Bonsoir,
Est-ce bien cet extrait ?
Hélas ! je touchais au moment où cette prédiction devait s’accomplir. Ma mère, avide de tous les lieux où l’on pouvait se montrer, retint une loge pour la première représentation d’une pièce. Nous devions y aller avec une duchesse qui nous avait prises pour pis-aller, et qui trouva une compagnie plus convenable.
Nous voilà donc, ma mère et moi, seules dans le premier balcon. Le théâtre était plein de tout ce qu’il y avait de gens de condition à la cour et à la ville. Ma mère, pour jouir de la gloire de connaître la plupart d’entre eux, ne cessait de faire des révérences. Pour moi, uniquement occupée du plaisir d’entendre la pièce, et du soin de cacher les larmes qu’elle me faisait répandre, je ne voyais personne ; mais l’impatience d’entendre le bruit que faisait le marquis du Fresnoi, attira mes regards sur lui. Il disputait sur le mérite de la pièce avec un homme que je ne connaissais point, ou plutôt il lui reprochait de l’écouter ; car ces messieurs condamnent ou approuvent, sans savoir le plus souvent de quoi il est question. Comme il vit que je le regardais, qu’il entendait qu’on se récriait autour de lui sur ma beauté, il crut qu’il pouvait, sans se faire tort, venir un moment dans notre loge.
Je m’aperçus que celui avec qui il avait parlé lui demanda avec empressement, lorsqu’il eut repris sa place, qui nous étions. C’est la fille et la femme d’un homme d’affaires, répondit-il : la fille est jolie, comme vous voyez ; de plus ils ont un bon cuisinier ; voilà ce qui m’a fait faire connaissance avec eux. Vous n’êtes donc point amoureux, dit celui à qui il parlait ? Mais comme cela, répondit M. du Fresnoi. Si vous n’avez rien de mieux à faire, je vous y mènerai souper ce soir ; vous me ferez même plaisir : je vais engager encore deux ou trois hommes de mes amis ; car il n’est pas mal d’être les plus forts dans cette maison.
Quelque répugnance que le comte de Barbasan (c’est le nom de celui à qui il parlait) eût d’être présenté par quelqu’un dont il connaissait tous les ridicules, le désir de me voir l’emporta, et la partie fut acceptée. Ils vinrent tous deux, après la pièce, à la porte de notre loge. La présentation de M. de Barbasan fut faite légèrement : ils nous mirent dans notre carrosse, montèrent dans le leur, et furent aussitôt que nous au logis, où il y avait déjà du monde.
Quelle différence de Barbasan à tout ce que j’avais vu jusque-là. Je ne parle point des grâces de sa figure ; je me flatte que, si elles avaient été seules, elles n’auraient pas fait d’impression sur moi ; mais son esprit, son caractère, voilà ce qui me toucha ; j’eus le temps de prendre bonne opinion de l’un et de l’autre dès ce premier jour.
La conversation roula d’abord sur la pièce : nos petits-maîtres la déclarèrent détestable : je l’ai dit à Barbasan, dit le marquis du Fresnoi. Ajoutez, répliqua Barbasan, que vous me l’avez dit dès le premier acte : pour moi, je ne suis point si pressé de juger ; je vais à la tragédie pour donner de l’occupation à mon cœur ; si je suis touché, je n’en demande pas davantage ; je ne chicane point l’auteur sur la façon ; je lui sais gré, au contraire, des peines qu’il a prises pour me donner un sentiment très agréable.
De la pièce, qui était l’histoire du jour, on passa aux aventures de la cour et de la ville. Barbasan soutint toujours son caractère : il doutait ; il excusait ; enfin, il eût voulu qu’on n’eût point cherché à avoir de l’esprit aux dépens d’autrui.
Le jeu finit les disputes. Barbasan ne joua point ; je ne jouai point aussi. Nous restâmes seuls désœuvrés : je m’aperçus qu’il avait les yeux attachés sur moi ; j’en fus embarrassée. Pour assurer ma contenance, je m’approchai de la table où l’on jouait. Il n’osa d’abord m’y suivre : heureusement un incident qui attira des contestations, lui en donna le prétexte. Je crois qu’il me regarda toujours ; pour moi, je n’osai lever les yeux, quoique j’en eusse grande envie.
Je n’eus pas besoin de lire avant de me mettre au lit, comme j’en avais la coutume : un trouble agréable, que je n’avais jamais éprouvé, remplissait mon cœur. La figure de Barbasan se présentait à moi. Je repassais tout ce que je lui avais entendu dire ; je m’applaudissais de penser comme lui : je n’osais m’arrêter sur l’attention qu’il avait eue à me regarder ; je n’y pensais qu’à la dérobée. Ma nuit se passa presque entière de cette sorte. Je fus fâchée ensuite de n’avoir pas dormi. Je craignis d’en être moins jolie.
Ma toilette, qui ne m’avait point occupée jusque-là, devint pour moi une affaire sérieuse. Je voulais absolument être bien ; je ne me contentais point sur le choix de mes ajustements. Où devez-vous donc aller, me dit ma femme-de-chambre, étonnée de ce qu’elle voyait ? Sa question m’étonna moi-même et m’embarrassa ; le sentiment qui me faisait agir m’était inconnu.
Quelques-uns de ceux qui avaient soupé le soir avec nous, vinrent y dîner le lendemain. On parla du per. Comment avez-vous trouvé Barbasan, dit un de nos petits-maîtres, en s’adressant à ma mère ? il ne manque pas absolument d’esprit ; et, pour un homme qui n’a pas été dans un certain monde, il n’y est point trop déplacé. Quel est-il, dit ma mère ? On prétend, répondit celui qui avait parlé, qu’il est d’une ancienne maison de Gascogne ; mais je n’en crois rien. Pourquoi n’en parlerait-il point ? pourquoi ne s’en ferait-il pas valoir ? ce secours ne serait-il pas nécessaire à quelqu’un qui n’a aucune fortune ? Il a mieux que la fortune, dit le commandeur de Piennes, qui n’avait pas encore parlé : il a des sentiments d’honneur. À l’égard de sa naissance, je puis vous répondre que tel qui vante la sienne, et qui en rompt la tête à tout propos, lui est très inférieur par cet endroit ; mais, quoiqu’il connaisse le prix que ces sortes de choses ont dans le monde, il n’a pas le courage de leur donner une valeur qu’elles n’ont pas à ses yeux.
Je ne puis dire le plaisir que me fit cet honnête homme ; moins, à ce que je croyais, du bien qu’il avait dit de Barbasan, que de ce qu’il avait humilié l’orgueil du petit-maître.