Je dois étudier un passage de Léon Bloy, dans Exégèses des lieux communs.
Dans le chapitre "Je n'ai pas de monnaie", j'ai du mal à comprendre exactement le sens d'une phrase précise. Je crois comprendre mais il me manque peut-être une référence ou je ne sais quoi.
"Dieu a des déguisements et le Feu prend bien des formes. C’est un Vagabond qui fait ce qu’il veut, sans qu’on sache d’où il vient ni où il va. Quelquefois, il tombe du ciel, comme on l’a vu pour Sodome — perpendiculairement."
Merci d'avance de m'éclairer 🙂
Voilà le texte entier :
https://fr.wikisource.org/wiki/Ex%C3%A9g%C3%A8se_des_Lieux_Communs/058Bloy reprend ici le mythe biblique de la destruction de la ville Sodome par la colère divine. Dieu déchaîne ses foudres sur Sodome car celle-ci est le théâtre de nombreux vices, notamment sexuels.
Quant à l'extrait, il faudrait sans doute faire un lien avec l'expression fameuse : Les voies du seigneur sont impénétrables. Une lecture ou relecture du Candide de Voltaire avec ce texte de Bloy en tête serait aussi très éclairante.
Notez le style pamphlétaire de Bloy : tranché, rythmé (syllabes 8/8/7), fort sur les figures sonores (vagabond veut vient va ; Feu formes ; comme Sodome, etc) Le dernier mot (de la phrase, mais aussi du texte en entier) sert de chute un peu humoristique, sorte de zeugme qui renvoie à une incarnation physique, concrète (on peut difficilement imaginer la disposition perpendiculaire d'une notion aussi abstraite que le divin), en plus de renvoyer à la tombée dont il est question ici - celle du courroux divin. A cet égard, le choix du tiret est éloquent : une virgule eût été plus grammaticalement pertinente, mais stylistiquement trop sobre.
Si on veut aller très loin (ce qui n'est pas toujours recommandé), on peut aussi dire que la ferveur chrétienne de Bloy le fait retomber, malgré lui, dans ces lieux communs qu'il abhorre tant. Son texte, paradoxalement, dénonce un topos (le je n'ai pas de monnaie) pour s'enfermer dans un topos peut-être encore plus solide (le Dieu providentiel), mais sans doute moins bourgeois (encore que…)
Et le reste.
Bonjour,
Bloy, en pamphlétaire féroce, utilise plusieurs thèmes bibliques :
- la destruction des villes de Sodome et Gomorrhe par le feu divin (Genèse, mythe cherchant à rendre compte de l'existence de la Mer Morte)
- "Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit." Jean 3:8 Version Segond
allusion à l'Esprit Saint
- "Perpendiculairement" signifie que, à la différence de la formule précédente, le souffle brûlant ne s'est pas manifesté horizontalement mais verticalement.
Enfin il convient de noter que le thème du châtiment divin dans les catastrophes naturelles n'est pas chrétien.
Voir : "Non, je vous le dis. Mais si vous ne vous repentez, vous périrez tous également. Ou bien, ces dix-huit personnes sur qui est tombée la tour de Siloé et qu'elle a tuées, croyez-vous qu'elles fussent plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem? Non, je vous le dis. Mais si vous ne vous repentez, vous périrez tous également." Luc 13 4
Les interventions directes supposées de Dieu dans l'histoire humaine sont à manier avec précaution.
Mais le pamphlétaire préfère ici reprendre le ton courroucé des prophètes bibliques comme Amos.
Merci beaucoup !
Il est fabuleux, ce forum.
Jean-Luc a écrit :Enfin il convient de noter que le thème du châtiment divin dans les catastrophes naturelles n'est pas chrétien.
Mais attention, dans
Je n'ai pas de monnaie, Bloy n'exploite pas, outre cette déclaration finale, le thème des catastrophes naturelles : son texte renvoie plutôt au concept de la divine providence, qui elle rappelle bel et bien l'imaginaire chrétien, par le biais de la patristique.