Bonjour,
Pour ne pas risquer le hors-sujet sur l'autre fil où j'avais entamé cette discussion, je me permets de lui ouvrir son sujet propre, car la question m'intéresse beaucoup.
Quelqu'un disait sur l'autre fil que la recherche au sujet du grec dans la Rome antique était en pleine évolution et assez récente.
Je me souviens pourtant d'avoir lu dans un ouvrage (dont j'ai malheureusement oublié le titre) assez ancien que le grec était à Rome la langue du peuple, des soldats, des comédies populaires, où l'on retrouvait quantité de mots voire de phrases entières en grec, et que le latin était plutôt la langue officielle, administrative ; j'en étais resté à cette impression. Est-ce une exagération (ou peut-être une déformation de ma mémoire) ?
Merci.
Non, absolument pas. Le grec était parlé dans le Sud de l'Italie, en Grande-Grèce, et la prise de Tarente (-272) a fait venir des esclaves grecs à Rome, mais c'est bien tout. Le grec était en revanche une langue de culture que parlaient les élites. Cicéron utilise nombre de mots grecs dans ses ouvrages philosophique chaque fois qu'il estime le latin mal adapté au concept qu'il veut exprimer, ou pour reprendre le mot d'un auteur grec.
Ce qui est sûr, c'est que quasiment tous les genres littéraires latins sont d'origine grecque sauf la satire qui "tota nostra est", comme le disait Juvénal. La culture latine est dans l'ensemble une culture greffée.
Merci Yvain, effectivement j'ai retrouvé ma source et ma mémoire avait bel et bien déformé les propos de l'auteur. Il s'agit de A. Meillet qui, dans son
Esquisse d'une histoire de la langue latine paru en 1928, explique que
"c'est par la plèbe de Rome que sont entrés les plus anciens mots grecs du latin. Balineum et camera, mācina et tecina, mina, talentum et dracuma, ampora (ampulla) […] sont des mots venus par les gens d'affaires et les techniciens. Même poena, punire, […] sont plutôt des mots de petites gens plus ou moins exposés à subir, de la part des puissants, quelque poena. Les noms de plantes empruntés sont ceux de légumes ou d'arbres cultivés dans des jardins, comme caerefolium. La civilisation grecque s'est infiltrée chez les marchands, les marins et dans le petit peuple de la ville de Rome avant d'y agir profondément sur les classes dirigeantes. Les premiers textes littéraires de Rome montrent ce contraste […]
À Rome, le vocabulaire de la vie sérieuse était tout latin, celui du plaisir était grec, et Plaute tire de là des effets comiques. […] Les mots grecs ont pénétré dans la langue ; car les poètes comiques en tirent des dérivés, et cette dérivation latine de mots grecs ajoute à l'effet comique. […] Les plaisanteries supposent, en nombre de passages, que les auditeurs - c'est-à-dire le gros public - comprenaient des mots grecs familiers.
[…] À la différence des emprunts latins, ces mots grecs de Plaute sont reproduits presque sans adaptation ; le grec était si présent partout qu'on l'employait tel quel : Quasi in libro cum scribuntur calamo litterae.
Ce sont les personnages de condition inférieure, et notamment les esclaves, qui emploient le plus de mots grecs. […]
Un détail montre à quel point le vocabulaire grec familier était répandu chez les gens du peuple : les jurons sont grecs.
[…]Il en va autrement du style noble qui représente le parler des classes dominantes. Les mots grecs n'y sont admis que par exception, et les poètes cherchent, à grand peine, à tout dire avec des mots latins."
Donc si j'ai bien compris, il s'agissait d'une influence lexicale très forte, comparable aux anglicismes des Canadiens, mais certainement pas d'un réel bilinguisme des classes modestes ?
Sur ce sujet, j’ai un titre de bouquin à vous suggérer, car pour ma part j’y ai appris beaucoup de choses: « Façons de parler grec à Rome » collectif, 2005, sous la direction de Florence Dupont et Emmanuelle Valette-Cagnac. Je pense qu’il n’est pas interdit de donner des références de livres ( de nos jours, on ne sait plus ce qu’on peut écrire et ce qui est défendu).
Bonne journée
Merci beaucoup terpnoslogos, j'ajoute cette référence à ma liste de vœux de Noël.
Ça date un peu mais j’ai enfin pu m’atteler à la lecture de "Façons de parler grec à Rome", et je dois bien avouer que je suis assez déçu ! si les quelques premiers chapitres décrivent bel et bien la place du grec notamment dans l’instruction des jeunes Romains, au fil des pages les auteurs tombent vite dans un tout autre exercice bien plus apparenté à de l’analyse littéraire (des textes de Cicéron principalement) qu’à de la linguistique historique ou de l’histoire tout court. Au final on obtient une description très fouillée du rapport personnel de Cicéron à la langue grecque, mais c’est à peu près tout, d’autres auteurs latins sont cités de façon anecdotique et systématiquement en contraste avec la figure de référence des auteurs, encore et toujours Cicéron, et c’est bien dommage. Dans l’ensemble cet ouvrage se lit beaucoup trop comme une suite de dissertations plus ou moins scolaires (j’ai même été surpris par un chapitre structuré en "thèse-antithèse-synthèse" qui se contredit lui-même, avec une conclusion qui laisse l’amère impression que 30 pages plus tard, on n’est pas plus avancé), et au final bien éloigné de ce que son titre laisse espérer.
Je me permets ce commentaire vu le prix de l’ouvrage, si cela peut éviter d’autres déconvenues…