Bonjour,
J’aimerais savoir comment sont abordés les cours de littérature dans les filières qui en contiennent. J’envisage des études qui comportent ce type d’UE que j’appréhende beaucoup.
Je suis ouvert à l’étude des thèmes qui ont occupé nos écrivains à travers l’histoire, et la façon dont ils les ont exploités. Par exemple, la façon dont la place du travail, ou de l’éducation, ou du patriotisme, évolue dans les mentalités d’un siècle à l’autre, d’après les témoignages littéraires, peut être un sujet passionnant. Mais disserter sur "la figure du bouffon entre le 11e et le 15e siècle", je ne peux pas.
Un autre exercice que j’exècre tout particulièrement est celui consistant à éplucher la forme des textes pour en tirer des conclusions relatives à la philosophie de l’auteur, voire même sa personnalité ou ses opinions privées. Comme ce genre de choses :
Je citerai d’abord une phrase très connue de l’extrême fin des Essais :
“ C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être 3 . ”
Le phénomène stylistique qui nous intéresse ici est l’incise “ et comme divine ”. Sur le plan grammatical, elle est située sur le même plan que l’adjectif “ absolue ”, tous deux qualifiant la “ perfection ” de l’homme. L’incise “ et comme divine ” fait rebondir la phrase et lui impulse son rythme. Comparons avec la phrase que Montaigne n’a pas écrite : “ C’est une absolue perfection de savoir jouir loyalement de son être ”. Cette phrase est carrée, elle sonne comme une sentence. On compte trois volumes rythmiques (8-8-3). Le court volume final “ de son être ” marque une sorte d’assagissement, pour ne pas dire d’essoufflement du rythme et de la pensée. La découpe rythmique de la phrase avec incise est tout à fait différente : “ C’est une absolue perfection (8) et comme divine (4 /12), de savoir jouir loyalement de son être (11). ” La phrase qu’a écrite Montaigne se trouve en son milieu sur le rebond ; en raison du rythme 12-11, elle présente un léger déséquilibre. Ce rythme donne l’impression d’un inachèvement, mais aussi d’une réserve d’énergie, nécessaire aux mouvements ultérieurs. Le jugement du lecteur est comme incité à revenir sur le morceau en incise ; celui-ci marque l’acmé de la phrase, mais ne saurait constituer un arrêt en raison de sa situation médiane. L’analyse stylistique n’est pas démentie par l’analyse philosophique : on se demande comment l’homme peut atteindre à la divinité, si c’est réellement qu’il le peut, et suivant quel mode (“ comme divine ”). On se demande aussi d’où Montaigne tire ici cet optimisme, voire cette audace, concernant la possibilité qu’a l’homme d’atteindre une sagesse qui semble plus qu’humaine.
Je ne peux m’empêcher de donner une interprétation qui aura encore besoin d’être justifiée. L’incise “ et comme divine ”, qui introduit un rebond dans la phrase, rend plus difficile la maîtrise du sens par un acte d’intellection unique, ainsi que son stockage et sa quasi-disparition dans le magasin de la mémoire. L’incise oblige le lecteur à une relecture, à un parcours, à un exercice renouvelé du jugement. Au lieu de conforter la pensée dans ses pouvoirs, le rebond inquiète et anime à la fois.
Voilà le genre d’inepties délirantes qui me donnent le tournis et que je redoute d’avoir à subir en cours de "littérature" (parce que je les ai subies en lettres au lycée).
Celles et ceux qui sont passés par là peuvent-ils confirmer ou infirmer mes craintes ?
Merci d’avance.



