Bonjour,
Le doctorat en Sciences Humaines et Sociales semble, aux yeux de beaucoup monde, avoir moins d'intérêt qu'en que le doctorat en Sciences dures pour plusieurs raisons, et cela se traduit par le fait que les doctorants en sciences dures obtiennent plus facilement un contrat doctoral.
Même si certaines thèses de doctorat en sciences dures peuvent paraître inutiles, il apparaît toujours plus utile de travailler sur un sujet de biologie médicale que sur la philo sartrienne.
Quel est selon vous l'intérêt du doctorat en SHS (au sens large : lettres, histoire, philo, socio-anthro…) ?
Cela s'adresse aussi bien qu'aux chercheurs qu'aux non chercheurs.
A mon sens, cette lecture de l'intérêt d'un doctorat est biaisée parce qu'elle passe dans le prisme idéologique de l'utile. Les sciences dites dures ont meilleure réputation parce qu'elles sont plus aptes à participer au progrès technologique et scientifique : on voit l'intérêt d'un doctorat en neurosciences, puisqu'il peut bénéficier à la médecine, mais on ne voit pas l'intérêt d'une thèse sur Sartre, parce qu'elle n'a aucune utilité pratique.
Baudelaire reprochait à Hugo d'être un faux poète parce qu'il faisait des poèmes utiles (c'est-à-dire pédagogiques), quand lui même ne concevait que le poème pour le poème, selon la philosophie de l'Art pour l'Art.
Eh ? Pourquoi pas la thèse pour la thèse !
Moi j'aurais tourné ça autrement. Oui, c'est vrai qu'une thèse n'a pas forcément besoin d'être utile.
Cela dit, j'aime concevoir ma recherche comme utile ce qui ne va sans naïveté.
Les sciences dures permettent peut-être le progrès technique, mais ce progrès technique n'empêche pas les horreurs, parfois il y contribue, ce progrès technique n'est pas également distribué, parfois il contribue à l'inégalité. Cela étant dit, je ne remets pas en cause l'utilité de ce progrès. Mais est-il toujours certain qu'il soit utile à tous ?
Selon Husserl, le philosophe est un "fonctionnaire de l'humanité". Au cours de sa recherche, on peut essayer de creuser là où ça fait mal, là où on sent une urgence. Pour moi, l'urgence c'est le politique. Je ne prétends pas que l'urgence ne soit que là, mais enfin, il me semble tout de même qu'elle est notamment là. Toute science humaine peut ainsi, comme la sociologie, devenir un sport de combat. Bien sûr, ce n'est pas un travail individuel, aussi brillant soit-il, qui change le monde. D'ailleurs, la recherche n'est qu'une façon parmi d'autres d'essayer de contribuer à faire changer les choses. Pour le chercheur, comme d'ailleurs pour le militant, je crois qu'il faut se prévenir de tout romantisme.
Mais pourtant, oui, ça me semble utile d'être une goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Cela dit, j'aime concevoir ma recherche comme utile ce qui ne va sans naïveté.
Naïveté ou pas, il faut y croire, sinon, on ne la fait pas.
Et si l'on commence à parler d'utilité, franchement, à part manger, boire et dormir, qu'est-ce qui est vraiment
utile ?
La recherche médicale peut contribuer à prolonger, à améliorer (c'est plus discutable) la vie.
Reculer pour mieux sauter finalement.
En ce sens elle peut paraître plus utile qu'une recherche de la fréquence de la virgule ou du mot
ver chez Untel ou Tel autre.
Nous faisons des tas de choses qui peuvent paraître inutiles, mais font du bien. En cela déjà, elles nous servent, à défaut de servir aux autres.
Je précise tout de même que je n'ai jamais écrit de thèse et n'en ai jamais eu le désir. Et je ne crois pas non plus avoir eu l'envie d'en lire. Les quelques ouvrages critiques (sûrement, prolongements de thèses) que l'on m'a plus ou moins contrainte à lire m'apparaissaient la plupart du temps comme fastidieux.
Bien entendu, ce que je dis n'engage que moi. 🙂