Littérature et "message"

Littérature

10 réponses

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Salutations,

Dans le secondaire, nous passons notre temps à dire que la littérature permet de transmettre des messages. C’était même le sujet que j’ai eu au bac, et j’ai obtenu 17 en soutenant que oui.

Ensuite, en hypokhâgne, notre professeure nous a dit que la littérature ne transmet pas de message. Idem pour notre professeur de khâgne, qui a même ajouté que le Dormeur du Val n’était pas une dénonciation de la guerre.

J’ai l’impression que la question du "message" n’intéresse pas dans le supérieur, qu’en recherche en littérature, on l’ignore.

Un peu comme si trouver un message réduisait le texte.

Moi qui suis novice en la matière (en L2, je n’ai pas la prétention du chercheur !), je voulais savoir : pourquoi la question du message tend-elle à agacer ? Est-ce un faux débat, une question naïve ? Est-ce à cause du risque de "plaquer" son message sur le texte (et ainsi, l’analyse littéraire nous renseigne plus sur l’analyste que sur le texte) ?

je n’ai pas la prétention du chercheur !Les chercheurs ne sont pas (tous) prétentieux !Je ne pense pas que l’idée du "message" soit refusée en bloc dans le supérieur, mais on l’estime simpliste et réductrice. De plus, elle est souvent remise en question avec violence dans le sens où, du point de vue de certains, elle s’assimile à la posture fort désagréable qui veut que toute littérature soit "utile", fonctionnelle, pragmatique, que tout texte contienne un "message". Cette pensée utilitariste, dont le capitalisme est friand, est une menace pour l’art en général.Parfois il n’y a pas de message. L’art peut exprimer autre chose : un délire, une vision, une esthétique, une tentative, un sens personnel (qui n’est pas un message dans le sens où le créateur ne cible pas intentionnellement son lecteur/spectateur, mais obéit à d’autres nécessités d’expression).On peut faire l’analogie avec les sciences dites dures. Parfois le chercheur peut vouloir transmettre un "message", par exemple s’il cherche à démontrer la nocivité des gaz d’échappement et leur influence sur le développement du fœtus, dans ce cas on peut supposer qu’il y a volonté de démontrer une menace et d’en avertir les gens, donc une sorte de "message". Un autre chercheur aura pour objectif de déterminer si ce coléoptère peut être classé dans le taxon X ou le taxon Y, ou bien encore mesurer la proportion de neutrinos dans les tempêtes solaires cycliques, etc. Là, il n’y a guère de message à saisir, et gageons que ce chercheur affrontera lui aussi les questions du public ébahi, avec ses gros sabots : "Mais, Monsieur, alors ça sert à quoi c’que vous faites ?".Cette histoire de "message" a peu de sens à mes yeux. Le langage lui-même, dont on peut croire qu’il est le message par excellence, même dans ses composantes les plus minuscules, se déconstruit aisément : pourquoi jurons-nous si grossièrement après nous être cogné le pied dans la table basse, alors que nous sommes seuls à la maison ? 😅

Merci pour cette réponse ! Je voulais plutôt écrire : je n’ai pas la prétention de me dire au niveau d’un chercheur, je n’insinuais pas que les chercheurs étaient prétentieux xD.

Je m’en suis douté, mais je n’ai pas pu résister. Je sais : c’est mal.

Il faudrait revenir à la théorie de la communication de Jakobson. https://www.etudes-litteraires.com/fiches-methode/caracteriser-texteCe qui intéresse d’abord un universitaire est la fonction poétique du langage au sens large. Ce ne sont pas les convictions d’un auteur qui doivent prédominer, mais la manière dont il les partage, comment elles façonnent sa vision esthétique, comment elles irriguent consciemment ou inconsciemment son expression.

Merci pour cette réponse !

Merci pour cette question intéressante (et les réponses, bien sûr, qui ne le sont pas moins… :-) ).

Il me semble, pour ma part, qu’on pourrait compléter la réflexion par deux remarques :

L’enseignement secondaire n’a pas le même objectif que l’enseignement supérieur. Au collège / lycée, on espère donner un minimum de culture générale. Retenir quelques "messages simples" chez de grands auteurs est une bonne manière de le faire. Le Dormeur du val est un bon exemple, les Fables de La Fontaine en sont un autre. C’est un niveau de compréhension des œuvres qui est la base, disons. Dans le supérieur, en revanche, on peut se permettre d’aller plus loin, de montrer que les choses ne sont pas si simples, que les messages, quand il y en a, peuvent être plus ambigus qu’il n’y paraît, et aussi qu’une oeuvre d’art peut être gratuite et n’exister que pour elle-même, sans "message" social, politique ou idéologique. Sur la question de la présence ou non d’un message dans les œuvres littéraires, il a déjà été dit que chaque œuvre est différente et certaines existent pour elles-mêmes, sans message. Mais même lorsqu’on parle d’oeuvres dont on peut dire qu’elles ont un message, (des romans de Zola ou d’Orwell, par exemple) on peut choisir aussi de concentrer son attention sur d’autres aspects de l’œuvre ou d’autres niveaux de lecture. Tout dépend de comment on répond à la question "d’où vient le sens d’un texte littéraire ?". Si l’on répond que c’est l’intention de l’auteur qui fait le sens, alors on ne peut pas se dispenser de s’interroger sur le "message" que le texte essaye de transmettre (voir les fonctions du langage de Jakobson mentionnées par Jean-Luc). Mais il existe bien d’autres éléments qui peuvent donner du sens à une œuvre littéraire, comme sa structure interne, son contexte de publication, son contexte de lecture.

Merci pour cette réponse !

Merci aussi à TheRedRoom pour cette bonne explication, très claire.

Je la débite un peu autrement, sur le deuxième point en particulier. Ce que l’on entend par "message", d’ordinaire, c’est un contenu cognitif, disons, une sorte d’information. Par exemple, les Misérables de Hugo, ça veut dire qu’il y a des gens qui souffrent parce que la société est mal faite. Madame Bovary que les petites bourgeoises de province sont empoisonnées par les mauvais livres, etc. Je peux réduire le roman à une proposition, qui serait comme une thèse à démontrer, et qui serait "le message". Et pour bien faire, il faudrait que ledit message soit pensé clairement par l’auteur, qui ne pourrait "faire passer" que ce qu’il a lui-même bien compris.

Mais le "message", si vous prenez un livre de Céline, par exemple D’un château l’autre, c’est quelle thèse ? Les 100 premières pages, ce sont des fulminations, des insultes portées contre la Terre entière, en raison du fait qu’elle ne fait que comploter contre Céline. Dans sa pensée en effet, la Terre, le Monde, ce sont des choses qui veulent faire du mal à Céline et qui n’ont jamais existé que pour cela. A croire que Dieu n’a créé le Monde, en séparant les Eaux et la Terre, que pour emmerder Céline…

Mais le "message", c’est que Céline est furieux : qu’il tape sur les Allemands, sur les collabos, sur les femmes, sur Pétain, sur les homos, sur les communistes, sur les capitalistes, sur les Juifs, sur les cathos, ne fait pas "message", le "message", c’est surtout qu’il est furieux. On se moque du contenu de ses élucubrations paranoïaques, on voit juste qu’il est très fâché et c’est cela, le message.

Merci pour cette réponse ! Maintenant que j’y pense, dans la préface des Misérables, la notion d’utilité apparaît, et; à la lire, on a vraiment cette conception de littérature comme messagère. Mais on ne peut pas calquer cette conception sur toutes les œuvres, sur Céline, par exemple.