Bonsoir, je dois faire une commentaire de texte sur cette extrait de mémoire d’Hadrien: Quelques hommes avant moi avaient parcouru la terre : Pythagore, Platon, une douzaine de sages,et bon nombre d’aventuriers. Pour la première fois, le voyageur était en même temps le maître,pleinement libre de voir, de réformer, de créer. C’était ma chance, et je me rendais compte que dessiècles peut-être passeraient avant que se reproduisît cet heureux accord d’une fonction, d’untempérament, d’un monde. Et c’est alors que je m’aperçus de l’avantage qu’il y a à être un hommenouveau, et un homme seul, fort peu marié, sans enfants, presque sans ancêtres, Ulysse sans autre Ithaquequ’intérieure. Il faut faire ici un aveu que je n’ai fait à personne : je n’ai jamais eu le sentimentd’appartenir complètement à aucun lieu, pas même à mon Athènes bien-aimée, pas même à Rome.Étranger partout, je ne me sentais particulièrement isolé nulle part. J’exerçais en cours de route lesdifférentes professions dont se compose le métier d’empereur : j’endossais la vie militaire comme unvêtement devenu commode à force d’avoir été porté. Je me remettais sans peine à parler le langage descamps, ce latin déformé par la pression des langues barbares, semé de jurons rituels et de plaisanteriesfaciles ; je me réhabituais à l’encombrant équipement des jours de manoeuvres, à ce changementd’équilibre que produit dans tout le corps la présence au bras gauche du lourd bouclier. Le long métier decomptable m’astreignait partout davantage, qu’il s’agît d’apurer les comptes de la province d’Asie ouceux d’une petite bourgade britannique endettée par l’érection d’un établissement thermal. J’ai déjà parlédu métier de juge. Des similitudes tirées d’autres emplois me venaient à l’esprit : je pensais au médecinambulant guérissant les gens de porte en porte, à l’ouvrier de la voirie appelé pour réparer une chausséeou ressouder une conduite d’eau, au surveillant qui court d’un bout à l’autre du banc des navires,encourageant les rameurs, mais utilisant son fouet le moins possible. Et aujourd’hui, sur les terrasses dela Villa, regardant les esclaves émonder les branches ou sarcler les plates-bandes, je pense surtout ausage va-et-vient du jardinier.J’ai déjà tout mon plan mais j’ai du mal à analyser la dernière phrase: "Et aujourd’hui, sur les terrasses dela Villa, regardant les esclaves émonder les branches ou sarcler les plates-bandes, je pense surtout ausage va-et-vient du jardinier."Je voudrai le placer dans une sous partie ou je dit qu’Hadrien se perçoit comme un sage.J’ai remarquer que le mot "sage" est présent au début et à la fin du texte. De cette manière il l’encadre.
Yourcenar, Mémoires d’Hadrien - Quelques hommes avant moi…
4 réponses
Bonsoir,
Hadrien parle de son "métier d’empereur". L’expression est déjà surprenante. Habituellement on utilise des termes moins prosaïques tels que charge, gouvernance, empire. De plus l’empereur romain est un dieu.
Il voit donc sa charge comme
une errance, un voyage perpétuel,une succession de métiers divers.Ses réflexions sur les deux constituants de sa charge l’amènent à des comparaisons avec d’autres emplois qui combinent déplacement et soin, pour se fixer sur celui du jardinier qui taille, contraint la végétation pour la soigner et la faire se développer harmonieusement. Cette dernière activité paisible et gratuite est sans doute la plus proche de la "sagesse".
Tiens, je pense à Candide !
L’extrait est en effet comme encadré par l’idée de sagesse, mais un texte avance, évolue. Il y a donc peu de chances que cette sagesse soit la même au début et à la fin. En général, chercher l’évolution, la progression et le changement au sein d’un texte est une bonne clé.
D’emblée, il faut bien comprendre qu’Hadrien connait une vie et un destin absolument hors du commun, extraordinaire pour son époque et cela même pour un empereur.
Tout au long du texte (à l’exception de la fin, nous y reviendrons), la sagesse semble se caractériser par deux aspects, tels qu’Hadrien les a vécus et expérimentés : la polyvalence et le pouvoir.
La polyvalence:
L’énumération des activités et des tâches témoigne d’une conception plurielle de l’expérience et de la sagesse qui en découle. Plusieurs éléments permettent de justifier facilement la diversité de ces activités. C’est donc par la pratique (l’expérience) qu’Hadrien pense avoir acquis une forme de sagesse, à l’image des illustres prédécesseurs dont il s’imagine être l’héritier (Pythagore, Platon, …).
Le pouvoir:
Hadrien estime pourtant avoir bénéficié d’une "nouveauté", d’un avantage que ces illustres prédécesseurs n’ont pas connu : le pouvoir, par sa position d’empereur, d’agir et de changer les choses. Hadrien n’est plus seulement observateur, mais acteur. C’est une véritable éthique de l’action qu’il définit ici, posture récurrente dans tout le roman d’ailleurs. La sagesse viendrait dès lors par l’action, action rendue possible seulement par son destin d’empereur, par le pouvoir effectif qu’il détient en tout temps et en tout lieu (y compris - et même surtout - aux frontières lointaines de l’Empire).
Sans oublier la réflexion au centre de l’extrait à propos du sentiment d’appartenance, qu’Hadrien ne ressent pas. Il est donc par définition à l’abri de toute nostalgie. Hadrien semble remarquer, sans toutefois s’en plaindre vraiment, que la sagesse issue de l’expérience et de l’action empêche, bloque, certaines autres expériences. Autrement dit, on ne peut pas tout vivre, tout expérimenter. Toutes ses aventures, la somme des expériences si diverses de sa vie si riche lui interdisent de connaître certaines émotions, certaines autres expériences (comme l’appartenance à un lieu, donc).
Ainsi, la connaissance ne peut être complète, totale : certains champs de l’expérience humaine s’excluent les uns les autres.
Enfin, après ce panorama rétrospectif qui, pour parler familièrement, en met "plein la vue" et impressionne, le retour à une autre forme de sagesse apparait à la fin du texte : la sagesse du jardinier.
Hadrien, revenu à l’instant présent ("Et aujourd’hui"), se demande si au fond il n’y aurait pas une autre forme de connaissance et de "sagesse" dans les gestes simples et répétitifs du jardinier. Nous sommes ici à l’opposé de l’expérience précédemment décrite, qui était faite de voyages, d’aventures, de combats, de défis, etc. Il s’agit ici d’une expérience de la simplicité, limitée dans la variété comme dans l’espace. Presque une ascèse (ce dont rêve Hadrien depuis longtemps, d’ailleurs).
De plus, le jardinier est par essence celui qui partage un lien fort avec la terre, qui sera attaché à son lieu, soit ce sentiment dont Hadrien soulignait précisément l’absence auparavant.
L’intérêt et l’admiration d’Hadrien pour les activités jardinières se manifestent dans la connaissance précise des termes spécialisés : "émonder, sarcler". On peut nuancer cette remarque, puisque Marguerite Yourcenar maintient un niveau de lexique particulièrement élevé dans toutes ses œuvres.
En proie au doute, Hadrien se demande donc si une autre forme de sagesse aurait pu être acquise en vivant une expérience, une vie, un destin plus humbles et plus simples.
Ne pas oublier aussi qu’Hadrien partage beaucoup de points communs avec l’auteur. Des liens avec la vie de M. Yourcenar peuvent sûrement être ici établis.
Remarque : ce cheminement ne vise qu’à livrer une lecture des dernières lignes du texte, comme demandé. Il ne s’agit pas d’une étude complète.



