Bonjour à tous,
Je viens d'intégrer ma L2 Lettres Modernes avec grand plaisir. On a commencé à avoir les premiers devoirs d'analyse et d'explication de textes ainsi que les premiers exposés. Subsidiairement à cela, une anthologie de livres à lire, d'oeuvre critique ou théorique, nous est parvenue. Aussi m'interrogeais-je sur la capacité de l'homme, bien plus que de l'étudiant, à lire tout ce qu'il doit lire avec autant de sérieux et d'attention du premier ouvrage au dernier. L'idée selon laquelle un Lettré (étudiant, professeur/e, chercheur/e en littérature) devrait connaitre les théories du théâtre présentés par A.Ubersfeld tout en ayant lu "Qu'est- ce que la littérature" de J-P.Sartre, sans faire l'impasse sur Genet Seuil III - et malheur à celui qui s'abstiendrait de ne pas lire l'histoire littéraire liée à son projet d'étude, programme de rentrée etc - m'a amené à me demander s'il s'agit d'une illusion cultivée par tous ou s'il nous est à tous possible de maitriser cet exercice de lecture attentive (entendre ici "une lecture fichée"). J'en appelle donc aux professeurs/maitre de conférence, étudiants de Lettres ou Master courageux de MEEF pour partager leur expérience, leur impression afin d'essayer de répondre à ces questions : Peut-on tout lire? Doit-on tout maitriser ? Et surtout, comment sont vos habitudes de lecture (lors d'une lecture sur Genet ou Sartre par exemple)? Par fiche ou par mémorisation?
J'en conviens d'avance que mon Topic ouvre le large des possibilités et des grandes investigations mais il ne me semble pas qu'une telle question est déjà été posée - du moins d'une manière aussi large.
Merci de m'avoir lu et j'attend vos retours d'expérience.
Bonjour,
s'il s'agit d'une illusion cultivée par tous ou s'il nous est possible à tous de maitriser cet exercice de lecture attentive (entendre ici "une lecture fichée"). J'en appelle donc aux professeurs/maitre de conférence, étudiants de Lettres ou Master courageux de MEEF pour partager leur expérience, leur impression afin d'essayer de répondre à ces questions : Peut-on tout lire? Doit-on tout maitriser ? Et surtout, comment sont vos habitudes de lecture (lors d'une lecture sur Genet ou Sartre par exemple)? Par fiche ou par mémorisation?
Je suis professeur de Lettres.
J'ai donc effectivement eu beaucoup à lire durant mes études.
Souvent il s'agissait de lectures obligées et non choisies. Mais il
fallait avoir lu telle étude sur Racine ou sur Rousseau, ou sur Rabelais, dans l'odeur du temps, alors je lisais.
Comment je faisais ?
Je lisais, assise à ma table, loin de toute distraction, crayon de papier en main, en soulignant tout ce qui me semblait important. C'est ce que j'appelle une lecture attentive.
Je retrouve ainsi quelquefois des ouvrages noircis dont j'ai maintenant oublié le contenu.
Il est arrivé que certains me tombent des mains ou que je n'y comprenne pas grand chose, il m'est arrivé de lire sans comprendre.
Il m'est arrivé aussi de faire des impasses.
Merci pour votre réponse et votre correction 😉
En vous lisant, je me suis aperçu que je vivais la même chose : lectures obligatoires, lectures omises etc.
Ce à quoi je suis également confronté, c'est le manque de temps. Lorsque je rentre le soir, vers 19h, de l'Université - après avoir mangé - je reprends mes cours, je prépare par avance mes explications de texte ou je termine une lecture obligatoire. Cependant, j'ai l'impression de manquer cruellement de temps. A mes lectures obligatoires, s'ajoutent des lectures conseillées. Lorsque je finis une lecture conseillée, j'entame une autre lecture… Malgré une forte motivation, je n'arrive pas à tout lire. Devrais-je vivre de littérature? C'est à dire, rentrer chez moi et lire jusqu'à tard le soir, et ce tous les jours ? En d'autres termes, ne plus avoir de place pour d'autres activités ?
Devrais-je vivre de littérature? C'est à dire, rentrer chez moi et lire jusqu'à tard le soir, et ce tous les jours ? En d'autres termes, ne plus avoir de place pour d'autres activités ?
Pour ma part, je crois que, sauf si tu es une passionnée absolue, il est nécessaire d'avoir d'autres activités : sport, musique, …que sais-je. Tu es dans le temps de tes études, alors forcément, tu dois étudier sérieusement, mais pas non plus t'abrutir, sinon, tu en seras dégoûtée.
Pour ma part, c'est lorsque je suis entrée en hypokhâgne que j'ai commencé à apprendre à jouer de la guitare classique.
Et tous les jours, je réservais une petite place à cette activité. Je n'aurais pas pu vivre sans musique.
Je dois dire toutefois que je n'étais pas non plus une élève modèle.
Vaste question.
Il y a un bouquin de Pierre Bayard qui s'intitule Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?. Je le trouve poseur, plein de paradoxes un peu mondains, et donc à prendre avec des pincettes, mais Pierre Bayard développe une idée assez simple et que pourtant je n'avais lue nulle part ailleurs : entre les livres qu'on a lus et ceux qu'on n'a pas lus, il existe tout un spectre. Il y a les livres dont on a entendu parler (je n'ai jamais lu Proust, mais je peux discuter du style ou de certains passages, par exemple), les livres dont on a lu des passages, les livres qu'on a survolés, etc. Je dirais que la culture, c'est ça.
Maintenant, il faut voir à quoi sert cette culture. Si le but est de se faire plaisir, et que tu aimes les libertins baroques, il n'y a aucun mal à aller fouiller des ouvrages plus obscurs au lieu de lire l'oeuvre complète de Racine. Si le but est d'être professeur, je pense qu'il faut avoir une connaissance du panthéon, et ensuite d'aller explorer des choses qui te plaisent. Si c'est de faire de la recherche, finalement une connaissance incomplète mais large de la littérature (primaire ou secondaire) est utile, parce que ça veut dire que tu sais où aller creuser si besoin.
Quand on casse l'alternative entre toute la culture et pas de culture, on en arrive à une position plus raisonnable et plus libre, je crois. Cela change aussi le rapport à l'accès à la culture. Une discussion entre amis sur ce qu'on lit, finalement, est un accès à la culture, puisque tes amis te font connaître de nouveaux livres, de nouveaux genres, même si tu ne lis pas ces livres en question.
Maintenant, comment lire ? Là encore, ça dépend l'usage qu'on en fait. Par habitude, je lis toujours le stylo à la main. Il m'arrive de réellement travailler certains ouvrages, qui ressemblent alors à une bataille entre la police imprimée en rangs formés et mon écriture, en embuscade dans les marges, comme il m'arrive de juste souligner les passages que je trouve beaux, ou marrants.
Artz a écrit :Il y a un bouquin de Pierre Bayard qui s'intitule Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?. Je le trouve poseur, plein de paradoxes un peu mondains, et donc à prendre avec des pincettes, mais Pierre Bayard développe une idée assez simple et que pourtant je n'avais lue nulle part ailleurs : entre les livres qu'on a lus et ceux qu'on n'a pas lus, il existe tout un spectre. Il y a les livres dont on a entendu parler (je n'ai jamais lu Proust, mais je peux discuter du style ou de certains passages, par exemple), les livres dont on a lu des passages, les livres qu'on a survolés, etc. Je dirais que la culture, c'est ça.
Un professeur nous l'a conseillé pas plus tard que Jeudi. Je compte le lire la semaine prochaine. Je suis assez d'accord avec toi sur cette conception de la culture générale.
Artz a écrit :Maintenant, il faut voir à quoi sert cette culture. Si le but est de se faire plaisir, et que tu aimes les libertins baroques, il n'y a aucun mal à aller fouiller des ouvrages plus obscurs au lieu de lire l'oeuvre complète de Racine. Si le but est d'être professeur, je pense qu'il faut avoir une connaissance du panthéon, et ensuite d'aller explorer des choses qui te plaisent. Si c'est de faire de la recherche, finalement une connaissance incomplète mais large de la littérature (primaire ou secondaire) est utile, parce que ça veut dire que tu sais où aller creuser si besoin.
Un mélange de plaisir et de nécessité professionnelle. Pour synthétiser, il faut que j'étudie ce que je dois étudier pour mon cursus, que je survole et comble mes lacunes sur l'histoire de la littérature et que j'approfondisse ce qui me plait. Je m'aperçois que c'est ce que je fais généralement. Par exemple, on étudie la poésie humaniste du XVIe siècle. J'ai lu quelques ballades et rondeaux mais étant un fervent fascinateur du sonnet ronsardien, je consulte régulièrement ses recueils de poésie.
Artz a écrit :Maintenant, comment lire ? Là encore, ça dépend l'usage qu'on en fait. Par habitude, je lis toujours le stylo à la main.
Qu'écris-tu ? Des remarques sur le style, le registre, les idées soulevées ?
Artz a écrit : Il m'arrive de réellement travailler certains ouvrages, qui ressemblent alors à une bataille entre la police imprimée en rangs formés et mon écriture, en embuscade dans les marges, comme il m'arrive de juste souligner les passages que je trouve beaux, ou marrants.
Belle prose 🙂
Bonsoir,
Je me permets de déterrer - relativement, certes : qu'est-ce qu'un mois ? - le fil, pour simplement en venir à introduire un point qui me laisse confus : la culture générale, ce fait de pouvoir blablater et, pardonnez le manque de tact, étaler ce que l'on sait pour faire montre de connaissance, n'a pour moi rien à voir avec la culture solide et aigüe requise pour les études; pour la simple raison que si certes il faut idéalement ne pas creuser les références et assertions lorsque l'on disserte ou commente, cependant les temps relativement courts des épreuves induisent une sorte de "répondant" au sujet : face à cet énoncé imposé, il faut savoir (re)mobiliser en un temps éclair ce que l'on sait, afin de pouvoir nourrir toute la copie/l'exposé oral, ce qui est, on ne se le cachera pas, toujours au moins valorisant, sinon valorisé, pour les correcteurs, qui n'ont qu'une lecture brève de la copie de possible…
De plus, elles permettent de mettre en valeur les arguments des candidats, qui sont comme confirmés en lettres d'or (les arguments d'autorité ont, ils faut le reconnaître, une racine bien ancrée).
Je pense donc qu'avec les derniers posts, on se serait quelque peu éloigné de la question originale ? Qui portait sur les cas des "Lettrés" dans leurs activités, si je ne me trompe.
Enfin je finirai sur une réflexion personnelle, qui est que dans nos études, du moins les miennes (khâgne, donc programmes ENS), on est fortement…en tension permanente entre ce que l'on fait, ou tente de faire, et l'actualité, le "monde du dehors".
J'entends par là, que nous étudions avec nos manuels souvent, parfois des textes en ligne, mais…très orientés, c'est-à-dire dans une perspective un peu scolastique dans laquelle il est des auteurs de poids, et les références à ceux-là "seuls" sont bien lus dans une copie.
Or à l'ère de l'internet, des réseaux, des flux (tendus et détendus), il est vrai que la complexité des choses est d'autant plus vaste, que les recherches le sont, avec toute une société professionnelle de la spécialisation, accrue qui plus est par primo les outils extrêmements "chrono-performants" (moteur de recherches, base de données accessibles à "tous",..) et secundo le fait que la recherche se fait de plus en plus collectivement.
Et je dois avouer que souvent, moi qui ai une "ambition" de rester "généraliste" mais pointu tout de même, je suis absolument dépassé, noyé et que la confiance en soi donc la motivation en restent fort impactées.
Je crois que ce souci de culture est exponentiel dans une société où tout converge, tout diverge, tout afflue, reflue, nous noie puis nous laisse à sec, voire coi… Auparavant, si on voulait étudier la société franque sous les Mérovingiens on avait maximum une…vingtaine d'ouvrages sur le sujet ? dont quelques bonnes solides références de Duby; aujourd'hui, on va à la BU ou la BPI du coin, on en a des tas et des tas; sans compter les points de vue : des féministes aux écologistes pour prendre des exemples criants, on a bon nombre d'historiographies (pour des raisons qui sortent de notre sujet), mais… Je dois avouer que, de mon propre rapport d'expérience, c'est un sentiment… qui renvoie à un doute un peu dans le thème du spleen, qui fait se demander vers où vont les Choses, vers où ira-t-on soi-même.
Est-ce simplement moi qui fantasme des choses bien plus simples ? Ou bien l'impression que j'ai de ce sentiment de "dépassement" face à l'information de nos jours comme commun et répandu est-elle juste ?
(Mes excuses pour la longueur, j'ai pourtant essayé de rester schématique, mais…il m'a fallu autant de mots pour exprimer tout cela.)
Bonsoir,
Mon post plus haut visait précisément à éviter l'opposition entre une mauvaise culture (ou culture confiture) et une bonne culture. Encore une fois, quand on est chercheur, par exemple, une connaissance superficielle de beaucoup d'ouvrages est nécessaire. Parce que, pour répondre à la suite de ton propos, on ne peut pas tout lire, en effet. Ce qui veut dire, donc, que quand on doit creuser quelque part, on doit savoir où, et donc connaître les références que l'on doit explorer. Il faut donc connaître (mal) des livres que l'on n'a pas lus.
Pour le concours de l'ENS, les choses sont beaucoup plus simples : les références à connaître sont très réduites, en réalité. Le panthéon des auteurs se limite à la littérature primaire (il faut savoir qui est Platon, pas qui est Monique Dixsaut). Comme il y a plusieurs disciplines, ça fait certes un certain nombre d'informations à engranger (et c'est sans doute impossible en si peu d'années), mais la ligne entre le savoir "autorisé" et le savoir non-autorisé ou non-nécessaire, est tout de même relativement facile à deviner. Ce qui ne veut aucunement dire que cette ligne soit justifiée. 🙂