Au vu des titres étudiés, on doute que la réalité proposée dans ces romans soit plus agréable que la nôtre ;-)
J’aime bien le plan proposé par floreal. À la limite, je proposerai à la place de l’axe I : "Le roman comme tentative de compréhension".
I. Le roman ne serait pas une fin en soi, mais une action, une pratique - parmi d’autres - pour comprendre un fait humain, soit que l’auteur éprouve lui-même de sa propre expérience, soit qu’il veuille seulement l’explorer et le comprendre. L’expérience de la conception du roman serait une expérience du réel et en proposerait une lecture (tout comme la poésie peut être un accès à la connaissance du réel). Écrire serait donc une quête du sens, un sens que l’on suppose pré-existant à l’acte d’écrire. On peut opposer à cette conception l’idée d’un sens entièrement artificiel imposé, inoculé dans l’œuvre par son créateur.
Dans les exemples mobilisés, les personnages marginaux qui sont dévoilés au lecteur offrent une perspective nouvelle, instructive, sur les "monstres" dont la société peut accoucher. Au-delà de leur complexité morale, ils sont surtout des preuves que la société (et surtout la culture) est inopérante à satisfaire l’Homme.
II. Le roman est un exorcisme, donc une catharsis, qui tire son efficacité de la perfection de sa mise en scène. On s’approche du rituel (qui est par ailleurs aux origines du théâtre, voire de la poésie) et comme rituel le roman a aussi ses codes et ses permanences. Au-delà de cette esthétique, l’idée d’un exorcisme suppose aussi une approche presque psychanalytique du roman : celui-ci serait un moyen d’évacuer, en l’exprimant, une charge insupportable. Pour qui ? L’auteur ? La société ? Si on se limite à l’auteur, alors on entretient l’approche unilatérale et individuelle de l’œuvre, qui est très discutable. Dès lors, le roman - comme d’autres manifestations de l’art - pourrait-il être l’émanation d’une préoccupation collective, plus ou moins consciente ? L’œuvre de Bernanos (dans son ensemble) et L’Ensorcelée de Barbey D’Aurevilly ouvrent des pistes en ce sens.
S’agissant de L’Ensorcelée, l’idée d’exorcisme est bien à propos, tant l’ombre de la sorcellerie et de la pensée magique plane sur le récit. Il s’agira de définir, au moins esquisser, les rôles de Jeanne et de l’abbé de la Croix-Jugan dans cette "mise en scène", sans négliger l’arrière-plan historique du récit. C’est surtout l’ancien monde qui empoisonne le nouveau, ce dernier croyant oublier les vieux symboles, l’imaginaire collectif et séculaire, simplement en fermant les yeux… Une dialectique récurrente dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly.
III. Le roman comme sublimation des étapes précédentes, soit : comment le roman peut-il à son tour et en retour agir sur le réel ? Comment le roman peut-il agir sur ces "désirs, appétits et rêves humains" ? En les apaisant ? En les entretenant ? En les sublimant littéralement, c’est-à-dire en les dépossédant de leur nocivité pour les transformer en élan constructif, en tentative esthétique, en "Beau" ?
Le roman peut-il "re-créer" le réel ? Le "ré-enchanter" comme disent certains ? Si le réel reste une notion bien vague sur laquelle s’acharne des générations de philosophes (oui : les philosophes se reproduisent, croyez-le ou non), la perception du réel est déjà quelque chose de plus précis. Le roman ne se substitue pas au réel (sauf dérives fantasmatiques et autres bovarysme, ce qui n’est pas hors sujet non plus, ici), mais en propose une autre lecture. C’est en agissant sur nous, sur notre perception, que le roman littéralement s’actualise. Nous devenons son instrument : en agissant sur nos perceptions, il agit sur le réel lorsque nous passons à l’acte. Diderot a cet égard fut d’une efficacité redoutable, grâce à La Religieuse comme à d’autres de ses œuvres.
En espérant que vous me pardonnerez mes délires. J’ai souvent une approche assez influencée par la génétique textuelle et les débats sur la fonction de l’œuvre, l’acte créateur, l’autonomie du livre, etc.
🙂