TRADUCTION D’ÉLIDUC
Cette traduction ne cherche pas l’élégance, on s’en apercevra bien vite ; ce n’est pas non plus une traduction juxtalinéaire au sens strict. Elle vise avant tout à éclairer les agrégatifs sur les constructions grammaticales et le sens de chaque mot, y compris les « petits mots », souvent négligés dans les traductions. Elle leur fournit ainsi des matériaux à partir desquels ils pourront aisément élaborer leur propre traduction lors de leur préparation aux épreuves d’ancien français.
Important :
1) L’ordre des mots, ou plutôt l’ordre des syntagmes, n’a pas été conservé chaque fois que la traduction eût trop manqué de naturel en FM.
2) Les temps verbaux, dont on s’apercevra vite qu’ils sont employés assez arbitrairement, n’ont été conservés que si leur emploi ne violait pas la syntaxe moderne ; on est cependant assez souvent à la limite de l’acceptabilité, notamment dans le passage, souvent peu motivé, du système du présent (présent « de narration »/passé composé/futur) à celui du passé (passé simple).
D’une manière générale, je n’ai pas conservé :
- le passé simple dans les descriptions ou les portraits (cf. l’usage latin). Ex : v. 17-18,
- le futur dans une subordonnée dépendant d’une principale dont le verbe est au passé. Ex : v. 83-84,
- l’imparfait pour exprimer une action unique et ponctuelle. Ex : v. 1070.
3) La proposition conjonctive par que a été transformée en groupe infinitif si elle dépendait de deux verbes exigeant un mode différent. Ex. v. 230-1. J’ai également fait cette transformation dans le cas très particulier des v. 276-7. Ailleurs, elle a été conservée autant que possible, même dans le cas où son sujet et celui de la principale sont identiques.
4) Les pronoms personnels ont été remplacés par leur référent s’il y avait une ambiguïté manifeste, bien que l’AF s’accommodât de cet état de fait. Ex : v. 209, 408 surtout, ainsi que 412 et 654.
Ouvrages utilisés et abréviations figurant dans les notes :
a) Éditions :
- Lais bretons (XIIème – XIIIème siècles). Marie de France et ses contemporains, édition bilingue établie, traduite, présentée et annotée par Nathalie Koble et Mireille Séguy, édition Champion (Classiques du Moyen Age), 2011. KS.
C’est l’édition de référence du programme de l’agrégation. Quand un renvoi est effectué sans précision de titre, c’est à cette édition qu’il se rapporte.
Bien lire la copieuse introduction.
- Les lais de Marie de France, traduit en français moderne par Pierre Jonin, édition Champion, (Traduction des classiques français du Moyen Age), 2003. J.
Excellente traduction faite par un grand nom des études médiévales.
- Lais de Marie de France, traduits, présentés et annotés par Laurence Harf-Lancner. Texte édité par Karl Warnke, éd. Le Livre de Poche, coll. Lettres gothiques, 1990. HLW.
Traduction de qualité variable.
- Les lais de Marie de France, publiés par Jean Rychner, Librairie Honoré Champion, 1983. R.
Établissement du texte qui fait autorité. Surtout intéressant pour le glossaire qui termine l’ouvrage.
b) Dictionnaires :
- Dictionnaire de l’ancien français, Algirdas Julien Greimas, Librairie Larousse, 1980. Gr.
Un incontournable. Donne l’essentiel des mots et présente très clairement leur sens.
- Dictionnaire de l’ancienne langue française…, Frédéric Godefroy (1881), publié en ligne sur le site de Xavier Nègre ©Lexilogos, 2002-2008. Go.
Ne pas oublier de consulter le complément si l’on ne trouve pas l’article dans le dictionnaire, ou si ce dernier est incomplet. Curieusement, certains mots courants ne figurent que dans ce complément.
Très complet, mais privilégie souvent le moyen français.
c) Ouvrages d’étude de la langue :
- Syntaxe de l’ancien français, Philippe Ménard, édition Bière, 1988. M.
Un incontournable, mais peut-être difficile à trouver. Présentation extrêmement claire.
- Grammaire de l’ancien français, Gérard Moignet, édition Klincksieck, 1979. Mo.
Comprend la morphologie et la syntaxe. Assez complet.
- Petite syntaxe de l’ancien français, Lucien Foulet, Librairie Honoré Champion, 1980. F.
Un classique, mais un peu vieilli (peu de choses sur la syntaxe de la phrase) et touffu.
D’un très ancien lai breton
je vous dirai le récit et tout le déroulement(1),
dans la mesure où je perçois
la vérité, comme je le crois. 4
En Bretagne, il y avait un chevalier
valeureux et bien appris, hardi et plein d’assurance ;
il avait nom Éliduc, à ce que je crois.
Il n’y avait homme d’aussi grande valeur dans le pays ! 8
Il avait une épouse(2) pleine de mérite et avisée,
de haute origine, d’illustre lignage.
Ils furent ensemble longuement,
Ils s’aimèrent très loyalement. 12
Mais par la suite, il advint, à cause d’une guerre,
qu’il partît chercher du service ;
là, il aima une jeune fille ;
elle était fille de roi et de reine. 16
La demoiselle avait nom Guilliadon,
dans le royaume, il n’y en avait pas de plus belle !
La femme, pour sa part(3), était appelée
Guildeluëc en sa contrée. 20
D’elles deux le lai a pour nom :
« Guildeluëc et Guilliadon ».
Il fut d’abord nommé « Éliduc »,
mais à présent le nom est modifié, 24
car c’est par les dames qu’est arrivée
l’aventure(4) dont le lai naquit.
Telle qu’elle arriva, je vous la conterai,
je vous en dirai la vérité. 28
Éliduc avait un seigneur,
roi de Petite-Bretagne,
qui l’aimait et le chérissait beaucoup,
Et lui, il le servait loyalement. 32
En quelque lieu(3) que le roi dût(5) voyager,
il avait à veiller sur le domaine.
Pour sa vaillance, le roi le garda près de lui ;
à cause de cela, il lui vint beaucoup d’avantages : 36
dans les forêts, il pouvait chasser ;
il n’y avait forestier si hardi
qui osât s’y opposer
ou en murmurât une seule fois. 40
A cause de la jalousie envers ses mérites(6),
comme il arrive souvent à d’autres,
il était calomnié auprès de son seigneur,
dénigré et mis en cause, 44
de sorte que celui-ci le bannit de sa cour
sans lui donner de raison.
Éliduc ne savait pourquoi ;
à plusieurs reprises, il requit du roi 48
qu’il consentît une procédure de justification(7)
et qu’il n’accordât pas foi à la calomnie :
il l’avait servi de très grand cœur !
Mais le roi ne lui répondit pas. 52
Puisqu’il ne voulait absolument pas l’entendre,
il fallut alors, pour cette raison(8), qu’Éliduc partît.
Il s’en est allé en sa demeure ;
il a alors fait venir tous ses amis ; 56
il les entretint du roi, son seigneur,
et du ressentiment que celui-ci avait envers lui :
il l’avait servi(9) selon ses possibilités,
jamais il n’aurait dû recueillir de l’ingratitude ! 60
Le paysan dit par proverbe,
quand il s’en prend à son aide,
qu’ « amour de seigneur n’est pas fief » ;
celui-là est sage et avisé 64
qui garde sa loyauté envers son seigneur,
et son amitié envers ses bons voisins.
Il ne veut pas demeurer au pays,
mais traversera, dit-il, la mer : 68
il ira au royaume de Logre,
y séjournera quelque temps.
Il laissera sa femme au domaine ;
a ses vassaux, il recommandera 72
de veiller sur elle loyalement
et tous ses amis pareillement.
A cette décision il s’est arrêté ;
Alors il s’est somptueusement équipé. 76
Ses amis furent très affligés
du fait qu’il se sépara d’eux.
Il emmena avec lui dix chevaliers,
et sa femme l’accompagna(10). 80
Elle manifeste à l’extrême une grande douleur
au départ de son époux ;
mais(11) il lui donna l’assurance, pour sa part,
qu’il lui témoignerait une solide fidélité. 84
Il se sépara d’elle alors.
Il suit sa route tout droit,
parvient à la mer ; alors il a fait la traversée,
et il est arrivé à Totness. 88
Il y avait plusieurs rois dans la contrée,
entre eux ils étaient en conflit et en guerre.
Du côté d’Exeter, en ce pays,
demeurait un homme très puissant. 92
C’était un homme âgé et de l’ancien temps ;
il n’avait pas d’héritier mâle issu de son sang.
Il avait une fille à marier.
Parce qu’il ne voulait pas la donner 96
à un pair à lui ; alors celui-ci lui faisait la guerre,
lui ravageait toute sa terre.
Il l’avait assiégé dans un château.
Il n’y avait dans le château d’homme si audacieux 100
que celui-ci(12) osât sortir à sa rencontre,
engager un combat singulier ou une bataille.
Éliduc en entendit parler ;
iI ne voulait aller plus avant ; 104
puisqu’il a trouvé là une guerre,
il veut rester dans la contrée :
le roi, qui était fort accablé,
fort mis à mal et fort en péril(13), 108
il voudra l’aider selon ses possibilités
et rester à son service.
Il lui(14) envoya ses messagers
et, par ses lettres, lui fit savoir 112
qu’il était parti de son pays
et qu’il s’en était venu à son aide :
à présent, qu’il lui fasse connaître en retour sa volonté,
et, s’il ne voulait pas le retenir, 116
qu’il lui donne une escorte sur sa terre ;
il irait plus loin demander du service.
Quand le roi vit les messagers,
il les apprécia beaucoup et les tint pour estimables. 120
Il a appelé son connétable
et a aussitôt ordonné
qu’il lui prépare une escorte
et qu’il amène le vaillant chevalier(15), 124
qu’il lui fasse aussi préparer des logements
où ils puissent s’installer ;
qu’il leur fasse livrer et remettre autant
qu’ils voudront dépenser dans le mois. 128
L’escorte fut préparée
et envoyée à destination d’Éliduc.
Il fut reçu avec grand honneur ;
Il fut vraiment très bien accueilli chez le roi ! 132
Son logement était chez un bourgeois
qui était très sage et très bien appris.
C’est sa belle chambre garnie de tentures
que l’hôte lui a libérée. 136
Éliduc se fit bien servir ;
à son repas il faisait venir
les chevaliers dans le besoin
qui étaient logés dans le bourg. 140
A tous ses hommes, il défendit
qu’il y en eût de si hardi
qu’il acceptât, les quarante premiers jours,
une rémunération en vivres ou de l’argent. 144
Le troisième jour qu’il demeurait là,
le bruit s’éleva dans la cité
que leurs ennemis étaient venus
et qu’ils s’étaient répandus par tout le pays ; 148
ils voudront bientôt attaquer la ville
et venir jusqu’aux portes.
Éliduc a entendu le tumulte
du peuple qui est frappé de stupeur. 152
Il s’est armé ; en la circonstance(16), il ne s’attarde plus,
et ses compagnons de même.
Il y avait quatorze chevaliers pourvus d’une monture
de valides(17) dans la ville ; 156
Il y en avait beaucoup de blessés
et il y avait bon nombre de prisonniers.
Ceux-là virent Éliduc monter à cheval.
Dans leur logement ils vont s’armer ; 160
hors de la porte ils sortirent avec lui,
sans qu’ils eussent attendu d’ordre formel.
« Seigneur, disent-ils, nous irons avec vous
et ce que vous ferez, nous le ferons. » 164
Il leur répond : « Merci à vous !
Y aurait-il quelqu’un(18) ici, parmi vous
qui connaîtrait un passage difficile ou un défilé
où l’on pût les surprendre(19) ? 168
Si(20) nous les attendons ici,
peut-être les affronterons-nous,
mais cela ne mène à aucun avantage
au cas où(21) quelqu’un connaîtrait un autre plan. » 172
Ceux-là lui disent : « Sire, par notre foi,
près de ce bois, dans ce fourré(22),
il y a là un chemin étroit
par où ils s’en reviennent chez eux(23). 176
Quand ils auront pris leur butin,
alors ils retourneront par là ;
désarmés, sur leurs chevaux de marche,
ils s’en reviennent souvent : 180
qui se mettrait dans un risque
consistant à(24) mourir tout net
pourrait bien vite leur causer du tort,
les déshonorer et les mettre à mal. » 184
Éliduc leur a dit : « Amis,
je vous en donne ma parole :
qui ne va pas souvent en tel lieu
où il pense être défait sciemment 188
ne gagnera jamais beaucoup
ni n’accédera à une grande renommée.
Vous êtes tous de vassaux du roi,
aussi devez-vous lui manifester une grande fidélité. 192
Venez avec moi là où j’irai,
puis faites ce que je ferai.
Je vous en fais le serment loyalement,
jamais vous n’aurez là de dommage, 196
pour autant que je puisse apporter mon secours.
Si nous pouvons avoir quelque succès,
il nous sera compté comme un grand mérite
de causer des dommages à nos ennemis. » 200
Ceux-là ont reçu sa promesse,
puis l’ont mené jusqu’au bois.
Près du chemin ils se sont embusqués,
jusqu’à ce que les autres soient revenus. 204
Éliduc leur a bien montré,
enseigné et expliqué
de quelle manière ils s’élanceront sur eux
et comment ils les défieront(25). 208
Quand les ennemis furent entrés dans l’étroit passage,
Éliduc les a défiés ;
il appela tous ses compagnons ;
il les a exhortés(26) à bien se comporter(27). 212
Ils frappèrent là(28) rudement
et ne les épargnèrent nullement.
Ceux-là étaient complètement(29) désemparés :
iIs furent bientôt rompus et dispersés ; 216
en peu de temps, ils furent vaincus.
Les autres ont fait prisonnier leur connétable(30)
et tant d’autres chevaliers !
ils en chargent(31) complètement leurs écuyers ; 220
vingt-cinq étaient ceux de ci,
trente ils prirent parmi ceux de là(32) !
ils prirent une partie de l’(33) équipement de très bon cœur :
c’est un prodigieux butin qu’ils ont fait là ! 224
ils s’en sont retournés tout joyeux :
ils avaient fort bien réussi !
Le roi se tenait sur une tour.
Pour ses hommes il a grand peur, 228
il se plaignait vivement d’Éliduc,
car il croyait, et aussi craignait
d’avoir exposé au danger
ses chevaliers, par trahison. 232
Ceux-là s’en reviennent en bon ordre,
tout chargés et tout encombrés.
Ils étaient plus à revenir
qu’ils n’étaient à sortir de là ; 236
à cause de cela, le roi ne les reconnut pas,
aussi fut-il dans la crainte et la défiance.
Il ordonne de fermer les portes
et à ses gens de monter sur les murailles 240
pour tirer sur eux et leur lancer des traits.
Mais ils n’en auront nul besoin ;
ceux-là avaient envoyé en avant
un écuyer, piquant des deux, 244
qui leur expliqua l’aventure
et qui, s’agissant du guerrier étranger(34), conta au roi(35)
comment il avait vaincus ceux de là-bas,
et comment il s’était comporté : 248
jamais il n’y eut tel chevalier !
Il a fait prisonnier leur connétable,
pris vingt-neuf des autres,
en a beaucoup blessé et beaucoup tué. 252
Le roi, quand il entendit la nouvelle,
s’en réjouit prodigieusement.
Il est descendu au bas de la tour
et venu à la rencontre d’Éliduc. 256
Il lui rendit grâce pour son exploit
et lui livra les prisonniers ;
aux autres, il distribue l’équipement.
Pour son usage, il ne garde que les trois 260
chevaux qui lui avaient été alloués(36) ;
il a entièrement distribué et donné
sa propre part, indistinctement,
aux prisonniers et aux autres combattants(37). 264
Après ce fait que je vous dis,
le roi l’aima beaucoup et le chérit.
Il l’a pris à son service une année entière
ainsi que ceux qui sont venus avec lui. 268
par suite(38), il reçut de lui un engagement de fidélité,
il en fit le gardien de sa terre.
Éliduc était bien appris(39) et avisé,
beau chevalier, valeureux et généreux. 272
La fille du roi l’entendit nommer
et raconter ses mérites.
Par l’intermédiaire d’un chambellan particulier qu’elle avait,
elle l’a sollicité, prié et requis 276
de venir auprès d’elle se divertir,
parler et bien lier connaissance :
elle s’étonnait très vivement
qu’il ne se rendît pas chez elle. 280
Éliduc répond qu’il ira
et qu’il liera volontiers connaissance avec elle.
Il est monté sur son cheval de combat,
avec lui, il emmena un chevalier ; 284
il va parler à la jeune fille.
Quand il fut sur le point d’entrer dans la chambre,
il envoya le chambellan au-devant
et il resta(40) quelque peu en arrière 288
jusqu’à ce qu’il fût de retour.
Avec un air doux, avec un visage affable,
avec un maintien très noble
il parla avec beaucoup de grâce 292
et remercia la demoiselle,
Guilliadon, qui était très belle,
de ce qu’il lui avait paru bon de lui demander
qu’il vînt converser avec elle. 296
Celle-là l’avait pris par la main,
sur un lit ils étaient assis(41).
Ils ont parlé de nombreuses choses.
Elle l’a beaucoup regardé, 300
son visage, son corps et son apparence ;
elle se dit qu’en lui il n’y a pas de défaut(42),
elle l’estime vivement en son for intérieur.
Amour lui lance son message 304
qui l’exhorte à l’aimer,
il la fit pâlir et soupirer ;
mais elle ne veut pas lui en faire confidence,
de peur qu’il ne le lui impute à faute. 308
Il demeura là un long moment,
puis il prit congé, et s’en alla alors ;
et elle le lui accorda bien à contrecœur,
mais, malgré cela, il est parti. 312
Il s’en est allé à son logis.
Il est tout triste et tout affligé,
Pour la belle il est en émoi,
la fille de son seigneur le roi, 316
qui le convia(43) avec tant de douceur,
du fait aussi qu’elle soupira.
Il se tient vraiment pour très malheureux
qu’il soit tant demeuré dans le pays 320
et qu’il ne l’ait pas vue fréquemment.
Quand il a dit cela, alors il se repent :
il lui souvint de sa femme
et de la manière dont il lui donna l’assurance 324
qu’il lui témoignerait une solide fidélité
et se comporterait loyalement.
La jeune fille qui l’a vu
voudra faire de lui son ami : 328
jamais elle n’a autant estimé quelqu’un(44) !
si elle peut, elle le retiendra auprès d’elle(45).
Toute la nuit, elle veilla ainsi,
ne se reposa ni ne dormit. 332
Le lendemain, elle est levée de bon matin ;
elle est allée à une fenêtre ;
elle a appelé son chambellan,
elle lui a révélé toute sa situation : 336
« Par ma foi, fait-elle, cela va mal pour moi(46),
je suis tombée dans une mauvaise affaire !
J’aime le nouvel homme de guerre(47),
Éliduc, le vaillant chevalier. 340
Jamais de la nuit je n’en eus le repos
ni ne fermai les yeux pour dormir.
S’il veut m’aimer d’amour
et m’assurer de sa personne, 344
je ferai absolument tout son bon plaisir ;
ainsi peut-il lui en advenir un grand bien :
de cette terre il sera roi.
Il est si parfaitement avisé et bien appris 348
que, s’il ne m’aime pas d’amour,
il me faut mourir dans une grande souffrance. »
quand elle eut dit ce qui lui semblait bon,
le chambellan qu’elle avait appelé 352
lui a donné un conseil loyal :
on ne doit pas le lui imputer à mal.
« Dame, fait-il, puisque vous l’aimez,
envoyez-lui quelque chose(48), et ainsi, faites-le lui savoir. 356
Envoyez-lui une ceinture, un lacet ou un anneau ;
ainsi, cela lui sera agréable.
S’il le reçoit de bonne grâce
et qu’il est joyeux du message, 360
soyez assurée de son amour.
Il n’y a empereur sous la voûte céleste,
si vous vouliez l’aimer,
qui n’en dût être tout heureux ! » 364
La demoiselle répondit,
quand elle eut entendu son conseil :
« Comment saurai-je, par mon présent,
s’il a le désir de m’aimer ? 368
Jamais je ne vis chevalier,
qui se fît prier(49),
s’il aimait ou détestait,
pour retenir de bon cœur 372
le présent qu’on lui envoyait(50).
Je souffrirais(51) beaucoup qu’il se moquât de moi !
Mais cependant, par son attitude,
on peut le connaître quelque peu. 376
Préparez-vous, et allez à lui !
- Je suis tout prêt, dit-il.
- Vous lui porterez un anneau d’or
et lui donnerez ma ceinture. 380
Mille fois vous le saluerez pour moi. »
Le chambellan s’en est allé.
Elle reste là, de telle manière
que peu s’en faut qu’elle ne le rappelle. 384
Et néanmoins elle le laisse aller.
Alors, elle commence à se lamenter :
« Lasse ! Comme mon cœur est entrepris(52)
par un homme d’un autre pays ! 388
Je ne sais s’il est de haute naissance ;
voilà qu’il s’en ira promptement,
je demeurerai comme une femme qui souffre.
C’est follement que j’ai engagé ma pensée ! 392
Jamais je ne lui parlai excepté hier,
et à présent, je le fais prier d’amour !
Je crois qu’il me blâmera ;
s’il est noble de cœur, il m’en saura gré. 396
à présent, la chose(53) est entièrement dans les mains du destin !
et s’il n’a cure de mon amour,
je me tiendrai vraiment pour infortunée :
jamais je n’aurai de joie en ma vie. » 400
Tandis qu’elle se lamentait(54),
le chambellan se hâta fort.
Il était venu auprès d’Éliduc.
En privé, il lui a exprimé le salut 404
que la jeune fille lui adressait,
et lui a présenté l’anneau ;
il lui a donné la ceinture.
Le chevalier a remercié la demoiselle(55), 408
il mit l’anneau d’or à son doigt,
ceignit la ceinture autour de lui ;
ni le serviteur ne lui en dit plus
ni Éliduc ne lui demanda quoi que ce soit 412
excepté qu’il(56) lui offrit de son argent.
Celui-là n’en prit rien ; ainsi est-il parti.
Il revient à sa demoiselle ;
il la trouva dans sa chambre ; 416
il la salua de la part de l’autre
et la remercia du présent.
« Dites donc, fait-elle, ne me le cachez pas !(58)
Veut-il m’aimer d’amour ? » 420
Il lui répond : « M’est avis que
le chevalier n’est pas frivole ;
Je le considère comme bien appris et avisé,
car il sait bien dissimuler ses sentiments. 424
Je le saluai de votre part
et lui présentai vos présents ;
il se ceignit de votre ceinture,
sur ses flancs il s’en étreint bien, 428
et il mit l’anneau à son doigt.
Je ne lui dis pas plus, ni lui à moi.
- N’a-t-il pas reçu cela(59) comme gage d’amour ?
Peut-être suis-je trahie ! » 432
L’autre lui a dit : « Par ma foi, je ne sais.
Écoutez à présent ce que je dirai :
s’il ne vous voulait pas un très grand bien,
il n’aurait rien voulu(60) venant de vous. 436
- Tu parles(61), dit-elle, pour te moquer !
Je sais bien qu’il ne me hait pas ;
jamais je ne lui fis tort en quoi que ce soit,
à part le fait que je l’aime passionnément ; 440
et si malgré tout il veut me haïr,
alors il est digne de mourir.
Jamais par toi ou par quelqu’un d’autre,
jusqu’à ce que je m’entretienne(62) avec lui, 444
je ne voudrai lui demander quoi que ce soit ;
je veux lui faire voir moi-même
comme l’amour de lui me tourmente.
Mais je ne sais s’il demeure. » 448
Le chambellan a répondu :
« Madame, le roi l’a retenu à son service
jusqu’au terme d’une année, par serment
de le servir loyalement. 452
Vous pourriez bien avoir le loisir
de lui révéler vos désirs. »
Quand elle entendit qu’il demeurait,
elle s’en réjouit très vivement ; 456
elle était très joyeuse de ce séjour(63) ;
elle ne savait(64) rien de la douleur
dans laquelle il était depuis qu’il l’avait vue(64).
Jamais il n’eut joie ni plaisir 460
excepté quand il pensait(64) à elle.
Il se tenait pour bien infortuné,
car il avait promis à sa femme,
avant qu’il ne parte de son pays, 464
qu’il n’aimerait qu’elle(65).
A présent, son cœur est en extrême captivité(66) !
Il voulait sauvegarder sa loyauté,
mais il ne peut en rien s’empêcher(67) 468
d’aimer la demoiselle,
Guilliadon, qui tant était belle,
de la(68) voir et de lui parler,
de l’embrasser et de l’étreindre ; 472
mais jamais il ne pourra lui demander un amour
qui tourne pour lui au déshonneur,
autant pour sauvegarder sa fidélité envers sa femme,
autant parce qu’il est au service du roi (69). 476
Éliduc était en grande peine.
Il est monté à cheval, ne tarde pas plus,
appelle à lui ses compagnons,
va au château parler au roi. 480
Il verra la jeune fille s’il peut,
c’est la raison pour laquelle il se met en route.
Le roi s’est levé de table,
il est entré dans les appartements de sa fille ; 484
il commence à jouer aux échecs
avec un chevalier d’outre-mer(70) ;
de l’autre côté de l’échiquier,
il devait apprendre à sa fille(71). 488
Éliduc s’est avancé ;
le roi lui fit très bon visage,
à côté de lui il le fit asseoir.
Il interpelle sa fille, et alors il lui dit : 492
« Demoiselle, avec ce chevalier
vous devriez bien faire connaissance
et lui faire très grand honneur :
parmi cinq cents, il n’y a pas meilleur ! » 496
Quand la demoiselle eut entendu
ce que son père avait commandé,
la jeune fille en fut très joyeuse !
Elle s’est levée, appelle le nouveau venu(72) ; 500
loin des autres ils se sont assis.
Tous deux étaient brûlants d’amour(73) ;
elle n’osait s’adresser à lui
et lui craint de lui parler 504
hormis le fait qu’il la remercia
du présent qu’elle lui adressa :
jamais il n’avait eu un bien si cher !
Elle répond au chevalier 508
qu’il lui était fort gré de cela.
Elle lui avait envoyé l’anneau
et également la ceinture
parce qu’elle l’avait mis en possession de sa personne ; 512
elle l’aimait d’un amour tel
qu’elle voulait faire de lui son époux(74).
Et si elle pouvait l’avoir,
qu’il sache une chose en vérité : 516
jamais, de son vivant(75), elle n’aura d’homme.
A présent, qu’il lui dise à son tour sa pensée !
« Madame, dit-il, je vous suis très reconnaissant
de votre amour ; j’en ai une grande joie ; 520
et puisque vous m’avez tant estimé,
je dois en être profondément heureux.
La chose n’en restera pas là pour ce qui me concerne.
Je me suis mis pour un an au service du roi, 524
il en a reçu de moi l’engagement.
Je ne me séparerai de lui en aucune manière
jusqu’à ce que sa guerre ait pris fin,
puis je m’en irai dans mon pays, 528
car je ne veux pas demeurer,
si je puis obtenir congé de vous. »
La jeune fille lui répondit :
« Ami, grand merci à vous ! 532
Vous êtes si avisé et si bien appris
que vous aurez décidé auparavant
ce que vous voudrez faire de moi.
Plus que toute créature, je vous aime et vous fais confiance. » 536
Ils s’étaient bien engagés.
Cette fois-là, ils n’ont plus parlé.
Éliduc va à son logis ;
Il est très joyeux, il a très bien fait : 540
il peut souvent parler avec son amie,
grande est entre eux l’affection.
Il a tant donné ses soins à la guerre
qu’il avait saisi et fait prisonnier 544
celui qui fit la guerre au roi
et qu’il libéra tout le pays.
Il était très estimé pour sa vaillance,
pour sa sagesse et pour sa générosité. 548
Il lui était advenu une très bonne fortune !
Dans le temps où cela se passait,
son seigneur avait envoyé pour le chercher
trois messagers hors de sa terre : 552
il était fort accablé, fort mis à mal,
fort opprimé et fort affaibli ;
il était en train de perdre tous ses châteaux
et de gâter sa terre. 556
Il s’était souvent bien repenti
du fait qu’Éliduc se soit éloigné de lui ;
il avait eu un mauvais conseil à son sujet
et s’y était malencontreusement fié. 560
Les traîtres qui le mirent en cause,
le dénigrèrent et le calomnièrent,
il les avait jeté hors du pays
et mis en exil pour toujours. 564
Du fait de sa grande détresse, il lui demandait,
l’enjoignait et le conjurait,
en vertu de la promesse qu’Éliduc lui fit,
quand il reçut de lui l’hommage, 568
de venir pour lui porter assistance,
car il en avait grand besoin.
Éliduc entendit la nouvelle ;
cela lui fut pénible pour la jeune fille, 572
car il l’aimait éperdument
et elle de même, de sorte que plus ne se peut.
Par contre, il n’y avait entre eux nulle licence(75),
légèreté ou bassesse ; 576
faire les galants, deviser,
et donner de leurs plus beaux objets(76),
c’était toute leur relation,
issue de l’amour, en compagnie l’un de l’autre. 580
Voici quelles étaient sa préoccupation et son espérance à elle :
elle croyait le posséder tout entier
et le retenir si elle le pouvait ;
elle ne savait pas qu’il eût(77) une femme. 584
« Hélas, fait-il, j’ai mal agi !
J’ai suis trop resté en ce pays !
C’est pour mon malheur que j’ai vu un jour cette terre !
J’y ai aimé une demoiselle, 588
Guilliadon, la fille du roi,
très intensément, et elle m’a aimé (78).
Puisqu’il me faut ainsi m’éloigner d’elle,
il faut que l’un de nous deux meure, 592
ou les deux, peut-être.
Et cependant, il me faut(79) partir :
mon seigneur me l’a fait savoir par lettre
et m’en a conjuré, en vertu du serment ; 596
et de ma femme, d’autre part,
il me convient maintenant que je me soucie.
Je ne peux pas demeurer,
mais je m’en vais par nécessité. 600
Si je me mariais à mon amie,
l’Église ne le souffrirait pas.
De tous côtés, cela va mal.
Dieu, tant est dure la séparation ! 604
Mais quel que soit celui à qui(80) ce sera compté comme une faute,
j’exercerai toujours la justice envers elle :
je ferai toute sa volonté
et j’agirai suivant son avis. 608
Le roi son père a une paix bien établie :
je ne crois pas que quiconque lui ferait la guerre désormais.
Du fait de la détresse de mon seigneur,
je demanderai congé avant le jour 612
où(81) était fixé pour moi le terme
jusqu’auquel je serais à son service dans le pays.
J’irai parler à la jeune fille
et lui faire connaître toute ma situation ; 616
elle me dira sa volonté
et je ferai celle-ci autant qu’il est en mon pouvoir. »
Le chevalier n’a pas plus tardé ;
auprès du roi il va prendre congé. 620
Il lui raconte et lui dit ce qui arrive ;
Il lui a montré et lui lit la lettre
que lui envoya son seigneur
qui l’a réclamé par nécessité pressante. 624
Le roi entendit qu’on le réclamait
et qu’il ne resterait nullement.
Il est très affligé et très soucieux.
De son bien il lui a offert beaucoup, 628
le tiers de son héritage
et lui a laissé son trésor à sa disposition :
pour qu’il demeure(88), il lui fera tant
qu’Éliduc lui en rendra grâce pour toujours. 632
« Par Dieu, dit-il, pour cette fois,
puisque mon seigneur est dans la nécessité
et m’a réclamé de si loin,
je m’en irai en raison de sa détresse, 636
je ne demeurerai en aucune façon.
Si vous avez besoin de mon service,
je reviendrai à vous volontiers
avec de grandes compagnies de chevaliers. » 640
Le roi lui a rendu grâce de cela
et lui a aimablement donné congé.
Tous les biens de sa maison,
le roi les lui met à disposition, 644
or et argent, chiens et chevaux,
et vêtements de soie bons et beaux.
Il en prit avec mesure,
puis a dit au roi aimablement 648
qu’il irait parler à sa fille
très volontiers, s’il lui plaisait.
Le roi répond : « Cela m’est très agréable. »
Devant Éliduc il envoie un jeune homme 652
qui ouvrit la porte de la chambre.
Éliduc s’avance pour parler à la jeune fille.
Quand elle le vit, alors elle l’appela à elle
et le salua six mille fois. 656
Il prend son avis au sujet de son affaire,
lui expose son voyage brièvement.
Avant qu’il lui eût tout exposé,
et qu’il eût pris congé ou le lui eût demandé, 660
elle se pâma de douleur
et perdit toutes ses couleurs.
Quand Éliduc la voit se pâmer,
alors il commence à se lamenter. 664
Il lui baise la bouche à plusieurs reprises,
et puis(83) il pleure très tendrement.
Entre ses bras il la prit et la tint
jusqu’à ce qu’elle revînt de pâmoison. 668
« Par Dieu, dit-il, ma douce amie,
souffrez un peu que je vous parle :
vous êtes ma vie et ma mort,
en vous est tout mon réconfort. 672
Je prends conseil de vous
parce qu’il y a un engagement entre nous.
C’est par nécessité que je vais dans mon pays.
De votre père j’ai pris congé, 676
mais je ferai votre volonté,
quoi qu’il doive m’arriver.
- Emmenez-moi(84), dit-elle, avec vous,
puisque vous ne voulez pas demeurer, 680
ou sinon je me tuerai.
Jamais plus je n’aurai joie ni plaisir. »
Éliduc répond avec douceur,
lui qui l’aimait d’un grand amour : 684
« Belle, je suis, en vertu d’un serment,
à votre père, en vérité :
si je vous emmenais avec moi,
je lui manquerais de parole, 688
d’ici au terme qui fut fixé.
Je vous jure et vous garantis loyalement,
si vous voulez me donner congé
fixer un délai et désigner un jour, 692
si vous voulez que je revienne,
il n’est rien au monde qui me retienne,
pourvu que(85) je sois vivant et en bonne santé.
Ma vie est toute entre vos mains. » 696
Elle perçoit le grand amour qui vient de lui ;
elle lui donne un délai et désigne un jour
pour sa venue et pour qu’il l’emmène.
Ils manifestèrent un grand chagrin au moment de se séparer. 700
Ils échangèrent entre eux leurs anneaux d’or
et s’embrassèrent l’un l’autre tendrement.
Il est allé jusqu’à la mer :
il eut bon vent, il a vite fait la traversée. 704
Du moment(86) qu’Éliduc est revenu,
son seigneur est ravi et joyeux,
et ses amis et ses parents,
et les autres pareillement, 708
et sa bonne épouse(87) par-dessus tout,
qui est très belle, très sage et très estimable.
Mais il était toujours soucieux
à cause de l’amour sous l’emprise duquel il était ; 712
jamais, pour quoi que ce soit qu’il vît,
il ne manifesta de la joie ou de la bonne humeur(88),
et jamais de joie il n’(89)aura
jusqu’au moment où il reverra son amie. 716
Il se comporte d’une manière très reservée(90).
Sa femme en eut le cœur douloureux ;
elle ne savait pas à quoi cela tenait ;
en elle-même elle se lamentait. 720
Elle lui demandait fréquemment
s’il avait entendu dire de quelqu’un
qu’elle eût mal agi ou commis une faute
pendant qu’il était hors du pays : 724
volontiers elle s’en justifiera(91)
devant ses gens, quand il lui plaira.
« Madame, dit-il, je ne vous accuse pas
d’une faute ou d’une mauvaise action(92), 728
mais dans le pays où j’ai séjourné(93),
au roi j’ai promis et juré
que je devais revenir à lui,
car il a de moi grand besoin. 732
Si le roi mon seigneur avait la paix,
je ne demeurerais pas huit jours de plus.
Il me faudra supporter de grandes épreuves
avant que je ne puisse revenir. 736
Jamais, jusqu’à ce que je sois revenu,
je n’aurai joie de rien que je voie,
car je ne veux pas trahir ma parole. »
Alors la dame le laisse tranquille. 740
Éliduc fut aux côtés de son seigneur ;
Il l’a beaucoup secouru et valeureusement défendu(94) ;
Il allait suivant l’avis du roi
et protégeait tout le pays. 744
Mais quand approcha le terme
que la jeune fille lui avait désigné,
il s’est occupé de faire la paix :
il conclut un accord avec tous ses ennemis. 748
Puis il a prévu(95) de se mettre en route
et quels hommes il voudra emmener.
Deux neveux à lui, qu’il aimait beaucoup,
et un chambellan à lui sont ceux qu’il emmena – 752
ce dernier avait été dans leur secret
et avait porté le message(96) –
et seulement ses écuyers ;
d’autres gens, il n’en avait pas le souci. 756
A ceux-ci, il fit promettre et jurer
de taire toute son affaire.
Il se mit en mer ; il ne s’attarde pas plus ici ;
ils furent rapidement de l’autre côté. 760
Il est arrivé dans le pays
où il était le plus désiré.
Éliduc fut très avisé :
loin des ports il s’est logé ; 764
il ne voulait pas être vu
ni découvert ni reconnu.
Il équipa son chambellan
et l’envoya à son amie ; 768
il lui fit savoir ainsi qu’il était venu,
qu’il a bien tenu son engagement :
la nuit, quand tout sera(97) sombre,
qu’elle sorte de la ville ; 772
le chambellan ira avec elle
et lui se tiendra à sa rencontre.
Celui-là avait changé tous ses vêtements ;
il part à pied immédiatement(98). 776
Il alla tout droit à la ville
où la fille du roi demeurait.
Il avait tant cherché et demandé
qu’il s’est introduit dans sa chambre. 780
A la jeune fille il dit son salut,
et que son ami est revenu.
Quand elle a entendu la nouvelle,
toute triste et toute abattue, 784
elle pleure doucement de joie
et l’a embrassé à plusieurs reprises.
Il lui a dit qu’à la tombée de la nuit
il lui(99) faudra aller avec lui. 788
Ils sont demeurés ainsi tout le jour
et ont bien médité leur départ.
La nuit, quand tout fut sombre(100),
ils sont sortis de la ville(101), 792
le jeune homme et la demoiselle avec lui,
et ils n’étaient pas plus que ces deux-là.
Elle a grand peur qu’on ne la voie.
Elle était habillée d’un vêtement de soie 796
finement brodé d’or,
et avait revêtu un manteau court.
Éloigné de la porte(102) d’une portée d’arc(103),
il y avait là un bois entouré d’une bonne clôture ; 800
Tout près de la palissade les attendait
son ami, qui venait pour elle.
Le chambellan la lui amena,
et Éliduc descend de cheval, puis l’embrassa ; 804
ils manifestèrent une grande joie à se retrouver.
Il la fit monter sur un cheval,
puis il monta, prend ses rênes,
avec elle s’en va en hâte. 808
Il arrive au port, à Totness ;
ils entrent tout de suite dans le navire ;
il n’y avait presonne, si ce n’est les siens
et son amie Guilliadon. 812
Il eurent bon vent, belle brise (104),
et un temps tout serein.
Mais quand ils furent sur le point(105) d’aborder,
ils eurent une tempête en mer 816
et un vent se leva face à eux,
qui les repoussa loin du port ;
leur vergue se brisa et se fendit(106)
et toute leur voile fut mise en pièces(107)(108). 820
Ils prient Dieu avec dévotion,
Saint Nicolas et Saint Clément,
et Notre Dame Sainte Marie(109),
que(110) celle-ci leur cherche secours auprès de son fils, 824
qu’il les préserve de la mort
et qu’ils puissent venir au port.
Un temps(111) en arrière, un temps en avant,
ainsi allaient-ils(112) en dérivant au large de la côte(113) ; 828
ils étaient tout près du naufrage(114).
L’un des matelots, d’une voix forte,
s’est écrié : « Que faisons-nous ?
Seigneur, vous avez ici-même avec vous 832
celle par qui nous allons à notre perte :
jamais nous ne viendrons à terre !
Vous avez une femme, votre légitime épouse(115),
et en plus de celle-ci, vous en emmenez une autre 836
contre Dieu et contre la religion,
contre le droit et contre la parole donnée(116) ;
laissez-nous la jeter à la mer !
Ainsi pourrons-nous bientôt aborder(117). » 840
Éliduc entendit ce que celui-là avait dit,
c’est de peu qu’il ne s’embrasa pas de fureur.
« Fils de putain, dit-il, misérable,
maudit traître, n’en dis pas plus ! 844
S’il m’était loisible(118) de laisser là mon amie,
je vous l’aurais fait payer cher. »
Mais il la tenait entre ses bras
et la consolait tant qu’il pouvait 848
du mal qu’elle avait en mer
et du fait qu’elle entendit annoncer
que son ami avait une femme, son épouse(115),
autre qu’elle, en son pays. 852
Sur le visage d’Éliduc elle tomba pâmée,
toute pâle, sans couleur.
En sa pâmoison elle demeura,
de sorte qu’elle ne revint à elle ni ne soupira. 856
Lui, qui l’emporte tout contre lui,
croyait de vrai qu’elle était morte.
Il manifeste une grande douleur, s’est relevé ;
vers le matelot il est allé sans tarder ; 860
de l’aviron, il l’a si fort frappé
qu’il l’abattit de tout son long ;
puis, par le pied, il l’a jeté(119) par-dessus bord ;
les vagues emportent le corps. 864
Après qu’il l’eut précipité dans la mer,
Il va au gouvernail diriger ;
il dirigea et maintint le navire jusqu’à
ce qu’il(120) atteignît le port et vînt à terre. 868
Quand ils eurent bien accosté,
il abaissa la passerelle, a jeté l’ancre.
Elle gisait encore en pâmoison,
n’avait l’apparence que de la mort. 872
Éliduc manifestait une très grande douleur :
Il serait mort là, avec elle, suivant sa volonté.
A ses compagnons il demanda
quel avis chacun lui donnerait(121) : 876
où il portera la jeune fille,
car il ne se séparera pas d’elle
avant qu’elle ne soit ensevelie et mise,
en grand honneur et avec une belle cérémonie, 880
dans un cimetière béni :
elle était fille de roi, aussi y avait-elle droit.
Ceux-là en furent tout interdits,
ils ne lui avaient rien conseillé. 884
Éliduc se prit à imaginer
de quel côté il pourra la porter :
sa demeure était près de la mer,
il pourrait y être pour son déjeuner. 888
Il y avait une forêt autour,
elle avait trente lieues de long.
Un saint ermite y séjournait
et y avait une chapelle ; 892
il y demeurait là depuis quarante ans(122),
maintes fois Éliduc lui avait parlé.
Voici ce qu’il se dit(123) : à lui, il la portera,
dans sa chapelle il l’ensevelira : 896
de sa terre il lui donnera tant
qu’il y fondera une abbaye ;
alors il y mettra un couvent de moines
et de nonnes, et de chanoines(124) 900
qui toujours prieront pour elle :
que Dieu lui fasse pleine miséricorde !
Il a fait amener ses chevaux,
puis ordonne à tous ses compagnons(125) de les monter, 904
mais il obtient de ceux-ci la promesse
qu’il ne sera pas trahi par eux.
Devant lui, sur son cheval de voyage,
il porte son amie tout contre lui. 908
Ils ont tant suivi(126) le droit chemin(127) jusqu’à
ce qu’ils soient entrés dans le bois.
A la chapelle ils sont venus,
là, ils ont appelé et frappé ; 912
ils n’y trouvèrent personne qui leur(128) répondît
ou qui leur ouvrît la porte.
Il fit passer l’un des siens de l’autre côté,
ouvrir la porte et la déverrouiller(129). 916
Huit jours auparavant était mort
le saint ermite, l’excellent homme ;
il trouva la tombe récente ;
il fut très chagriné, s’émut beaucoup. 920
Ceux-là voulaient faire la fosse –
mais il les fit faire marche arrière –
où il devait mettre son amie.
Il leur a dit : « Pas de ça ! 924
Auparavant, j’aurai pris conseil
auprès des gens sages du pays,
sur la manière dont je pourrai ennoblir le lieu
ou par une abbaye ou par une église. 928
Devant l’autel nous l’étendrons
et à Dieu nous la recommanderons. »
Il a fait apporter ses vêtements ;
ils lui font aussitôt un lit. 932
Ils étendirent dessus la jeune femme
et la laissèrent pour morte.
Mais quand on en vint à la séparation,
alors il crut mourir de douleur. 936
Il lui baise les yeux et le visage.
« Belle, dit-il, à Dieu ne plaise désormais
que je puisse jamais porter les armes
ni vivre dans le monde ou y subsister ! 940
Belle amie, c’est pour votre malheur que vous me vîtes !
Ma douce, ma chère, c’est pour votre malheur que vous me suivîtes !
Belle, vous seriez déjà reine
s’il n’y eût eu l’amour loyal et pur 944
dont vous m’aimâtes loyalement.
J’ai pour vous le cœur très douloureux.
Le jour où je vous ensevelirai,
je recevrai les ordres des moines ; 948
sur votre tombe, chaque jour,
je ferai s’apaiser(130) ma douleur. »
Alors, il se sépare de la jeune fille,
puis ferme la porte de la chapelle. 952
a son logis, il a envoyé
son messager ; ainsi a-t-il annoncé
à sa femme qu’il venait,
mais qu’il était las et épuisé. 956
Quand elle entendit cela, elle en fut très joyeuse ;
elle s’est préparée à son abord.
Elle accueille son époux de bon cœur(131),
mais peu de joie l’en attend, 960
car jamais il ne fit bon visage
ni ne dit une bonne parole.
Nul n’osait lui adresser la parole.
Toujours il demeurait dans son domaine. 964
Il entendait la messe de bon matin,
puis se mettait seul en chemin ;
il allait dans le bois, à la chapelle,
là où gisait la demoiselle. 968
Il la trouvait en pâmoison :
elle ne revenait pas à elle ni ne soupirait(132).
Il lui semblait que ce fût grande merveille,
qu’il la vît blanche et rose : 972
jamais elle ne perdit ses couleurs,
sauf qu’elle avait un peu pâli.
Il pleurait très douloureusement
et priait pour son âme. 976
Quand il avait fait sa prière,
il retournait dans son domaine.
Un jour, au sortir d’une église,
sa femme l’avait fait épier 980
par un serviteur à elle(133) (elle lui promit beaucoup(134) !) :
qu’il aille à distance(135) et qu’il voie ainsi
de quel côté son seigneur se dirigerait ;
elle lui donnerait des chevaux et des armes. 984
Celui-ci a exécuté son commandement.
Il se met dans le bois, va derrière Éliduc,
de telle manière qu’il ne s’en est pas aperçu(136).
Il a bien fait attention et vu 988
comment il entra dans la chapelle ;
il entendit la douleur qu’il manifesta.
Avant qu’Éliduc n’en soit sorti,
il est revenu auprès de sa maîtresse. 992
Il lui conta tout ce qu’il avait entendu,
les manifestations de douleur, les plaintes et la clameur,
tels que les fait son seigneur dans l’ermitage.
Elle en eut le cœur tout bouleversé(137). 996
La dame dit : « Nous irons tout de suite,
et fouillerons tout l’ermitage.
Mon époux doit, je le crois, se mettre en chemin :
il va à la cour parler au roi. 1000
L’ermite est mort depuis quelque temps ;
je sais bien qu’il l’aimait,
mais jamais pour lui il ne ferait cela
ni ne manifesterait une telle douleur. » 1004
Cette fois-là, elle le laisse ainsi.
Ce jour même, l’après midi,
Éliduc va parler au roi.
Elle prend le serviteur avec elle ; 1008
il l’a menée à l’ermitage.
Quand elle est entrée dans la chapelle,
elle vit le lit de la jeune fille
qui ressemblait à une rose nouvelle ; 1012
elle la débarrassa de sa couverture
et vit le corps si bien fait,
les bras longs et les blanches mains,
et les doigts minces, longs et lisses(138). 1016
A présent, elle sait la vérité
sur ce pourquoi son époux a montré du chagrin.
Elle appela son serviteur à venir devant
et lui montra la merveille : 1020
« Vois-tu, dit-elle, cette femme,
qui par sa beauté semble une pierre précieuse ?
C’est l’amie de mon époux,
pour laquelle(139) il manifeste une telle douleur. 1024
Par ma foi, je ne m’en étonne pas,
puisqu’une si belle femme est morte.
Autant par pitié, autant par amour(140),
jamais je n’aurai joie nul jour. » 1028
Elle commence à pleurer
et à déplorer la mort de la jeune fille.
Devant le lit, elle s’assit en pleurant.
Une belette vint à courir ; 1032
elle était sortie de dessous l’autel
et le serviteur l’avait frappée :
du fait qu’elle passa sur le corps,
il la tua d’un bâton qu’il tenait. 1036
Il l’avait jetée au milieu de l’allée(141).
Il ne se passa(142) qu’un instant(143)
avant que(144) sa compagne n’accourût là ;
aussi vit-elle l’endroit où elle gisait. 1040
Elle alla autour de sa tête
et de sa patte, la foula à plusieurs reprises.
Comme elle ne pouvait la faire se lever,
elle donnait l’impression(145) de manifester du chagrin. 1044
Elle était sortie de la chapelle ;
en quête d’herbes, elle est venue au bois ;
avec ses dents elle a pris une fleur
toute de couleur rouge. 1048
En hâte, elle revient sur ses pas ;
elle l’avait mise de telle manière
dans la bouche de sa compagne(146)
que le serviteur le serviteur avait tuée, 1052
qu’(147) à l’heure même(148) elle fut revenue à la vie.
La dame s’en est rendue compte,
Au serviteur elle crie : « Capture-la !
Lancez(149) votre bâton, brave homme, c’est pour notre malheur qu’elle s’en ira ! » 1056
Il le lança et l’atteignit de sorte
que la petite fleur lui échappa.
La dame se lève, puis la prend,
revient sur ses pas en hâte, 1060
dans la bouche de la jeune fille
qui était si belle, elle met(150) la fleur.
Un petit moment se passa alors(151).
Celle-ci revint à elle et soupira(152). 1064
Ensuite, elle parla, ouvrit les yeux :
« Dieu, dit-elle, j’ai tant dormi ! »
Quand la dame l’entendit parler,
elle commença à rendre grâce à Dieu. 1068
Elle lui demande qui elle était,
et la jeune fille lui dit :
« Madame, je suis une native de Logres,
fille d’un roi du pays. 1072
J’ai beaucoup aimé un chevalier,
Éliduc, le vaillant homme de guerre.
Par la suite, il m’emmena avec lui.
Il fit un péché : à savoir qu’il me trompa(153) : 1076
il avait une épouse, il ne me le dit
ni ne m’en fit jamais la révélation.
Quand j’entendis parler de sa femme,
à cause de la douleur que j’ai eue, il me fallut m’évanouir. 1080
C’est lâchement(154), privée de tout,
qu’il m’a abandonnée en terre étrangère.
Il m’a trahie, je ne sais pourquoi(155).
Bien folle est qui se fie à un homme ! 1084
Belle amie, lui répond la dame,
il n’y a nul être dans tout le monde
qui lui ferait avoir de la joie ;
voilà ce qu’on peut vous dire de vrai. 1088
Il croit que vous êtes(156) morte,
il se désole prodigieusement.
Chaque jour, il vous a contemplée(157),
je crois bien qu’il vous trouvait évanouie(158). 1092
Je suis son épouse, à la vérité ;
J’ai pour lui mon cœur très douloureux.
A cause de la souffrance qu’il manifestait,
je voulais savoir où il allait. 1096
Je le suivis, ainsi, je vous trouvai.
Que vous soyez vivante, j’en ai grande joie !
Avec moi je vous emmènerai
et à votre ami vous rendrai ; 1100
de tout je veux le tenir quitte,
et alors, je ferai couvrir ma tête d’un voile. »
La dame l’a réconfortée tant et si bien
qu’elle l’a emmenée avec elle. 1104
elle a équipé son serviteur
et l’a envoyé en quête de son époux.
Celui-là chemina jusqu’à ce qu’il le trouvât ;
il le salua avec égard, 1108
lui dit et lui conte ce qui est arrivé.
Éliduc monte à cheval,
Jamais, en la circonstance, il n’attendit de compagnon.
A la nuit, il revint à sa maison. 1112
Quand il a trouvé son amie en vie,
avec douceur, il rend grâce à sa femme.
Éliduc est vraiment très joyeux,
jamais nul jour il ne fut si gai. 1116
Il embrasse la jeune fille à plusieurs reprises,
et elle de même, très tendrement ;
ensemble, ils manifestent une très grande joie.
Quand la dame vit leur comportement, 1120
elle adressa la parole à son époux :
elle lui a demandé et requis son congé
afin qu’elle puisse se séparer de lui :
elle veut être nonne, servir Dieu ; 1124
qu’il lui donne(159) une partie de sa terre
où elle fasse une abbaye ;
qu’il prenne celle qu’il aime tant,
car il n’est(160) ni bien ni séant 1128
de disposer de deux épouses,
et la religion ne doit pas l’admettre(161).
Éliduc l’y a autorisée
et lui a donné congé de bonne grâce : 1132
il fera toute sa volonté
et lui donnera de sa terre.
Près du château, à l’intérieur du bois,
là où est la chapelle, là où est l’ermitage, 1136
là, elle a fait faire son église
et édifier les bâtiments.
Elle y consacre beaucoup de terres et beaucoup d’argent :
elle y aura bien son nécessaire. 1140
Quand elle a tout fait bien apprêter,
la dame y fait couvrir sa tête d’un voile,
trente nonnes en sa compagnie ;
elle y établit son mode de vie et sa règle. 1144
Éliduc a pris son amie pour épouse ;
en grand honneur, avec une belle cérémonie(162)
fut ensuite menée la fête
le jour où il l’avait épousée. 1148
ils vécurent ensemble de nombreux jours,
il y eut entre eux parfait amour.
Ils firent de grandes aumônes et de grands bienfaits,
si bien qu’ils se tournèrent vers Dieu. 1152
Près du château, de l’autre côté,
avec grand soin et grande attention,
Éliduc fit une église.
De sa terre, il y consacra la plus grande part, 1156
et tout son or et son argent ;
il y mit des vassaux et d’autres gens
de très bonne religion
pour maintenir la règle et le domaine. 1160
Comme tout avait été préparé,
alors Il n’a guère tardé ensuite :
en leur compagnie, il se donne à la religion et se fait moine(163)
pour servir Dieu tout-puissant. 1164
En compagnie de sa première femme,
il mit sa femme qu’il chérissait tant.
Celle-là la reçut comme sa sœur
et lui témoigna un très grand honneur. 1168
à servir Dieu il l’exhorta
et lui enseigna sa règle.
Pour leur ami elles priaient Dieu
qu’il lui fît pleine miséricorde, 1172
et lui, de son côté, priait pour elles.
Il leur envoyait ses messagers
pour savoir comment elles allaient,
comment chacune gardait un cœur ferme(164). 1176
Chacun, pour sa part, s’efforça beaucoup
d’aimer Dieu d’une foi sincère
et ils eurent une très belle fin,
par la grâce de Dieu, le prescient véridique ! 1180
A partir de l’histoire de ces trois-là,
les anciens Bretons, gens au noble cœur,
firent ce lai pour en garder le souvenir(165),
afin(166) qu’on ne dût pas l’oublier.
(Notes dans le second message)
Cette traduction ne cherche pas l’élégance, on s’en apercevra bien vite ; ce n’est pas non plus une traduction juxtalinéaire au sens strict. Elle vise avant tout à éclairer les agrégatifs sur les constructions grammaticales et le sens de chaque mot, y compris les « petits mots », souvent négligés dans les traductions. Elle leur fournit ainsi des matériaux à partir desquels ils pourront aisément élaborer leur propre traduction lors de leur préparation aux épreuves d’ancien français.
Important :
1) L’ordre des mots, ou plutôt l’ordre des syntagmes, n’a pas été conservé chaque fois que la traduction eût trop manqué de naturel en FM.
2) Les temps verbaux, dont on s’apercevra vite qu’ils sont employés assez arbitrairement, n’ont été conservés que si leur emploi ne violait pas la syntaxe moderne ; on est cependant assez souvent à la limite de l’acceptabilité, notamment dans le passage, souvent peu motivé, du système du présent (présent « de narration »/passé composé/futur) à celui du passé (passé simple).
D’une manière générale, je n’ai pas conservé :
- le passé simple dans les descriptions ou les portraits (cf. l’usage latin). Ex : v. 17-18,
- le futur dans une subordonnée dépendant d’une principale dont le verbe est au passé. Ex : v. 83-84,
- l’imparfait pour exprimer une action unique et ponctuelle. Ex : v. 1070.
3) La proposition conjonctive par que a été transformée en groupe infinitif si elle dépendait de deux verbes exigeant un mode différent. Ex. v. 230-1. J’ai également fait cette transformation dans le cas très particulier des v. 276-7. Ailleurs, elle a été conservée autant que possible, même dans le cas où son sujet et celui de la principale sont identiques.
4) Les pronoms personnels ont été remplacés par leur référent s’il y avait une ambiguïté manifeste, bien que l’AF s’accommodât de cet état de fait. Ex : v. 209, 408 surtout, ainsi que 412 et 654.
Ouvrages utilisés et abréviations figurant dans les notes :
a) Éditions :
- Lais bretons (XIIème – XIIIème siècles). Marie de France et ses contemporains, édition bilingue établie, traduite, présentée et annotée par Nathalie Koble et Mireille Séguy, édition Champion (Classiques du Moyen Age), 2011. KS.
C’est l’édition de référence du programme de l’agrégation. Quand un renvoi est effectué sans précision de titre, c’est à cette édition qu’il se rapporte.
Bien lire la copieuse introduction.
- Les lais de Marie de France, traduit en français moderne par Pierre Jonin, édition Champion, (Traduction des classiques français du Moyen Age), 2003. J.
Excellente traduction faite par un grand nom des études médiévales.
- Lais de Marie de France, traduits, présentés et annotés par Laurence Harf-Lancner. Texte édité par Karl Warnke, éd. Le Livre de Poche, coll. Lettres gothiques, 1990. HLW.
Traduction de qualité variable.
- Les lais de Marie de France, publiés par Jean Rychner, Librairie Honoré Champion, 1983. R.
Établissement du texte qui fait autorité. Surtout intéressant pour le glossaire qui termine l’ouvrage.
b) Dictionnaires :
- Dictionnaire de l’ancien français, Algirdas Julien Greimas, Librairie Larousse, 1980. Gr.
Un incontournable. Donne l’essentiel des mots et présente très clairement leur sens.
- Dictionnaire de l’ancienne langue française…, Frédéric Godefroy (1881), publié en ligne sur le site de Xavier Nègre ©Lexilogos, 2002-2008. Go.
Ne pas oublier de consulter le complément si l’on ne trouve pas l’article dans le dictionnaire, ou si ce dernier est incomplet. Curieusement, certains mots courants ne figurent que dans ce complément.
Très complet, mais privilégie souvent le moyen français.
c) Ouvrages d’étude de la langue :
- Syntaxe de l’ancien français, Philippe Ménard, édition Bière, 1988. M.
Un incontournable, mais peut-être difficile à trouver. Présentation extrêmement claire.
- Grammaire de l’ancien français, Gérard Moignet, édition Klincksieck, 1979. Mo.
Comprend la morphologie et la syntaxe. Assez complet.
- Petite syntaxe de l’ancien français, Lucien Foulet, Librairie Honoré Champion, 1980. F.
Un classique, mais un peu vieilli (peu de choses sur la syntaxe de la phrase) et touffu.
D’un très ancien lai breton
je vous dirai le récit et tout le déroulement(1),
dans la mesure où je perçois
la vérité, comme je le crois. 4
En Bretagne, il y avait un chevalier
valeureux et bien appris, hardi et plein d’assurance ;
il avait nom Éliduc, à ce que je crois.
Il n’y avait homme d’aussi grande valeur dans le pays ! 8
Il avait une épouse(2) pleine de mérite et avisée,
de haute origine, d’illustre lignage.
Ils furent ensemble longuement,
Ils s’aimèrent très loyalement. 12
Mais par la suite, il advint, à cause d’une guerre,
qu’il partît chercher du service ;
là, il aima une jeune fille ;
elle était fille de roi et de reine. 16
La demoiselle avait nom Guilliadon,
dans le royaume, il n’y en avait pas de plus belle !
La femme, pour sa part(3), était appelée
Guildeluëc en sa contrée. 20
D’elles deux le lai a pour nom :
« Guildeluëc et Guilliadon ».
Il fut d’abord nommé « Éliduc »,
mais à présent le nom est modifié, 24
car c’est par les dames qu’est arrivée
l’aventure(4) dont le lai naquit.
Telle qu’elle arriva, je vous la conterai,
je vous en dirai la vérité. 28
Éliduc avait un seigneur,
roi de Petite-Bretagne,
qui l’aimait et le chérissait beaucoup,
Et lui, il le servait loyalement. 32
En quelque lieu(3) que le roi dût(5) voyager,
il avait à veiller sur le domaine.
Pour sa vaillance, le roi le garda près de lui ;
à cause de cela, il lui vint beaucoup d’avantages : 36
dans les forêts, il pouvait chasser ;
il n’y avait forestier si hardi
qui osât s’y opposer
ou en murmurât une seule fois. 40
A cause de la jalousie envers ses mérites(6),
comme il arrive souvent à d’autres,
il était calomnié auprès de son seigneur,
dénigré et mis en cause, 44
de sorte que celui-ci le bannit de sa cour
sans lui donner de raison.
Éliduc ne savait pourquoi ;
à plusieurs reprises, il requit du roi 48
qu’il consentît une procédure de justification(7)
et qu’il n’accordât pas foi à la calomnie :
il l’avait servi de très grand cœur !
Mais le roi ne lui répondit pas. 52
Puisqu’il ne voulait absolument pas l’entendre,
il fallut alors, pour cette raison(8), qu’Éliduc partît.
Il s’en est allé en sa demeure ;
il a alors fait venir tous ses amis ; 56
il les entretint du roi, son seigneur,
et du ressentiment que celui-ci avait envers lui :
il l’avait servi(9) selon ses possibilités,
jamais il n’aurait dû recueillir de l’ingratitude ! 60
Le paysan dit par proverbe,
quand il s’en prend à son aide,
qu’ « amour de seigneur n’est pas fief » ;
celui-là est sage et avisé 64
qui garde sa loyauté envers son seigneur,
et son amitié envers ses bons voisins.
Il ne veut pas demeurer au pays,
mais traversera, dit-il, la mer : 68
il ira au royaume de Logre,
y séjournera quelque temps.
Il laissera sa femme au domaine ;
a ses vassaux, il recommandera 72
de veiller sur elle loyalement
et tous ses amis pareillement.
A cette décision il s’est arrêté ;
Alors il s’est somptueusement équipé. 76
Ses amis furent très affligés
du fait qu’il se sépara d’eux.
Il emmena avec lui dix chevaliers,
et sa femme l’accompagna(10). 80
Elle manifeste à l’extrême une grande douleur
au départ de son époux ;
mais(11) il lui donna l’assurance, pour sa part,
qu’il lui témoignerait une solide fidélité. 84
Il se sépara d’elle alors.
Il suit sa route tout droit,
parvient à la mer ; alors il a fait la traversée,
et il est arrivé à Totness. 88
Il y avait plusieurs rois dans la contrée,
entre eux ils étaient en conflit et en guerre.
Du côté d’Exeter, en ce pays,
demeurait un homme très puissant. 92
C’était un homme âgé et de l’ancien temps ;
il n’avait pas d’héritier mâle issu de son sang.
Il avait une fille à marier.
Parce qu’il ne voulait pas la donner 96
à un pair à lui ; alors celui-ci lui faisait la guerre,
lui ravageait toute sa terre.
Il l’avait assiégé dans un château.
Il n’y avait dans le château d’homme si audacieux 100
que celui-ci(12) osât sortir à sa rencontre,
engager un combat singulier ou une bataille.
Éliduc en entendit parler ;
iI ne voulait aller plus avant ; 104
puisqu’il a trouvé là une guerre,
il veut rester dans la contrée :
le roi, qui était fort accablé,
fort mis à mal et fort en péril(13), 108
il voudra l’aider selon ses possibilités
et rester à son service.
Il lui(14) envoya ses messagers
et, par ses lettres, lui fit savoir 112
qu’il était parti de son pays
et qu’il s’en était venu à son aide :
à présent, qu’il lui fasse connaître en retour sa volonté,
et, s’il ne voulait pas le retenir, 116
qu’il lui donne une escorte sur sa terre ;
il irait plus loin demander du service.
Quand le roi vit les messagers,
il les apprécia beaucoup et les tint pour estimables. 120
Il a appelé son connétable
et a aussitôt ordonné
qu’il lui prépare une escorte
et qu’il amène le vaillant chevalier(15), 124
qu’il lui fasse aussi préparer des logements
où ils puissent s’installer ;
qu’il leur fasse livrer et remettre autant
qu’ils voudront dépenser dans le mois. 128
L’escorte fut préparée
et envoyée à destination d’Éliduc.
Il fut reçu avec grand honneur ;
Il fut vraiment très bien accueilli chez le roi ! 132
Son logement était chez un bourgeois
qui était très sage et très bien appris.
C’est sa belle chambre garnie de tentures
que l’hôte lui a libérée. 136
Éliduc se fit bien servir ;
à son repas il faisait venir
les chevaliers dans le besoin
qui étaient logés dans le bourg. 140
A tous ses hommes, il défendit
qu’il y en eût de si hardi
qu’il acceptât, les quarante premiers jours,
une rémunération en vivres ou de l’argent. 144
Le troisième jour qu’il demeurait là,
le bruit s’éleva dans la cité
que leurs ennemis étaient venus
et qu’ils s’étaient répandus par tout le pays ; 148
ils voudront bientôt attaquer la ville
et venir jusqu’aux portes.
Éliduc a entendu le tumulte
du peuple qui est frappé de stupeur. 152
Il s’est armé ; en la circonstance(16), il ne s’attarde plus,
et ses compagnons de même.
Il y avait quatorze chevaliers pourvus d’une monture
de valides(17) dans la ville ; 156
Il y en avait beaucoup de blessés
et il y avait bon nombre de prisonniers.
Ceux-là virent Éliduc monter à cheval.
Dans leur logement ils vont s’armer ; 160
hors de la porte ils sortirent avec lui,
sans qu’ils eussent attendu d’ordre formel.
« Seigneur, disent-ils, nous irons avec vous
et ce que vous ferez, nous le ferons. » 164
Il leur répond : « Merci à vous !
Y aurait-il quelqu’un(18) ici, parmi vous
qui connaîtrait un passage difficile ou un défilé
où l’on pût les surprendre(19) ? 168
Si(20) nous les attendons ici,
peut-être les affronterons-nous,
mais cela ne mène à aucun avantage
au cas où(21) quelqu’un connaîtrait un autre plan. » 172
Ceux-là lui disent : « Sire, par notre foi,
près de ce bois, dans ce fourré(22),
il y a là un chemin étroit
par où ils s’en reviennent chez eux(23). 176
Quand ils auront pris leur butin,
alors ils retourneront par là ;
désarmés, sur leurs chevaux de marche,
ils s’en reviennent souvent : 180
qui se mettrait dans un risque
consistant à(24) mourir tout net
pourrait bien vite leur causer du tort,
les déshonorer et les mettre à mal. » 184
Éliduc leur a dit : « Amis,
je vous en donne ma parole :
qui ne va pas souvent en tel lieu
où il pense être défait sciemment 188
ne gagnera jamais beaucoup
ni n’accédera à une grande renommée.
Vous êtes tous de vassaux du roi,
aussi devez-vous lui manifester une grande fidélité. 192
Venez avec moi là où j’irai,
puis faites ce que je ferai.
Je vous en fais le serment loyalement,
jamais vous n’aurez là de dommage, 196
pour autant que je puisse apporter mon secours.
Si nous pouvons avoir quelque succès,
il nous sera compté comme un grand mérite
de causer des dommages à nos ennemis. » 200
Ceux-là ont reçu sa promesse,
puis l’ont mené jusqu’au bois.
Près du chemin ils se sont embusqués,
jusqu’à ce que les autres soient revenus. 204
Éliduc leur a bien montré,
enseigné et expliqué
de quelle manière ils s’élanceront sur eux
et comment ils les défieront(25). 208
Quand les ennemis furent entrés dans l’étroit passage,
Éliduc les a défiés ;
il appela tous ses compagnons ;
il les a exhortés(26) à bien se comporter(27). 212
Ils frappèrent là(28) rudement
et ne les épargnèrent nullement.
Ceux-là étaient complètement(29) désemparés :
iIs furent bientôt rompus et dispersés ; 216
en peu de temps, ils furent vaincus.
Les autres ont fait prisonnier leur connétable(30)
et tant d’autres chevaliers !
ils en chargent(31) complètement leurs écuyers ; 220
vingt-cinq étaient ceux de ci,
trente ils prirent parmi ceux de là(32) !
ils prirent une partie de l’(33) équipement de très bon cœur :
c’est un prodigieux butin qu’ils ont fait là ! 224
ils s’en sont retournés tout joyeux :
ils avaient fort bien réussi !
Le roi se tenait sur une tour.
Pour ses hommes il a grand peur, 228
il se plaignait vivement d’Éliduc,
car il croyait, et aussi craignait
d’avoir exposé au danger
ses chevaliers, par trahison. 232
Ceux-là s’en reviennent en bon ordre,
tout chargés et tout encombrés.
Ils étaient plus à revenir
qu’ils n’étaient à sortir de là ; 236
à cause de cela, le roi ne les reconnut pas,
aussi fut-il dans la crainte et la défiance.
Il ordonne de fermer les portes
et à ses gens de monter sur les murailles 240
pour tirer sur eux et leur lancer des traits.
Mais ils n’en auront nul besoin ;
ceux-là avaient envoyé en avant
un écuyer, piquant des deux, 244
qui leur expliqua l’aventure
et qui, s’agissant du guerrier étranger(34), conta au roi(35)
comment il avait vaincus ceux de là-bas,
et comment il s’était comporté : 248
jamais il n’y eut tel chevalier !
Il a fait prisonnier leur connétable,
pris vingt-neuf des autres,
en a beaucoup blessé et beaucoup tué. 252
Le roi, quand il entendit la nouvelle,
s’en réjouit prodigieusement.
Il est descendu au bas de la tour
et venu à la rencontre d’Éliduc. 256
Il lui rendit grâce pour son exploit
et lui livra les prisonniers ;
aux autres, il distribue l’équipement.
Pour son usage, il ne garde que les trois 260
chevaux qui lui avaient été alloués(36) ;
il a entièrement distribué et donné
sa propre part, indistinctement,
aux prisonniers et aux autres combattants(37). 264
Après ce fait que je vous dis,
le roi l’aima beaucoup et le chérit.
Il l’a pris à son service une année entière
ainsi que ceux qui sont venus avec lui. 268
par suite(38), il reçut de lui un engagement de fidélité,
il en fit le gardien de sa terre.
Éliduc était bien appris(39) et avisé,
beau chevalier, valeureux et généreux. 272
La fille du roi l’entendit nommer
et raconter ses mérites.
Par l’intermédiaire d’un chambellan particulier qu’elle avait,
elle l’a sollicité, prié et requis 276
de venir auprès d’elle se divertir,
parler et bien lier connaissance :
elle s’étonnait très vivement
qu’il ne se rendît pas chez elle. 280
Éliduc répond qu’il ira
et qu’il liera volontiers connaissance avec elle.
Il est monté sur son cheval de combat,
avec lui, il emmena un chevalier ; 284
il va parler à la jeune fille.
Quand il fut sur le point d’entrer dans la chambre,
il envoya le chambellan au-devant
et il resta(40) quelque peu en arrière 288
jusqu’à ce qu’il fût de retour.
Avec un air doux, avec un visage affable,
avec un maintien très noble
il parla avec beaucoup de grâce 292
et remercia la demoiselle,
Guilliadon, qui était très belle,
de ce qu’il lui avait paru bon de lui demander
qu’il vînt converser avec elle. 296
Celle-là l’avait pris par la main,
sur un lit ils étaient assis(41).
Ils ont parlé de nombreuses choses.
Elle l’a beaucoup regardé, 300
son visage, son corps et son apparence ;
elle se dit qu’en lui il n’y a pas de défaut(42),
elle l’estime vivement en son for intérieur.
Amour lui lance son message 304
qui l’exhorte à l’aimer,
il la fit pâlir et soupirer ;
mais elle ne veut pas lui en faire confidence,
de peur qu’il ne le lui impute à faute. 308
Il demeura là un long moment,
puis il prit congé, et s’en alla alors ;
et elle le lui accorda bien à contrecœur,
mais, malgré cela, il est parti. 312
Il s’en est allé à son logis.
Il est tout triste et tout affligé,
Pour la belle il est en émoi,
la fille de son seigneur le roi, 316
qui le convia(43) avec tant de douceur,
du fait aussi qu’elle soupira.
Il se tient vraiment pour très malheureux
qu’il soit tant demeuré dans le pays 320
et qu’il ne l’ait pas vue fréquemment.
Quand il a dit cela, alors il se repent :
il lui souvint de sa femme
et de la manière dont il lui donna l’assurance 324
qu’il lui témoignerait une solide fidélité
et se comporterait loyalement.
La jeune fille qui l’a vu
voudra faire de lui son ami : 328
jamais elle n’a autant estimé quelqu’un(44) !
si elle peut, elle le retiendra auprès d’elle(45).
Toute la nuit, elle veilla ainsi,
ne se reposa ni ne dormit. 332
Le lendemain, elle est levée de bon matin ;
elle est allée à une fenêtre ;
elle a appelé son chambellan,
elle lui a révélé toute sa situation : 336
« Par ma foi, fait-elle, cela va mal pour moi(46),
je suis tombée dans une mauvaise affaire !
J’aime le nouvel homme de guerre(47),
Éliduc, le vaillant chevalier. 340
Jamais de la nuit je n’en eus le repos
ni ne fermai les yeux pour dormir.
S’il veut m’aimer d’amour
et m’assurer de sa personne, 344
je ferai absolument tout son bon plaisir ;
ainsi peut-il lui en advenir un grand bien :
de cette terre il sera roi.
Il est si parfaitement avisé et bien appris 348
que, s’il ne m’aime pas d’amour,
il me faut mourir dans une grande souffrance. »
quand elle eut dit ce qui lui semblait bon,
le chambellan qu’elle avait appelé 352
lui a donné un conseil loyal :
on ne doit pas le lui imputer à mal.
« Dame, fait-il, puisque vous l’aimez,
envoyez-lui quelque chose(48), et ainsi, faites-le lui savoir. 356
Envoyez-lui une ceinture, un lacet ou un anneau ;
ainsi, cela lui sera agréable.
S’il le reçoit de bonne grâce
et qu’il est joyeux du message, 360
soyez assurée de son amour.
Il n’y a empereur sous la voûte céleste,
si vous vouliez l’aimer,
qui n’en dût être tout heureux ! » 364
La demoiselle répondit,
quand elle eut entendu son conseil :
« Comment saurai-je, par mon présent,
s’il a le désir de m’aimer ? 368
Jamais je ne vis chevalier,
qui se fît prier(49),
s’il aimait ou détestait,
pour retenir de bon cœur 372
le présent qu’on lui envoyait(50).
Je souffrirais(51) beaucoup qu’il se moquât de moi !
Mais cependant, par son attitude,
on peut le connaître quelque peu. 376
Préparez-vous, et allez à lui !
- Je suis tout prêt, dit-il.
- Vous lui porterez un anneau d’or
et lui donnerez ma ceinture. 380
Mille fois vous le saluerez pour moi. »
Le chambellan s’en est allé.
Elle reste là, de telle manière
que peu s’en faut qu’elle ne le rappelle. 384
Et néanmoins elle le laisse aller.
Alors, elle commence à se lamenter :
« Lasse ! Comme mon cœur est entrepris(52)
par un homme d’un autre pays ! 388
Je ne sais s’il est de haute naissance ;
voilà qu’il s’en ira promptement,
je demeurerai comme une femme qui souffre.
C’est follement que j’ai engagé ma pensée ! 392
Jamais je ne lui parlai excepté hier,
et à présent, je le fais prier d’amour !
Je crois qu’il me blâmera ;
s’il est noble de cœur, il m’en saura gré. 396
à présent, la chose(53) est entièrement dans les mains du destin !
et s’il n’a cure de mon amour,
je me tiendrai vraiment pour infortunée :
jamais je n’aurai de joie en ma vie. » 400
Tandis qu’elle se lamentait(54),
le chambellan se hâta fort.
Il était venu auprès d’Éliduc.
En privé, il lui a exprimé le salut 404
que la jeune fille lui adressait,
et lui a présenté l’anneau ;
il lui a donné la ceinture.
Le chevalier a remercié la demoiselle(55), 408
il mit l’anneau d’or à son doigt,
ceignit la ceinture autour de lui ;
ni le serviteur ne lui en dit plus
ni Éliduc ne lui demanda quoi que ce soit 412
excepté qu’il(56) lui offrit de son argent.
Celui-là n’en prit rien ; ainsi est-il parti.
Il revient à sa demoiselle ;
il la trouva dans sa chambre ; 416
il la salua de la part de l’autre
et la remercia du présent.
« Dites donc, fait-elle, ne me le cachez pas !(58)
Veut-il m’aimer d’amour ? » 420
Il lui répond : « M’est avis que
le chevalier n’est pas frivole ;
Je le considère comme bien appris et avisé,
car il sait bien dissimuler ses sentiments. 424
Je le saluai de votre part
et lui présentai vos présents ;
il se ceignit de votre ceinture,
sur ses flancs il s’en étreint bien, 428
et il mit l’anneau à son doigt.
Je ne lui dis pas plus, ni lui à moi.
- N’a-t-il pas reçu cela(59) comme gage d’amour ?
Peut-être suis-je trahie ! » 432
L’autre lui a dit : « Par ma foi, je ne sais.
Écoutez à présent ce que je dirai :
s’il ne vous voulait pas un très grand bien,
il n’aurait rien voulu(60) venant de vous. 436
- Tu parles(61), dit-elle, pour te moquer !
Je sais bien qu’il ne me hait pas ;
jamais je ne lui fis tort en quoi que ce soit,
à part le fait que je l’aime passionnément ; 440
et si malgré tout il veut me haïr,
alors il est digne de mourir.
Jamais par toi ou par quelqu’un d’autre,
jusqu’à ce que je m’entretienne(62) avec lui, 444
je ne voudrai lui demander quoi que ce soit ;
je veux lui faire voir moi-même
comme l’amour de lui me tourmente.
Mais je ne sais s’il demeure. » 448
Le chambellan a répondu :
« Madame, le roi l’a retenu à son service
jusqu’au terme d’une année, par serment
de le servir loyalement. 452
Vous pourriez bien avoir le loisir
de lui révéler vos désirs. »
Quand elle entendit qu’il demeurait,
elle s’en réjouit très vivement ; 456
elle était très joyeuse de ce séjour(63) ;
elle ne savait(64) rien de la douleur
dans laquelle il était depuis qu’il l’avait vue(64).
Jamais il n’eut joie ni plaisir 460
excepté quand il pensait(64) à elle.
Il se tenait pour bien infortuné,
car il avait promis à sa femme,
avant qu’il ne parte de son pays, 464
qu’il n’aimerait qu’elle(65).
A présent, son cœur est en extrême captivité(66) !
Il voulait sauvegarder sa loyauté,
mais il ne peut en rien s’empêcher(67) 468
d’aimer la demoiselle,
Guilliadon, qui tant était belle,
de la(68) voir et de lui parler,
de l’embrasser et de l’étreindre ; 472
mais jamais il ne pourra lui demander un amour
qui tourne pour lui au déshonneur,
autant pour sauvegarder sa fidélité envers sa femme,
autant parce qu’il est au service du roi (69). 476
Éliduc était en grande peine.
Il est monté à cheval, ne tarde pas plus,
appelle à lui ses compagnons,
va au château parler au roi. 480
Il verra la jeune fille s’il peut,
c’est la raison pour laquelle il se met en route.
Le roi s’est levé de table,
il est entré dans les appartements de sa fille ; 484
il commence à jouer aux échecs
avec un chevalier d’outre-mer(70) ;
de l’autre côté de l’échiquier,
il devait apprendre à sa fille(71). 488
Éliduc s’est avancé ;
le roi lui fit très bon visage,
à côté de lui il le fit asseoir.
Il interpelle sa fille, et alors il lui dit : 492
« Demoiselle, avec ce chevalier
vous devriez bien faire connaissance
et lui faire très grand honneur :
parmi cinq cents, il n’y a pas meilleur ! » 496
Quand la demoiselle eut entendu
ce que son père avait commandé,
la jeune fille en fut très joyeuse !
Elle s’est levée, appelle le nouveau venu(72) ; 500
loin des autres ils se sont assis.
Tous deux étaient brûlants d’amour(73) ;
elle n’osait s’adresser à lui
et lui craint de lui parler 504
hormis le fait qu’il la remercia
du présent qu’elle lui adressa :
jamais il n’avait eu un bien si cher !
Elle répond au chevalier 508
qu’il lui était fort gré de cela.
Elle lui avait envoyé l’anneau
et également la ceinture
parce qu’elle l’avait mis en possession de sa personne ; 512
elle l’aimait d’un amour tel
qu’elle voulait faire de lui son époux(74).
Et si elle pouvait l’avoir,
qu’il sache une chose en vérité : 516
jamais, de son vivant(75), elle n’aura d’homme.
A présent, qu’il lui dise à son tour sa pensée !
« Madame, dit-il, je vous suis très reconnaissant
de votre amour ; j’en ai une grande joie ; 520
et puisque vous m’avez tant estimé,
je dois en être profondément heureux.
La chose n’en restera pas là pour ce qui me concerne.
Je me suis mis pour un an au service du roi, 524
il en a reçu de moi l’engagement.
Je ne me séparerai de lui en aucune manière
jusqu’à ce que sa guerre ait pris fin,
puis je m’en irai dans mon pays, 528
car je ne veux pas demeurer,
si je puis obtenir congé de vous. »
La jeune fille lui répondit :
« Ami, grand merci à vous ! 532
Vous êtes si avisé et si bien appris
que vous aurez décidé auparavant
ce que vous voudrez faire de moi.
Plus que toute créature, je vous aime et vous fais confiance. » 536
Ils s’étaient bien engagés.
Cette fois-là, ils n’ont plus parlé.
Éliduc va à son logis ;
Il est très joyeux, il a très bien fait : 540
il peut souvent parler avec son amie,
grande est entre eux l’affection.
Il a tant donné ses soins à la guerre
qu’il avait saisi et fait prisonnier 544
celui qui fit la guerre au roi
et qu’il libéra tout le pays.
Il était très estimé pour sa vaillance,
pour sa sagesse et pour sa générosité. 548
Il lui était advenu une très bonne fortune !
Dans le temps où cela se passait,
son seigneur avait envoyé pour le chercher
trois messagers hors de sa terre : 552
il était fort accablé, fort mis à mal,
fort opprimé et fort affaibli ;
il était en train de perdre tous ses châteaux
et de gâter sa terre. 556
Il s’était souvent bien repenti
du fait qu’Éliduc se soit éloigné de lui ;
il avait eu un mauvais conseil à son sujet
et s’y était malencontreusement fié. 560
Les traîtres qui le mirent en cause,
le dénigrèrent et le calomnièrent,
il les avait jeté hors du pays
et mis en exil pour toujours. 564
Du fait de sa grande détresse, il lui demandait,
l’enjoignait et le conjurait,
en vertu de la promesse qu’Éliduc lui fit,
quand il reçut de lui l’hommage, 568
de venir pour lui porter assistance,
car il en avait grand besoin.
Éliduc entendit la nouvelle ;
cela lui fut pénible pour la jeune fille, 572
car il l’aimait éperdument
et elle de même, de sorte que plus ne se peut.
Par contre, il n’y avait entre eux nulle licence(75),
légèreté ou bassesse ; 576
faire les galants, deviser,
et donner de leurs plus beaux objets(76),
c’était toute leur relation,
issue de l’amour, en compagnie l’un de l’autre. 580
Voici quelles étaient sa préoccupation et son espérance à elle :
elle croyait le posséder tout entier
et le retenir si elle le pouvait ;
elle ne savait pas qu’il eût(77) une femme. 584
« Hélas, fait-il, j’ai mal agi !
J’ai suis trop resté en ce pays !
C’est pour mon malheur que j’ai vu un jour cette terre !
J’y ai aimé une demoiselle, 588
Guilliadon, la fille du roi,
très intensément, et elle m’a aimé (78).
Puisqu’il me faut ainsi m’éloigner d’elle,
il faut que l’un de nous deux meure, 592
ou les deux, peut-être.
Et cependant, il me faut(79) partir :
mon seigneur me l’a fait savoir par lettre
et m’en a conjuré, en vertu du serment ; 596
et de ma femme, d’autre part,
il me convient maintenant que je me soucie.
Je ne peux pas demeurer,
mais je m’en vais par nécessité. 600
Si je me mariais à mon amie,
l’Église ne le souffrirait pas.
De tous côtés, cela va mal.
Dieu, tant est dure la séparation ! 604
Mais quel que soit celui à qui(80) ce sera compté comme une faute,
j’exercerai toujours la justice envers elle :
je ferai toute sa volonté
et j’agirai suivant son avis. 608
Le roi son père a une paix bien établie :
je ne crois pas que quiconque lui ferait la guerre désormais.
Du fait de la détresse de mon seigneur,
je demanderai congé avant le jour 612
où(81) était fixé pour moi le terme
jusqu’auquel je serais à son service dans le pays.
J’irai parler à la jeune fille
et lui faire connaître toute ma situation ; 616
elle me dira sa volonté
et je ferai celle-ci autant qu’il est en mon pouvoir. »
Le chevalier n’a pas plus tardé ;
auprès du roi il va prendre congé. 620
Il lui raconte et lui dit ce qui arrive ;
Il lui a montré et lui lit la lettre
que lui envoya son seigneur
qui l’a réclamé par nécessité pressante. 624
Le roi entendit qu’on le réclamait
et qu’il ne resterait nullement.
Il est très affligé et très soucieux.
De son bien il lui a offert beaucoup, 628
le tiers de son héritage
et lui a laissé son trésor à sa disposition :
pour qu’il demeure(88), il lui fera tant
qu’Éliduc lui en rendra grâce pour toujours. 632
« Par Dieu, dit-il, pour cette fois,
puisque mon seigneur est dans la nécessité
et m’a réclamé de si loin,
je m’en irai en raison de sa détresse, 636
je ne demeurerai en aucune façon.
Si vous avez besoin de mon service,
je reviendrai à vous volontiers
avec de grandes compagnies de chevaliers. » 640
Le roi lui a rendu grâce de cela
et lui a aimablement donné congé.
Tous les biens de sa maison,
le roi les lui met à disposition, 644
or et argent, chiens et chevaux,
et vêtements de soie bons et beaux.
Il en prit avec mesure,
puis a dit au roi aimablement 648
qu’il irait parler à sa fille
très volontiers, s’il lui plaisait.
Le roi répond : « Cela m’est très agréable. »
Devant Éliduc il envoie un jeune homme 652
qui ouvrit la porte de la chambre.
Éliduc s’avance pour parler à la jeune fille.
Quand elle le vit, alors elle l’appela à elle
et le salua six mille fois. 656
Il prend son avis au sujet de son affaire,
lui expose son voyage brièvement.
Avant qu’il lui eût tout exposé,
et qu’il eût pris congé ou le lui eût demandé, 660
elle se pâma de douleur
et perdit toutes ses couleurs.
Quand Éliduc la voit se pâmer,
alors il commence à se lamenter. 664
Il lui baise la bouche à plusieurs reprises,
et puis(83) il pleure très tendrement.
Entre ses bras il la prit et la tint
jusqu’à ce qu’elle revînt de pâmoison. 668
« Par Dieu, dit-il, ma douce amie,
souffrez un peu que je vous parle :
vous êtes ma vie et ma mort,
en vous est tout mon réconfort. 672
Je prends conseil de vous
parce qu’il y a un engagement entre nous.
C’est par nécessité que je vais dans mon pays.
De votre père j’ai pris congé, 676
mais je ferai votre volonté,
quoi qu’il doive m’arriver.
- Emmenez-moi(84), dit-elle, avec vous,
puisque vous ne voulez pas demeurer, 680
ou sinon je me tuerai.
Jamais plus je n’aurai joie ni plaisir. »
Éliduc répond avec douceur,
lui qui l’aimait d’un grand amour : 684
« Belle, je suis, en vertu d’un serment,
à votre père, en vérité :
si je vous emmenais avec moi,
je lui manquerais de parole, 688
d’ici au terme qui fut fixé.
Je vous jure et vous garantis loyalement,
si vous voulez me donner congé
fixer un délai et désigner un jour, 692
si vous voulez que je revienne,
il n’est rien au monde qui me retienne,
pourvu que(85) je sois vivant et en bonne santé.
Ma vie est toute entre vos mains. » 696
Elle perçoit le grand amour qui vient de lui ;
elle lui donne un délai et désigne un jour
pour sa venue et pour qu’il l’emmène.
Ils manifestèrent un grand chagrin au moment de se séparer. 700
Ils échangèrent entre eux leurs anneaux d’or
et s’embrassèrent l’un l’autre tendrement.
Il est allé jusqu’à la mer :
il eut bon vent, il a vite fait la traversée. 704
Du moment(86) qu’Éliduc est revenu,
son seigneur est ravi et joyeux,
et ses amis et ses parents,
et les autres pareillement, 708
et sa bonne épouse(87) par-dessus tout,
qui est très belle, très sage et très estimable.
Mais il était toujours soucieux
à cause de l’amour sous l’emprise duquel il était ; 712
jamais, pour quoi que ce soit qu’il vît,
il ne manifesta de la joie ou de la bonne humeur(88),
et jamais de joie il n’(89)aura
jusqu’au moment où il reverra son amie. 716
Il se comporte d’une manière très reservée(90).
Sa femme en eut le cœur douloureux ;
elle ne savait pas à quoi cela tenait ;
en elle-même elle se lamentait. 720
Elle lui demandait fréquemment
s’il avait entendu dire de quelqu’un
qu’elle eût mal agi ou commis une faute
pendant qu’il était hors du pays : 724
volontiers elle s’en justifiera(91)
devant ses gens, quand il lui plaira.
« Madame, dit-il, je ne vous accuse pas
d’une faute ou d’une mauvaise action(92), 728
mais dans le pays où j’ai séjourné(93),
au roi j’ai promis et juré
que je devais revenir à lui,
car il a de moi grand besoin. 732
Si le roi mon seigneur avait la paix,
je ne demeurerais pas huit jours de plus.
Il me faudra supporter de grandes épreuves
avant que je ne puisse revenir. 736
Jamais, jusqu’à ce que je sois revenu,
je n’aurai joie de rien que je voie,
car je ne veux pas trahir ma parole. »
Alors la dame le laisse tranquille. 740
Éliduc fut aux côtés de son seigneur ;
Il l’a beaucoup secouru et valeureusement défendu(94) ;
Il allait suivant l’avis du roi
et protégeait tout le pays. 744
Mais quand approcha le terme
que la jeune fille lui avait désigné,
il s’est occupé de faire la paix :
il conclut un accord avec tous ses ennemis. 748
Puis il a prévu(95) de se mettre en route
et quels hommes il voudra emmener.
Deux neveux à lui, qu’il aimait beaucoup,
et un chambellan à lui sont ceux qu’il emmena – 752
ce dernier avait été dans leur secret
et avait porté le message(96) –
et seulement ses écuyers ;
d’autres gens, il n’en avait pas le souci. 756
A ceux-ci, il fit promettre et jurer
de taire toute son affaire.
Il se mit en mer ; il ne s’attarde pas plus ici ;
ils furent rapidement de l’autre côté. 760
Il est arrivé dans le pays
où il était le plus désiré.
Éliduc fut très avisé :
loin des ports il s’est logé ; 764
il ne voulait pas être vu
ni découvert ni reconnu.
Il équipa son chambellan
et l’envoya à son amie ; 768
il lui fit savoir ainsi qu’il était venu,
qu’il a bien tenu son engagement :
la nuit, quand tout sera(97) sombre,
qu’elle sorte de la ville ; 772
le chambellan ira avec elle
et lui se tiendra à sa rencontre.
Celui-là avait changé tous ses vêtements ;
il part à pied immédiatement(98). 776
Il alla tout droit à la ville
où la fille du roi demeurait.
Il avait tant cherché et demandé
qu’il s’est introduit dans sa chambre. 780
A la jeune fille il dit son salut,
et que son ami est revenu.
Quand elle a entendu la nouvelle,
toute triste et toute abattue, 784
elle pleure doucement de joie
et l’a embrassé à plusieurs reprises.
Il lui a dit qu’à la tombée de la nuit
il lui(99) faudra aller avec lui. 788
Ils sont demeurés ainsi tout le jour
et ont bien médité leur départ.
La nuit, quand tout fut sombre(100),
ils sont sortis de la ville(101), 792
le jeune homme et la demoiselle avec lui,
et ils n’étaient pas plus que ces deux-là.
Elle a grand peur qu’on ne la voie.
Elle était habillée d’un vêtement de soie 796
finement brodé d’or,
et avait revêtu un manteau court.
Éloigné de la porte(102) d’une portée d’arc(103),
il y avait là un bois entouré d’une bonne clôture ; 800
Tout près de la palissade les attendait
son ami, qui venait pour elle.
Le chambellan la lui amena,
et Éliduc descend de cheval, puis l’embrassa ; 804
ils manifestèrent une grande joie à se retrouver.
Il la fit monter sur un cheval,
puis il monta, prend ses rênes,
avec elle s’en va en hâte. 808
Il arrive au port, à Totness ;
ils entrent tout de suite dans le navire ;
il n’y avait presonne, si ce n’est les siens
et son amie Guilliadon. 812
Il eurent bon vent, belle brise (104),
et un temps tout serein.
Mais quand ils furent sur le point(105) d’aborder,
ils eurent une tempête en mer 816
et un vent se leva face à eux,
qui les repoussa loin du port ;
leur vergue se brisa et se fendit(106)
et toute leur voile fut mise en pièces(107)(108). 820
Ils prient Dieu avec dévotion,
Saint Nicolas et Saint Clément,
et Notre Dame Sainte Marie(109),
que(110) celle-ci leur cherche secours auprès de son fils, 824
qu’il les préserve de la mort
et qu’ils puissent venir au port.
Un temps(111) en arrière, un temps en avant,
ainsi allaient-ils(112) en dérivant au large de la côte(113) ; 828
ils étaient tout près du naufrage(114).
L’un des matelots, d’une voix forte,
s’est écrié : « Que faisons-nous ?
Seigneur, vous avez ici-même avec vous 832
celle par qui nous allons à notre perte :
jamais nous ne viendrons à terre !
Vous avez une femme, votre légitime épouse(115),
et en plus de celle-ci, vous en emmenez une autre 836
contre Dieu et contre la religion,
contre le droit et contre la parole donnée(116) ;
laissez-nous la jeter à la mer !
Ainsi pourrons-nous bientôt aborder(117). » 840
Éliduc entendit ce que celui-là avait dit,
c’est de peu qu’il ne s’embrasa pas de fureur.
« Fils de putain, dit-il, misérable,
maudit traître, n’en dis pas plus ! 844
S’il m’était loisible(118) de laisser là mon amie,
je vous l’aurais fait payer cher. »
Mais il la tenait entre ses bras
et la consolait tant qu’il pouvait 848
du mal qu’elle avait en mer
et du fait qu’elle entendit annoncer
que son ami avait une femme, son épouse(115),
autre qu’elle, en son pays. 852
Sur le visage d’Éliduc elle tomba pâmée,
toute pâle, sans couleur.
En sa pâmoison elle demeura,
de sorte qu’elle ne revint à elle ni ne soupira. 856
Lui, qui l’emporte tout contre lui,
croyait de vrai qu’elle était morte.
Il manifeste une grande douleur, s’est relevé ;
vers le matelot il est allé sans tarder ; 860
de l’aviron, il l’a si fort frappé
qu’il l’abattit de tout son long ;
puis, par le pied, il l’a jeté(119) par-dessus bord ;
les vagues emportent le corps. 864
Après qu’il l’eut précipité dans la mer,
Il va au gouvernail diriger ;
il dirigea et maintint le navire jusqu’à
ce qu’il(120) atteignît le port et vînt à terre. 868
Quand ils eurent bien accosté,
il abaissa la passerelle, a jeté l’ancre.
Elle gisait encore en pâmoison,
n’avait l’apparence que de la mort. 872
Éliduc manifestait une très grande douleur :
Il serait mort là, avec elle, suivant sa volonté.
A ses compagnons il demanda
quel avis chacun lui donnerait(121) : 876
où il portera la jeune fille,
car il ne se séparera pas d’elle
avant qu’elle ne soit ensevelie et mise,
en grand honneur et avec une belle cérémonie, 880
dans un cimetière béni :
elle était fille de roi, aussi y avait-elle droit.
Ceux-là en furent tout interdits,
ils ne lui avaient rien conseillé. 884
Éliduc se prit à imaginer
de quel côté il pourra la porter :
sa demeure était près de la mer,
il pourrait y être pour son déjeuner. 888
Il y avait une forêt autour,
elle avait trente lieues de long.
Un saint ermite y séjournait
et y avait une chapelle ; 892
il y demeurait là depuis quarante ans(122),
maintes fois Éliduc lui avait parlé.
Voici ce qu’il se dit(123) : à lui, il la portera,
dans sa chapelle il l’ensevelira : 896
de sa terre il lui donnera tant
qu’il y fondera une abbaye ;
alors il y mettra un couvent de moines
et de nonnes, et de chanoines(124) 900
qui toujours prieront pour elle :
que Dieu lui fasse pleine miséricorde !
Il a fait amener ses chevaux,
puis ordonne à tous ses compagnons(125) de les monter, 904
mais il obtient de ceux-ci la promesse
qu’il ne sera pas trahi par eux.
Devant lui, sur son cheval de voyage,
il porte son amie tout contre lui. 908
Ils ont tant suivi(126) le droit chemin(127) jusqu’à
ce qu’ils soient entrés dans le bois.
A la chapelle ils sont venus,
là, ils ont appelé et frappé ; 912
ils n’y trouvèrent personne qui leur(128) répondît
ou qui leur ouvrît la porte.
Il fit passer l’un des siens de l’autre côté,
ouvrir la porte et la déverrouiller(129). 916
Huit jours auparavant était mort
le saint ermite, l’excellent homme ;
il trouva la tombe récente ;
il fut très chagriné, s’émut beaucoup. 920
Ceux-là voulaient faire la fosse –
mais il les fit faire marche arrière –
où il devait mettre son amie.
Il leur a dit : « Pas de ça ! 924
Auparavant, j’aurai pris conseil
auprès des gens sages du pays,
sur la manière dont je pourrai ennoblir le lieu
ou par une abbaye ou par une église. 928
Devant l’autel nous l’étendrons
et à Dieu nous la recommanderons. »
Il a fait apporter ses vêtements ;
ils lui font aussitôt un lit. 932
Ils étendirent dessus la jeune femme
et la laissèrent pour morte.
Mais quand on en vint à la séparation,
alors il crut mourir de douleur. 936
Il lui baise les yeux et le visage.
« Belle, dit-il, à Dieu ne plaise désormais
que je puisse jamais porter les armes
ni vivre dans le monde ou y subsister ! 940
Belle amie, c’est pour votre malheur que vous me vîtes !
Ma douce, ma chère, c’est pour votre malheur que vous me suivîtes !
Belle, vous seriez déjà reine
s’il n’y eût eu l’amour loyal et pur 944
dont vous m’aimâtes loyalement.
J’ai pour vous le cœur très douloureux.
Le jour où je vous ensevelirai,
je recevrai les ordres des moines ; 948
sur votre tombe, chaque jour,
je ferai s’apaiser(130) ma douleur. »
Alors, il se sépare de la jeune fille,
puis ferme la porte de la chapelle. 952
a son logis, il a envoyé
son messager ; ainsi a-t-il annoncé
à sa femme qu’il venait,
mais qu’il était las et épuisé. 956
Quand elle entendit cela, elle en fut très joyeuse ;
elle s’est préparée à son abord.
Elle accueille son époux de bon cœur(131),
mais peu de joie l’en attend, 960
car jamais il ne fit bon visage
ni ne dit une bonne parole.
Nul n’osait lui adresser la parole.
Toujours il demeurait dans son domaine. 964
Il entendait la messe de bon matin,
puis se mettait seul en chemin ;
il allait dans le bois, à la chapelle,
là où gisait la demoiselle. 968
Il la trouvait en pâmoison :
elle ne revenait pas à elle ni ne soupirait(132).
Il lui semblait que ce fût grande merveille,
qu’il la vît blanche et rose : 972
jamais elle ne perdit ses couleurs,
sauf qu’elle avait un peu pâli.
Il pleurait très douloureusement
et priait pour son âme. 976
Quand il avait fait sa prière,
il retournait dans son domaine.
Un jour, au sortir d’une église,
sa femme l’avait fait épier 980
par un serviteur à elle(133) (elle lui promit beaucoup(134) !) :
qu’il aille à distance(135) et qu’il voie ainsi
de quel côté son seigneur se dirigerait ;
elle lui donnerait des chevaux et des armes. 984
Celui-ci a exécuté son commandement.
Il se met dans le bois, va derrière Éliduc,
de telle manière qu’il ne s’en est pas aperçu(136).
Il a bien fait attention et vu 988
comment il entra dans la chapelle ;
il entendit la douleur qu’il manifesta.
Avant qu’Éliduc n’en soit sorti,
il est revenu auprès de sa maîtresse. 992
Il lui conta tout ce qu’il avait entendu,
les manifestations de douleur, les plaintes et la clameur,
tels que les fait son seigneur dans l’ermitage.
Elle en eut le cœur tout bouleversé(137). 996
La dame dit : « Nous irons tout de suite,
et fouillerons tout l’ermitage.
Mon époux doit, je le crois, se mettre en chemin :
il va à la cour parler au roi. 1000
L’ermite est mort depuis quelque temps ;
je sais bien qu’il l’aimait,
mais jamais pour lui il ne ferait cela
ni ne manifesterait une telle douleur. » 1004
Cette fois-là, elle le laisse ainsi.
Ce jour même, l’après midi,
Éliduc va parler au roi.
Elle prend le serviteur avec elle ; 1008
il l’a menée à l’ermitage.
Quand elle est entrée dans la chapelle,
elle vit le lit de la jeune fille
qui ressemblait à une rose nouvelle ; 1012
elle la débarrassa de sa couverture
et vit le corps si bien fait,
les bras longs et les blanches mains,
et les doigts minces, longs et lisses(138). 1016
A présent, elle sait la vérité
sur ce pourquoi son époux a montré du chagrin.
Elle appela son serviteur à venir devant
et lui montra la merveille : 1020
« Vois-tu, dit-elle, cette femme,
qui par sa beauté semble une pierre précieuse ?
C’est l’amie de mon époux,
pour laquelle(139) il manifeste une telle douleur. 1024
Par ma foi, je ne m’en étonne pas,
puisqu’une si belle femme est morte.
Autant par pitié, autant par amour(140),
jamais je n’aurai joie nul jour. » 1028
Elle commence à pleurer
et à déplorer la mort de la jeune fille.
Devant le lit, elle s’assit en pleurant.
Une belette vint à courir ; 1032
elle était sortie de dessous l’autel
et le serviteur l’avait frappée :
du fait qu’elle passa sur le corps,
il la tua d’un bâton qu’il tenait. 1036
Il l’avait jetée au milieu de l’allée(141).
Il ne se passa(142) qu’un instant(143)
avant que(144) sa compagne n’accourût là ;
aussi vit-elle l’endroit où elle gisait. 1040
Elle alla autour de sa tête
et de sa patte, la foula à plusieurs reprises.
Comme elle ne pouvait la faire se lever,
elle donnait l’impression(145) de manifester du chagrin. 1044
Elle était sortie de la chapelle ;
en quête d’herbes, elle est venue au bois ;
avec ses dents elle a pris une fleur
toute de couleur rouge. 1048
En hâte, elle revient sur ses pas ;
elle l’avait mise de telle manière
dans la bouche de sa compagne(146)
que le serviteur le serviteur avait tuée, 1052
qu’(147) à l’heure même(148) elle fut revenue à la vie.
La dame s’en est rendue compte,
Au serviteur elle crie : « Capture-la !
Lancez(149) votre bâton, brave homme, c’est pour notre malheur qu’elle s’en ira ! » 1056
Il le lança et l’atteignit de sorte
que la petite fleur lui échappa.
La dame se lève, puis la prend,
revient sur ses pas en hâte, 1060
dans la bouche de la jeune fille
qui était si belle, elle met(150) la fleur.
Un petit moment se passa alors(151).
Celle-ci revint à elle et soupira(152). 1064
Ensuite, elle parla, ouvrit les yeux :
« Dieu, dit-elle, j’ai tant dormi ! »
Quand la dame l’entendit parler,
elle commença à rendre grâce à Dieu. 1068
Elle lui demande qui elle était,
et la jeune fille lui dit :
« Madame, je suis une native de Logres,
fille d’un roi du pays. 1072
J’ai beaucoup aimé un chevalier,
Éliduc, le vaillant homme de guerre.
Par la suite, il m’emmena avec lui.
Il fit un péché : à savoir qu’il me trompa(153) : 1076
il avait une épouse, il ne me le dit
ni ne m’en fit jamais la révélation.
Quand j’entendis parler de sa femme,
à cause de la douleur que j’ai eue, il me fallut m’évanouir. 1080
C’est lâchement(154), privée de tout,
qu’il m’a abandonnée en terre étrangère.
Il m’a trahie, je ne sais pourquoi(155).
Bien folle est qui se fie à un homme ! 1084
Belle amie, lui répond la dame,
il n’y a nul être dans tout le monde
qui lui ferait avoir de la joie ;
voilà ce qu’on peut vous dire de vrai. 1088
Il croit que vous êtes(156) morte,
il se désole prodigieusement.
Chaque jour, il vous a contemplée(157),
je crois bien qu’il vous trouvait évanouie(158). 1092
Je suis son épouse, à la vérité ;
J’ai pour lui mon cœur très douloureux.
A cause de la souffrance qu’il manifestait,
je voulais savoir où il allait. 1096
Je le suivis, ainsi, je vous trouvai.
Que vous soyez vivante, j’en ai grande joie !
Avec moi je vous emmènerai
et à votre ami vous rendrai ; 1100
de tout je veux le tenir quitte,
et alors, je ferai couvrir ma tête d’un voile. »
La dame l’a réconfortée tant et si bien
qu’elle l’a emmenée avec elle. 1104
elle a équipé son serviteur
et l’a envoyé en quête de son époux.
Celui-là chemina jusqu’à ce qu’il le trouvât ;
il le salua avec égard, 1108
lui dit et lui conte ce qui est arrivé.
Éliduc monte à cheval,
Jamais, en la circonstance, il n’attendit de compagnon.
A la nuit, il revint à sa maison. 1112
Quand il a trouvé son amie en vie,
avec douceur, il rend grâce à sa femme.
Éliduc est vraiment très joyeux,
jamais nul jour il ne fut si gai. 1116
Il embrasse la jeune fille à plusieurs reprises,
et elle de même, très tendrement ;
ensemble, ils manifestent une très grande joie.
Quand la dame vit leur comportement, 1120
elle adressa la parole à son époux :
elle lui a demandé et requis son congé
afin qu’elle puisse se séparer de lui :
elle veut être nonne, servir Dieu ; 1124
qu’il lui donne(159) une partie de sa terre
où elle fasse une abbaye ;
qu’il prenne celle qu’il aime tant,
car il n’est(160) ni bien ni séant 1128
de disposer de deux épouses,
et la religion ne doit pas l’admettre(161).
Éliduc l’y a autorisée
et lui a donné congé de bonne grâce : 1132
il fera toute sa volonté
et lui donnera de sa terre.
Près du château, à l’intérieur du bois,
là où est la chapelle, là où est l’ermitage, 1136
là, elle a fait faire son église
et édifier les bâtiments.
Elle y consacre beaucoup de terres et beaucoup d’argent :
elle y aura bien son nécessaire. 1140
Quand elle a tout fait bien apprêter,
la dame y fait couvrir sa tête d’un voile,
trente nonnes en sa compagnie ;
elle y établit son mode de vie et sa règle. 1144
Éliduc a pris son amie pour épouse ;
en grand honneur, avec une belle cérémonie(162)
fut ensuite menée la fête
le jour où il l’avait épousée. 1148
ils vécurent ensemble de nombreux jours,
il y eut entre eux parfait amour.
Ils firent de grandes aumônes et de grands bienfaits,
si bien qu’ils se tournèrent vers Dieu. 1152
Près du château, de l’autre côté,
avec grand soin et grande attention,
Éliduc fit une église.
De sa terre, il y consacra la plus grande part, 1156
et tout son or et son argent ;
il y mit des vassaux et d’autres gens
de très bonne religion
pour maintenir la règle et le domaine. 1160
Comme tout avait été préparé,
alors Il n’a guère tardé ensuite :
en leur compagnie, il se donne à la religion et se fait moine(163)
pour servir Dieu tout-puissant. 1164
En compagnie de sa première femme,
il mit sa femme qu’il chérissait tant.
Celle-là la reçut comme sa sœur
et lui témoigna un très grand honneur. 1168
à servir Dieu il l’exhorta
et lui enseigna sa règle.
Pour leur ami elles priaient Dieu
qu’il lui fît pleine miséricorde, 1172
et lui, de son côté, priait pour elles.
Il leur envoyait ses messagers
pour savoir comment elles allaient,
comment chacune gardait un cœur ferme(164). 1176
Chacun, pour sa part, s’efforça beaucoup
d’aimer Dieu d’une foi sincère
et ils eurent une très belle fin,
par la grâce de Dieu, le prescient véridique ! 1180
A partir de l’histoire de ces trois-là,
les anciens Bretons, gens au noble cœur,
firent ce lai pour en garder le souvenir(165),
afin(166) qu’on ne dût pas l’oublier.
(Notes dans le second message)




