Bonjour,
Je suis en train de préparer en solo l'argeg (enfin, pas tout à fait en solo : j'ai décidé de me mettre à niveau en latin et ancien français la première année avant d'intégrer la préparation à l'agreg l'année prochaine).
Ces présentations faites,
je bloque sur un mot dont j'essaie de faire la fiche de vocabulaire :
c'est le mot "pris" que j'ai lu dans les "Lais de Marie de France" (forme anglo-normande de "prix").
1er blocage :
dans le texte, "pris" est un substantif masc. au CRS et pourtant il a un "s"
2e blocage (qui rejoint le premier) :
pris découle du neutre latin "pretium" qui n'avait donc pas du tout de "s" au sing de la déclinaison!
Mes questions sont donc :
1) d'où vient ce "s" qui semble donc être analogique?
2) et pourquoi un "s" au CRS alors que normalement, ce cas ne comporte nullement de "s" ni dans les classes du masculin ni du féminin au sing?
Merci d'avance pour toute aide.
Bonjour,
Je vous répondrai, mais pourriez-vous m'indiquer la référence du passage où figure le mot pris ?
Pretium à Prix
Le s de pris vient du ti de pretium c'est une palatalisation qui date du latin vulgaire
Bonjour ,
Je vais répondre aux deux intervenants :
à Jacques :
oui, voici le passage en question :
" Mais quant il ad en un païs
Hummë u femme de grant pris,
Cil ki de sun bien unt envie
Sovent en dïent vileinie :
Sun pris li volent abeisser ;"
Je l'ai traduit ainsi (c'est ma propre traduction donc je ne garantis pas quelques écarts) :
"Cependant, quand il y a dans un pays,
Un homme ou une femme de grande valeur,
Ceux qui sont jaloux de son mérite
En propagent souvent des choses viles :
Ils s'appliquent à en amoindrir la faveur"
Dans cette traduction qui est la mienne propre, j'ai tenté de garder les rimes (ou du moins des sons qui se rapprochent comme le "i" - je ne sais pas pourquoi, le site n'accepte pas les crochets pour marque les phonèmes) : il peut donc y avoir, à vos yeux quelques imperfections.
à Villefranceis,
j'avoue ne pas comprendre votre explication puisque le "t" et le "s" sont des consonnes alvéolaires et non pas palatales.
Je rajoute à mon interrogation : et le "i" et le "e" sont palatales toutes les 2.
Je pense peut-être (mais pas du tout dûr) que le "i" de "pretium" à "pris" vient de la diphtongaison romane (IIIe siècle) qui (je ne sais pas pourquoi : donc à mon avis mon explication est très problématique) se serait arrêté à "i" (comme si le "i" avait "avalé" le "é" dans la diphtongaison).
Si je puis me permettre, vous semblez avoir un bon niveau. Mais une traduction en rimes, c'est un peu une gageure ; je trouve que votre traduction est bonne jusqu'au dernier vers, où "faveur" me semble fausser le sens de "pris". Il est vrai qu'entre valeur, mérites… On est vite à court de mots en français moderne car on n'aime pas les répétitions. Pourquoi ne pas traduire bien par "avantages", comme dans Éliduc, v. 41, ?
Bien sûr, le vers sera orphelin ! 🆒
Si cela peut vous aider, je vous donne l’évolution complète du mot pris :
Étymon : prĕtiu(m)
Époque impériale : pretiu(m) > *pret’yo : palatalisation de la dentale au contact du i devenu yod (et le u bref a le son du o long un peu plus tard dans le domaine de la Romania qui nous concerne.
Même époque : *pret’yo > *pret’syo > *pretsyo : la mouillure dégage un son sifflant (attesté pour d’autres mots dans des inscriptions)
Bas latin : *pretsyo > *preytsyo : dégagement d’un yod avant la dentale qui va se combiner avec la voyelle précédente.
Vème siècle (aire gauloise) : *preytsyo > preydzyo : sonorisation du groupe ts entre voyelles
VIme siècle : predzyo > prieidz’e : le e accentué devant un yod va se transformer en triphtongue.
Époque romane : prieidz’ > pridz' : la triphtongue se résout en –i ; la chute de la voyelle finale, assez tardive, devrait entraîner l'assourdissement du groupe dz', mais on trouve la graphie priz aux XI siècle, ce qui prouve que l'assourdissement n'a pas été complet ni généralisé.
VIIIème ? : pridz' > prits : perte de la palatalisation et assourdissement dans certains domaines d'oïl.
IXème : prits > pris : le groupe ts se résout en s, toujours prononcé.
XIIIème : siècle : pris > /pri/, mais le mot est toujours graphié avec un -s, plus tard avec un -x
Le mot se terminant pas –s, son cas sujet est indistinct de son cas régime.
Si, c'est bien la palatalisation qui entre en jeu, le t au contact du yod a son point d'articulation qui se reporte à l'avant du palais, dégageant ensuite un son sifflant ou chuintant (cf la prononciation dialectale moderne du mot moitié : "moit'ché").
Dans quelque temps, je vais poster une traduction littérale (mais quand même correcte) de lai d'Éliduc, vous pourrez en profiter et me faire, à votre tour des suggestions. Il y aura beaucoup de notes et peut-être, ultérieurement, une petite étude.
Merci beaucoup pour votre réponse!
Oui, effectivement, le mot "faveur" me paraissait aussi imparfait.
Là, je n'ai malheureusement pas le temps de lire tout votre commentaire mais je la "garde sous le coude" pour m'y atteler dès que possible.
Si je puis me permettre : j'ai remarqué que pour "tens", c'est pareil : je veux dire le "s" aux 2 cas : sujet et régime.
Oui, mais le -s a une tout autre origine : le mot latin tempus est resté neutre en bas latin et n'a donc pas eu d'accusatif refait. Or c'est de ce cas que sont issus la plupart des mots français. Donc tempus > ten(p)s. Le -s final, comme on l'a vu, a été prononcé jusqu'au XIIIème. Je ne crois pas qu'on trouve la graphie *ten dans aucun texte.
Idem pour pour cors (< corpus). Si vous trouvez cor dans un texte, méfiance : c'est une variante de cuer. Les auteurs anciens adorent jouer de la paronymie cors/cor.
Bonjour,
oui, pour tens, je savais que ça venait de son étymologie de l'accusatif latin dont les CRS issus 😉
c'était juste une remarque car je suis plus ou moins débutant dans la traduction donc tout ce que je remarque, je n'hésite pas à le dire.
Je me permettrais une remarque qui n'a rien à voir avec l'époque en question mais qui juste au niveau de la phonétique :
vous avez écrit : "*pret’yo > *pret’syo > *pretsyo : la mouillure dégage un son sifflant"
C'est exactement comme ça que ça se passe pour les Québecois (car j'ai eu un prof québécois en phonologie) qui assibilent les [ t ] devant [ i ] et [ y ] ou par exemple, ils disent par exemple, au hasard : [ matsyvy ] "m'as-tu vu?"
Donc, effectivement, la mouillure provoque naturellement un son sifflant.
N.B. : Je n'avais pas vu votre dicton de Novalis sur la poésie : je ne peux qu'être d'accord, ABSOLUMENT d'accord, car j'avais fait mes mémoires sur deux poètes (Salah Stétié et Lorand Gaspar), j'admire Bonnefoy et je lis toute la poésie actuelle!
La poésie est pour moi le phare de la pensée!
Question : Est-ce que je peux vous proposer - car je ne veux pas prendre tout votre temps - l'évolution phonétique d'un mot (si je vous le demande c'est parce que je ne suis pas sûr du tout)?