Je suis en train de lire la Nouvelle Héloise de Rousseau.
Dans "Héloise et Abélard" (l’histoire médiévale, j’entends) on a une femme, Héloise, éminemment sensuelle, charnelle et un feu violent dévore son âme. Mais Héloise ne peut accepter le mariage qui serait comme un abaissement pour Abélard. Voilà ce qu’en dit Chateabriand dans le Génie du christianisme (je pourrais difficilement mieux formuler les choses) : "Précipitée du monde au désert, elle est entrée soudaine, et avec tous ses feux, dans les glaces monastiques. La religion et l’amour exercent à la fois leur empire sur son cœur : c’est la nature rebelle toute vivante par la grâce, et qui se débat vainement dans les embrassements du ciel (…) Il était impossible que l’antiquité fournit une pareille scène, parce qu’elle n’avait pas une pareille religion. On aura beau prendre pour héroïne une vestale grecque ou romaine, jamais on n’établira ce combat entre la chair et l’esprit, qui fait le merveilleux de la position d’Héloïse et qui appartient au dogme et à la morale du christianisme. Souvenez-vous que vous voyez ici réunies la plus fougueuse des passions et une religion menaçante qui n’entre jamais en traité avec nos penchants. Héloïse aime, Héloïse brûle ; mais là s’élèvent des murs glacés, là tout s’éteint sous des marbres insensibles, là des flammes éternelles ou des récompenses sans fin attendent sa chute ou son triomphe. Il n’y a point d’accommodement à espérer : la créature et le Créateur ne peuvent habiter ensemble dans la même âme"
Voilà pour Héloise et Abélard. D’ailleurs, c’est sur l’ordre d’Abélard que la sensuelle Héloise (elle parle explicitement de sexe dans sa correspondance) se retire au Paraclet.
Dans la Nouvelle Héloise, Julie semble terriblement autoritaire, tyrannique même. Elle impose à Saint-Preux un exil à plusieurs reprises, exige de lui qu’il accepte l’argent qu’elle lui veut donner,… Bref, elle se montre glaciale, terrible. Je ne comprends pas très bien la rigueur qu’elle impose à son amant et qu’elle s’impose à elle-même, et ça m’empêche un peu de rentrer dans le roman (je persévère cependant). L’obstacle semble moins les petites conventions bourgeoises (et déjà quel obstacle léger en comparaison à la menace d’une damnation éternelle au Moyen Age) qu’une sorte de défi ou de rigueur que semble s’imposer Julie, une forme d’amour platonique
J’ai l’impression qu’il y a une forme de pétrarquisme ou d’amour courtois (l’amant soumis qui met la femme aimée sur un piédestal et doit accomplir des épreuves pour la mériter, l’impossible consommation de l’amour). En réalité, seul Saint-Preux m’apparaît humain. Julie m’apparaît comme une sorte de statue de glace qui s’impose à elle-même une vertu dont on ne comprend pas trop les tenants et les aboutissants. Quel cinéma, quels épanchements, quel pathétique quand elle regrette d’avoir "commis l’irréparable". On a l’impression que Julie cause son propre malheur, on ne comprend pas trop, dans la mesure où elle semble partager les sentiments de Saint-Preux, la distance qu’elle impose à son amant, pourquoi la consommation de son amour (qu’elle vit comme une faute) serait à ce point dégradante ou avilissante ? Morale bourgeoise du XVIIIe siècle ? Evidemment, j’ai cru comprendre qu’elle finirait par demander à son père d’accepter pour gendre Saint-Preux et qu’il refuserait, donc à partir de là on retombe dans un amour rendu impossible à cause des conventions bourgeoises et des différences de classe sociale. Mais même au départ, je ne sens aucune passion chez Julie, juste une statue de glace qui s’impose une vertu comme une sorte de défi (et qui se montre terriblement exigeante avec le pauvre Saint-Preux). On a l’impression que seul Saint-Preux est humain, qu’il brûle seul, et qu’il s’oppose à une Julie insensible qui a une conception très chaste de l’amour. D’ailleurs, elle joue un peu avec son amant en lui imposant un exil, puis en le faisant revenir, en lui offrant un baiser mais en l’empêchant d’aller plus loin. Elle-même est languissante et malade à cause de la séparation qu’elle lui a imposée, semble se justifier d’avoir cédé en alléguant d’une forme de pitié. Bref, le personnage de Julie est énigmatique je trouve, assez peu naturel, peu passionné.
On a l’impression qu’en fait Julie a plutôt le tempérament d’Abélard (un personnage autoritaire qui impose un exil à son amant, qui veut arrêter la relation, le personnage raisonnable qui veut éteindre lefeu de la passion) et que Saint-Preux est Héloise tourmentée par la passion charnelle.
Bref, un moralisme étonnant de la part de Julie (on attend plutôt des personnages féminins qu’ils s’abandonnent à la passion) et une relation "courtoise" assez étrange avec un amant soumis et une femme implacable.



