût-il pas été plus naturel ? Simple question ; le très fort "dabis" terminal, explicite futur ici, reste ici logique car projection dans l’avenir.
Je ne suis pas un grand latiniste.J’ai bien noté le "nunc" qui renvoie au présent et se heurte au futur "abibis".C’est pourquoi j’ai émis l’hypothèse d’un futur proche du style "tu vas bientôt (rapidement) finir". Pour moi, le "nec" relie les deux futurs.En revanche je suspecte un jeu de mots entre "loca" (qui me surprend, j’aurais attendu loco) et "locos".
Je traduis ordinairement nunc avec le futur par désormais.Pour le reste effectivement, la traduction demeure difficile et discutable, comme dudule le souligne.Grammaticalement quae peut avoir pour antécédent loca. Les trois adjectifs formant le quatrième vers pourraient se rapporter à ce nom, mais pour le sens, ces diminutifs ne sont pas forcément satisfaisants.D‘où les deux interprétations :Petite âme vagabonde et câline, hôte et compagne de mon corps, les lieux dans lesquels tu vas t’en aller sont blêmes, sévères, nus, et tu ne rencontreras plus de badinages, comme tu en as l’habitude. ou celle que l’on préfère, de Marguerite YourcenarPetite âme errante, accueillante visiteuse, compagne du corps, au pays pour lequel tu pars, toute transie, livide et nue, reprendras-tu tes anciens jeux ? »
Tu as raison de t’interroger pour "loca". On pourrait attendre, effectivement "locos". Mais le latin ne rime pas.
En fait, "locus,i m" a deux pluriels : "loca, orum neutre pluriel" est un des deux, le plus fréquent semble-t-il, et qui a un sens un peu plus "vague". Peut-être le choix de "loca" permet-il de privilégier les allitérations en "a" qui courent tout du long.
Simple avis, je ne suis vraiment pas spécialiste non plus !
Je suis d’accord que le "nec" doit relier les deux verbes.
Bonsoir Laoshi,
Je suis bien d’accord avec toi. Des lieux "blêmes, sévères et nus"… cela ne veut pas dire grand chose face à l’autre traduction possible.
Reste le "nec"… Le problème de la traduction par Yourcenar est qu’elle introduit une interrogation là où le texte n’en présente a priori aucune (et même au contraire, c’est plutôt une forte négation).
Loca est effectivement plus employé que loci qui signifie parfois les passages d’un livre.
Pour nec, je ne vois pas d’autres choix que et… ne pas.(et tu ne t’abandonneras pas aux badinages…)
"pas" ou "plus" ?
Littéralement le « plus » n’y est pas. Il aurait fallu l’adjonction d’une autre particule telle que vero ou autem.
Nous sommes cependant en poésie, et le sens de ne…plus…est plus satisfaisant pour l’esprit. Par ailleurs il peut se déduire du nunc qui précède.
Bonjour, j’ajoute une petite pierre à l’édifice :
Deux dimètres iambiques sont aussi appelés tétrapodie iambique
L’antécédent de « quae » est « animula ». (« lectio facilior »). Si c’était « loca », il serait sujet d’un verbe qui est absent ou sous-entendre « sunt ». Cela fait beaucoup !
-"quel est le substantif ("animula" vs. "loca") auquel se rapportent les 3 adjectifs formant le 4ème vers ? "
Selon moi à « animula ».
"reste "rigida" : serait-ce aussi, étymologiquement, un diminutif (par exemple de "recta" ou autre ?) ? ce dernier point, je ne sais."
« rigida » : le dictionnaire Forcellini mentionne « rigidula » comme diminutif de « rigida » avec la référence à « notre » poème et précise que « alii minus recte leg. rigida » ; c’est la seule référence qu’il donne et ce serait donc un hapax sujet à caution d’autant plus que la tétrapodie devient alors boîteuse. On pourrait remplacer l’improbable « rigidula » par « frigidula » mais la tétrapodie est tout aussi boîteuse. Gardons donc « rigida »
Selon moi, « pallidula », « rigida », « nudula », prolongent le mouvement du vers 1.
À titre d’information, la mort est dite « pallida mors » et non « pallidula mors » chez Horace, (odes, I,4,13).
-"nunc" : associé à un si fort futur explicite, cela fait bizarre, non ? un présent "à la virgile" (arma virumque cano…) n’eût-il pas été plus naturel ? simple question ; le très fort "dabis" terminal, explicite futur ici, reste ici logique car projection dans l’avenir."
Le rapprochement « nunc » futur simple n’est pas rare. par ex : Catulle, 8,16-17 : « quis nunc te adibit…quem nunc amabis… » ; Catulle 29,6-7 « et ille nunc…perambulabit » ; Catulle 63,68 etc. « nunc » n’a pas nécessairement une valeur temporelle : il peut aussi être la marque d’une émotion. ( la langue française y recourt également).
-"reste le "nec"… le problème de la traduction par yourcenar est qu’elle introduit une interrogation là où le texte n’en présente a priori aucune (et même au contraire, c’est plutôt une forte négation)."
La ponctuation est essentiellement affaire d’éditeurs modernes.
P. Grimal n’hésite pas à mettre un point d’interrogation après iocos et fait de « quae » l’adjectif interrogatif se rapportant à loca qui est en quelque « qualifié » : « vers quels lieux » se demande Hadrien.Voici la traduction proposée par Grimal : « Petite âme, errante et tendre, hôte et compagne de mon corps, vers quels lieux vas-tu maintenant partir, toute pâlotte et raide et nue, et sans, comme tu le fais toujours, dire des plaisanteries ? »
Bonne soirée
Belle traduction d’un homme éminent !
Et une belle réponse de Poenulus.
Question : "quaternaire iambique", "dimètre iambique", "tétrapodie iambique" ? Les trois sont-ils complètement équivalents ?
Oui, ils le sont: Un mètre iambique comporte deux iambes; un dimètre comporte donc 4 iambes autrement dit 4 pieds (tetra- podie)= quaternaire.



