Je me souviens que j’avais lu pour la première fois le Cid à l’adolescence et j’avais été très impressionné par la grandeur morale et le sens de l’honneur des personnages. Maintenant, en relisant la pièce, Chimène m’apparaît comme insupportable dans son obstination et terriblement hypocrite dans la manière dont elle entend résoudre son fameux dilemme cornélien au dénouement.
Elle veut que l’affaire se règle par un duel à mort dans l’espoir de conserver son honneur, d’être en paix avec sa conscience (en poussant jusqu’au bout la logique judiciaire et en demandant au roi d’organiser le duel) tout en espérant que Rodrigue remportera le duel pour pouvoir l’épouser (envoyant ce pauvre Don Sanche au casse pipe alors qu’il s’offre, chevaleresque, pour être son champion dans ce duel). Elle va même jusqu’à encourager Rodrigue à se défendre et à tuer Don Sanche en épuisant toutes les ressources de la rhétorique et de l’argumentation. Et la manière dont elle accueille Don Sanche lorsqu’elle pense qu’il a remporté le duel qu’elle a elle-même sollicité. Heureusement le duel n’a pas eu lieu et Rodrigue part expier sa faute en combattant les Maures, épargnant ce pauvre Don Sanche qui aurait sinon été le dindon de la farce.
Elle ajoute en plus à l’obstination l’indécision : logique, on est dans un dilemme cornélien où les personnages sont tiraillés entre amour et devoir mais jusqu’à la fin Chimène change de pied, sans parler de son jusqu’au-boutisme qui me la rend du coup beaucoup moins sympathique que dans mes souvenirs (mais indépendamment des jugements psychologiques qu’on peut faire sur les personnages, c’est ce qui fait la beauté de cette pièce et la grandeur de la tragédie).
Enfin voilà il fallait bien un dénouement de toute façon et la pièce reste un chef d’œuvre, mais je ne souvenais plus que Chimène pouvait être à ce point retorse et manipulatrice.
Qu’en pensez-vous (desolé, le débat ne vole pas bien haut mais je me demandais si vous partagiez mon sentiment) ? Est-ce que je la juge trop sévèrement ?



