Chrétien de Troyes, "Yvain ou le Chevalier au Lion" : études pour les agrégatifs

Littérature

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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NOTES IMPORTANTES :

1° Des ajouts, des modifications ou des corrections peuvent nécessiter la relecture de certaines études.

2° Le jour de l’épreuve, on peut vous demander de travailler sur une édition autre que celle qui sert de référence, tout comme pour les auteurs grecs et latins. En ce cas, il y a de fortes chances que le texte qui vous sera soumis soit basé sur le manuscrit dit « copie de Guiot » dont j’ai parlé en introduction. Notez bien les variantes que je signale dans les notes quand celles-ci concernent le sens.


Ma passion de toujours pour la littérature médiévale et mon goût particulier pour Chrétien de Troyes, notre premier grand « romancier », m’ont donné l’idée d’écrire ces petites études sur l’œuvre mise au programme des agrégations littéraires pour 2018.

A vrai dire, il s’agit plus de conjointures que d’études originales : je ne suis pas universitaire, et il me semblerait dangereux d’avancer des théories qui pourraient s’avérer mal fondées, donc trompeuses. La littérature médiévale est difficile à aborder du fait des trop nombreuses inconnues qu’elle recèle en ce qui concerne la paternité des œuvres, leur datation, les conditions de leur réception et l’intertextualité. Par ailleurs, ce qui me semble surtout utile, c’est de faire gagner du temps aux agrégatifs en leur livrant la substance de travaux de spécialistes auxquels ils pourront toujours se référer s’ils en ont le temps ; je n’ignore pas que l’œuvre médiévale n’est souvent abordée – bien à tort – qu’entre l’écrit et l’oral, et qu’on n’a guère le temps alors de lire beaucoup d’études critiques. C’est donc plutôt en ce sens que je pense orienter mon travail.

Chaque étude sera centrée sur un ou plusieurs extraits non traduits, mais accompagnés de notes grammaticales ou lexicales, et suivis d'une petite étude littéraire qui ne sera donc pas un « cours » centré sur un seul sujet, et qu’il serait du reste fort prétentieux de ma part d’entreprendre. C’est aussi une démarche pédagogique inductive à laquelle je suis très attaché, et qui permet en même temps de passer facilement d’un sujet à l’autre tout en gardant un principe d’unité imposé par l'extrait choisi. Je juge inutile de retranscrire le texte puisque les étudiants doivent en posséder l'édition. Je tiens d'autre part à éviter de dépasser la proportion de texte autorisé pour la copie.

Il sera bien sûr non seulement possible, mais encore souhaitable que des lecteurs spécialistes me corrigent, comblent des lacunes ou prolongent telle ou telle réflexion.


Quelques conseils d’ordre pédagogique :

- Si vous n’êtes pas familiarisé avec l’ancien français, lisez une première fois l’œuvre en traduction, la fois suivante dans la langue originale en vous aidant de la traduction, une troisième fois en regardant la traduction le moins possible. Au cours de l’année, lisez souvent des extraits directement en ancien français. Vous arriverez progressivement à lire de manière relativement fluide. Commencez à temps, car la langue de Chrétien peut s’avérer parfois difficile. Pour ce qui est des traits dialectaux, consultez les pages 35 – 39 de l’édition de référence.

- Dans la mesure du possible, lisez aussi le Chevalier de la charrette. Les deux œuvres ont été rédigées à la même époque et des comparaisons fructueuses peuvent être menées entre elles. De plus, il y a dans le Chevalier au lion des allusions précises à l'autre roman qu’il serait pénalisant de ne pas pouvoir élucider en se fondant sur une connaissance intime du texte.

- Si vous avez le temps, lisez aussi Érec et Énide. Là encore, des comparaisons intéressantes sont possibles.

- Vos enseignants vous indiqueront les outils à utiliser pour la langue. Aucun dictionnaire n’est vraiment satisfaisant ; le Godefroy (en ligne) ne cite que rarement Chrétien de Troyes. Préférez-lui le dictionnaire de Greimas (Larousse), plus réduit, mais dont les articles sont construits plus rationnellement et les exemples bien mieux choisis. J’essaierai de lever certaines difficultés dans la mesure de mes moyens et vous pourrez, de votre côté, me soumettre les vôtres.

Une bibliographie assez complète figure dans l’édition de référence (pp 41 – 44). Je vous indique mes sources principales :

- L’indispensable Introduction à la littérature française du Moyen Âge, de Michel Zink en Livre de Poche, coll. Références.
- Les notices très copieuses des Œuvres complètes de Chrétien de Troie dans l’édition de la Pléiade (Gallimard).
- Les préfaces rédigées par Mario Roques dans la collection Champion.
- Yvain, Lancelot, la charrette et le lion, d’Emmanuèle Baumgartner, décédée voilà maintenant douze ans, dont je garde un excellent souvenir pour l'avoir rencontrée quand je passais l’agrégation, et à qui je veux ici rendre hommage. Je crois que son livre, paru aux PUF, n’est hélas plus disponible actuellement, mais les bibliothèques universitaires le possèdent sûrement.
- Le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes : Approches d’un chef-d’œuvre, études recueillies par Jean Dufournet, chez Champion, coll. Unichamp.
- Chrétien de Troyes, Yvain by Tony Hunt, Critical guides to French texts (en anglais).


Le texte suivi dans les citations des œuvres de Chrétien de Troyes, à l’exception du Chevalier au lion, est celui des éditions Gallimard (collection de la Pléiade).

Pour le Chevalier au lion, l’édition suivie sera celle du Livre de Poche (collection Lettres gothiques), puisque c’est cette dernière qui est retenue dans le programme.


Un mot de la tradition manuscrite, bien que ce ne soit pas un domaine figurant dans les attendus du concours. Comme c’est quasiment la règle pour les textes antiques ou médiévaux, nous n’avons aucun manuscrit autographe des œuvres de Chrétien de Troyes. Le plus ancien manuscrit, réalisé à Provins par un certain Guiot dans les années 1230 – 1240, est postérieur d'une quarantaine d’années au moins à la mort de l’écrivain. Les siècles suivants ont vu de nombreux autres manuscrits apparaître, comme on pouvait s'y attendre vu la renommée croissante de l’auteur.

Face à cette situation, deux écoles se sont créées parmi les spécialistes (je suis contraint de simplifier un peu) :

- Il y a ceux qui ont choisi de retranscrire le manuscrit de Guiot, jugé le meilleur pour toutes sortes de raisons que nous n'avons pas à développer ici, en n’apportant à ce dernier que de très rares corrections. C’est le cas de Mario Roques (Les romans de Chrétien de Troyes, tomes 1 à 5, aux éditions Champion). Leur argument principal est qu’on établit ainsi un texte authentique qui, même si le copiste a introduit quelques modifications de détail, n’en a pas moins été lu par les gens de l’époque.

- D’autres, majoritaires à l’époque actuelle, tout en se basant sur un manuscrit privilégié (manuscrit de Guiot pour les éditeurs de la Pléiade, manuscrit BN f fr. 1433 pour David F. Hult (édition le Livre de Poche), ont corrigé ce qu’ils considéraient comme fautif par le recours aux autres manuscrits. Certes on obtient ainsi un texte reconstitué, donc artificiel, mais qu’on peut estimer malgré tout assez proche de l’original.

Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas affaire à des variantes très importantes ni très étendues entre les deux traditions, sauf pour le Conte du graal. Les lecteurs du Chevalier au lion peuvent se rassurer : il existe certainement moins de différences entre les variantes des manuscrits qu’entre les diverses traductions en français moderne !

Les éditeurs introduisent les majuscules dans les noms propres, ainsi que les accents (mais ce n'est pas le cas dans l'édition de référence, sauf exception), les apostrophes et le tréma, nous verrons pourquoi ultérieurement, ainsi que la ponctuation. Ils développent bien sûr toutes les abréviations.


Dans les études qui suivront, je ne ferai figurer que les citations en langue originale. Les titres et le nom des personnages seront donc transcrits en français moderne. Les citations en langue originale ne seront en principe pas traduites.

Pour ce qui est des œuvres de Chrétien de Troyes, j’utiliserai les abréviations suivantes :
Érec et Énide = É.
Cligès = C.
Le Chevalier de la charrette = Lancelot = L.
Le Chevalier au lion = Yvain = Y.
Le Conte du graal = Perceval = P.


Étude 1 : Que nous apprennent les prologues des romans ?

On est réduit à ne savoir de Chrétien de Troyes que ce qu’il nous dit de lui et de ses œuvres dans les prologues de ses romans.

Voici quatre extraits de ces prologues. Il est à signaler que Y. n’en comporte aucun.

Por ce dist Crestïens de Troies(1)
Que reisons est que totevoies
Doit chascuns panser et antandre
A bien dire et a bien aprandre ;
Et tret d'un conte d'avanture(5)
Une mout bele conjointure(6)
Par qu'an puet prover et savoir
Que cil ne fet mie savoir
Qui s’escïence n'abandone
Tant con Dex la grasce l'an done :
D'Érec, le fil Lac, est li contes(5),
Que devant rois et devant contes
Depecier et corronpre suelent
Cil qui de conter vivre vuelent (5).
Des or comancerai l'estoire(4c)
Qui toz jorz mes iert an mimoire
Tant con durra crestiantez ;
De ce s'est Crestïens(1) vantez.
É. v. 9 – 26.


Cil qui fist d’Érec et d’Énide,
Et les comandemanz d’Ovide
Et l’Art d’amors an romans mist(4a),
Et le Mors de l’espaule fist,
Del roi Marc et d’Ysalt la blonde,
Et de la hupe et de l’aronde
Et del rossignol la muance (3),
Un novel conte rancomance
D’un vaslet qui an Grece fu
Del linage le roi Artu.
[…]
Ceste estoire trovons escrite,
Que conter(4c) vous vuel et retraire,
En un des livres de l’aumaire
Mon seignor saint Pere a Biauvez(5) ;
De la fu li contes estrez
Don cest romanz fist Chrestïens.
C. 1 – 10 ; 18 - 23.

Puis que ma dame de Chanpaigne(2a)
Vialt que romans(4b) a feire anpreigne,
Je l’anprendrai molt volentiers
Come cil qui est suens antiers
[…]
Del Chevalier de la Charrete
Comance Crestïens(1) son livre ;
Matiere et san (6) li done et livre
La contesse(5), et il s’antremet
De panser, que gueres n’i met
Fors sa painne et s’antancïon.
L. v. 1 – 4 ; 24 – 29.


Crestïens(1) seme et fet semance
D’un romans(4b) que il ancomance,
Et si le seme an si bon leu
Qu’il ne puet estre sanz grant preu,
Qu’il le fet por le plus prodome
Qui soit an l’empire de Rome :
C’est li cuens Phelipes de Flandres (2b),
[…]
Donc avra bien sauve sa peinne
Crestïens(1), qui antant et peinne
A rimoier le meillor conte(5),
Par le comandement li conte,
Qui soit contez an cort real :
Ce est li contes del graal,
Don li cuens li bailla le livre(5),
S’orroiz comant il s’an delivre.
P. 6 – 13 ; 61 – 68.


(1) Notre auteur ne donne son nom complet qu’une seule fois (É, v. 9). Il est fort possible que l’expression « de Troyes » fasse simplement allusion à sa ville d’origine. On a fait remarquer que le prénom de Chrétien était assez souvent donné à des Juifs récemment convertis ; l’absence de nom pourrait alors aisément s’expliquer ainsi (voir aussi infra (3), à propose de Philomena). Le nom de Chrétien est également cité à la fin de trois de ses romans : C., L., Y.


(2a) Il s’agit de Marie de Champagne, dite aussi Marie de France (1145 – 1198), fille de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine, mariée à Henri Ier le Libéral, comte de Champagne de 1151 à 1181. Lettrée, tout comme son illustre mère qui, on le sait, est à l’origine de l’expansion du lyrisme courtois dans les pays d’oïl, elle concourt au rayonnement littéraire de la cour de Champagne, dont le renom était grand du fait de ses alliances avec d’autres familles comtales ou ducales tant en pays d’oïl qu’en Allemagne, en Angleterre et même jusqu’à Constantinople. C’est peut-être à cette cour qu’André le Chapelain écrivit, vers 1184, le Tractatus de amore, véritable bible de l’amour courtois. Le fait que Marie ait commandé un « roman » à Chrétien montre le renom que notre auteur s’était acquis à l’époque. Sans doute a-t-il eu, au moins pour un temps, un statut d’écrivain de cour.

(2b) Philippe Ier, conte de Flandres, dit Philippe d’Alsace (1142 – 1191), grand seigneur, avait défendu Marie contre les féodaux après la mort d'Henri, puis avait projeté – en vain – de l’épouser. Chrétien serait passé à son service au moment où Philippe se préparait à partir à la croisade. On estime que la mort de Chrétien serait à peu près contemporaine de celle du comte.


(3) Chrétien livre ici un précieux catalogue de ses œuvres antérieures à Cligès, mais les contraintes de la rime font que l’ordre n’est sans doute pas chronologique. Les datations indiquées ne sont que des conjectures de spécialistes.
- Érec et Énide, premier roman arthurien, daterait de 1169 – 1170.
- Les comandemanz d’Ovide sont une adaptation probable des Remèdes d’amour du poète latin. L’œuvre est perdue et sa date impossible à établir, tout comme pour les trois titres suivants.
- L’ art d’amors est évidemment tiré de L’art d’aimer, l’œuvre la plus célèbre d’Ovide, passionnément lue durant tout le Moyen-Age.
- Le mors (= morsure) de l’espaule fait référence à l’histoire de Pélops, évoquée très brièvement par Ovide au livre VI des Métamorphoses (v. 401 – 411). Pélops, qui avait eu une épaule dévorée par Déméter (Ovide n’évoque pas cette partie du mythe), reçut des dieux une épaule d’ivoire lors de la reconstitution de son corps mis en pièces par son père.
- Le roi Marc et Ysalt la blonde s’inspire à l'évidence de la célèbre légende, mais sous une forme que nous ignorons (sans doute un « roman »). Notons que le titre ne fait pas référence à Tristan : peut-être faut-il en conclure que l’auteur préférait alors mettre en avant l’union légitime plutôt que l’adultère, à moins qu’il ne considérât pas comme authentiquement « courtois » un amour provoqué par un philtre magique.
- La hupe, l’aronde et le rossignol nous renvoie de nouveau à Ovide qui, toujours au livre VI de ses Métamorphoses (v. 411 – 674), développe longuement l’épouvantable aventure de Philomène, Procné et Térée. Dans l’Ovide moralisé (= allégorisé), œuvre anonyme du début du XIIIème siècle, se trouve un épisode titré Philomena, d’un certain Chrestien li Gois. Au début du XXème siècle, certains critiques, se fondant sur la langue et le style de ce texte, ont conclu qu’il était antérieur au reste de l’ouvrage. On a alors émis l’hypothèse que les deux Chrestien étaient une seule et même personne.
"Li Gois" pourrait être un premier nom d’origine pris par l’auteur (dans l’édition de la Pléiade, Anne Berthelot traduit "li Gois" par "de Gouays"), à moins que le mot Gois soit une transcription du mot hébreu goy qui désigne les non-Juifs (v. note 1). Quoi qu’il en soit, on s’accorde aujourd’hui à penser que Philomena est très probablement l’œuvre de Chrétien de Troyes. Dans son récit, l’auteur passe assez rapidement sur les détails les plus scabreux rapportés par Ovide : un viol, une langue coupée, un fils assassiné, dépecé et donné en pâture à son père ! En revanche, il amplifie certains épisodes, dont le portrait de Philomena, un des plus longs « blasons » que la littérature médiévale nous ait transmis.

Cette familiarité avec la littérature latine a fait penser que Chrétien pouvait être clerc, bien qu'il ne le précise jamais, comme le fait Godefroy de Lagny (v. infra). C'est tout à fait probable, d'autant qu'à l'époque, un clerc n'est pas nécessairement attaché à un service religieux.

Les œuvres postérieures à ce groupe sont :
- Cligès (vers 1176 – 1177).
- Le Chevalier de la charrette et le Chevalier au lion, ces deux romans écrits sans doute conjointement entre 1177 et 1181, le premier ayant été achevé par Godefroy de Lagny (dont le nom figure au v. 7102), suivant les directives de l’auteur. Le nom des héros n’accompagne le titre des deux romans que dans certaines traditions manuscrites. Suivant les manuscrits et les éditeurs, l'ordre des deux romans peut diverger ; les éditions Champion placent Y. après L., celles de la Pléiade adoptent l'ordre inverse.
- Le Conte du graal (Entre 1181 et 1191), roman inachevé par la mort de l’auteur, si l'on se fie au témoignage de Gerbert de Montreuil, l’un des continuateurs de l’œuvre.
On attribue également de façon sûre à Chrétien de Troyes deux chansons courtoises. En revanche, la paternité du curieux Guillaume d’Angleterre est incertaine.


(4a) Ici, le mot romanz désigne la langue romane, française, dirons-nous pour simplifier, par opposition au latin ; mais comme les œuvres tirées d’Ovide ne sont jamais de simples traductions, mais plutôt des réécritures, sans doute le second sens du mot (v. infra) se profile-t-il déjà ici ; le verbe mettre peut du reste également convenir à ces deux sens.

(4b) En effet, le mot désigne aussi le genre né dans la première partie du XIIème siècle avec les romans dits antiques et byzantins (Roman d’Alexandre (de 1130 à 1190), Roman de Thèbes (après 1155), Roman d’Énéas (vers 1160), Roman de Troie, par Benoît de Sainte-Maure (avant 1172)). L’acception la plus large qu’on peut donner au mot roman est celle d’un texte narratif écrit en "français" et destiné, semble-t-il, à la lecture et non plus à la récitation, au chant ou à la "performance", comme le dit Michel Zink, conscient de son anglicisme. Le roman s’oppose donc ainsi clairement aux deux autres genres dominants de l’époque : la chanson de geste et la poésie lyrique. Notons que chez Chrétien de Troie, cette définition peut s’appliquer aussi bien à Philomena – et sans doute aux autres œuvres tirées d’Ovide – qu’aux grands romans arthuriens, dont celui qui fait l’objet de cette étude. S’il y a des différences entre les deux groupes, elle réside dans l’origine et le contenu des œuvres, non dans leur forme générale ni leur destination.

(4c) Il faut malgré tout noter le flottement dans la terminologie, ce qui est normal pour un genre qui vient de se constituer ; de plus, on ne saurait exiger de l’époque une précision comparable à celle du vocabulaire littéraire moderne.


(5) Chrétien de Troyes cite toujours une source à ses romans. Ses premières œuvres sont, autant qu’on puisse en juger d’après Philomena, des réécritures d’Ovide, comme les romans antiques l’étaient d’auteurs divers, classiques ou appartenant à l’Antiquité tardive. Pour ce qui est des romans arthuriens, c’est plus complexe. Les mots conte, conter employés dans les prologues d’Érec et Énide et du Conte du graal ne nous éclairent guère du fait de leur polysémie. Nous donnerons ultérieurement quelques informations sur les sources du Chevalier au lion, puisque David F. Hult n’aborde pas la question dans sa préface de l’édition de référence. Pour le moment, il est important de remarquer qu’il y a toujours un livre ou éventuellement une tradition orale à l’origine des romans de notre auteur ; cet antécédent peut être :
- un conte d’aventure pour É,
- une histoire trouvée dans un livre de bibliothèque pour C.,
- un sujet fourni par Marie de Champagne, pour L., qui a conduit sans doute l’auteur a puiser dans des sources anglaises ou celtiques, dont les aitheda irlandais.
- un livre donné par Philippe de Flandres pour P.
Toutes les sources signalées par l’auteur sont perdues, celle annoncée pour C. est peut-être fictive, mais ce n’est pas pour autant qu’il n’en existe pas une ou plusieurs, peut-être tout simplement moins "nobles".

Qu’il y ait une source n’est pas étonnant en soi, ni pour cette époque, ni pour la nôtre, mais pourquoi en faire état, y compris souvent dans le corps de l’ouvrage, quand il ne s’agit pas de flatter un mécène, comme c’est le cas dans les deux derniers romans ? C’est qu’au Moyen Âge, même dans un roman "d’aventure", on n’invente pas ex nihilo ; c’est là le privilège de Dieu, pas celui des Hommes, surtout quand on a recours à l'écrit, ce qui est presque toujours le cas. Le texte écrit, surtout s’il est ancien, donc écrit en latin, est supposé être le garant du savoir des Anciens, et, si ce savoir n'est pas totalement vérité - seule la Scriptura l'est -, il y participe bel et bien (cf du reste É. v. 16 – 18). Du reste, les auteurs des romans antiques, en restant assez proches de leur source, se posent en historiens plus qu’en romanciers au sens moderne du terme, bien évidemment à tort. Certes, il y a là aussi un artifice classique de conteur qu’utilisera encore Balzac, non sans humour, dans la préface du Père Goriot (bien que la vérité soit à distinguer de la réalité factuelle), mais malgré tout, il faut noter d’une part le mépris affiché à l’égard des jongleurs qui ont coutume de depecier et corronpre les contes (E. v. 21), donc de dénaturer la tradition, et d’autre part les vers terminaux d'Y., qui ne semblent pas avoir été écrits seulement pour attester de la fiabilité de l’ouvrage source, mais pour bien marquer que la matière de ce dernier ayant été épuisée, il n’y a plus rien à dire.

Del chevalier al lion fine
Crestïens son romant issi.
Onques plus dire n’en oï,
Ne ja plus n’en orés conter
S’on n’i velt mençogne ajoster.
Y., v. 6804 – 6808

Inventer, c’est mentir, on ne peut le dire plus clairement.


matiere, san et conjointure sont trois termes qui permettent d’appréhender le travail de l’écrivain.
- La matiere (du latin materia, doublet tardif de materies), ce sont les données brutes que l’on trouve dans les sources, et qui forment le sujet du roman. Ils ne relèvent jamais de l’invention pure, comme nous l’avons vu, mais sont empruntés à ces sources par l’artiste ou le commanditaire.
- Le san(s) ou sen(s) (du latin sensus, à distinguer d’un homonyme de sens voisin tiré du francique), c’est l’orientation générale que l’auteur va donner à son récit en mettant en valeur les actions, le rôle ou le "caractère" de tel ou tel personnage, ou en donnant telle direction à ses aventures. Parfois aussi, le narrateur exprime directement le sens moral qu’il entend donner à un épisode important de son récit. Ce san émane de lui, plus rarement sans doute du commanditaire, mais c'est le cas pour L., comme Chrétien le précise formellement dans le prologue. Ce concept doit être distingué de l’allégorie, qui aura son heure de gloire à partir du XIIème siècle dans les romans en prose ou dans le célèbre Roman de la rose. Dans les romans de Chrétien, il n'y a pas d'un côté un sens littéral, de l’autre un sens symbolique. Le san émane du comportement même du héros ou de sa quête, il ne se superpose pas à eux. Là réside sans doute toute la différence entre san et senefiance, même s’il faut toujours appréhender la terminologie médiévale avec prudence. Du reste, dans les œuvres allégoriques, le sens profond, qu'il soit courtois ou religieux, est presque toujours élucidé par des personnages divers, ce qui n'est jamais le cas chez Chrétien.

D’après Daniel Poirion, la matiere de L. serait le rapt de la reine Guenièvre par Méléagant, l’incarnation du mal, et son sauvetage par le bon chevalier Gauvain. Ces éléments figurent dans les deux ouvrages qui ont popularisé et fixé de nombreuses légendes celtiques : d’une part l’Historia regumBritanniae, écrit en 1136 par Geoffroy de Monmouth, évêque gallois, d’autre part le Roman de Brut de Wace, qui est l’adaptation française du premier, et qui semble avoir été destiné à la cour d’Aliénor d’Aquitaine, remariée en 1151 avec Henri II Plantagenêt, futur roi d’Angleterre. Le recours à Lancelot, par contre, issu d’une autre légende, serait la conséquence du san imposé par Marie de Champagne qui aurait désiré voir l'amour courtois mis en avant dans le livre ; mais cet amour, entaché d'adultère comme on sait, convenait mal au personnage de Gauvain qui, trop parfait, ne pouvait posséder les qualités requises d’un adepte de la fine amor.

- Quant au mot conjointure (mot mi-savant, comme le mot moderne conjoncture, dérivé du latin conjunctus), il semble avoir ici un sens propre à l’auteur. On s’accorde généralement à le traduire par "composition", mais ce mot ne doit pas être entendu dans la simple acceptation d’ "ordonnance" ; conformément à son étymologie, il exprime aussi la fusion harmonieuse d’éléments issus de traditions littéraires disparates en vue de mettre en valeur les san et de bien lier tous les éléments du récit. Un roman comme C., au début duquel on voit Alexandre, fils du vieil empereur de Constantinople, faire le voyage de Bretagne pour se faire adouber à la cour d’Arthur et épouser Soredamor, la sœur de Gauvain, illustre parfaitement cette translatio studii de l’univers antique au monde breton, sans qu’on ait l’impression d’une trop franche rupture, tout comme dans le Roman de Brut d'ailleurs.

C’est pour toutes ces raisons que Chrétien de Troyes pouvait tirer une légitime fierté de son œuvre, comme en témoignent les vers É. 25 – 26, où l’on notera au passage le jeu de mots crestïantez/ Chrestiens. Pour lui, l’écrivain a une tâche plus ambitieuse que celle des jongleurs, qui sont avant tout gens de spectacle et à qui la vérité et le savoir importent peu. Sans en avoir été au départ pleinement conscient sans doute, il a donné au roman, genre nouvellement apparu, le caractère d’un creuset où viennent se fondre des éléments au départ disparates, mais qui se trouvent unifiés et organisés d’une manière originale, avec un art conscient de ses moyens. Le roman concilie ainsi parfaitement la tradition et la liberté de l'écrivain. Les romans de Chrétien n'ont guère tardé à devenir des modèles qui ont servi de matiere non seulement aux continuateurs de P., mais aussi à tous les grands romans en prose ultérieurs. Un auteur allemand, Wolfram von Eschenbach, auteur d’un Parzival inspiré par P. (et qui inspirera lui-même Wagner), n’hésite pas à reconnaître sa dette envers celui qu’il appelle von Troys Meister Christian.
Étude 2 : quelques notions de versification


Il me semble intéressant de partir de la chanson de geste afin de mieux appréhender, par la comparaison des deux genres, les innovations apportées au roman par Chrétien de Troyes en matière de versification.

Mais auparavant, je ne crois pas inutile de faire quelques remarques sur la métrique, partie essentielle de la versification, et dont l’étude peut présenter des difficultés, d'autant que le sens de certains termes, comme coupe, est susceptible de varier sensiblement suivant les auteurs.


1° Quelques notions de métrique

Toute phrase française comprend des syllabes accentuées et des syllabes atones. L’accent d’intensité, parfois aussi de hauteur pour des raisons d’expressivité, frappe la dernière syllabe ou la syllabe unique des mots si cette dernière est masculine, l’avant-dernière si elle est féminine. Tous les mots ne sont pas accentués ; en particulier les mots grammaticaux, les déterminants, les formes des pronoms personnels précisément appelés atones, les pronoms relatifs et certains autres mots comme l’adjectif monosyllabique précédant le nom qu’il qualifie. Pour des raisons d’expressivité, un accent peut aussi frapper occasionnellement d’autres syllabes, la première par exemple.

Le principe de la métrique française consiste à donner à cet accent tonique le statut de temps fort de la mesure ; on sait que dans les langues anciennes, l'accent de vers ne correspondait pas nécessairement à l'accent tonique, tout au moins aux époques classiques.

Mais les accents ne sont pas tous équivalents au sein d’un même groupe. La tendance de la langue française est en effet de privilégier un ou deux accents dit « de groupe » ou même « de phrase » ; par ailleurs, une liberté importante est laissée à l’initiative personnelle du récitant ou du lecteur. Ne pas oublier en effet qu’au Moyen Âge, la lecture d’un roman s’effectue presque toujours à haute voix, et que toute lecture suppose donc une mise en paroles effective.

Il est ainsi possible d’accentuer de trois manières au moins le premier vers d’Yvain :

Li boins rois Artus de Bretaigne

ou : Li boins rois Artus de Bretaigne

ou même : Li boins rois Artus de Bretaigne,

si l'on veut introduire une nuance affective ou ironique. On prend alors la liberté d’accentuer un mot en principe atone (v. supra).

En revanche, on évitera :

Li boins rois Artus de Bretaigne,

pour éviter de donner l’impression que « de Bretaigne » est partie intégrante du nom du roi.

On aborde par là-même la notion de coupe. Le sens le plus fréquent qu’on lui donne est celui de « pause » ou de « repos » au milieu de deux membres constitutifs du vers. Mais comme on vient de le constater, si l’on veut éviter de faire entrer dans le même groupe Artus et Bretaigne, il faut faire sentir une « coupe » entre les deux mots, sans pour autant les séparer par une pause intempestive. La coupe n’est donc pas une pause, mais une délimitation.

C’est pourquoi, en accord avec certains théoriciens, on peut dire qu’en poésie, toute syllabe accentuée détermine une coupe. Cette coupe est comparable à une barre de mesure qui partage le vers en trois ou quatre mesures comportant un nombre variable de temps :

Li boins rois / Artus / de Bretaigne (3– 2 – 3)

ou : Li boins rois Artus / de Bretaigne (5 – 3)

ou : Li boins / rois Artus / de Bretaigne (2 – 3 – 3)


On voit qu’il ne faut donc pas confondre coupe et pause. Certes une pause, souvent matérialisée par la ponctuation mise par l’éditeur, interviendra toujours après une coupe ou à la fin d’un vers, mais une coupe ne détermine pas nécessairement une pause. C’est en particulier le cas dans la coupe dite enjambante, qui précède une syllabe féminine. Dans le second vers de ce couplet (Y, v. 9 – 10) :

Li chevalier / s’atropelerent
La ou da/mes les apelerent,

on n’imagine pas en effet interrompre la voix entre la syllabe da– et la syllabe –mes qui la suit. En fait, ce vers a une coupe, mais pas de pause. Les théoriciens anciens donnaient au mot coupe le sens de pause, mais une prise en compte plus rationnelle des faits de rythme devraient amener à une définition plus rigoureuse car si la coupe, dans le sens où nous prenons le mot, relève de la rythmique, la pause, elle, relève de la structure de l’énoncé, donc de la syntaxe. Les définitions des dictionnaires retiennent soit l’idée de pause, soit l’idée de rythme et de pause, soit, plus rarement, la seule idée de rythme.

La césure non plus ne doit pas être confondue avec la coupe. Conformément à son étymologie, la césure est une coupure rythmique intervenant toujours après une syllabe fortement accentuée, et à une place fixe dans un vers donné. Elle partage le vers en deux hémistiches, non nécessairement égaux, qui forment une unité syntaxique. A l’origine, elle s’accompagne d’une pause, mais celle-ci tend à s’atténuer, voire à s’effacer au cours des temps. Ainsi, l’alexandrin classique présente-t-il une césure à l’hémistiche. Il existe certes des alexandrins sans césure, les trimètres romantiques par exemple, mais ceux-ci présentent justement des innovations par lesquelles les poètes se sont affranchis des « règles » qui sanctifiaient un usage qui existait depuis fort longtemps.

Dans ces vers du début de la Chanson de Roland, nous figurons la césure par deux traits obliques :

Carles li reis, // nostre emperere magnes, (4 // 6)
Set anz tuz pleins // ad estét en Espaigne : (4 // 6)
Tresqu’en la mer // cunquist la tere altaigne (4 // 6)

La césure n’exclut évidemment pas les coupes ; il peut y en avoir en théorie après chaque voyelle accentuée.

Ces mises au point faites, comparons à présent la versification de l’épopée et celle du roman.


2° La chanson de geste

Voici les six premiers vers de la Chanson de Roland :

Car/les li reis, // nostre empere/re magnes, 1
Set anz / tuz pleins // ad estét / en Espaigne :
Tresqu’en la mer // cunquist / la te/re altaigne
N’i ad / castel // ki devant lui / remaigne ; 4
Mur / ne citét // n’i est remés / a fraindre
Fors Saraguc(e), // k’est en une muntaigne.

Le décasyllabe est à l’époque le mètre utilisé dans la chanson de geste et une grande partie des textes hagiographiques. Il deviendra le vers le plus utilisé aux XIVème et XVème siècles et ne sera détrôné par l’alexandrin qu’au XVIIème siècle. Il comporte obligatoirement une césure (//) placée le plus souvent après la quatrième syllabe (césure mineure), quelquefois après la sixième (césure majeure).

A l’époque de la Chanson de Roland, comme on pourra le constater d’après le premier exemple, la pause de la césure n’est pas nécessairement très marquée et peut même être virtuelle, au vers 3, par exemple. Il n’en demeure pas moins que, marquée ou non, la césure peut provoquer la quasi élision de la syllabe féminine qui suit la syllabe accentuée du premier hémistiche. Si cette syllabe est faiblement prononcée, par archaïsme, le vers n’est pas pour autant hypermétrique ; simplement, cette syllabe ne « compte » pas. C’est le cas au vers 6 de l’extrait. Tout se passe alors comme si le premier hémistiche avait le statut du second ; on sait en effet qu’à toute époque, la syllabe féminine est toujours élidée en fin de vers. On donne à une telle coupe le nom de césure (ou de coupe) épique.

La fin du vers s’accompagne d’une pause forte permettant éventuellement la reprise de la respiration ; cette pause doit correspondre à la fin d’une phrase, d’une proposition ou d’un groupe nominal pouvant se suffire à lui-même. L’enjambement au sens strict du terme n’est donc pas admis, pas plus que le rejet. Une relative explicative ou une circonstancielle peuvent donc figurer au vers suivant, mais pas une complétive (sauf dans les chansons plus tardives).

Un certain nombre de coupes (/) complètent le rythme du vers. Si la syntaxe l’exige, le vers peut aussi comporter une ou plusieurs petites pauses. Ces coupes et ces pauses, à la différence de la césure, se trouvent à des places non déterminées d’avance et sont plus ou moins marquées. C’est par leur variété qu’une certaine souplesse pouvait être introduite au sein d’un cadre métrique dans l’ensemble assez rigide.


On sait d’autre part que la chanson de geste se compose de laisses, qui forment autant d’unités narratives dotés d’une certaine autonomie, puisque plusieurs laisses successives peuvent développer le même épisode en en « variant » tel ou tel détail ou en modifiant la focalisation (c’est le principe des laisses parallèles). Ces laisses voient leur unité et leur individualisation renforcées par le fait que les vers qui la composent assonent entre eux. Si le son consonantique final est le même, on a une véritable rime (v 2 – 3 – 4 – 6), ce que certains « auteurs » recherchent assez souvent.

Ces assonances nous donnent des renseignements précieux sur la prononciation de certains mots. Par exemple, magnes, pourvu ici d’une graphie savante, se prononçait [mègne] ou [mèn], comme l’atteste le doublet maine ; de même fraindre se prononçait [frèndr].

Le décasyllabe, la césure, la pause terminale et l’unité donnée à la laisse par les assonances imposent ainsi à l’oreille un schéma rythmique et sonore caractéristique, qui est en quelque sorte le « marqueur » du genre épique.


3° Le roman

Voici à présent le début du Chevalier au Lion :

Li boins roys / Artus / de Bretaigne, 1
La qui proe/che nous ensengne
Que nous soions / preus / et courtois,
Tint court / si ri/che comme rois 4
A chele (1) fes/te qui tant couste,
C’on doit nommer / le (1) Penthecouste.
Li rois fu / a Cardoeil / en Gales.
Après mengier, / par mi les sales, 8
Li chevalier / s’atropelerent
La ou da/mes les apelerent
Ou damoisel/les ou pucheles.
Li un recontoi/ent(2) nouveles, 12
Li au/tres parloi/ent(2) d’Amours,
Des angous/ses et des dolours
Et des grant biens / qu’en ont souvant
Li desi/ple de son couvant, 16
Qui lors estoit / ri/ches et boens ;

(1) L’édition retenue présente des traits picards, ce qui n’est pas le cas de la copie Guiot. Les deux traits que je cite se sont conservés jusqu’à nos jours dans le « patois » du Nord.

(2) Ces deux syllabes féminines se prononcent. v. infra.

Les romans de Chrétien de Troyes, comme la plupart des romans antiques à l’exception notable du romand’Alexandre, sont écrits en octosyllabes, un vers aussi ancien que le décasyllabe puisqu’on le rencontre dans la poésie latine tardive. C’est un vers utilisé aussi bien dans les textes narratifs et didactiques que dans la poésie lyrique des troubadours et des trouvères.

Ce vers est dépourvu de césure. Il n’a que des coupes, dont l’emplacement varie, bien que la coupe à l’hémistiche soit assez fréquente. Dans l’extrait donné, on constate que beaucoup de coupes sont enjambantes : il n’y a donc pas vraiment de pause dans ces vers.

L’absence de césure fait de l’octosyllabe un vers au caractère moins prononcé que le décasyllabe. Nous verrons que ce fait a joué dans l’abandon de l’assonance. En revanche, il permet une plus grande souplesse rythmique à l’auteur, comme par exemple dans les trois vers suivants (1341 – 1344) :

Le damoise/l(e) ot non / Lunete, (4 – 2 – 2)
Et fu / une avenant / brunete, (2 – 4 – 2 )
Tres sag(e), / et tres nobl(e), / et tres cointe. (2 – 3 – 3 )

Le dernier vers a l’allure d’un trimètre, impression que renforce la structure syntaxique ; comme il y a des pauses faibles entre les trois groupes, la coupe se place après la syllabe féminine terminale et non avant. Celle-ci est donc faiblement prononcée, bien qu’elle ne « compte » pas dans la mesure. On donne à cette coupe le nom de coupe lyrique. Quant à la « coupe » épique, elle n’est pas utilisée, l’octosyllabe n’ayant pas de césure. Il en existe malgré tout dans le roman antique.

Il est rare que deux vers consécutifs aient des pauses similaires ; c’est le cas dans les phrases qui ont un caractère de sentence, comme aux vers 31 – 32 (je ne marque que la coupe à l'hémistiche) :

Qu’encor vaut mix, / che m’est a vis,
Un courtois mors / c’uns vilains vis.


Une différence essentielle entre le roman et l’épopée est que dans le roman, la phrase dépasse souvent le cadre du vers ou du couplet ; les enjambements sont donc fréquents, comme dans les vers 9 – 11 et 12 – 17, Dans ce passage en discours direct, la phrase se déploie sur six vers, nécessitant des enjambements et même un rejet. La longueur de la phrase et la variété des rythmes font qu’on n’est pas très éloigné de la prose (v. :

Et le plouvoir / et le venter
Aveuc les au/tres soufferrai
Tant, / se Dieu plaist, / que je verrai
Chaiens venir / aucun preudome
Qui prendra / le fais / et la some
De ceste bataille / seur li.

Le rejet est souvent pratiqué pour des raisons expressives :

Et la damoiselle autresi
Va regardant en viron li
Com s’ele ne saiche qui l’a
Apelee ; va cha et la,
Que droit vers li ne veut aller.
v. 3051 – 3055.

Et même le contre-rejet, qui permet ici d’opposer vous et nous tout en les plaçant à la rime :

Et encor mout m’est bel que vous
Estes li plus courtois de nous.
v. 73 – 74


Du fait que l’octosyllabe est dépourvu de césure, que les coupes sont placées à des endroits variables et que la phrase excède le vers, l’esprit n’est pas averti de sa fin aussi nettement que dans le cas du décasyllabe. C’est probablement ce qui a fait passer de l’assonance à la rime, seule capable de rendre la fin du vers plus perceptible. Par ailleurs, il eût été difficile de faire rimer les quelque quarante ou cinquante vers que pouvait contenir les laisses les plus longues, en dépit de l’effort de l’auteur pour trouver des sons consonantiques terminaux proches, sinon semblables (cf l’exemple tiré de la Chanson deRoland). Quoi qu’il en soit, avec l’abandon de la laisse au profit du couple de vers, il n’est plus question dans le roman d’assonance, mais de rimes.

Ces rimes sont assez rarement pauvres (autresi / li v. 3051 – 3052), le plus souvent suffisantes (passim), assez souvent riches (Penthecouste/couste, dans une intention probablement humoristique).

L’alternance entre les rimes féminines et masculines n’est pas vraiment observées, malgré ce que laisserait penser le tout début du Chevalier au Lion. Cette alternance ne sera systématisée que par Ronsard, et surtout par Malherbe. Enfin, la rime du mot simple au composé ainsi que la rime issue de terminaisons semblables (s’atropelerent / apelerent, v. 9 – 10) sont possibles.

Chrétien aime quelquefois jouer avec les mots ; voici une belle rime équivoque :

Et c’estut loins celle part la
Tant que la pucelle parla
v. 1959 – 1960.


Évoquer les sonorités est toujours délicat. On ne peut parler d’allitération que lorsque l’intention est manifeste, comme dans ces vers :

Sonnent fleütes et freteles,
Timbres, tabletes et tabour.
v. 2352 – 2353.

Ou dans ceux-ci, cités et commentés par Jean Frappier (Étude sur Yvain… éd. SEDES) :

Et la nuis et li bos li font
Grant anuy, mais plus li anuie
Que li bos ne la nuis la pluie.
v. 4838 – 4840.

« L’obsédante reprise de la diphtongue (sic) ui à presque tous les accents rythmiques […], la gradation adroitement ménagée qui s’achève sur les deux points d’orgue « la nuis, la pluie » (1), tout concourt à créer une impression morale et aussi une impression physique, la lugubre monotonie des ténèbres et de l’averse dans la forêt. Ces trois vers sont vraiment d’un musicien de la phrase.
(1) […] Remarquons aussi le chiasme la nuis et li bos / li bos ne la nuis. »

Une prudence s’impose malgré tout avec les sonorités, les mots pouvant avoir des formes sonores qui varient suivant les manuscrits !


En conclusion, j’aimerais citer Michel Zink (op. cit. p.61 – 62) qui oppose ainsi épopée et roman, même si sa réflexion dépasse le cadre strict de la versification :

"Avec la fascination répétitive de la mélopée épique, [le roman] renonce à la construction strophique, qui impose à l’auditeur à la fois son découpage et son rythme, et aux effets, répétitifs eux aussi, d’écho, voire de refrain, née du style formulaire et du procédé des laisses parallèles. Il leur substitue la linéarité indéfinie, sans rupture et sans heurt, des couplets d’octosyllabes. Leur effacement aussi, ou leur transparence : à cette époque où la prose littéraire française n’existe pas encore, l’octosyllabe à rime plate est, et sera longtemps, la forme la moins marquée, une sorte de degré zéro de l’écriture littéraire. Il ne cherche donc pas à jouer des effets affectifs, physiques même, du langage et du chant. Il laisse l’attention se concentrer sur un récit dont il ne prend pas l’initiative de rompre la continuité, laissant au lecteur celle de le maîtriser, de le structurer, d’y réfléchir, de le comprendre."



Quelques conseils pour terminer :

On n’exige pas des candidats une prononciation restituée qui serait sans doute pour une grande part artificielle ; j’aurai l’occasion d’y revenir. En revanche, il est impératif de ne fausser ni la métrique ni les rimes, de marquer (discrètement) les accents principaux et les pauses, et de faire une lecture qui serve le texte. Une bonne lecture donne une impression favorable au jury dès le début de l’épreuve.

Il faudra donc s’entraîner à lire de larges extraits à haute voix. L’éditeur est secourable, il met un tréma pour marquer les diérèses ou les hiatus, comme dans le mot fleütes, par exemple. Le tréma signale entre autre le e en hiatus, qu’il faut prononcer sans pour autant l’accentuer :

Chose qui faichë a oïr (cho – se – qui – fai – che – a – o – ir)

Attention aussi aux finales féminines derrière voyelle et devant consonne, qui se prononçaient toutes en ancien français :

Li un recontoient nouveles, (li – un – re – con – toi – ent – nou – velles)
Li autres parloient d’Amors (li – au – tres – par – loi – ent – d’a – mours)
v. 12 – 13.

On sait que dans la versification classique, le [ə] en position post-tonique et devant consonne reste muet ; il n’est par ailleurs théoriquement admis que dans la conjugaison.

Sauf pour l'agrégation de grammaire, des connaissances théoriques ne sont pas demandées, mais il faut néanmoins les posséder pour les mettre en pratique
J'espère que cette petite mise au point s'avèrera profitable.
Étude 3 : l'incipit du roman (v. 1 - 60)

Nous fractionnons cette étude en deux parties : une consacrée à la langue, l'autre à l'étude littéraire.


A - Remarques de langue :


v. 2 qui (= cui) est complément du nom proeche ; comme ce nom est précédé d’un article, il y a enclave du pronom relatif entre l’article et le nom.

v. 3 preus et courtois : ces deux adjectifs sont souvent appariés. Le sens de preus est soit « vaillant », « valeureux », soit « vertueux », « bon » ; le traducteur choisit « vaillant », et l’on peut s’y tenir, mais en fait, ces deux adjectifs, tels des superlatifs, signalent simplement que le chevalier ainsi qualifié a toutes les qualités morales et physiques souhaitables. Évitez de laisser « preux » en français.

v. 4
- riche signifie ici « magnifique », « fastueuse ». A signaler que lorsque cet adjectif qualifie une personne, il a rarement le sens de « riche ».
- si riche comme rois : il faut comprendre : « magnifique, conformément à celle d’un roi », « magnifique, comme il convient à un roi ».

v. 5 chele = cele (trait picard).

v. 6 le = la : autre trait picard.

v. 10 – 11 une dame est une femme noble, mariée ou veuve ; une damoisele est une jeune fille noble, une puchele (= pucele en francien), une jeune fille non noble, suivante ou servante, par exemple. Ces trois mots désignent donc l’ensemble des femmes de la cour, séparées des hommes lors du repas.

v. 12 Corinne Pierreville, auteure d’une nouvelle édition d’Y. aux éditions Champion, consacre un long développement au mot noveles (p. 112 – 115). Le sens d’ « informations sur des événements » semble le seul connu du temps de Chrétien (si l’on excepte celui de « terre nouvellement défrichée », bien sûr à exclure ici). Cependant, on ne peut s’empêcher de voir se profiler dans le mot le sens de « court récit », comme celui que Calogrenant va faire, et qui va servir de prologue à l’histoire.
Ce sens ne sera attesté qu’au XVème siècle, sous l’influence de l’italien novella ; mais, comme le dit C. Pierreville : « cet exemple prouve encore, s’il le fallait, la modernité de la langue de Chrétien et ses qualités de précurseur, puisqu’il utilise le terme « nouvelles » dans un sens que les dictionnaires n’attesteront que trois siècles après lui. » (op. cit. p. 115). Combinant les deux sens, elle propose « récits inédits ». Me fondant sur le sens du mot novelier, attesté chez Wace : « bavard », « conteur de fables », je me permets de suggérer « anecdotes ».

v. 13 Amours, s’il n’est pas déterminé, garde très souvent son –s au cas régime si le mot est pris dans son sens noble (l’amour courtois) ou si le sens allégorique prévaut, comme ce sera le cas au v. 20.

v. 16 boens a souvent le sens d’ « agréable », « qui fait plaisir ». Je propose « plein d’agréments ».

v. 17 – 18 qui a pour antécédent siens et non poi des siens, qui aboutirait à un contresens.

v. 20 s’ est l’adverbe se, variante dialectale de si, qui, lui, ne s’éliderait pas. Traduire par « aussi » (dans son sens consécutif, avec l’inversion du sujet en FM).

v. 22 se faisoient (3 syllabes !) courtois clamer ne signifie pas qu’ils exigeassent qu’on les appelât courtois. Bien qu’encore rare à l’époque, le sens de ce verbe pronominal est passif. Philippe Walter (éd. Pléiade) traduit « passaient pour ».

v. 24
- Même s’il désigne une allégorie, Amo(u)rs reste souvent féminin. Le sexe de l’Amour peut donner matière à des interprétations très intéressantes sur les relations au sein de son covant.
- or(e) ne signifie pas… or, mais « à présent », comme au v. 17.
- La fable est très exactement le contraire du voir dit, le discours de vérité ; pour traduire cette expression, je propose : « a pris la voie de l’affabulation »

v. 25 chou, chil = ce, cil (traits picards).

v. 28 qui est éloigné de son antécédent chil (cil), comme souvent en AF. La traducteur bouleverse l’ordre des mots pour obtenir une phrase plus naturelle en FM, mais on peut très bien traduire en conservant l’ordre ancien. Signalons que droit n’i ont signifie « n’y ont pas droit » ; ne suffit à lui seul pour exprimer la négation.

v. 29 chix = cis ou ces, "ceux- (ci)". Attention à bien dire vi – e, en deux syllabes. Et je précise que –x, combinaison graphique du –l et du –s, se prononce –ss.

v. 30 en vie durent : « restent en vie », « sont encore en vie ».

v. 31 mix = miels = "mieux".

v. 32 vis = "en vie".

v. 34 faiche = facent, forme dialectale de subjonctif ; faire a = « valoir la peine de ».

v. 35
- du = « au sujet du »
- Il n’est pas facile de traduire qui fu de tel tesmoing, « qui fut d’un tel témoignage », et la traduction proposée est trop éloignée du texte. Je propose « qui fut un tel exemple ». La préposition de introduit ici le complément dit « de qualité ».

v. 36 Attention : parole est un verbe.

v. 37 tant sert de corrélatif à la conjonction que : « Aussi m’accordé-je aux Bretons sur le fait que… ». Pour ad, voir p. 38 de l’édition de référence.

v. 38
- tous jours mais = « à tout jamais ».
- attention à ne pas prendre ses nons pour un pluriel (ce qui serait absurde) ; le groupe est au cas sujet singulier.

v. 39 – 40 Mise en garde inverse : ramenteü (du verbe ramentevoir) … li boin chevalier esleü sont au cas sujet pluriel !

v. 41 se traveillièrent : « consacrèrent toute leur peine ». Dans la copie Guiot, ce n’est pas amor, mais enor qui figure. L’idée n’est pas du tout la même !

v. 42 s’esmerveillièrent signifie ici : « s’étonnèrent beaucoup » et non « s’émerveillèrent ».

v. 44 qui = cui, COI du verbe impersonnel peser : « être désagréable » . L’expression siot de ti (= tex = "tels") qui ou cui… correspond au FM « il y en eut qui ou à qui… » ; mot à mot « il y eut de telles gens qui… »

v. 46
- Attention à bien prononcer le e de quë en hiatus. Il faut d’autre part accentuer che.
- onques mais + négation = « jamais un jour », d’où « jamais une (seule) fois ».

v. 47 Il n’y a pas d’article indéfini devant chambre parce que la chose désignée n’est ni « individualisée », ni « distingu[ée] des autres qui appartiennent à la même catégorie » (Ph. Ménard, Syntaxe de l’ancien français, éd Bière).

v. 48 Alors que le premier ne (v. 46) était un adverbe de négation, le second ne rencontré ici est une conjonction correspondant au FM « ni » ou « ou ».

v. 49 ainsi n’est pas traduit ; cet adverbe marque, renforce ou confirme une identité ; cel jour ainsi signifie proprement : « c’est bien ce jour-là », « ce jour-là même ».

v. 51 li est la forme tonique tout à fait régulière de la 3PS du pronom personnel féminin.

v. 52
- Pour s’oublia, on peut songer à diverses traductions possibles : l’éditeur et C. Pierreville traduisent par « perdit la notion du temps », Ph. Walter, de son côté, laisse « s’oublia ». Pourquoi ne pas adopter le sens classique de « passer son temps », « se distraire » ? Je propose donc : « prit du bon temps ». Ce sens correspond bien, à mon avis, à l’allusion évidente que nous commenterons ultérieurement.
- Le verbe endormir (ou endormier) peut prendre un sens pronominal sans pour autant nécessiter de pronom réfléchi. On disait autrefois que genre de verbe, comme fraindre, pouvaient ainsi prendre un sens « neutre ». Tout comme le verbe simple dormir, le composé peut « perdre » son -t à la 3PS du parfait, peut-être ici afin d’enrichir « pour l’œil » la rime pauvre.

v. 56 s’ = se = si (cf v. 20) ; et si = "et aussi".

v. 59 Dans l’esprit du scripteur, l’article indéfini se distingue encore mal du numéral. Il ne faut donc pas s’étonner de le voir graphié avec un chiffre romain (dans les manuscrits, les chiffres romains figurent toujours entre deux points).

v. 60 onnor (= enor ou onor en francien) peut-être masculin ou féminin, comme ici.


B. Notes


Les problèmes posés par ce roman sont assez nombreux et ne reçoivent pas toujours des solutions satisfaisantes. A l’instar des grandes œuvres de notre littérature, Y., mais aussi et surtout L. et P., suscitent des interrogations toujours renouvelées, comme en témoigne du reste la longue liste des travaux critiques qui leur sont consacrés.
On peut distinguer trois grandes tendances dans le regard porté sur Y. depuis un peu plus d’une quarantaine d'années :

- D’une part l’analyse classique, incarnée par J. Frappier (Étude sur Yvain ou le Chevaler au Lion, éd SEDES), reprise en gros par les critiques de l’édition de la Pléiade, qui veut que ce roman réalise un équilibre parfait entre l’aventure, les actions chevaleresques, l’amitié et l’amour courtois au sein d’un monde arthurien pensé comme stable et exemplaire par opposition au monde merveilleux, aux coutumes barbares ou irrationnelles. Cette analyse a longtemps prévalu, mais a l’inconvénient de négliger certains détails.

- Une lecture plus critique est illustrée par D. F. Hult, l’auteur de l’édition de référence, qui apporte avec d’autres des correctifs importants à l’interprétation traditionnelle. Comme vous pourrez le constater en lisant son introduction, on n’est pas loin ici de la « démythification » : rien ne va vraiment à la cour du roi Arthur, le mariage d’Yvain et de Laudine obéit avant tout à des motifs politiques et pratiques (une veuve a besoin d’un appui pour défendre son fief et Yvain pourrait très bien se voir « remplacé » à moyen terme), et nombre des épisodes du livre, dont celui du château de Pesme aventure, présentent le thème du contrat et de l’échange. En revanche, l’amitié entre Yvain et le lion apparaît comme « gratuite » et peut donc passer pour exemplaire. Mais le rôle d’adjuvant qu'a le lion dans certains combats fait ressortir les faiblesses d’Yvain… De plus, pourquoi Chrétien a-t-il imaginé qu’Yvain avait dû lui couper une partie de la queue pour le délivrer ? Sans nier la part des interprétations traditionnelles, l’auteur conclut que ce roman invite à une pluralité d’interprétations qui en reflètent la richesse formelle. L'auteur se serait donné des problèmes d'ordre littéraire à résoudre, ce qui ferait de son livre une œuvre déjà « moderne ».

- Opérant une synthèse de ces éléments, Corinne Pierreville, dans la nouvelle édition du roman parue chez Champion en 2015 ; souligne la dimension à la fois humaine et réaliste, mais aussi courtoise et idéale du parcours d’Yvain, puisque ce dernier se termine en dehors de la cours d’Arthur, dans le royaume de la dame de Landuc, donc dans l’ « autre monde », bien distinct du monde arthurien. Or dans ce monde, les choses ne vont pas si bien : Keu est anti-courtois au possible en suscitant une querelle de préséance à Calogrenant, Gauvain est de mauvais conseils et manque à ses engagements, Arthur lui-même rend dans un premier temps une bien mauvaise justice en donnant tout de suite raison à l’aînée des demoiselles rivales, puis en permettant un duel judiciaire qui aurait pu se révéler catastrophique. Sa conclusion, sur « la dimension réflexive par laquelle le poète donne à voir son pouvoir d’écrivain et d’auteur » (p. 44) rejoint la précédente.

La pierre que nous apporterons à cet imposant édifice sera bien modeste…


Nous prions le lecteur de se reporter à l'extrait cité plus haut.

1° Le lieu (v. 4)


Dans le roman de Rou, Wace situe à Carduel ou Car(a)digan, au pays de Galles, ou encore à Carlisle, dans le Nord de l’Angleterre, le lieu où siège habituellement la cour du roi Arthur. Les possessions de ce dernier s’étendaient sur les deux Bretagnes, la Normandie et tout l’Ouest de la France actuelle jusqu’aux Pyrénées. Cet empire correspond curieusement à celui d’Henri II Plantagenêt…
Mais l’exactitude géographique n’est pas à rechercher. Ainsi, Yvain, puis la cour d’Arthur se rendront à la fontaine de Barenton, située dans la forêt de Brocéliande (actuelle forêt de Paimpont, où on la « voit » encore), sans qu’il soit jamais question de franchir la mer. D’une façon générale, les deux Bretagnes n’en font souvent qu’une dans les romans bretons.


2° Le temps (v.5-6)

L’histoire de L. débute à l’Ascension, celle d’Y. à la Pentecôte. Si la datation absolue fait défaut (l’univers des légendes celtiques, tout comme celui des contes, baigne dans l’atemporalité et le Moyen Age a très peu le sens de la relativité historique), la datation relative se fait ici précise. Les fêtes religieuses sont l’occasion pour Arthur de réunir sa cour au complet pour faire bombance ; on peut du reste voir une critique dans le qui tant coste, qui laisse supposer une mise au second plan du sens spirituel de la fête. Par la suite, un autre repère sera donné : la Saint-Jean (le 24 juin). De même que les heures canoniales rythment la journée, les fêtes religieuses rythment l’année. C’est une manière de restituer au récit l’épaisseur temporelle dont il est habituellement privé dans les chansons de gestes et les romans antiques. Parler de « réalisme » serait sans doute abusif, mais on peut penser que cet ancrage dans le quotidien, cet « effet de réel » (E. Baumgartner) est une manière de refuser au merveilleux la place dominante dans le récit.

Le temps jouera un rôle important dans ce roman ; les successions, les simultanéités, l’évocation de longues périodes sont soigneusement notées. Yvain a souvent le temps comme adversaire, comme nous le verrons ; dès que son aventure débute, une « chronométrie » (Ph. Walter) originale s’engage, remplaçant les repères plus stables, mais aussi plus routiniers, du monde arthurien, mais à côté de ce temps mesuré, il y a un temps plus lâche, une « durée sans repère comme le temps de la folie, les déplacements erratiques du héros […] et, à deux reprises au moins (v. 3490 et 6523), le lieu-clé de la fontaine » (E. Baumgartner, op. cit. p. 42).


3° La cour d’Arthur (v. 1-13, ; 32-60)

On ne peut manquer de relever une certaine contradiction entre les vers 1-3 et 32-41, qui rappellent les qualités éminentes du roi et sa réputation, et ce qui lui arrive à partir du vers 42, qui débute du reste par mais (dans son sens moderne), et qui n’est pas sans surprendre la compagnie. La reine retient le roi (v. 50) celui-ci "s’oublie" (v. 52) et finit pas s’endormir (id.)… L’allusion à des ébats amoureux ne fait aucun doute ici : on est au moment où, à la fin du repas, les femmes ont rejoint les hommes ; c’est le moment où les conversations galantes peuvent se donner libre cours, ou les jeux et les ris de la fin’ amor peuvent s’exercer en toute liberté. Mais ce jour-là, ni le Saint-Esprit ni le génie de l’amour courtois ne semblent être venus visiter le roi et la reine…

Les apôtres non plus dirait-on : voici Calogrenant qui a commencé un récit non de s’onnor, mais de sa honte (v. 60). Ce récit, on le sait, est celui de sa mésaventure, survenue sept ans plus tôt, à la fontaine magique du royaume de Landuc. Certes, on peut admirer sa franchise, mais pourquoi choisir de se déshonorer (cf D. Hult p. 13) après tant d’années, en public et dans une occasion aussi solennelle ? Dans le code des valeurs chevaleresques, le déshonneur est en effet ce qu’il y a de pire après la félonie et la couardie. On sait que c’est par ce récit que Chrétien lance l’action de son roman, puisque Yvain va tenter de réussir là où Calogrenant a échoué, mais il y avait d’autres prologues possibles. Ce n’est pas par négligence que chrétien a agi, c’est de propos délibéré. Les divers critiques apportent pas des solutions diverses à ce problème. Je pense pour ma part qu’il s’est agi pour Chrétien de s’imposer un défi littéraire : raconter deux fois la même scène, par un procédé d’enchâssement, avec les mêmes personnages secondaires (l’hôte et le « vilain ») jusqu’au dénouement, nécessairement différent puisque Yvain connaîtra le succès. Procédé habile, puisque lorsqu’il mettra en scène Yvain, l’auteur pourra aller à l’essentiel et mieux insister des détails propres à son aventure, comme on le verra. C’est ainsi que les qualités guerrières d’Yvain apparaîtront mieux, pas contraste. Il est à signaler que ce sera là le seul récit rétrospectif de l'œuvre de Chrétien de Troyes.

Par la suite enfin, et pour couronner le tout, le sénéchal Keu, second personnage de la cour, vexé de ne pas avoir remarqué la réapparition de la reine et de ne pas l’avoir saluée assez vite, va couvrir de raillerie Calogrenant qui l’a devancé. L'intervention de la reine le calmera à peine… Malgré les vers louangeurs du début, on ne peut donc pas dire que le monde arthurien soit un modèle de courtoisie, de noblesse et de chevalerie, du moins pour ce qui est des premiers personnages de la cour.


4° L’avant et l’après (v. 13-32)

Comment dans ce cas interpréter le long passage sur la comparaison du passé et du présent ? Au premier abord, c’est un topos rebattu depuis l’Antiquité chez les auteurs insatisfaits de leur époque. Certes, le narrateur ne l’est sans doute pas de la sienne, mais quand et où situer l’âge d’or ? Si le présent est l’époque du récit, le passé est celui de l’histoire. Mais on vient de voir que la cour d’Arthur était loin d’être un exemple. Peut-être est-ce alors au terme du parcours d’Yvain que l’on peut entrevoir cet âge d’or, Yvain ayant su restaurer les valeurs de l’amour et de l’amitié ? Mais d'un autre côté, il serait étonnant que la cour de Champagne, pour laquelle Chrétien écrit, entrât – ne fut-ce que par sous-entendu – dans le cadre de ce présent décrié ; ce ne serait pas très habile de la part d'un auteur bien en cour. On peut alors songer à un autre type d’opposition qui se profilerait derrière le topos de l’âge d’or, et qui en réaliserait presque l’opposition : d’un côté le monde arthurien en déclin et le monde présent extérieur à la cour de Champagne, de l’autre, Yvain, précurseur d’un présent régénéré ou, à tout le moins, que l’on souhaite voir encore avancer dans la perfection. Mais cette perfection, incarnée par Yvain, ne serait qu’idéale puisque le héros ne manque pas lui-même d’imperfections et que son union avec Laudine ne s’effectue, comme le mentionne Corinne Pierrevile, que dans un monde mi-réel, mi-féerique. L’âge d’or serait donc toujours un mythe appelé à ne se réaliser que dans le rêve ou l’œuvre d’art… Peter Haidu (op. cit. p. 37), pense quant à lui que l’au-delà mythique, dans lequel Chrétien ne s’abîme jamais - en quoi il se démarque de l'univers des légendes et des lais celtiques - , n’est qu’une façon détournée de nous faire appréhender le présent ambiant, qui sert de repoussoir. Le critique conclut : « … par un double trompe-l’œil, le rapport symbolique traditionnel entre le passé et le présent – technique rhétorique et littéraire traditionnelle – est inversé par l’exotisme profondément sérieux de Chrétien de Troyes.

Mais peut-être aussi faut-il voir aussi dans ce topos un exercice de rhétorique comme il y en aura d’autres dans le roman : quand Laudine se demande si elle a le droit d'aimer le meurtrier de son mari ou, au moment du duel judiciaire final entre Yvain et Gauvain, sur les relations dialectiques entre l’amour et la haine. Le développement parfois important et quelque peu fastidieux donné à ces disputationes est sans doute le signe que ces « morceaux » devaient plaire au lectorat.


5° L’amour courtois et la courtoisie (v. 13-28)

Comme on le constate, l’amour courtois est d’abord une question de langage. Il y a le discours mensonger (v. 26 et 27) et le discours vrai (13-17). Nous avons vu dans l’étude 1 la nature et l’importance du voir dit. En un siècle où tout ou presque dans les relations inter-individuelles passe par la parole, celle-ci doit se faire aussi vraie que l’écrit. Mais au-delà de la parole, il y a la manière d’être. Les relations entre Yvain et le lion, par définition, ne passent pas par le langage, et pourtant, elles illustrent l’amitié et l’amour courtois, si l'on fait du lion le symbole de l’ami et de l’aimée temporairement absents, mieux que si ces sentiments passaient d’abord par la parole. C’est que la courtoisie en général – nous dépassons ici le cadre étroit de l’amour, comme nous y invite du reste le proverbe utilisé par Chrétien au vers 32 - n’est pas que discours : c’est un art de vivre, et qui plus est éminemment aristocratique, comme le seront, sur des valeurs quelque peu différentes, les principes de l’abbaye de Thélème. Encore un idéal ! Nous retrouvons par là l’opposition du passé et du présent sous un autre aspect : le passé, c’est le rêve d’une aristocratie lointaine, peut-être celle des chansons de gestes ; le présent, c’est le monde féodal en déclin, la foi mentie, le développement de l'intérêt et de la vénalité (souvenons-nous à ce propos de l’idée émise par F. Hult d’échange, de tractation, d’intérêt bien compris…).


Conclusion

Il est bien difficile de prendre une vue d’ensemble cohérente de ce début. Ce qui nous frappe après bien d’autres, ce sont les éléments qui ne s’accordent pas : la cour d’Arthur présentée comme exemplaire, et qui ne l’est pas, du moins chez les personnages mis en valeur dans le récit, les éléments idéaux et anti-courtois qui coexistent pour une même époque alors qu’on oppose passé et présent… Nous ne pouvons croire en une rhapsodie (au sens propre du terme) mal ficelée, assemblage de lieux communs ne s'accordant pas au reste du récit. Tout s'éclairerait si l'on songe qu'il y aurait peut-être ici une manière discrète de faire apparaître le rôle régénérateur que pourraient prendre de grands seigneurs et de grandes dames comme ceux que l'on trouve à la cour de Champagne ? Belle manière d'entretenir les idéaux de l'âge d'or tout en flattant de riches mécènes…
Étude 4 : le "vilain" (v. 276 - 404)

v. 276. - a) ostel : « logis » plutôt que « château ». b) Le verbe eslongier est transitif en AF, de même que resambler au v. 286. c) oi est la forme « normale » de la 1PS du verbe avoir ; on ne peut garder ce temps en FM.
v. 278. - Voir la note p. 66.
v. 281. - Attention à ne pas prendre le sens moderne pour fierté et fiere (v. 284).
v. 282. - voir est ici un adverbe : « en vérité ».
v. 283. - trais est la 1PS du parfait du verbe traire.
v. 284. - que correspond ici à la conjonction de coordination « car » en FM.
v. 286. - L’article indéfini est employé ici devant vilains car le personnage est nettement « distingué des autres dans sa catégorie » (Ph. Ménard, op. cit. p.28). En revanche, il est omis devant mor, bien moins déterminé (un maure quelconque, peu importe l’individu). Sur le sens de vilains, v. le commentaire.
v. 288. - issi fonctionne comme un renforcement de si ; en AF, contrairement au FM, il est compatible avec l’intensif tres. On peut traduire : « une créature si profondément laide que… ».
v. 289. - a) Pour de bouche, je propose « de vive voix ». b) en = on (trait picard).
v. 291. - se = sa (trait picard).
v. 293. - eut : le parfait est souvent utilisé dans les portraits, comme en latin. A traduire par un imparfait en FM.
v. 294. - ne est employé à la place de o(u) chaque fois qu’il y a une nuance d’indétermination ; c’est le cas ici dans la proposition comparative (Ph. Ménard, op. cit. p. 198).
v. 296. - s’= se = si ; ici, ce mot n’a qu’une très faible valeur de coordination.
v. 296 - 307. - Les différents éléments du portrait sont exprimés sans article parce qu’ils ne sont pas particulièrement individualisés ; c’est eux qu’on s’attend à trouver dans un portrait. Cela ne veut évidement pas dire qu’ils ne soient pas atypiques. On a les sourchis (alors qu’on a oreilles), le menton (alors qu’on a bouche), le vis, au pis, sans doute pour varier l’expression ou pour fournir une cheville.
v. 298. - aussi, issi ou ainsi sont fréquemment associés à com sans valeur particulière.
v. 304. - aers : participe passé de aerdre, « (s’)attacher ».
v. 307. - robe : ne pas prendre le sens moderne !
v. 310. - de novel : de exprime ici la manière et l’expression possède une valeur adverbiale.
v. 312-313. - L’enjambement lués/Que est moins hardi en FM qu’il ne le serait dans la poésie classique, les termes d’une locution ayant une assez grande autonomie en AF.
v. 314. - soi et vaut sont respectivement les parfaits de savoir (1PS) et de voloir (3PS). On peut conserver ces temps en FM.
v. 315 et 324. - a) Le premier ne exprime la liaison négative (= "ni"), le second la négation de la seconde proposition. b) La forme neutre que est commune aux interrogations directe et indirecte, comme ici. c) L’adverbe i n’a pas grande valeur ; on peut le traduire par « dans ces circonstances ».
v. 317. - a) defendre : comme souvent, le verbe simple équivaut au pronominal. b) s’estut est la 3PS du parfait du verbe (s’)ester.
v. 318, 321 et 332. - si a le sens de « ainsi », mais avec une valeur moins forte qu’en FM.
v. 322. - a) nient plus = « en rien plus », « pas plus ». b) feïst est un subjonctif imparfait à valeur hypothétique. c) eüst, seüst : le verbe cuidier, dans le sens de « s’imaginer », est suivi du subjonctif, et la concordance des temps impose l’imparfait. d) avoir raison = « avoir sa raison ».
v. 326. - cor, variante de car, associée à un impératif, teinte ce dernier d’une nuance d’impatience ou d’exaspération. Cette particule sera assez bien rendue par « donc » en FM.
v. 327. - a) chose peut aussi s’appliquer à un animé. b) L’article indéfini figure devant hom parce que la « chose » doit être distinguée des animaux ou des monstres.
v. 329. - ques = quels et tes = tels (cas sujets).
v. 331. - ychi m’estois (présent de (s’)ester) ; à traduire par « je me tiens ici ».
v. 332. - pour marque ici « la référence dans les affirmations et adjurations » (Ph. Ménard, op. cit. p. 288) ; à traduire par « au nom de » ou, tout simplement, pas « par ».
v. 334. - ja… ne signifie ici « assurément ne… pas ».
v. 335 et 337. - ne au lieu de o(u) du fait que la proposition est négative.
v. 337. - Je propose de traduire pour nule cose par « pour rien au monde ».
v. 339. - a) si a ici un sens adversatif ; b) si voir = « pourtant, en vérité ». c) justis est la 1PS du présent du verbe justicier, « gouverner ».
v. 340. - a) Ici, ja… ne signifie « ne jamais ». b) istront est la 3PP du futur du verbe issir.
v. 341. - a) et tu comment ? = et tu (les gardes) comment ? . L’élision d’un verbe déjà utilisé n’est pas rare en AF. C’est le verbe "faire" qui forme le substitut en FM. b) ent = en (latin inde).
v. 342. - n’i a cheli (= celui) qui n’ost… : dans les propositions négatives, le démonstratif cil suivi d’un relatif prend une valeur indéterminée, d’où la traduction proposée (cf Ph. Ménard, op. cit. pp 32-33).
v. 345. - a) le = la (trait picard). b) si ne fait qu’introduire la principale : à traduire par « alors ».
v. 346. - ad poins : ad (= as (p. 38) = "à les") indique ici le moyen ( = "à l’aide de mes poings").
v. 347. - que peut marquer à lui seul la conséquence.
v. 350. - La conjonction ne peut coordonner une proposition affirmative à une proposition négative.
v. 351. - s’ devant entre’eles = se = "si". La syntaxe est assez libre aux vers 350-351 ; on peut conserver cette liberté même si ce n’est plus très élégant.
v. 352. - que… ne = « sans que ». Attention au faux-ami maintenant ( = « aussitôt »).
v. 354. - Le préfixe re- marque entre autres la réciprocité de l’action. Suivant une habitude courante, c’est le semi-auxiliaire qui en est affecté : = tu devroies me redire
v. 356. - uns chevaliers car Calogrenant se distingue nettement des autres chevaliers.
v. 357. - puis : accord très libre avec le sujet de la principale et non avec qui dont l‘antécédent est uns chevaliers.
v. 358. - assés : faux-ami ! truis : 1PS de l’indicatif présent du verbe trover (variante de truef ou trueve résultant d’une confusion de conjugaison).
v. 361. - Je traduirais hardement par « hardiesse » plutôt que par « courage ».
v. 362. - Bien rendre la gradation pri/quier/demant.
v. 364. - a) La préposition de signifie ici « en matière de » et conseillier est à traduire par « conseiller ». b) Il n’est pas indiqué de conserver le mot merveille en FM ; on peut le traduire par « prodige », par exemple.
v. 365. - a) faurras est la 2PS du futur du verbe faillir et a marque la destination ou le point de vue ; b) a che faurras tu bien = « pour cela, tu échoueras complètement ».
v. 366. - de peut être rendu par « en matière de », comme au vers 364 ; la différence est que la préposition peut être analysée comme dépendant de rien.
v. 371. - Vers mal établi : regarder la note p. 73.
v. 373. - la est évidemment un adverbe de lieu.
v. 374. - Jeu évident sur les sonorités et la répétition de droit (mais Guiot porte Tote la droite voie va ). Il n’est pas exclu que le second droit signifie « bon », surtout si l’on considère le v. 377 ; je serais tenté de proposer : « Va tout droit, sur le bon chemin » ; bien prononcer "voi - e".
v. 376. - tost = « bientôt ».
v. 379. - si a une valeur nettement adversative : « et pourtant ».
v. 381. - peüst : le verbe de la relative ayant pour antécédent un nom déterminé par un superlatif peut se mettre au subjonctif ; comme souvent, c’est l’imparfait qui est utilisé alors qu’en FM, on utilisera le passé.
v. 382. - le (= la) feuille ; on peut garder la métonymie dans la traduction.
v. 383. - pour marque ici la cause : « du fait de ».
v. 384. - et s’ : La combinaison de et et de si permet d'enchaîner plus étroitement que le simple si.
v. 385-386. - Le si ne servant de corrélatif à aucun que ultérieur, c’est forcer le sens que d’introduire cette consécutive dans la traduction.
v. 386. - Le verbe durer a évidemment un sens spatial : je propose « se prolonger ».
v. 388. - tel com tu venras : venras est mis pour verras (cf Guiot), de même que l’on a vinrent pour virent (p. 39). Le sens littéral est : « tel que tu le verras ».
v. 389. - quel répond à tel au vers précédent ; son sens est : « quel il est », c'est-à-dire « de quelle sorte il est » (latin qualis).
v. 393. - de l’iaue : « L’emploi de la préposition de et de l’article désigne à l’origine (et dans la majorité des cas jusqu’à la fin du XIIIème siècle) une quantité indéterminée prise sur une réalité bien déterminée » (Ph. Ménard, op. cit. p. 30). Je propose : « de son eau ».
v. 395 et 399. - Je rappelle que venras = verras.
v. 396 - 397. - a) remaurra : forme dialectale ; 3PS du futur du verbe remanoir (= remaindre = "rester") ; b) beste : pas d’article indéfini si l’énoncé est négatif.
v. 399. - si fort froier : «faire un tel tumulte » (tous les autres mss ont foudroier).
v. 403. - Attention au faux-ami anui.
v. 404. - En AF, trop marque rarement l’excès, comme en FM. A traduire ici par « bien » devant le comparatif.



Ne faites par l’erreur de l'un des scribes de Guiot qui introduit un fait il au vers 356, comme si c’était le narrateur qui rapportait l’aventure de Calogrenant. Du vers 149 au vers 578, c’est Calogrenant lui-même qui raconte son aventure malheureuse à ses compagnons et à la reine désireuse de l'entendre après l’intervention inopportune de Keu. Il précise bien au préalable à son auditoire qu'il faudra écouter non seulement avec les oreilles, mais aussi avec le cœur (v. 149 sqq.), recommandation que les critiques n’ont du reste pas manqué de comprendre comme une invitation de Chrétien à faire de même pour son livre. Ce récit dans le récit (parler de mise en abyme est un peu excessif) est destiné à justifier l’aventure d’Yvain, et nous verrons par la suite pourquoi il remplit parfaitement cet objectif. Sa longueur en fait un exemple sans précédent dans la littérature médiévale connue jusqu’à l’époque de notre auteur, ce qui explique aisément l'erreur du scribe.

Voici donc Calogrenant en quête d’aventure : après une première étape chez un « vavasseur » dont la fille ne l’a d’ailleurs pas laissé indifférent, il quitte le royaume d’Arthur pour passer dans « l’autre monde » des légendes celtiques. Calogrenant ne marque pas spécialement ce passage dans son récit, et le lecteur ne s’en aperçoit guère tant les éléments merveilleux sont discrets dans Y., à la différence de ce qu’on peut trouver dans L.
Le voilà cependant en présence d’un bien curieux personnage…

1° Le blason du gardien de troupeau.


Il est commode de conserver le mot vilain pour désigner le personnage rencontré par Calogrenant, comme le font du reste beaucoup de critiques. T. Hunt (op. cit.), quant à lui, utilise le mot herdsman (gardien de troupeau), sans doute plus commode dans sa langue que l’expression qui le traduit dans la nôtre. C’est cette dernière expression que nous conserverons néanmoins à cause de son objectivité, tout en signalant bien qu’elle ne saurait être utilisée dans la traduction. Nous traiterons du problème que pose cette traduction à la fin de cette étude.

Avant d’être constitué en sous-genre poétique par les Rhétoriqueurs et Marot, le blason existe dans la littérature médiévale, notamment dans la poésie lyrique et le roman. Il s’agit d’un portrait, généralement flatteur, mêlant description et commentaires du narrateur ou du personnage qui le fait. La description physique suit un ordre conventionnel : la femme (très souvent) est décrite de la tête à la taille (cheveux, sourcils, visage, bouche, etc…) et chaque élément est assorti de comparaisons flatteuses (les cheveux, presque toujours blonds, sont assimilés à de l’or fin, le teint pâle à la fleur (de farine), les lèvres à des roses, les sourcis bien arqués, etc…). Le blason évoque aussi les qualités morales et les habitudes de vie.
Il est intéressant de donner un aperçu d’un des rares blasons masculins écrit par Chrétien, celui de Cligès, pour le comparer à celui du vilain :

Por la biauté Cligés retraire
Vueil une description faire
Dont molt boens sera li passages.
En la fleur estoit ses aages,
Car pres avoit .X. et .VII. anz,
Plus biaus estoit et avenanz
Que Narcissus qui desouz l’orme
Vit en la fonteinne sa forme,
Si l’ama tant quant il la vit
Qu’il en fu morz si com en dit
Por ce qu’il ne la pot avoir.
Molt ot biauté et pou savoir,
Mes Cligès en ot plus grant masse,
Tant com fins ors le coivre passe,
Et plus que je ne di encor.
Si chevuel sembloient de fin or,
Et sa face rose novele.
Nés ot bien fait et bouche bele,
Et fu de si bele estature
Com meuz le sot former Nature,
Que en lui mist trestout a .I.
Ce que par parz done a chascun.
En lui fu Nature si large
Que trestout mist en .I. charge,
Si li dona quanque li plot.
Ce fu Cligés, qui en lui ot
Sen et biauté, largece et force.
Cist ot le fust o tout l’escorce,
Cist sot plus d’escremie et d’arc
Que Tristanz li niés le roi Marc,
Et plus d’oisiaux et plus de chiens.
En Cligés ne failli nus biens.
Cligés, si biaus come il estoit,
Devant son oncle en piés estoit [.]

Cligès, v. 2715 – 2748, éd. Livre de Poche (Lettres gothiques).

On le voit, la description physique, limitée au visage (le blason féminin poursuivrait plus bas !), suit l’ordre : cheveux – visage – nez – bouche, soit de haut en bas de la tête. Ces éléments sont valorisés au moyen de comparaisons (or, rose) ou de la répétition de l’adjectif bel.

Le portrait moral insiste sur l’alliance entre la beauté et l’intelligence, à la différence de Narcisse, et met l’accent sur les vertus cardinales du chevalier (sen, largece) assortis des indispensables qualités guerrières et cynégétiques (force, escremie, arc, oisiaux (= oiseaux de proie), chiens). L’ensemble tend à démontrer, non sans insistance, que la Nature a concentré tous ses efforts sur le personnage. Notons enfin quatre éléments : Cligès est blond, de bele estature, il est jeune et se tient en piés devant son oncle Alis.

Passons à notre vilain. Nous ne traiterons ici que de l’apparence physique, les aspects moraux apparaissant au cours du dialogue qui suit, mais n’étant pas explicités par le narrateur. Formellement, ce discours sort donc du cadre du blason et nous en parlerons dans la seconde partie. Physiquement donc, notre personnage tient du monstre. Sa laideur est avérée ; pour la suggérer, le narrateur convoque tout une ménagerie dont la plupart des éléments sont connotés négativement dans les bestiaires anciens comme le fameux Physiologus (II – IVème siècle ap. J.-C.), modèle de tous les bestiaires médiévaux : la chouette et le chat, créatures de mauvais augure (on brûlait souvent des chats à la Saint-Jean), le loup et le sanglier, fléaux des campagnes. L’éléphant est mieux traité dans les bestiaires ainsi qu'en héraldique, mais ses oreilles démesurées appliquées à un être « humain » ne flattent guère celui-ci, de même que les proportions du roncin, puissant cheval de charge ou de trait, appliquées à sa seule tête. Le portrait qui en est fait, aisément transposable picturalement, tient de la caricature. La position de l’individu, assis sur une souche, le fait que ce soit un géant, qu’il soit comparé à un mor (un homme brun et païen !), qu’il s’appuie sur une massue, qu’il soit vêtu de peaux de bêtes, qu’il se présente hirsute, barbu et moustachu, lui confèrent un caractère d’ « homme sauvage » dont le modèle provient à coup sûr des légendes celtiques - l'une d'elles a du reste inspiré un récit gallois postérieur au roman de Chrétien, et que nous avons conservé, le mabinogi d'Owein, ou le conte de la dame à la fontaine, inclus dans un cycle -, mais on peut penser aussi aux Géants de la mythologie grecque, ou mieux encore à Cacus, le fils monstrueux de Vucain abattu par Hercule (Énéide, VIII, v. 194 sqq.), en tout cas à un être déshumanisé, au point que Calogrenant se demande s’il sait parler (v. 322 – 324).
La description physique du gardien est plus complète que celle de Cligès, mais procède suivant la même progression générale. Le portrait moral n’est pas précisé, comme nous l’avons dit. Ses activités semblent se borner à garder un troupeau de taureaux sauvages (Guiot parle aussi de lieuparz), mais nul ne sait pour qui ni pourquoi.
En tous points, ce blason s’oppose à celui de Cligès : on peut sans peine parler de contre-blason, même si c’est à propos de Marot (qui n’aura presque rien inventé) que l’on utilise l’expression. Il y a là une volonté parodique évidente et un subtil dédoublement de voix narrative : la naïveté et l’inexpérience de Calogrenant laissent filtrer l’humour de l’auteur qui a laissé libre cours à sa fantaisie à partir de quelque modèle antique ou folklorique.

2° Au-delà des apparences


Une fois le dialogue noué, l’image du vilain va se modifier radicalement. Ses premiers mots – car il est doué de parole – sont pour affirmer posément son humanité. Aux interrogations de Calogrenant sur la difficulté de contenir un tel troupeau, il répond qu’il en a la force, mais qu’il exerce aussi un pouvoir sur lui : les vers 348 – 349 : Et tout environ moi s’asemblent,/Aussi com pour merchi crïer laissent clairement entendre que le rapport entre lui et les bêtes et celui d’un seigneur et de ses vassaux, ou tout au moins celui d’un chevalier et des adversaires vaincus auxquels il fait grâce.

C’est d’autre part un personnage qui renseigne parfaitement bien celui qui l’interroge. Il décrit la fontaine, le bassin et le perron de manière assez minutieuse, avec des mots choisis et, de ce fait, avec un vocabulaire assez étendu (cf froier/venter/pechoier/plovoir/toner/espartir, (v. 399 – 401) ; sa description se fait même parfois poétique (v. 380 – 383). Il faut d’autre part remarquer sa politesse et sa prévenance à l’égard de Calogrenant : il lui signale les dangers qu’il y a à répandre de l’eau sur le perron et use de formules qui laissent son entière liberté à Calogrenant : Mais se tu voloies aller (v. 368), S’au bachin veus de l’iaue prendre (v. 393). Notons enfin qu’il est totalement étranger au monde de la chevalerie. Il connaît bien sûr la fontaine (cf v. 389) et ses dangers, qu'il ne cache pas à Calogrenant (v. 402 - 405), mais n’a jamais tenté de répandre son eau et, bien mieux, avoue ignorer ce que Calogrenant appelle aventure (v. 366) ; ce n’est pas totalement vrai, puisqu’il le pressent en l’avertissant, mais c’est une manière d’affirmer la clôture étanche qu’il y a entre son monde et celui des chevaliers.

A quoi aboutissons-nous ? D’un côté, un « monstre » caricatural, de l’autre, un homme qu’il faut bien qualifier de courtois dans son langage et ses rapports à l’autre, et qui tient auprès de Calogrenant le rôle de guide que le vavasseur, un noble par conséquent, n’a pas tenu alors qu’il le devait, vu qu’il a coutume d’héberger des chevaliers errants et qu’il est nécessairement au fait des dangers de la fontaine.
Qu’a voulu nous montrer Chrétien en créant ce personnage paradoxal ? Que la véritable courtoisie n’a que faire des apparences ni de l’origine sociale ? Qu’elle ne réside pas où on le croit souvent ? Sans doute, et l’étude de Calogrenant nous le montrera en envisageant la question du côté de la chevalerie. Notons toutefois que la description du vilain ne met pas l’accent sur des caractéristiques sociales éventuelles (habillement, occupations autres que le gardiennage de taureaux !) ; il s’agirait plutôt de celle d’un homme en qui se manifesterait une courtoisie naturelle : non plus une créature mi-homme mi-bête, mais une sorte d’homme « primitif » qui posséderait de manière innée les caractéristiques morales de l’homme civilisé. S’agit-il plus simplement d’inviter l’auditoire à ne pas juger les gens « sur la mine » ? C’est ce que montrerait bien le blason dépréciatif du personnage que suit un dialogue où celui-ci se révèle tout autre de ce que son image laissait supposer, sans que ce soit formellement dit, comme si la réalité profonde venait corriger l’apparence. Mais si un vilain peut se montrer courtois, n’y a-t-il pas en ce cas une contradiction flagrante avec le fameux « proverbe » énoncé aux vers 31 – 32 ? Ne devrait-on pas plutôt songer à la parole de l’Ecclésiaste (9, 4) appliquée à l’espérance : « et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort », et dont le « proverbe » cité propose un contre-pied comique ?
Il y a de quoi être perplexe. On peut néanmoins risquer une autre hypothèse : sachant que le lectorat de Chrétien était formé de fins lettrés, on pourrait se demander si notre auteur ne s’est pas tout simplement amusé à jouer avec les codes ou les conventions littéraires, transposant du domaine de la morale à celui de la création la remise en cause des idées reçues, peut-être à la suite de l’évolution des modes de pensée sous l’influence de la scholastique naissante, sujet que nous approfondirons dans d’autres études. Le roman ne serait-il pas alors conçu comme une sorte de "laboratoire" qui n'hésiterait pas à bafouer parfois la cohérence discursive ? Vaste sujet pour l'avenir…
Une conclusion intéressante de C. de Pierreville (op. cit. p. 18) :

"Victor Hugo aurait apprécié ce vilain hideux sachant reconnaître la beauté de la nature comme d'une construction érigée par les hommes. [Le] personnage [du vilain] synthétise les puissances contradictoires à l'œuvre dans la forêt de Brocéliande et dans le roman lui-même, la merveille celtique et chrétienne s'effaçant devant la primauté accordée à l'humain, les périls ne se départant jamais d'une part de beauté."


Comment traduire le mot vilain ?

Si nous nous fions au dictionnaire de Greimas op. cit. p. 665), le mot vilain désigne originellement l’habitant (non noble) d’une villa, c’est à dire d’un domaine rural. Il prend ensuite celui de « paysan, manant, homme de basse condition ». Très tôt, chez Wace, il possède une connotation péjorative non liée nécessairement à la ruralité : le vilain est un personnage laid moralement, un « méchant ». Dans le roman de Guillaume de Dôle enfin, il est laid physiquement. On constate donc que le sens péjoratif du mot en FM est déjà bien présent en AF. C'est du reste dans ce sens qu'il apparaît dans plusieurs autres passages du roman : pour désigner Keu, au vers 90, la foule au château de pesme aventure dénigrée par d'Yvain, au vers 5115, la bataille avec les netuns, au vers 5603, et enfin Laudine telle qu'elle apparaîtrait sans défenseur selon Yvain, au vers 6560.
Dans le passage qui nous occupe, comment est-il traduit dans les diverses éditions ? Une seule, celle de Jean-Pierre Foucher, dans son anthologie Romans de la table ronde (éd. Le livre de poche), conserve le mot "vilain". Ph. Walter (Pléiade) utilise le mot "paysan", C. Pierreville et D. Hult préfèrent celui de "rustre". Or ce mot ne me semble pas approprié ici, le gardien se montrant étonnamment courtois dans le dialogue avec Calogrenant ; quant à celui de "paysan", il est certes moins dépréciatif, mais socialement marqué, alors que notre personnage semble assez mal intégré à la ruralité de l’époque.
Bien que ce soit aussi le cas du mot "vilain", qui peut être utilisé en FM dans son sens historique de "paysan libre", je serais cependant tenté de le conserver afin de connoter la laideur physique de l’homme (alors que rustre connoterait davantage les mœurs). Mais ce peut être considéré comme une solution de facilité. Ordinairement, quand on traduit, il est conseillé de conserver le moins possible de mots anciens toujours utilisés en FM, car ceux-ci ont souvent vu leur sens, les conditions de leur emploi ou leur niveau de langue se modifier. Les auteurs des rapports de concours citent souvent le mot valet qui ne peut presque jamais être traduit par le mot moderne sous peine de faux-sens ou d’anachronisme. Ici, on peut hésiter, tant le personnage est atypique. Mais attention : si vous avez ce passage à expliquer et si vous décidez, comme je le recommande, de conserver le mot "vilain" dans votre traduction, ne vous en expliquez surtout pas à ce stade : une traduction ne doit jamais être assortie de justifications, voire de « gloses » (évitez aussi soigneusement les propositions multiples). C’est votre commentaire qui permettra de comprendre les raisons de ce choix, et c’est à ce moment que vous justifierez l’emploi du mot dans votre traduction. Il est à signaler que vous avez parfaitement le droit de prendre vos distances vis à vis de la traduction : ce sera même apprécié, pourvu bien sûr que ce soit fondé. A ce sujet, je tiens à faire remarquer qu’un autre mot pose de gros problèmes d’interprétation, donc de traduction : c’est le mot païsans, au vers 176. C. Pierreville, qui traduit par « nigaud », justifie ce choix dans une longue note (op. cit. p. 115-116).
Étude 5 : Les premiers combats : comparaison Calogrenant/Yvain (vers 481 - 545 et 809 - 951)

Remarques sur la langue

I

v. 481. – restrains : parfait de restraindre
v. 483. – a) La coordination de deux propositions peut se faire par ne si seule la seconde est négative ; de même aux vers 828 et 834. b) au monter : infinitif substantivé.
v. 484. – mal talentis = « mal intentionné ».
v. 485. – drois = « qui va tout droit », d’où la traduction proposée.
v. 487. – Lorsque comme est annoncé par un corrélatif, il se traduit pas « que ».
v. 489. – a) sur le mot vassal, voir la note. b) mout porte sur honte et lait, au vers suivant.
v. 490. – lait = « outrage ».
v. 492. – querele = « litige ».
v. 493. – requerre = « réclamer ».
v. 494. – a) meüssiez : subjonctif imparfait de movoir ; b) movoir guerre = « provoquer les hostilités » ; le mot guerre peut très bien s’employer à propos d’un combat singulier.
v. 496 : a) en marque souvent la cause : « à cause de cela » ; b) remaurra : futur de remanoir, « rester » (forme dialectale).
v. 501. – si ai raison = « et j’en ai le droit ».
v. 504. – anuie : attention à ce faux-ami.
v. 505. – a) qui = cui : « à qui » ; b) estre bel = « être plaisant ».
v. 508. – a) avoir mestier a = « être profitable à » ; b) aïe = aie = « aide » ; ce nom est sujet de eüst.
v. 512. – La coordination se fait par ne du fait de l’idée d’indétermination contenue dans la relative au subjonctif.
v. 519. – Je pense que droit signifie ici que la lance a été dégagée de son support sur la selle et qu’elle est tenue « bien droite », c'est-à-dire horizontalement.
v. 520. – a) de introduit toujours le complément du comparatif quand celui-ci est un pronom ; b) la teste toute : la syntaxe de l’AF, très souple, permet ici d’exprimer la mesure de la différence sans l’aide d’une préposition.
v. 521. – a marque la manière au sens large : « avec infortune », d’où « dans l’infortune ».
v. 524. – par mi = « par le milieu de », d’où « au travers de ». Même remarque au v. 538.
v. 525. – en employé avec des verbes de mouvement, comme ici aler, « a une valeur d’aspect plus ou moins nette et marque le caractère perfectif (action délimitée par un terme ou orientée vers un aboutissement) ou inchoatif du procès. » (Ph. Ménard, op. cit. p. 70).
v. 526. – Sur la traduction de com v. étude 4, v. 487.
v. 527. – que… ne = « sans que ». Même remarque au v. 541.
v. 528. – Le mot conble, dont le sens propre est « tertre », « mamelon », désigne ici la boucle de l’écu, sorte de proéminence arrondie située en son centre (cf l’umbo des boucliers romains).
v. 534. – nule a une forme négative, mais un sens positif du fait que le complément du comparatif comporte une idée d’indétermination.
v. 535. – a) Même raisonnement pour nule, cette fois pronom indéfini ; b) c’ = que = « car », « en effet ».
v.537. – roidement = « rudement ».
v. 539. – tout plat = « tout aplati ».
v. 540. – mat = « abattu » (cf « échec et mat »).
v. 540 et 543. - si assure une simple liaison entre les divers moments du récit : « alors », « puis ».
v. 543. – Mot à mot : « il se mit en chemin à rebours ».
v. 544. – roi (sans rapport avec le titre) signifie « règle », « mesure » ; ne savoir son roi = « ne plus s’y retrouver ».
v. 545. – C. Pierreville voit dans le mot angoisseus une allusion à l’état physique aussi bien qu’à l’état moral.

II

v. 809. – remese : participe passé de remaindre/remanoir.
v. 810, 811 et 812. – de marque la cause au vers 810, a et de la manière aux vers suivants.
v. 813 – 815 : jeu sur les mots à respecter : entr- = « l’un l’autre ».
v. 814. – sanlant firent » : faux-ami.
v. 818-820. – a) andeus les escus : cas régime (COD) ; li hauberc : cas sujet ; les lances : cas sujet. b) Le verbe esclicer est employé absolument, avec une valeur médio-passive : « se brisent en morceaux ».
v. 822. – l’autre : cas régime (COD)
v. 823. – caple = chaple (trait picard).
v. 828. – cf v. 483 a).
v. 834. – Le mot estal, qui signifie proprement « pieu », entre dans des expressions comparatives dans le sens de « petite quantité », comme mie ou goute. C’est ainsi que C. Pierreville propose, pour l’expression ne se movoir d’un estal le sens de « ne pas bouger d’un pouce », que, curieusement, elle ne reprend pas dans sa traduction.
v. 839. – que marque la conséquence.
v. 840. – Les verbes enbruncher « pencher en avant » et ploier « plier » sont redondants. La leçon de Guiot, embuignent, « se bosseler » offre à la fois un sens et un temps satisfaisant. Curieusement, notre traducteur écrit « se cabossent » sans adopter cette leçon.
v. 842. – Mot à mot : « ils s’enlèvent beaucoup de sang ». Attention au faux-ami assés.
v. 843 – 844. – Texte obscur. La plupart des mss. ont la leçon : car d’ax meïsmes sont si chaut/lor hauberc, que li suens ne vaut…. La traduction ignore d’ax meïsmes, ce qui est dommage.
v. 846. – ens (lat. intus), à distinguer de en (lat. in), exprime la spatialité avec plus de précision.
v. 847. – si = « ainsi ».
v. 849. – Attention au sens de cuer !
v. 850. – pour marque la compensation : « pour le céder à autrui » ; « pour » suffit en FM.
v. 852. – Il est rare de voir un conditionnel figurer dans la protase ; sans doute est-il plus admissible avec la tournure se… que, « à moins que ».
v. 853. – a) faire que = « faire comme », « agir en ». b) preu signifie ici « vertueux », « de valeur ».
v. 854. – c’ répond à de che : « en cela que ».
v. 856. – a) que = « car ». b) vaurrent : parfait de voloir.
v. 858. – que… ne = « sans que ».
v. 862. – a) de marque la cause. b) vains = « sans force », « abattu ».
v. 864. – a) ensaya = essaia : « éprouver ». b) felon ici = « terrible ».
v. 865. – le chapel est la coiffe que le chevalier porte sous le heaume.
v. 867. – Le verbe teindre me semble avoir un sens médio-passif : « de cervelle et de sang se teinte le haubert ».
v. 869. – dont = « de quoi ».
v. 871. – i a ici le sens de « en la circonstance » (cf Ph. Ménard, op. cit. p. 70).
v. 873. – deffence est sujet de valut qui signifie ici « servir à ».
v. 874. – s’apense = « se rend compte ».
v. 875. – eslaissiés est un participe-adjectif signifiant « qui se hâte » ; tous eslaissiés = « en toute hâte ».
v. 876. – L’emploi du cas régime li exprime la destination : « à son intention », « pour lui ».
v. 878. – de randon = « avec vigueur ».
v. 879. – après = « derrière (lui) », « à sa poursuite ».
v. 881. – qui se rapporte à gerfaus. On ne peut laisser ce relatif dans la traduction à cause de l’ambiguïté sur l’antécédent.
v. 883. – Remarquez le jeu sur les sonorités (/ʃ/ ici, /s/ dans les autres dialectes).
v. 884. – a poi qu’il = « c’est de peu qu’il… ».
v. 889. – du cachier = « de l(e) cachier ».
v. 892. – a) que = « car ». b) ranpone : « raillerie » plutôt qu’ « insultes ».
v. 894 et 896. – iert : futur de estre.
v. 900. – ens = « dedans ».
v. 904. – Le palais désigne la salle principale de la demeure seigneuriale ; ici, par extension, le mot désigne l’ensemble du logis.
v. 908. – encombrier = « dommage ».
v. 912. – arbaleste : voir la note.
v. 913. – Avec tous les autres traducteurs, je donne à forfait le sens d’ « acte coupable ». On peut traduire : « pour faire son larcin ».
v. 914. – Texte peu sûr ; voir la note, mais je suis peu convaincu par la leçon espie.
v. 917. – a) adoise est une forme dialectale du subjonctif présent du verbe adeser, « approcher jusqu’à toucher », « effleurer ». b) nule a un sens positif car sa proposition comporte une idée d’indétermination. C) que marque soit l’hypothèse, comme en FM, soit la succession immédiate, « dès que ». Les deux se rejoignent pour le sens.
v. 918. – Mot à mot : « Jamais elle n’y touchera aussi doucement ». La traduction offre une phrase syntaxiquement plus construite, mais le texte de Chrétien est bien plus expressif.
v. 927. – a) a droit compas : « avec une mesure régulière », « dans des proportions régulières ».
v. 933. – hurter se comprend assez mal ici ; C. Pierreville traduit : « éperonner ». b) grant alure : dans certaines expressions à valeur circonstancielle, on se passe aisément de préposition.
v. 934. – si le vint ataignant : la valeur de cette périphrase unissant un verbe de mouvement et le gérondif (à ne pas confondre avec le participe présent), est durative : « il vint à le serrer de si près (cf v. 948).
v. 936. – « Bien lui prit de… ».
v. 940. – ses chevaux est un cas sujet singulier !
v. 945. – par mi = « au beau milieu de ».
v. 947 - 948. – a) fors que tant (que) signifie « sauf que ». b) res = « rez ». c) raiant, de raier, reer ou rere = « raser ».

Étrange fontaine que celle de Barenton, dans la forêt de Brocéliande. Quand on verse de son eau bouillonnante sur son perron à l’aide du bassin d’or (de fer pour le « vilain », ce qui montre peut-être le peu de valeur qu’il y attache), aussitôt une terrible tempête se déclenche. Mais ce que n’a pas dit le gardien des taureaux, c’est que le propriétaire des lieux dévastés survient alors pour châtier l’imprudent…

D’après Ph. Walter (éd. de la Pléiade p. 1172), un lai celtique, auquel il donne le titre fictif de lai de Barenton, serait à l’origine d’une partie au moins de cet épisode.
Quoi qu’il en soit, ce qui importe n’est pas tant la matière celtique que le san que l’auteur lui confère. Les éléments proprement merveilleux n’ont pas une grande importance dans Y., au contraire de L., et il serait vain de chercher à approfondir cet aspect. Cela ne veut pas dire que le lieu de la fontaine soit indifférent : au contraire, nous verrons notre héros y revenir par deux fois, dans des circonstances bien différentes, comme si cette fontaine exerçait sur lui une sorte d’attraction sur le parcours qui l’amène ou le ramène à Laudine.
C’est bien plutôt dans l’aspect humain que nous semble résider l’intérêt de l'épisode, au point que Chrétien n’a pas hésité à écrire deux récits parallèles, en ne changeant que les protagonistes et le déroulement des combats. Il y a d’abord le récit de la mésaventure de Calogrenant fait par lui-même, comme nous l’avons déjà vu (v. 180 – 578), puis, assuré par un narrateur externe comme dans tout le reste du roman, celui de l'intervention d'Yvain qui fait suite à sa décision de « venger » la honte de son cousin. Les lieux, les personnages rencontrés, la description de la fontaine et du prodige se composent des mêmes éléments à l’exception sans doute du « défenseur » de la fontaine : seuls les personnages principaux et l’écriture changent.

Une comparaison entre les deux protagonistes s’impose donc. D’emblée, ils apparaissent dissemblables, mais la caractérisation superficielle dans laquelle on pourrait les enfermer (il y a le « mauvais » chevalier, celui qui échoue, et le « bon », celui qui réussit) ne résistera pas à une analyse plus approfondie. Car si Calogrenant est revenu de son aventure chargé de honte, Yvain, de son côté, n’est nullement un chevalier exemplaire à ce stade de l'histoire.


1° D’un chevalier à l’autre

Ce ne sont pas les mêmes motivations qui poussent les deux chevaliers à entreprendre l’épreuve de la fontaine.
- Pour Calogrenant, il s’agit de courir l’aventure sans savoir ce qu’il pourra trouver au bout du chemin.
- Pour Yvain, il importe de venger l’honneur de son cousin germain (v. 580), mais également de faire taire Keu qui a copieusement raillé cette prétention (v. 588 sqq.) et qui risque de le supplanter à la fontaine (à moins que ce ne soit Gauvain) s’il ne s’y rend assez vite et en toute discrétion (v. 716 – 720). On se rappelle en effet que le roi Arthur a promis de se rendre sur les lieux à la veille de la Saint-Jean avec des chevaliers volontaires (v. 666 – 667).

L’issue du combat n’est évidemment pas la même dans les deux cas.
- Calogrenant se fait humilier (v. 536 – 541) : il fait une chute ridicule, se retrouve sans cheval et dédaigné par son adversaire : mieux eût valu pour son honneur qu’il fût tué au combat, comme vraisemblablement tous ses prédécesseurs.
- Yvain, lui, triomphe en blessant à mort un adversaire redoutable.

Les étapes des deux épisodes n’ont pas les mêmes proportions :
- Calogrenant consacre 300 vers (v. 175 – 475) à raconter son chemin, la rencontre du vavasseur, celle du vilain et le prodige de la fontaine.
- Le narrateur ne consacre que 50 vers (v. 758 – 808) aux mêmes événements vécus par Yvain. Il est vrai qu’un développement aussi long eût été mal venu, d’autant que les impressions des deux personnages ne sont pas fondamentalement différentes (cf v. 777 sqq.). Notons toutefois que le voyage d’Yvain avait été une première fois évoqué quand celui-ci il en formait le projet, en un passage proche du monologue intérieur (v. 695 – 720).
- Calogrenant raconte son combat en 70 vers (v. 476 – 545), mais les quarante premiers sont consacrés au paroles du chevalier, le combat proprement dit ne commençant qu’au vers 515. Celui d’Yvain, en revanche, occupe 60 vers (v. 809 – 870).
- Le retour de Calogrenant est raconté en 30 vers (v. 546 – 576), la course poursuite d’Yvain (il n’y pas d’autre mot) s’étire sur 80 vers (v. 871 – 951).
On voit que dans le cas de Calogrenant, c’est l’aventure qui fait l’objet de la majeure partie du discours : il porte un regard naïf et chargé d’émotion sur les êtres et les choses : autant il est impressionné par le vilain et effrayé par le prodige, autant il s’émerveille devant la polyphonie du chant des oiseaux revenus sur l’arbre après la tempête, qu’il évoque avec beaucoup de poésie (v. 457 – 475). Ce regard, c’est aussi le nôtre, car c’est par lui, placés en quelque sorte au sein de son auditoire, que nous découvrons les lieux et les événements qui sont au centre du roman. En revanche, le combat inégal, signalé dès le début aux vers 518 – 523 (cf v. 526 – 539), et le retour piteux sont plus rapidement rapportés, on peut comprendre aisément pourquoi.
Au contraire, ce n’est pas l'aventure qui motive Yvain, mais la vengeance et l’orgueil, comme nous l’avons déjà dit. Comme Yvain est un bon combattant et qu'il poursuit un but précis, c'est la phase combattante et ses suites qui sont naturellement les plus développées. Au début, les adversaires apparaissent d’égale valeur, si bien que l’issue est d’abord incertaine (c’est l’image du Mars anceps des Romains), ce qui rend par la même occasion le récit plus intéressant à suivre (cf le combat de Lancelot et de Méléagant dans L.) Remarquons en effet que dans les vers 813 à 859, les deux adversaires ne sont pas distingués : c’est toujours la 3ème personne du pluriel qui revient dans le récit du combat qui prend un caractère épique facile à percevoir et à commenter (v. 810 – 815 (conditions nécessaires pour bien combattre) ; v. 820 – 821 ; 833 – 834 ; 840 – 841 ; 847 – 848). Seuls les dix derniers vers sont consacrés au coup fatal donné par Yvain, là encore, avec des détails peu ragoûtants qui sont comme un rappel de l’épopée (v. 865 sqq.). S’instaure ensuite une poursuite implacable de l’adversaire moribond car Yvain veut absolument une preuve qu’il a bien abattu son adversaire, sans quoi Keu, (v. 889 sqq. !) risque de ne pas le croire et de redoubler de railleries. Cette très longue poursuite est habilement décrite : par deux fois Yvain croit saisir son adversaire, mais ce dernier lui échappe, pour des raisons différentes à chaque fois (v. 880 – 887 ; 933 – 93, où il faut remarquer la comparaison « épique », comme au vers 812). Remarquons au passage un artifice de composition : le narrateur montre d’abord l’arrivée du chevalier et de son poursuivant aux abords du château, dont on tire le pont-levis (v. 876) pour donner accès à la basse-cour, puis nous fait assister à la poursuite entre cette entrée et celle de la haute-cour où se trouve le logis, entrée où Yvain va finalement se trouver piégé (1). Or, sauf si le château est d’une étendue remarquable, ce que je ne crois pas, le temps de l’événement se trouve donc « étiré » afin de donner la double impression que l’objectif est proche et malgré tout jamais atteint (certains critiques pensent que le narrateur revient en arrière et placent la poursuite avant l’entrée au château, ce que je ne crois pas, les deux « portes » étant clairement distinguées (v. 877 et 898 - 899), mais dans l’un ou l’autre cas, l’intention est la même).

Signalons une dernière différence, beaucoup moins importante ici que lorsqu’il sera question de Laudine : comme près de six ans se sont écoulés entre les deux aventures (v. 175) (mais Guiot écrit plus a de set anz, chiffre tendant traditionnellement à exprimer un temps indéterminé), il est légitime de se demander si l’adversaire de nos deux héros est le même individu. Mais comme aucun portrait précis n’en est fait, que les deux arrivées s’effectuent dans le même vacarme (v. 479/811), que seul un nom, celui d’Esclados le Roux, est cité au vers 1972, il n’est pas possible de conclure. Si malgré tout il y a deux personnages, comme je le crois, rien ne dit que le premier ne soit pas mort de mort naturelle.


D’un côté donc, il y a Calogrenant, déshonoré pour avoir été vaincu au premier échange et pour ne pas avoir été considéré comme un véritable adversaire, et qui cherche à présent à couvrir sa honte par l’aveu de la vérité (v. 524 – 525), de l’autre Yvain, dont les qualités guerrières lui ont permis de vaincre, sans doute pour la première fois, le belliqueux mari de Laudine, mais dont le discours ne suffirait pas à attester la vérité du fait. D’un côté le chevalier médiocre, mais franc, d’autre le bon chevalier, à qui il ne manque que d’être cru ? C’est ce qu’on pourrait conclure si l’on ne s’apercevait qu’en fait, Yvain n’est guère meilleur chevalier que son cousin, comme nous allons maintenant le voir.

2° Main dans la main

Au temps des croisades, l’Église tente d’infléchir les idéaux guerriers en leur donnant un objectif spirituel : la conquête ne doit pas avoir pour but le profit, mais la propagation de la foi et des valeurs chrétiennes. C’est dans ce seul but que la guerre est légitime, comme doivent en témoigner les croisades, où guerre est spiritualité se rejoignent (nous parlons ici d’idéal, non de réalité !). La condition et les devoirs du soldat, et avant tout ceux de la chevalerie qui forme une sorte d’aristocratie des gens de guerre, sont codifiés par Jean de Salisbury, évêque de Chartres, dans son Policratius, ouvrage de philosophie morale appliquée à la politique (1159). Élève d’Abélard, adepte du tyrannicide, il est un de ceux qui ont popularisé les valeurs chevaleresques : le chevalier doit se faire « soldat du Christ », il doit toujours combattre pour une cause qui ne saurait se confondre avec son intérêt propre, se montrer loyal en toute occasion et savoir épargner son adversaire si celui-ci lui demande grâce. Ces idéaux, dont on verra plus tard l’incarnation chez Philippe de Nanteuil, vont permettre, dans le domaine littéraire, de passer de l’héroïsme brutal des chansons de geste à une chevalerie romanesque plus soucieuse de l’Homme et de son salut, sans oublier son inflexion courtoise inspirée par Ovide et la lyrique des troubadours dès le début du XIIème siècle.

Il est facile de voir que ni Calogrenant ni Yvain ne répondent à ce modèle.

1° Aucun ne part pour une quête qui ne soit autre qu’individuelle : Calogrenant ne sait pas ce qu’il cherche et Yvain part pour venger celui-ci et assurer par là-même sa gloire personnelle.

2° Les deux sont seuls, ce qui est inhabituel pour un chevalier. Mieux, Calogrenant va seus come païsans ; quant à Yvain, il part sans escorte par souci de discrétion, ce qui donne à son départ tous les caractères d’une fuite. Il agit à l’insu de tous, « pour être le premier », et sans bien sûr l’aval de son roi, ce qui est impensable dans le cadre du code chevaleresque.

3° Un fait grave : dans les deux cas, le duel n’est pas motivé. Or, sauf à être un mauvais chevalier, même l’offenseur doit s’efforcer de fonder son action en droit ou tout au moins expliquer à son adversaire pourquoi il agit ainsi afin que l’affrontement prenne le caractère d’un duel judiciaire (nous parlons là encore d’idéal !). Or ici, le premier combat est précédé d’un long discours par lequel le chevalier offensé insiste bien sur le fait qu’il n’y a pas eu de défi (v. 489 – 494), qu’il est l’offensé pour avoir subi un tort injuste (v. 500 – 503), que les dommages sont considérables (v. 498 – 499 ; 504 – 512) et que le verdict est donc sans appel (v. 513 – 514). Calogrenant, que nul n’avait averti, n’a pas une seule parole pour se défendre, peut-être pour ne pas paraître trop nice.
Quant au combat d’Yvain, il n’est précédé d'aucune parole, comme si l’engagement allait de soi et que chacun était conscient qu’il fallait en découdre. Cette brièveté dans l’engagement est bien marquée aux vers 813 – 814.

4° Yvain, qui a blessé mortellement son adversaire, ne pouvait évidemment lui faire grâce. Rien de répréhensible à cet endroit. Par contre, ce qu’il l’est plus, c’est son acharnement à poursuivre sa victime pour lui dérober une preuve de sa victoire : on peut songer à son écu, à telle autre pièce de son équipement ou, pire encore, à quelque vestige humain… De plus, le fait qu’il suive son adversaire lui donne l’image du traître qui agit « par derrière » ; à la fin, du reste, il cherche délibérément à le désarçonner (v. 935). Tout cela est bien peu chevaleresque…
En revanche, pour la première fois sans doute dans l’histoire de la fontaine, le chevalier opposé à Calogrenant avait laissé la vie sauve au béjaune, sans doute parce qu’il estimait la leçon suffisante…

5° Enfin, si Calogrenant manque totalement de prudence en présence de la fontaine, Yvain, pourtant plus expérimenté que lui, ne fait guère mieux. Il a agi en connaissance de cause, a valeureusement combattu son adversaire, n’a commis aucune faute grave lors du combat et a placé un coup décisif au bon moment. Et pourtant, tout occupé à poursuivre son adversaire, il n’a pas pressenti les dangers qui pouvaient le guetter au château et s’est fait prendre dans une souricière, au sens propre du terme, comme l’atteste la comparaison des v. 911 sqq. Aux vers 930 – 933, le narrateur oppose nettement le chevalier et Yvain : le premier fait mout sagement, le second follement.

6° Si Calogrenant retourne à la cour « avec la honte », peu s’en faut que ce ne soit aussi le cas d’Yvain si son destin n’en avait décidé autrement. En effet, la porte coulissante sectionne le corps de son cheval juste derrière lui et le narrateur précise que s’il ne s’était pas penché, il aurait subi le même sort (v. 936 – 937) ; l’esquive tient donc du hasard, non de la vigilance. Comble du ridicule, ses éperons sont tranchés au ras des talons (v. 949 – 950) : une partie ultime de lui a donc été amputée, tout comme le sera le bout de la queue du lion. Quand ce sera le moment, il conviendra de faire un rapprochement peut-être hasardeux, mais intéressant parce que peut-être révélateur d’un aspect important du roman. Sans compter que Calogrenant aussi est revenu amputé de sa monture…
Mais patience, l’épisode du lion ne débute qu’au vers 3341.

Alors que la dissemblance entre les deux héros témoigne de la volonté de l’auteur de faire de ces personnages des types pourvus de traits sociaux reconnaissables dans l’entourage des auditeurs (chez Calogrenant, on peut reconnaître la chevalerie errante des cadets de famille qui courent l’aventure dans l’espoir de se tailler un fief par une alliance opportune, chez Yvain, la chevalerie désœuvrée prête à saisir le moindre prétexte pour exister par la gloire), leurs similitudes nous orientent vers un réalisme humain plus fondamental : ce qui nous est présenté, c’est l’homme tel qu’il est, avec ses passions, ses qualités et ses défauts, ses succès et ses échecs, non celui qui devrait être, celui des ouvrages de morale ou de religion, celui d’un univers idéalisé. C’est cette même impression de réalisme qui se dégage de la cour d’Arthur, avec son curieux laisser-aller.
Subversion des codes ? On peut le penser. Mais dans le cas d’Yvain, qui durant toute la première partie du roman ne va pas se montrer sous son meilleur jour, il s’agit peut-être plus simplement de nous faire mieux appréhender la rédemption qui suivra.


Quelques conseils :

Il est impératif de bien connaître :

1° Les deux phases principales d’un duel médiéval : la première s’effectue à cheval, avec comme arme la lance, chaque adversaire cherchant à désarçonner l’autre. Régulièrement au terme de cette phase, l’une des lances ou les deux volent en éclat… Quand l’un des adversaires est à terre, l’autre descend de cheval (dans les romans, parce que dans la réalité, c’en est fait du vaincu…) et le combat se poursuit à l’épée (l’arme noble), à l’épieu ou à la masse d’arme (moins prisée).

2° L’équipement du chevalier : haubert, heaume, écu et sa courroie, etc… : le cheval de combat est un destrier, le cheval de parade un palefroi, le cheval de trait ou de charge un roncin.

3° Le plan-type d’un château-fort.



Étude 6 : L'amour du côté d'Yvain (v. 1358 - 1510)


Remarques sur la langue :

Notes :
- Je ne signale plus les traits dialectaux usuels.
- Sauf exception, je ne reviens pas sur le sens des prépositions courantes, de la particule si, de la conjonction que ni sur certains faits de syntaxe plusieurs fois analysés précédemment.


v. 1358. – estre a sejor = « demeurer ».
v. 1359. – batant = « vif ».
v. 1361. – nouvele : se souvenir que Amors est du genre féminin ; cf v. 136 s’anemie.
v. 1362. – a) par = « à travers », comme au v. 1372 ; b) Pour a fait son cours, je propose : « a lancé sa course ».
v. 1364. – Attention à la construction : complément – verbe – sujet .
v. 1366–1367. – Notez la souplesse de la syntaxe ; l’ordre est : verbe – prop. incise – sujet – complément.
v. 1368. – graignor : comparatif de grant au cas régime.
v. 1369. – ne est une négation explétive utilisée dans les subordonnées comparatives de disparité si la principale est affirmative, comme en FM.
v. 1370. – s’ = se, ici conjonction hypothétique.
v. 1371. – qui a comme antécédent Amours. On peut laisser ce pronom dans la traduction.
v. 1374. – ne est une conjonction de coordination de forme négative car elle est placée dans une subordonnée comparative de disparité.
v. 1375. – garist et saine : couple de synonymes dont il faut s’efforcer de donner un équivalent en FM. La traduction offre une possibilité.
v. 1376. – y paine = « y travaille ».
v. 1381. – se rendre a ici le sens de « se consacrer à ».
v. 1383. – reverchant = « se tournant en tous sens ».
v. 1385. – faire que = « agir comme », d’où « agir en ».
v. 1387. – Quand le sujet de la principale est le même que celui de la subordonnée finale, on n’a pas nécessairement la transformation infinitive en AF. doint est bien sûr le subjonctif de doner.
v. 1388. – point exprime une très petite quantité. Je propose pour ce vers : « Il ne veut pas qu’il y ait ailleurs tant soit peu de lui ».
v. 1390. – c’ = que ; c’amors est tix : complétive sujet de est. Contrairement à l’usage du FM, son verbe est à l’indicatif.
v. 1392. – es = « en les ».
v. 1395. – mais = « au lieu de cela », comme au v. 1407.
v. 1396. – pour a honneur tenue, je propose : « considérée avec honneur ».
v. 1397. – Mot à mot : « demeurer ici lui fait du bien ».
v. 1399. – chose = « créature », « être ».
v. 1401. – de honte est l’équivalent d’un adverbe.
v. 1403–1406. – Noter l’anaphore de et, qu’on peut conserver.
v. 1411. – s’en partirent : en, associé à un verbe de mouvement, marque le caractère perfectif du procès (Ph. Ménard, op. cit. p. 70).
v. 1412. – serjans a ici son sens originel de = « serviteur » (lat. servientem).
v. 1413. – que = « si ce n’est ».
v. 1414. – choile est la forme picarde de cele, « caché ». Ce mot, qui rime avec chele doit donc se prononcer [ʃwɛl]. C’est grâce aux rimes qu’on peut avoir une idée assez précise de la prononciation des mots à telle ou telle époque.
v. 1416. – Il est difficile de conserver en FM le pronom relatif ainsi placé.
v. 1422. – a) donner garde = « prêter attention » ; b) Dans les expressions corrélatives de proportion, la conjonction quant accompagne souvent l’un des adverbes d’intensité.
v. 1424. – che que = « le fait que ».
v. 1430. – il ne puet quidier ne croire : s’efforcer de distinguer ces deux verbes qui ne sont pas tout à fait synonymes : cuidier = « s’imaginer ».
v. 1432. – puis = « après quoi ».
v. 1436. – ne cuit mie savoir signifie mot à mot : « je ne m’imagine pas chose sage ».
v. 1438. – et si souligne l’addition de manière plus ferme que le simple si.
v. 1439. – a) d(e) a le sens de « à propos de » ; b) Dans l’expression ai je dit que sages, que équivaut à com : « ai-je dit comme quelqu’un de sage », « ai-je dit à juste titre » et ici, afin de se raccorder grammaticalement à d’orendroit : « j’ai parlé à juste titre ».
v. 1440. – Pour couraiges, C. Pierreville propose : « humeurs ».
v. 1443. – ainz = « au contraire » ; même sens pour anchois au v. 1454.
v. 1446. – estuet vient du verbe estovoir, « falloir ».
v. 1448. – Le mot Amours garde son –s au cas régime quand il désigne l'amour personnifié ou divinisé.
v. 1449. – li dépend de entor : « auprès de lui » ; le COD de atrait est donc sous-entendu. Guiot porte : des que ele a li l’atret.
v. 1451. – a) si a le sens fort d’ « alors » ; b) oie est bien sûr un subjonctif.
v. 1453. – perdre employé intransitivement a ici le sens de « renoncer », « se retirer ».
v. 1465. – vaux est la 1PS du parfait de voloir.
v. 1470. – estanchier : le verbe est employé intransitivement dans un sens pronominal.
v. 1472. – dessient vient du verbe desseoir.
v. 1473–1475. – Passage délicat : « Avec le fait qu’ils sont remplis de larmes/Au point qu’il n’est ni fin ni terme [à cela]/Il n’y eut jamais de si beaux yeux ». « Mais même » est un ajout du traducteur qui me semble fausser l’idée forte exprimée ici (cf. commentaire).
v. 1476. – me doeil : le verbe pronominal a le même sens que le verbe simple.
v. 1477. – a) ne peut coordonner une proposition affirmative à une proposition négative (cf. v. 1486) ; b) destreche = « angoisse ».
v. 1478. – On peut très bien conserver le mot « comme » dans la traduction ; bleche = « meurtrit ».
v. 1479. – que ne = « sans que » ; pas renforce la négation.
v. 1482. – par est une particule intensive qui porte sur le participe bien qu'elle soit placée devant l’auxiliaire.
v. 1482–1483. – che… que = « le fait que », comme au v. 1473.
v. 1484. – set = « sait » au sens de « peut ».
v. 1485. – chertes = « assurément ».
v. 1488. – onnie = « maltraitée », « mise à mal ».
v. 1492. – dont (=donc)… ne = « est-ce que… ne… pas », mais de son côté, ne… que exprime la restriction. Il est impossible de traduire littéralement. Je propose : « Serait-elle autre chose qu’une pure merveille… ? ». Guiot écrit : « dont ne fust ce mervoille fine, plus facile à traduire.
v. 1494. – Le si intensif est compatible avec tres ; si tres bele = « si parfaitement belle ».
v. 1496. – desmesurer, « franchir la mesure », n’est pas péjoratif, comme la traduction le laisserait supposer.
v. 1497. – pot est un parfait.
v. 1498. – cure = « office », « tâche ».
v. 1502. – ja a ici un sens affirmatif : « c’est sûr… ».
v. 1503. – Il semblerait que le sens de l’expression faire muser n’ait pas arrêté les éditeurs, qui ne le traduisent pourtant pas tous de la même façon. Ph. Walter propose « stupéfier », C. Pierreville « étonner », D. Hult « occuper ». A. Greimas indique pour ce verbe le sens étymologique de « rester le museau en l’air » et les sens de « perdre son temps », « flâner », « s’amuser », « amuser ».
Dans le texte, le narrateur vient de faire dire à Yvain que la Nature n’a pas concouru à la beauté de Laudine (v. 1499), que c’est Dieu qui l’a créée sans intermédiaire (v. 1502). Yvain dira ensuite que jamais la Nature, quels que soient ses efforts, ne pourrait rivaliser en la matière avec la création divine (v. 1504-1506). Il me semble donc qu’il faille éliminer, pour faire muser, le sens de « occuper ». « étonner » ou « stupéfaire » sont possibles, mais c’est le sens de « faire perdre son temps » qui me semble le plus en relation avec le contexte.
v. 1509. – nule (ici substantif) = « rien ».

Pris dans une souricière, Yvain est en grand danger.
L’anneau d’invisibilité que lui donne la servante Lunete pour lui permettre d’échapper à ses assaillants constitue un élément intéressant pour trois raisons :
– Il permet de rappeler discrètement qu’on est dans le royaume de l’ « au-delà » et de ménager un rapprochement entre certains personnages féminins, Lunete ici, Laudine par la suite, et les « fées » des légendes celtiques.
– L’invisibilité d’Yvain est aussi un artifice commode pour l’auteur qui n’a pas à imaginer des scènes de combat ou des stratagèmes qui auraient rallongé inutilement le récit. En définitive, mieux valait sans doute faire appel au deus ex machina du merveilleux, susceptible d’être plus apprécié des lecteurs.
– Enfin, cette invisibilité est source de comique. Le lecteur s’amuse des vaines recherches des gardes et de leur extrême surprise au moment où, lors du passage du cortège funèbre, le phénomène de la cruentation (v. note p. 126) révèle la proximité du coupable. De plus, rester allongé sur un lit à contempler la scène n’est pas sans risque pour Yvain, car il est certes invisible, mais pas pour autant immatériel !

Mais on n’échappe pas à l’amour aussi facilement qu’aux hommes…
L’amour constitue un thème central des romans de Chrétien de Troyes, à l’exception du Conte du Graal. Dans Y., c’est le seul thème à justifier des excursus du narrateur.
On sait que le roman breton est à la croisée des influences antiques, celtiques (assez peu dans Y.), courtoises et même intellectuelles. Qu’a-t-il hérité de ces influences (on négligera ici la part celtique) ? Comment les traite-t-il ? Quelle est sa part d’originalité ? C’est ce qu’il est intéressant d’étudier dans notre extrait.

A) La nature de l’amour.

Dans la tradition poétique antique, l’amour est un dieu, Cupidon, l’Éros grec, qui envoie sa flèche dans le cœur de l’amant-poète, suscitant par là-même son chant douloureux.

Quaestus eram, pharetra cum protinus ille soluta
legit in exitium spicula facta meum
lunavitque genu sinuosum fortiter arcum
‘Quod’que ‘canas, vates, accipe’ dixit ‘opus !’

Ovide, Amores I,1, v. 21- 24)

Cette tradition sera reprise par Chrétien de Troyes, dans Cligès,

Bien a Amors droit asené,
Qu’au cuer l’a de son dart ferue.

Cligès, v. 460-461.

et, après l’époque de Chrétien, dans le Roman de la Rose : L’Amour ne tirera pas moins de cinq flèches – représentant les cinq vertus cardinales de l’amour courtois – dans le cœur du pauvre narrateur entré trop étourdiment dans le jardin de Deduit.
Dans le texte qui nous occupe, l’Amour est personnifié (cf. la majuscule et la particularité que nous avons signalée dans la déclinaison du mot), mais ce n’est ni un dieu ni à proprement parler une allégorie ; sa nature ne se précise que graduellement, à travers ce qu’en dit le narrateur ou ce qu’en perçoit le personnage d’Yvain.

Il apparaît au début sous les dehors d’un seigneur aux mœurs quelque peu inquiétantes ; on songe presque à un prédateur : il erre sur son territoire (v. 1362 ; 1382-1383) à la recherche d’une proie (v. 1363) et d’un gîte (v. 1384 sqq.), le meilleur possible, mais le narrateur nous dit aussi qu’il n’est pas difficile et qu’il n’hésite pas à s’encanailler, ce qu’il désapprouve en bon courtois. A un seigneur aussi puissant doivent en effet revenir des marques d’honneur et une dignité incompatibles avec le monde d’en bas. Le narrateur tient beaucoup à cette idée qu’il exprime longuement, du vers 1390 au vers 1409. On remarquera dans ce passage les vers 1395 et 1407, qui tous deux commencent par un mais adversatif mettant en valeur le bon choix qu’a cette fois fait l’amour et donnant force et expressivité à l’ensemble du discours. La puissance de ce seigneur s’insère dans un ordre du monde où chaque chose est à sa place et dans lequel déchoir de sa dignité, c’est choisir la honte pour avoir associé ce qui ne doit pas l’être, autrement dit les opposés : le basme et la poutre (v. 1403), le chieucre et le fiel (v. 1405).

Entre l’hôte chez lequel Amours s’est invité sans vergogne et ce dernier s’établit un lien de vassalité strict. C’est le maître absolu ; son vassal lui appartient, et si ce dernier rompt les liens, il devient félon (v. 1448-1457). Bien sûr, le lien est à vie (v. 1445-1447). Seul l’amour peut rompre ce lien : c’est ce que signifie le passage (v. 1377-1378) où il apparaît qu'il est le seul médecin qui serait capable de remédier au mal qu’il cause, mais qui bien sûr ne cherche qu’à l’empirer. Son mode d’action est la blessure qui provoque la maladie d’amour, selon un topos hérité de l’antiquité, mais la mention de la blessure n’occupe qu’un vers (v. 1372), sur lequel nous reviendrons, alors que la comparaison avec la blessure causée par une arme, lanche ou espee est traitée plus longuement.

L’amour est donc personnifié sous les traits d’un seigneur, mais sans identité réelle et surtout sans objectivisation : c’est la grosse différence avec l’allégorie. On sait qu’il est despotique et implacable, mais il conserve un mystère qui est celui de la nature même du sentiment dont il est la personnification. Ici, ni dieu archer, ni flèche (ou indirectement, comme nous l‘avons vu), ni philtre ni incantation. Nul doute que cette image imprécise de l’amour nous aide à percevoir ce qui semble davantage intéresser Chrétien : le point de vue de l’humain, celui de ses émotions, de ses sentiments et de ses pensées.


B) Les yeux et le cœur

Dans C., l’amour frappe le cœur de Soredamor qui n’a fait qu’entrevoir Alexandre ; celle-ci ne veut d’abord pas le regarder car elle craint d’être abusée : l’œil peut transmettre de fausses apparences. Ce n’est qu’ensuite qu’elle se rend compte que ses yeux ne pourront la tromper car d’autres yeux, ceux du cœur, ont donné toute sa légitimité au regard :

Mes eulz a nule rien n’esgarde
S’au cuer ne plest et atalente.

Cligès, v. 506-507.

Le thème du regard, si important dans la relation amoureuse, de même que la parole (autant de choses dont se méfie Ovide dans l’Art d’aimer !) est très représenté dans la lyrique courtoise. On se souvient peut-être du très beau couplet de la canço la plus connue de Bernard de Ventadour : Can vei la lauzeta mover. L’original étant en occitan, je vous le traduis :

Je n’eus plus sur moi de pouvoir
Ni ne fus le même, dès lors
Qu’elle me fit en ses yeux voir
En un miroir qui me plaît fort.
Miroir, en toi je me suis vu,
Et je meurs sous de lourdes peines :
Je me perds comme s’est perdu
Le beau Narcisse en la fontaine.


L’amant s’abîme ici dans les yeux de sa dame où se reflète non sa vaine image physique, mais celle de son cœur…

L’idée que l’Homme a des yeux qui perçoivent la lumière naturelle et d’autres par qui pénètre la lumière spirituelle vient du Nouveau Testament, plus particulièrement de l’Épître de Saint-Paul aux Éphésiens. Grégoire de Nysse et Saint-Augustin ont repris cette idée importante, que l’on trouve aussi dans le Coran. Il est à signaler que la même image vaut pour les oreilles, cf. les vers 151-152 et la note 2 p. 59.
On peut donc constater une influence possible du Christianisme sur la genèse de l’amour courtois, un lien pouvant s’établir entre la perception de l’amour divin et celle de l’amour humain, tous deux emprunts de mystère.

Mais dans ce passage, l’œil matériel n’aurait-il pas le premier rôle ? L’amour ne blesserait-il pas celui-ci avant d’atteindre le cœur ?
Le regard joue un rôle essentiel dans la scène. Lunete a installé Yvain à une fenêtre d’où il peut contempler la procession funèbre. Mais d’observateur, il va se faire voyeur…
Le cortège se disperse, seule la dame demeure (v. 1410- 1415). Yvain remarque sa douleur, mais le narrateur met aussi en avant la beauté de son psautier (v. 1418-1419). Yvain reste à la contempler (v. 1420-1421) et c’est le regard qui va faire naître l'amour et le vivifier. Il faut remarquer à cet effet l’usage de la corrélation plus… plus… : l’amour ne s’établit pas d’emblée dans le cœur, il pénètre par la fenêtre de l’œil physique :

Que par les iex el cuer le fiert. (v. 1372)

Un blason très original va alors s’instaurer : à chaque trait physique de la femme, pris dans l’ordre conventionnel de tous les blasons, va être associée une émotion née non de la beauté pure de Laudine, mais de sa douleur et des meurtrissures qu’elle inflige aux parties de son corps, le tout rendu expressif par le monologue d’Yvain. Ainsi sont évoqués :
- ses cheveux d’or qu’elle arrache (v. 1465-1466/1469) ;
- ses yeux qui s’emplissent de larmes (v. 1471) ;
- son visage qu’elle griffe (v. 1478) ;
etc…
On peut même remarquer que loin de ternir la beauté de la dame, les dommages qu’elle inflige à sa chair ne font que rehausser celle-ci ; on peut même penser que l’émoi amoureux y prend son origine, comme en témoignent les vers 1473-1475. Cet émerveillement va provoquer une idéalisation dont l’expression hyperbolique se développe dans les vers 1496 sqq. (voir la partie C). On rejoint sur ce point l’idéalisation courtoise.
Notons enfin qu’aucune qualité morale n’est évoquée : sans doute Yvain ne connaît-il pas Laudine, et le blason est fait par lui, mais il pourrait au moins supposer ces qualités en constatant, par exemple, la sincérité de sa douleur. Au lieu de cela, seule l’apparence physique et les sensations qu’Yvain en retire semblent primer.

On mesure alors le chemin accompli depuis C. : l’œil ne doit pas être suspect d’illusion tant que le cœur n’a pas été touché : c’est au contraire par lui que naît l’amour, dont la seigneurie évoquée dans la première partie n’est au fond qu’une banale métaphore.
Mais ce parti-pris de l’humain est saisissable à un autre niveau : celui de la dialectique.


C) Sic et non
(Titre d’une partie de l’ouvrage cité de T. Hunt).

Le troubadour chante sans fin sa plainte douloureuse car l’inaccessibilité de la dame fait que son désir n’est jamais assouvi.
Yvain n’est pas tel, et chez lui l’élégie cède la place au discours.
Émanuèle Baumgartner (op. cit.) fait remarquer que le discours direct occupe presque la moitié du roman. Et quand Yvain monologue – disons mieux : se parle à lui-même – sa parole prend volontiers une tournure dialectique.
La dialectique, rénovée et appliquée à la scolastique par Abélard dans son traité au titre significatif de Sic et Non (1122), a dû séduire Chrétien et la cour de Champagne au point de s’imposer dans ce roman même, non sans lourdeur parfois (je songe au long débat sur l’amour et la haine avant le combat final entre Yvain et Gauvain).
Pour simplifier, disons que la dialectique propose une méthode pour résoudre les contradictions en les posant, puis en les dépassant après en avoir fait la « composition », au sens mathématique du terme, ce qu’on ne sait pas toujours faire dans les dissertations littéraires, qui relèvent du même principe.
Notre auteur n’ira pas jusque là, d’abord parce que ce n’est pas l’objet du roman, ensuite, parce qu’il entend donner d’autres conclusions aux problèmes qui se posent à ses personnages.

Dans tout le passage, on note une prédilection de l’auteur pour associer des contraires ou des opposés, que cette alliance soit salutaire ou nuisible.
- Au début, le souvenir des railleries de Keu, batant et fresches (v. 1359) sont aussitôt tempérées par le çukre (v. 1360) de l’amour qui va naître.
- Dans les couches sociales où pénètre l’amour, le vil côtoie le noble (v. 1382 sqq.)
- Cette indistinction revient à mêler le chieucre et le fiel (v. 1405), la suyë et le miel (v. 1406), etc…, comme nous l’avons vu.
- La natura formatrix est d’abord opposée à elle-même (v. 1496-1498), puis à Dieu (1499-1506), puis Dieu à lui-même (v. 1507-1510), au terme d’une progression du raisonnement par revirement, dont les jalons sont ou (v. 1499) et nez (v. 1507).

Mais l’opposition qui reste la plus développée (v. 1434-1465) et la plus fondamentale est celle de l’amour et de la haine associés à leurs corollaires : l’espoir et le désespoir.
Si l’on extrait de cet ensemble le passage qui « imite » le plus le cheminement dialectique, on semble se trouver face à un raisonnement qui mène en théorie à une aporie, car les sentiments de l'autre restent inconnus, mais dont la conclusion surtout ne doit rien aux leçons d’Abélard. Je paraphrase ce raisonnement et souligne sa conclusion :

- Doit-elle m’appeler son ami ? (v. 1458)
- Oui, parce que je l’aime (v. 1459)
- Et moi ? Dois-je l’appeler mon ennemie ? (v. 1460)
- Oui, parce qu’elle me hait (v. 1462)
- Alors suis-je son ennemi ? (v. 1463)
- Non son ami (v. 1464)
- Pourquoi ? Parce que je désire l’aimer (v. 1465)

L’esprit n’arriverait peut-être pas à sortir du cercle vicieux où il s’engage, mais non pas le cœur de l’amant. Celui-ci érige la « sympathie » en loi de la réciprocité de l’amour : si j’aime l’autre, il doit m’aimer. Où sont alors les services, les exploits guerriers, les joutes du tournoi destinés à faire naître chez la dame l’admiration d’abord, l’amour ensuite ? Ils n’interviendront jamais ici, et le tournoi de Noauz (L.) n’aura pas d’équivalent. Les fondements de cette loi peuvent nous paraître présomptueux et fragiles, peu importe ; l’espoir d’Yvain se fonde là-dessus et balaie les premières craintes exprimées au vers 1429-1435.

Mais la raison principale qu’a Yvain d’espérer a été exprimée dès l’entrée dans un passage où, à deux reprises, une figure qui rappelle l’anadiplose matérialise la progression de l’espérance à la conviction : orendroit, au v. 1437, repris au v. 1439, et espoir, au v. 1442, repris au v. 1443. Cette raison, c’est la situation de Laudine.
Dans la poésie lyrique, la dame est inaccessible soit parce qu’elle est mariée (c’est du reste le cas de la reine Guenièvre dans L.), soit parce qu’elle a un rang social plus élevé que le pauvre « ver de terre amoureux d’une étoile », soit pour tout autre raison rédhibitoire. Laudine, elle, est veuve, donc libre ; elle porte le deuil de son mari dont Yvain est le meurtrier (variante originale du thème de la veuve d’Éphèse), mais ses sentiments peuvent changer. Le vers 1440, qui concentre toute la misogynie traditionnelle (cf Virgile, Énéide, IV, 569-570), permet tout espoir, d’autant qu’Yvain est fils du roi Urien, donc de la plus haute noblesse, et que Laudine aura tôt ou tard besoin d’un puissant protecteur…

La dialectique pourra intervenir ensuite, comme nous l’avons vu, ce sera peine perdue : l’espoir tient à la nature humaine et aux circonstances extérieures favorables. C’est en tout cas ce que tend à établir la rhétorique du cœur.


Conclusion :


Avec les précautions qui s’imposent chaque fois que l’on convoque des concepts largement postérieurs à l’objet d’étude, je dirais que ce passage, et au-delà le roman, est emprunt d’humanisme. Cette conviction se fonde sur les raisons suivantes :

1° La primauté donnée au sentiment, et même à la sensation. C’est elle qui fait naître l’amour et le nourrit, c’est elle qui ouvre les yeux du cœur. Même si l’amour est un mystère, même s’il semble impérieux, voire tyrannique (les topos ne sont pas refusés par Chrétien), il ne semble pas constituer une force autonome, amie ou fatale, si ce n’est dans un mode d'expression traditionnel.

2° Si la fatalité de l’amour est relative, cela signifie que l’être peut se sentir plus libre que le troubadour mal-aimé. L’espoir d’un changement reste toujours possible, et cet optimisme, s’il n’est pas un leurre (ce qu’il ne sera pas, le problème posé par l'amour étant autre, comme on le verra par la suite), est la marque d’une confiance en l’humain et, plus généralement, en la vie.

3° Même si Chrétien parodie ici et là la pensée dialectique, il n’en demeure pas moins qu’il est le premier à faire raisonner ses héros de manière développée et articulée. On peut même parler de débat avec soi-même, comme en témoigne la fréquence des connecteurs logiques marquant l’adversité ou le renchérissement. L’homme peut compter sur son esprit pour seconder son cœur, beaucoup plus rarement sur la magie ou le surnaturel. De plus, dans ce raisonnement, il sait tenir compte des circonstances qui pourraient lui être favorables, et, à vrai dire, il suffit parfois d’ouvrir les yeux pour saisir au bon moment le καιρός qui dénouera une situation délicate. L’Homme n’est jamais vraiment seul.

Cet humanisme, je le vois aussi dans la nature de ce roman de la « maturité », conjointure où se fondent des éléments hétérogènes, mais aussi regard amusé – donc implicitement critique – sur les traditions ou les « modes » (amour courtois, dialectique) qui ne sont pas niées, mais mises en œuvre de telle façon que se dégage un sen personnel, original et émancipateur.

NOTE IMPORTANTE :

N'étant plus en mesure de corriger les textes précédemment publiés, je placerai les ajouts ou les correctifs éventuels avant chaque nouvelle étude.


Pour prolonger l'étude 6, on pourra lire avec profit quelques extraits du Roman d'Énéas (1160), dont la dernière partie, consacrée aux amours d'Énéas et de Lavine, ne doit rien à l'Énéide. Chrétien de Troyes et son lectorat connaissaient sûrement cette œuvre, écrite par un clerc anonyme de la cour des Plantagenêts, et antérieure d'une vingtaine d'années environ à L. et à Y.

Le numéro des vers renvoie au texte des éditions Champion ou à celui du Livre de Poche.

Il y a d'abord les questions sur l'amour posées à sa mère par Lavine, à qui on destine Turnus, mais qui ne l'a guère émue (à ce stade, elle n'a pas encore rencontré Énéas) (v. 7951 sqq.). La réponse de la reine met bien en évidence les souffrances imposées par l'amour ainsi que l'idée, rencontrée dans notre texte, que l'amour est le seul à pouvoir guérir le mal qu'il provoque.

Il y a ensuite l'apparition brutale de l'amour chez Lavine sitôt qu'elle aperçoit Énéas (v. 8109 sqq). Sa situation est comparable à celle d'Y. : elle observe Énéas d'une fenêtre (véritable topos médiéval) et la flèche amoureuse fait aussitôt son œuvre en frappant le cœur par l'œil. La différence essentielle est qu'ici, l'amour semble se développer et s'entretenir de lui-même, l'objet de l'amour étant même à peine évoqué au début, alors que dans notre texte, c'est surtout la sensation liée à l'image de Laudine, longuement évoquée, qui est mise en valeur, comme nous l'avons vu. La conception de la naissance de l'amour doit encore beaucoup à Ovide dans le roman antique, comme ce sera le cas - poussé à l'extrême du fait des allégories - dans le Roman de la Rose.

Il y a enfin les petits débats de Lavine aux prises avec la non-réciprocité probable de l'amour (en quoi elle se trompe) (v. 8196-8212, par exemple), et qui rappellent les passages "dialectiques" étudiés dans notre roman. C'est dans le Roman d'Énéas qu'ils semblent apparaître pour la première fois, faisant ainsi de cette œuvre le plus "moderne" des romans antiques, sans doute déjà sous l'influence de la lyrique occitane. On lira aussi avec profit le très beau planctus de Lavine sur sa détresse amoureuse (v. 8233 sqq.)


Lasse, comment porray amer,

se je ne truis d'amor mon per, (= mon semblable)
se m'est avis que je foloy,
sel veul amer et il n'aint moy ? (= si je veux l'aimer et qu'il ne m'aime pas)
[…]

Étude 7 : La demande en mariage (v. 1945 – 2054)

Notes sur le texte :
v. 1947. – 1°) iert est ici un futur. 2°) Pour mout chier tenu, les traductions se répartissent inégalement entre les deux familles de sens que peut avoir le mot : d’un côté « chéri » (C. Pierreville), « aimé tendrement » (M. Rousse), de l’autre : « apprécié à sa juste valeur » (D. Hult). Or le choix d’un sens est en relation directe avec l’interprétation du passage. Vu la nature des sentiments de Laudine que nous mettrons en valeur ultérieurement, c’est la seconde famille de sens qui me semble s’imposer. Je propose donc : « très apprécié ».
v. 1948. – mal venu = « venu pour son malheur ».
v. 1951. – Dans le mot trueverent, le groupe –ue sert à graphier le son /œ/. Il ne constitue donc qu’une seule syllabe.
v. 1954-1955. – il a trouvee/La dame : au XIème siècle, l’accord des participes n’est pas encore fixé.
v. 1957. – 1°) si est en relation avec que (v. suivant). 2°) On peut conserver la répétition de paour dans la traduction.
v. 1959. – 1°) c’estut = s’estut ; estut est le parfait de ester, « se tenir (debout) »
2°) loins cele part la = « loin de ce côté-là », c'est-à-dire loin de l’endroit où se tient la dame. La traduction s’écarte inutilement du sens littéral.
v. 1961. – 1°) Vc : les numéraux sont toujours écrits en chiffres romains dans les manuscrits. 2°) dehaiz ait : formule de malédiction courante, mais d’étymologie obscure ; peut-être « qu’il ait la haine de Dieu ». A traduire par « maudit soit ».
v. 1965. – 1°) sens (et non sen, avec lequel il sera finalement confondu) = « esprit ». 2°) dont marque ici le moyen.
v. 1968. – 1°) en sa = « en ça » c'est-à-dire : « en cet endroit-ci », soit du côté où se tient Lunete, près de sa dame. Bien se figurer la position des trois personnages dans la première moitié de la scène. 2°) se traire = « se diriger ».
v. 1969. – Noter la prolepse, impossible à conserver en FM.
v. 1971. – en = « à la suite de cela », « après quoi ».
v. 1973. – ses sires : cas sujet singulier, bien évidemment. En contexte, le mot sire/seignor prend couramment le sens d’ « époux », sans qu’il faille y voir de nuance sémantique particulière.
v. 1974. – maintenant : faux-ami !
v. 1978. – Bien conserver l’alliance subtile merci/merciëray/merci (v. 1982, dans un autre sens).
v. 1979. – me fere = « me faire » et non, à mon avis, « faire pour moi » ; le v. 1981 en est la preuve.
v. 1983. – en = « suite à cela ».
v. 1985-1986. – Pour vous metés… en ma franchise, je propose : « vous vous soumettez à mon bon plaisir » afin de mieux mettre en valeur l’idée de liberté d’action contenue dans le mot franchise.
v. 1987-1988. – Noter l’alliance efforz/force/fors. Ce procédé stylistique porte le nom latin de declinatio.
v. 1990-1991. – consentir vostre vouloir = « consentir à votre volonté ».
v. 1995. – Mot à mot : « La mort à propos de laquelle je n’ai rien fait de coupable ». Guiot et d’autres manuscrits portent : la mort dont j’ai vers vos mesfait, c'est-à-dire l’idée inverse. A vrai dire, celle-ci me semble en contradiction avec les v. 2002-2003. Attention en tout cas au texte que vous aurez sous les yeux le jour de l’oral.
v. 2007. – 1°) i signifie ici : « en la circonstance ». 2°) Traduire droit par « justice » plutôt que par « droit », qui serait à la limite de l’anachronisme.
v. 2008. – vaudroit a pour sujet la proposition qui le suit.
v. 2009. – 1°) quant a ici une valeur hypothétique. 2°) fet… aroie (= avroie) : conditionnel passé à bien respecter.
v. 2010. – ice est une forme d’insistance : « ce que je saurais bien volontiers ».
v. 2014. – cuit : de cuiter (quiter) : « tenir quitte de ».
v. 2020. – et qui (a mis) le cuer ? : noter la liberté de la syntaxe permise par l’AF. On peut à la rigueur traduire : « et le cœur, c’est qui ? ». Même chose au vers suivant.
v. 2024. – tant annonce la complétive : « ceci précisément, que… ».
v. 2026. – voire voir : jeu de mots difficile à rendre. « C’est la vérité vraie » est à la fois trop familier et trop lointain.
v. 2027. – Mot à mot : « d’une manière telle que cela ne peut être plus grand ». Bien rendre la belle anaphore dans les vers suivants. Reprendre la traduction.
v. 2028-2029. - muet : de movoir ; de vos ne se muet : « ne s’éloigne pas de vous ».
v. 2030. – 1°) Il est impossible de traduire l’anaphore littéralement. La traduction proposée offre une solution. 2°) ailleurs pensser ne puis = « je ne puis porter ma pensée ailleurs ».
v. 2033. – 1°) a delivre exprime une idée de liberté ou d’empressement (cf. dict. De Greimas). Ph. Walter propose : « à votre gré », C. Pierreville réunit l’expression à « s’il vous plaît » et propose : « selon votre bon plaisir », M. Rousse traduit « à l’instant ». Je pense que l’expression s’applique à celui qui l’énonce et je propose « en toute liberté » en raison de la proximité de veil, qui donne à cette phrase et à la suivante le caractère d’un serment solennel émanant de la pleine volonté de la personne qui le formule. 2°) s’il vous plaist = « si cela vous plaît », « si tel est votre bon plaisir ». Ne pas utiliser l’expression moderne, dont le sens s’est affaibli pour devenir une simple formule de politesse.
v. 2037. – touz homes = « tout homme » (cas sujet singulier).
v. 2039. – 1°) ainssinc est une des très nombreuses variantes de ainsi, einsi, issi, etc… 2°) br iement = « en peu de temps ».
v. 2040-2041. – la dame out son parlement/devant tenu a ses barons = « la dame avait auparavant tenu son conseil avec ses barons »
v. 2043. – loé et conseillé : cette paire se synonyme doit avoir son correspondant en FM : « conseillé et recommandé », par exemple.
v. 2047. – por lor besoing : attention au contresens ; l’expression ne signifie pas « pour leur besoin », mais « à cause de la nécessité qu’ils y voient ».
v. 2048. – si = ci = « ici ».
v. 2051. – or = « à présent ».
v. 2052. – entresait = « décidément », « sûrement ».
v. 2053. – Quel sens donner à sire (si c’est la bonne leçon, car les autres manuscrits donnent, à quelques variantes orthographiques près, mes sires Yvains n’en ot pas ire) ? « maître de la situation » est possible, mais pourquoi ne pas risquer « mari » ? On pourrait alors déceler chez le narrateur une assez plaisante ironie…
J’en profite pour vous rappeler de bien faire attention au texte que vous aurez sous les yeux, et qui ne sera pas nécessairement le texte de référence. Traduire « par cœur », sans prendre garde aux leçons qui offrent parfois un sens opposé à celui auquel on s’était habitué, s’avère très pénalisant. Bien sûr, il faut aussi en tenir compte dans le commentaire.
Magnifique, merci ! dommage que j'aie déjà passé l'agrégation de lettres l'année dernière, mais votre travail pourrait rendre service à des camarades.
Merci !

Au train où je vais, je n'aurai pas terminé pour la session de 2018. Je ne suis qu'au tiers du roman : il va falloir que je fasse plus court désormais. C'est que je n'ai pas que cela à faire ! 😉

Ces études sont une aventure passionnante. On ne soupçonne jamais la richesse de certaines œuvres que l'on n'a fait que lire. C'est à mon sens la meilleure justification du travail littéraire (à mon modeste niveau pour ce qui me concerne).

Par ailleurs, qu'est-ce qu'on peut découvrir comme choses nouvelles !

Étude 7 : La demande en mariage (suite)


Elle écoute un amant, elle en fait un mari,
Le tout au nez du mort qu’elle avait tant chéri
.
La Fontaine, la Matrone d’Éphèse.


femme a plus de chent courages, se dit Yvain (v. 1440)*. E. Baumgartner, de son côté, déclare que Laudine « ne se caractérise guère par sa cohérence psychologique ». Il est vrai qu’elle ajoute aussitôt que cette versatilité est un « tour de passe-passe qu’opère le narrateur en transformant une veuve inconsolable en jeune femme vite pressée par le désir de se remarier » (op. cit. p. 63).

Face à elle, Lunete, sa « suivante » (qu’on nous pardonne l’anachronisme), fait preuve d’une remarquable constance dans l’aide apportée à Yvain et à sa maîtresse. Bien loin de n’être qu’une de ces épisodiques demoiselle-fées qui aident - ou desservent - le héros au détour de son chemin, comme dans L., c’est un personnage à part entière, qui nécessitera à son tour l’aide d’Yvain quand elle se trouvera jugée et condamnée à mourir par le sénéchal de Landuc.
Son rôle d’avocate d’Yvain auprès de sa dame est exemplaire. Elle sait user finement des arguments politiques (visées supposées d’Arthur sur le fief) et des sophismes (le vainqueur d’Esclados est forcément plus vaillant que sa victime). Sa dame, hors d’elle, la congédie par deux fois en l’insultant, mais sa rhétorique a fait mouche, tout comme celle du soldat face à la matrone d’Éphèse. Et puis le narrateur, après Ovide, ne dit-il pas des femmes que che qu’eles veulent refusent (v. 1644) ? Ne comparera-t-il pas le cœur de la dame à une bûche qui fume puis s’enflamme d’elle-même (v. 1777-1780) ?

Ajoutant à ce rôle d’avocate celui d’huissière, Lunete peut maintenant présenter Yvain à sa future épouse, non sans l’avoir habilement préparé.
Certes les nécessités narratives commandent que tout aille vite (cf. la phrase d’E. Baumgartner citée plus haut) ; aussi bien cette première rencontre réunit-elle la déclaration d’amour et la demande en mariage. Or traditionnellement, comme c’est le cas dans le Roman d’Énéas, le mariage met un terme à la fois à l’aventure amoureuse et à la narration. Ne manque-t-il pas alors une étape importante : l’amour de la dame, ressenti par le lecteur, sinon déclaré par cette dernière ? Se trouve-t-on finalement encore dans l’univers de l’amour courtois ? Ici encore, il sera intéressant de montrer l’originalité de l’auteur dans les adaptations qu’il fait des vieux topoi à l’univers romanesque.



1° La rencontre

La première partie de la rencontre est solennelle. L’assemblée des barons a été réunie et a donné son assentiment au mariage dont elle avait été avisée au préalable (v. 2042 sqq.). Lunete introduit Yvain et reste présente auprès de sa dame. L’auteur, se souvenant peut-être de la formule célèbre de Le Chapelain amorosus semper est timorosus, campe un vaillant chevalier figé à l’entrée de la salle et ne disant mot, tout comme la dame, mais pour d’autres raisons (v. 1955 et 1957). Celle-ci est assise sur une couste vermeille (v. 1950) posée sur un banc ou un faldestuel. L’image qu’elle donne est celle d’une reine ou, en tous les cas, d’un personnage en majesté. Quant à Yvain, il est cloué par la peur. Le verbe crient et exprimé deux fois (v. 1948 et 1949), l’expression grant poour deux fois également (v.1952 et 1956) et Lunete reprendra le mot poour dans les paroles qu’elle adresse à Yvain (v. 1968). Si ce dernier reste ainsi esbahiz, ce n’est cependant pas par timidité, mais parce qu’en dépit des assurances de Lunete, il ne sait pas s’il sera absous. Il est donc dans la position d’un prévenu qui attendrait avec anxiété le verdict du juge.

Cette atmosphère pesante va être rompue par Lunete dont les paroles, pleines d’habileté puisque c’est d’abord elle-même qu’elle accuse d’avoir fondé un mauvais espoir sur Yvain (v. 1961 sqq.), cèdent à la fin à une familiarité plaisante. L’injonction poour n’aiez/De la dame qu’elle vous morde (v. 1968-1969) ravale Yvain au rang d’un petit garçon craintif et donne à sa dame l’image d’un juge qu’il ne suffit plus que de prier (v. 1971 sqq.). Cette partie de la scène amuse le lecteur car il sait que la dame est acquise d’avance à Yvain alors que lui n’en est pas sûr.

En s’adressant à Yvain de la façon qu’on sait, Lunete va « briser la glace ». Dans la seconde partie de la scène, Yvain va retrouver le mouvement et la parole. Heureusement, car il doit à présent faire ses preuves en se déclarant et en satisfaisant à l’interrogatoire serré qui l’attend…



2° Du côté d’Yvain

Dans cette seconde partie, on voit Yvain se déplacer pour se rapprocher de Laudine. Le rituel de l’hommage féodal est ici pris pour modèle par l’auteur. On y retrouve le geste classique du suppliant (v. 1973-1974), l’agenouillement (v. 1975) et la soumission totale à la volonté du suzerain (1978 sqq.). Nous avons signalé le jeu du narrateur sur les sens de merci/mercïeray (v. 1978) et encore merci (v. 1982) : la demande de grâce (domaine de la justice) cède à l’hommage vassalique (domaine politique et social), l’action de grâce (domaine individuel) couronnant le tout.

Yvain, qui a donc retrouvé la parole, va maintenant en user abondamment pour répondre à l’interrogatoire de Laudine.

– Celle-ci veut d’abord s’assurer qu’il mesure bien la portée de son serment (v. 1981) et qu’il agit en toute liberté (v. 1987). Il faut se souvenir à ce sujet que dans l’univers chevaleresque, la parole engage celui qui la donne même si celui-ci n’en a pas prévu toutes les conséquences. C’est ce que les critiques modernes appellent le don contraignant, sur lequel nous aurons à revenir dans d’autres études. La même garantie sera exigée pour son second serment, celui de défendre la fontaine (v. 2035 – 2038).

– Il y a ensuite la preuve nécessaire de la non culpabilité d’Yvain dans le meurtre d’Esclados (v. 1997 sqq.). On peut trouver sa réponse spécieuse (v. 2002-2006) puisqu’il plaide la légitime défense alors qu’il a pris – certes étourdiment – l’initiative des hostilités. En fait, du strict point de vue du droit féodal (ce que Laudine soulignera au v. 2007), le combat s’est déroulé à la loyale vu qu’il n’y a eu défi ni d’un côté ni de l’autre, que les combattants avaient des chances égales et que les coups ont été portés de face. Nous avons montré malgré tout que du point de vue du code chevaleresque, Yvain ne s’était pas montré exemplaire. Quant à la dame, elle est de toute manière acquise à Yvain.

– Celle-ci veut enfin sonder la nature et la sincérité de l’amour qu’on lui porte (v. 2015 sqq.). Notons qu’à ce moment-là, la conversation se déroule alors que les deux personnages sont assis côte à côte, comme on peut le supposer d’après le v. 2015. Les paroles d’Yvain sont ici sincères et enflammées : ses réponses suivent immédiatement les questions de la dame avec lesquelles elles forment des distiques. Une magnifique déclaration d’amour (v. 2028 sqq.) les couronne, à laquelle l’anaphore de en tel donne un caractère de litanie.

On le voit, l’engagement d’Yvain est total et son amour exemplaire. Mais peut-on parler de réciprocité ?



3° Du côté de Laudine

Au premier abord, on peut se demander si l’amour existe bien chez le personnage. Laudine n’évoque jamais ce sentiment pour ce qui la concerne et ne prend aucun engagement en la matière puisque son consentement ne vaut que pour le mariage, par ailleurs encouragé par des barons peu rassurés devant la perspective d’avoir à défendre le fief et la fontaine.

Le moment où elle aurait pu faire paraître ses sentiments est évidemment celui de la déclaration d’Yvain. Mais loin d’y répondre, elle l’interrompt par un péremptoire – Et oserïez-vous emprendre/Pour moy ma fontaine a deffendre ? (v. 2035-2036). Le mot et qui, placé en tête de phrase exprime l’addition, est significatif : il sous-entend que l’amour ne saurait suffire à lui seul, en même temps qu’il dispense la dame de s’expliquer sur ses propres sentiments. En un mot, elle semble « couper court » à l’échange.

D’une manière générale, elle ne parle que pour poser des questions. Leur aspect pressant est particulièrement bien mis en valeur par les anadiploses des vers 2021-2026 (l’anadiplose est un procédé qui consiste à reprendre le dernier mot d'une proposition à l'initiale de la proposition qui suit). Ces reprises permettent de ménager une progression qui va du plus profond du sujet (le cœur) à l’extérieur de l’objet (la beauté de l’être aimé) ; elles donnent aussi l’impression que chaque mot d’Yvain détermine la conduite de l’entretien (et nous rappelons que toute parole engage !). La dame est ainsi sûre que l’amour d’Yvain l’attachera suffisamment à sa personne : c’est évidemment pour elle la garantie la plus solide que le serment de fidélité sera honoré.

Néanmoins, Laudine, même si elle ne l’exprime pas, manifeste un intérêt qu’on ne peut nier, et qu'il faut même supposer, envers la personne d’Yvain.

Cet intérêt est provoqué de manière tout à fait « classique » par l’admiration pour la vaillance du chevalier. Lunete avait au préalable fait naître chez sa maîtresse le désir de rencontrer – au plus vite – le si vaillant vainqueur de son mari. Quand Yvain va paraître, la dame lui a déjà pardonné la mort d’Esclados et le narrateur a bien soin de préciser que le chevalier va aller la ou il iert mout chier tenuz (v. 1947, où l’on voit au passage que le sens à donner à l’adjectif chier détermine l’interprétation du sentiment). Nous avons vu aussi que lorsque Yvain ne peut cacher sa peur, Lunete le rassure de la façon plaisante que l’on sait : la dame ne va pas le mordre ! C‘est donc bien là le signe que cette dernière ne manifeste ni agressivité ni haine, et qu’elle est bien disposée envers lui.

Par ailleurs, elle se montre étonnée quand Yvain déclare qu’il est prêt à subir la mort si elle l’exige (v. (v. 1954) et ne peut que répondre que la mort ne servirait à rien. C’est avoir oublié assez vite son ancien époux, comme en témoigne aussi l’ « acquittement » du v. 2008. Pour un peu, en traversant les siècles, on songerait au célèbre « Va, je ne te hais point ».

Quant aux questions posées pour sonder l’amour d’Yvain, elles sont clairement à interpréter comme dictées par le plaisir de s’entendre ainsi flattée, d’autant que les réponses de l’interlocuteur sont connues d’avance, et que la naïveté de certaines questions (v. 2024-2025) ne peut apparaître que comme feinte, par jeu ou par amour-propre.

Intérêt certain pour un chevalier de haut lignage dont les paroles la touchent et qui saura tenir son fief, c’est une chose établie. Amour ? Ce n’est pas dit, donc la question ne se pose pas, car ce qui sort de l’espace littéraire n’a pas d’existence… Par la suite, on aura peu d’éléments pour juger de cet amour : quelques signes au moment des adieux (v. 2627 sqq.) ; par la suite, on apprendra par la messagère venue signifier sa déchéance à Yvain que Laudine a souffert sentimentalement de son absence (v. 2753 sqq.) et, à l’extrême fin du roman, on aura les vers : Mout en est a boin chief venus,/Qu’il est amés et chiers tenus/De sa dame et ele de luy. (v. 6793-6795). Encore cette formule conclusive semble-t-elle bien conventionnelle (donc peut-être empreinte d’humour, connaissant notre auteur)…



Conclusion

Si nous appelons couramment la dame Laudine, c'est par commodité car son nom ne figure qu’une seule fois, et encore dans une tradition manuscrite à laquelle ne se rattache pas notre édition, où l’on trouve seulement la dame de Landuc (v. 2153). A la différence d’Érec et d’Énide, eux aussi mariés au premier tiers du roman, Yvain et elle ne forment pas un « couple » (cf. la différence dans les titres). Seul semble importer Yvain, et il est significatif que Laudine ne se soit présentée elle-même que par rapport à lui, sans manifester clairement ses sentiments. Ce statut d’objet (je ne donne évidemment pas de connotation misogyne à ce mot), fait que ses sentiments réels ne nous intéressent pas parce qu’ils ne sont pas nécessaires au sen, fondé essentiellement sur le parcours d’Yvain.

A ce stade, notre chevalier fait encore sourire le lecteur par la piètre contenance qu’il adopte au début de la scène, et parce qu’on ne peut s’empêcher de croire qu’après le piège du château, le piège de l’amour, il est tombé dans celui du mariage sans pouvoir contrôler grand-chose. Là est peut-être la revanche de la veuve d'Esclados… Les v. 1938 sqq. sont éloquents à ce sujet avec leur quatre occurrences du mot prison. Le sens de la quête d'Yvain semble s’orienter vers l’idée de liberté à acquérir. Cette liberté pourrait être définie non comme consistant à agir à sa guise, mais, après avoir fait ce qu’il n’avait pas nécessairement voulu, à vouloir pleinement ce qu’il fait.

Dans cette optique, que penser du traitement du thème de l’amour courtois ? Chrétien semble en retenir certains aspects, tout en les transposant dans la matière de son roman.

- Du thème traditionnel, il retient l’inaccessibilité de la dame, qui reste dans sa tour dont elle seule possède la clé. Jusqu’à la fin de l’histoire (encore la signification du dénouement est-elle loin d’aller de soi), la dame est à distance du héros, soit qu’il s’en détache, soit qu’il pense la perdre et cherche les moyens d'une réhabilitation problématique dans l'anonymat, comme on le verra. Le rappel de l’hommage vassalique – presque caricatural – marque également cette distance.

- Sur un plan proprement psychologique, mais l’idée revient fréquemment dans la littérature courtoise, l’être aimé a intérêt à taire des sentiments qui pourraient la mettre en situation de faiblesse car, comme nous l’avons dit, la parole vaut engagement, et qui s’engage auprès de l’autre se lie à lui. De plus, une dame de cour est supposée observer un certain decorum.

- Chez Yvain, on observe aussi l’instabilité toute « romantique » du héros qui, à l’instar du poète troubadour, manque de confiance en lui-même ou ignore son être véritable, et qui se montre à la fois tremblant et hardi, muet et éloquent, figé et passionné…

Mais des préoccupations propres au roman viennent faire subir des inflexions à cet univers courtois :

- La nécessité d’un remariage pour sauver le fief et maintenir la « coutume » de la fontaine nous oriente vers une réalité politique et sociale propre à la féodalité. La coutume en question provient des légendes celtiques, bien sûr, mais elle symbolise ici les dangers permanent qu’une dame seule à la tête d’un fief, assez mal entourée par ailleurs, peut avoir à affronter. Yvain du reste, dans la suite du roman, ne viendra en aide qu’à des femmes, ce qui nous permettra de chercher aussi dans cette direction un sen possible pour cette œuvre.

- Chrétien, nous l’avons vu, se démarque souvent des topoi antiques ou occitans du fait même qu’il écrit un roman, donc une œuvre narrative : il faut offrir un terme à la quête amoureuse sans quoi on risque de demeurer dans l’immobilisme de l’univers élégiaque. En l’occurrence, le mariage offre un terme sans pour autant laisser supposer qu’il ne saurait plus rien avoir après lui, comme dans la comédie antique traditionnelle. Chrétien a trouvé des solutions diverses à ce problème littéraire dans les trois romans arthuriens où il se pose.

+ Dans É., le mariage n’interrompt pas l’amour mutuel en dépit de l’accusation de récréance qui semble un moment le remettre en question. Il ressortira au contraire grandi et fortifié par cette épreuve.

+ Dans L. (contemporain d’Y.), la relation amoureuse conduit à un adultère qui la clôt définitivement, alors que cet adultère resterait à l’état de désir dans la lyrique des troubadours. On conçoit par là que la fin du roman, confiée à un clerc, ait pu poser à notre auteur des problèmes délicats.

+ Dans notre roman, le mariage n'est évidemment pas un terme du fait qu'Yvain, pour avoir manqué à sa parole, va chercher, sans toujours en avoir conscience, à rentrer en grâce auprès de l’aimée tout en trouvant dans cette recherche un accomplissement personnel et social.

+ Enfin parce que l’intérêt manifesté par l’auteur pour la dialectique fait que l’expression du sentiment – sauf chez Yvain – prend moins de place que la compréhension des facteurs psychologiques qui le conditionnent. Les problèmes de casuistique amoureuse qui se posent à l’individu sont nombreux : par quel processus se développe-t-il (comme ici) ? Comment peut-on passer de la haine à l’amour ? Comment convaincre (pour Lunete) une jeune veuve d’épouser le meurtrier de la victime ? Et bien d’autres… Selon E. Baumgartner (op. cit.), c’est du reste en cela que réside la différence essentielle entre Y. et L. : Y. est le roman du dire, alors que L. – plus proche en cela de l’univers courtois traditionnel – est celui de l’extase, celui de la contemplation amoureuse, des silences, de l’oubli même de la conscience et de la parole, toutes deux dissoutes dans la joie d’amour.

Étude 8 : La folie d’Yvain (v. 2767 – 2900)


Notes sur le texte :

v. 2769. - li est ici féminin (trait picard).
v. 2770. - detiengnes peut être traduit par « détienne ».
v. 2776. – avant saut = « fait un bond en avant ».
v. 2778. – puis si = « et puis alors ».
v. 2781. – a) li : datif éthique ; li croist, mot à mot : « s’accroît pour lui » ; b) tous jours : comprendre « toujours (plus) ».
v. 2782. – encroist = angroist ou angoissie : « peser (sur qqn) », « accabler ».
v. 2783. – a) enuier = tourmenter. Bien tenir compte de la declinatioanui/anuis/ennuie dans la traduction ; b) ot : 3PS du présent de oïr.
v. 2784. – mis = miex : « mieux » ; mis vaudroit (de voloir) = « il aimerait mieux ».
v. 2786-2788. – Le que initial introduit trois propositions dont seule la première comporte un ou introduisant l’interrogative indirecte dépendant de seüst. Certes il est plus élégant de répéter le « où », comme le fait le traducteur, mais la traduction littérale est : « dans un pays si sauvage qu’on ne sût où le chercher, qu’il n’y eût homme ni femme, etc…
v. 2789. – On peut garder son sens premier à abisme, même s'il est question de l’Enfer.
v. 2792. – La construction du membre de phrase est plus vigoureuse que sa « correction » par Guiot : de lui qui soi meïsme a mort. On peut traduire littéralement.
v. 2794. – en = « suite à cela ».
v. 2796. – se remue = « se retire ».
v. 2798. – Littéralement : « et l’on ne prenait pas garde à cela ».
v. 2800. – parler est employé comme nom.
v. 2801. – siecle = « mode de vie ».
v. 2803. – Les tentes sont de forme carrée ou rectangulaire et abritent les soldats ; les paveillons sont de forme ronde ou carrée, avec un toit en pointe, et sont destinées aux repas, aux réunions, aux réceptions de messagers, de parlementaires, etc…
v. 2805. – Traduire forsene conformément à son étymologie : « perd la raison ».
v. 2806. – Le mot « vêtements », qui paraît dans toutes les traductions, n’est pas présent dans le texte. La traduction que je propose : « alors il déchire (ou lacère) ce qu’il a sur lui et s’en dépouille » me semble présenter l’avantage de supprimer le mot en question tout en conservant une trace des deux formes pronominales.
se desschire pourrait aussi signifier : "il se lacère", mais à ma connaissance, aucun traducteur n'opte pour cette interprétation.
v. 2808. – Il n’est pas exclu qu’ esgarees puisse avoir son sens premier de « qui ne sait où aller ».
v. 2809. – que, dont le corrélatif est si (v. 2808) a une valeur consécutive négligée dans la traduction.
v. 2810. – par trestout l’estre = litt. « dans absolument tous les environs » ; tres- est une particule intensive, comme au v 2826.
v. 2813. – a) si = « c’est ainsi que » ; b) lau = « là ou » (comme au v. 2816).
v. 2814. – plus que le pas = « plus qu’au pas ». C’est bien sûr une litote pour dire « rapidement », mais il faut s’efforcer de la respecter.
v. 2816. – Il n’est pas aisé de saisir le sens de garchon (cas régime de gars) ; « valet » chez notre traducteur, « jeune homme » et « rustaud » ailleurs. Ces trois traductions sont possibles. J’opterais pour « valet ».
v. 2817. – barbelees, « barbelées », signifie que la pointe comporte un ou plusieurs ergots.
v. 2818. – trenchant = « acérées ».
v. 2819. – tant = « juste assez ».
v. 2820. – erraument = « promptement ».
v. 2822. – a) pour exprime ici l’opposition : « malgré » ; b) mais… ne = « ne… plus ».
v. 2825. – a) lors = « alors » ; b) bestes est le COD commun à aguete (v. 2824) et ochist.
v. 2827. – conversa = « demeura ».
v. 2835. – sout est la 3PS du parfait de savoir, comme au v. 2853 ; tres bien le sout = « il s’en rendit très bien compte ».
v. 2844. – a) fort = « âpre » ; b) dur = « grossier ». Tout ce passage permet d’étudier avec profit la genèse de l’article partitif en AF (cf.v. 2837).
v. 2846-2847. – Bien respecter l’ordre des vers : « Il n’avait pas coûté…, le setier dont… ».
v. 2850. – On peut très bien traduire littéralement avec chë : « avec cela ».
v. 2852. – efforche = « contraint ».
v. 2853. – a) tant qu’elle pout = litt. « tant qu’elle eut de la puissance », « tant qu’elle fut forte » ; b) savoir a ici son sens propre d’ « avoir de la saveur », « avoir du goût ».
v. 2861. – Ne pas traduire li boins hom par « le bonhomme » !
v. 2864. – Il est difficile de savoir si le qu(e) initial introduit une conjonctive dépendant de gart ou une proposition finale. Traduisez d’une façon ou d’une autre suivant que l’éditeur du texte qui vous sera soumis a mis ou non une virgule après gart
v. 2869. – Traduire rage par « folie » ou « frénésie » (cf. le commentaire).
v. 2875. – assés = « beaucoup », « une bonne partie ».
v. 2884. – Le mot livrison n’est pas très éloigné du mot moderne. Traduisez-le par « ration » ou « provision ».
v. 2887. – il li dura est une tournure impersonnelle ; mot à mot : « il y eut maintient pour lui », d’où la traduction proposée.
v. 2891. – Littéralement : « de qui elles étaient la suite » ; traduire « dont elles formaient la suite ».
v. 2895. – nule riens a ici un sens positif : « une chose quelconque ».
v. 2889-2900. – Littéralement (mais incorrectement en FM) : « s’il avait été d’une mise aussi somptueuse comme elle l’avait vu chaque fois ». Il est difficile de conserver ce style elliptique dans la traduction.

Analyse du texte

Les meilleurs amis ne sont pas toujours de bon conseil. Quant Gauvain incite Yvain à courir les tournois, c’est pour deux raisons essentielles à ses yeux, mais qui vont s’avérer néfastes pour Yvain :
- éviter le grief de recreantise (on sait qu’Érec y avait été exposé après son mariage) et, par là-même, accroître son pris (v. 2499) ;
- fuir la satiété sentimentale et connaître le plaisir du bonheur différé (v. 2513-2515).
Mais Yvain est encore immature… Il va manquer à sa promesse de revenir auprès de sa femme à l’expiration du délai fixé (v. 2574-2575) malgré l’anneau qu’elle lui avait donné en souvenir d’elle. Il est d’ailleurs bien étrange qu’Yvain ait eu besoin d’un anneau pour se souvenir d’une femme à qui il avait laissé son cuer (v. 2642 sqq.), et encore plus étrange que ce dernier ne lui ait à aucun moment rappelé la date fatidique si largement dépassée…
Quoi qu’il en soit, le verdict énoncé par la messagère est sans appel :
- l’amour s’est désormais changé en haine (lieu commun de la lyrique occitane),
- Yvain n’est plus qu’un traître, un « voleur de cœur » indigne de porter l’anneau plus longtemps.
Pour avoir ainsi tout perdu, il va sombrer un temps dans la folie. Tragédie dans la vie réelle, choc salutaire dans l’œuvre, comme on le verra. C’est dire que cet épisode est chargé d’un sens que nous allons tenter de saisir au terme de notre analyse.

Pour la première partie de cette étude, j’ai lu avec profit le livre très documenté de Muriel Laharie La folie au Moyen Âge – XIe - XIIIe siècles, éd. du Léopard d’Or.

I. - Déraison et folie

La folie – contentons-nous de ce terme générique – est un thème récurrent dans la littérature et les arts plastiques du Moyen Âge. Elle fait peur et fascine tout à la fois car elle dévoile d’une manière spectaculaire et souvent brutale le versant obscur de l’homme aux prises avec l’irrationnel, que celui-ci soit extérieur à lui ou « dans » lui, distinction que l’époque n’a nullement ignorée.
Le thème est bien connu de l’Antiquité : on a en mémoire les crises de folie furieuse d’Héraklès, chez Euripide, la folie meurtrière d’Athamas, chez Ovide (Métamorphoses, IV, v. 512 sqq.), ou encore l’ « aliénation » de Narcisse chez le même auteur (Métamorphoses, III, v. 413 sqq.). Dans la littérature médiévale, la folie constituera un lieu commun, mais surtout dans des œuvres postérieures à notre auteur, du moins sous son aspect non métaphorique. On peut citer la folie d’Adamas (Adamas et Ydoine, après 1180), les troubles fréquents dont Lancelot est victime dans le roman de Lancelot en prose, sans compter la folie simulée de Tristan, catégorie à vrai dire distincte de celle qui nous occupe. Mais souvent, le héros de l’épopée ou du roman, sans sombrer à proprement parler dans la folie, parvient jusqu’à son seuil. On ne compte pas les moments où, devant un spectacle qui le révolte ou sous l’emprise d’une passion violente, souvent la colère, le héros cuit esragier ou a pou ne forsene. Derrière ces formules de conteur se cache sans doute l’idée que le sens de l’homme est fragile, que celui-ci n’est jamais sûr de s’appartenir totalement et qu’un rien peut le faire basculer dans la déraison.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, aux XIe et XIIe siècles, on distingue assez bien les diverses formes d’aliénation. Le corpus hippocratique ainsi que la fameuse théorie néo-platonicienne des humeurs sont connues par les ouvrages de grands savants arabes comme Rhazès et Avicenne (980 – 1037), et d’autres moins connus comme Constantin l’Africain ou Hildegarde de Bingen (1098 – 1179). Mais cette dernière, également mystique et prophète, montre par son exemple que la frontière est poreuse entre le domaine de l’au-delà et celui de l’humain.
La nosologie et l’étiologie de toutes ces aliénations, parfois très différentes les unes des autres, n’entre évidemment pas dans le cadre de cette étude, mais il est tout de même utile d’en évoquer les aspects les plus manifestes, ne serait-ce que brièvement. La terminologie n’étant guère fixée au Moyen Âge, les termes pour désigner les diverses formes de folie sont interchangeables. Toutefois, les mots rage et esragier semblent plus particulièrement affectés à la folie furieuse, ou frénésie. Mais d’une façon générale, mieux vaut se servir des termes modernes.

La folie furieuse, « celle qu’on enferme » (A. Breton), est due soit à une possession démoniaque soit à un désordre organique profond, comme l’hystérie. Mais la simple exposition à la tentation peut rendre fou si l’individu ne se repent pas à temps. En l’occurrence, la parabole des vierges sages et des vierges folles (Matthieu, 25, 1-13), très représentée dans les arts plastiques, a exercé une influence considérable sur les mentalités de l’homme médiéval. Folie aussi que celle des « fous de Dieu », dont les mortifications extrêmes, quand elles ne sont pas de la comédie, font perdre le sens de la mesure, et même la raison (tel « fou » se prend pour le Christ), en même temps qu’elles isolent de la société, car pour cette dernière, la folie n’existe souvent que par l’écart qu’elle suppose par rapport à la norme morale ou religieuse. Il y a aussi divers états morbides provoqués par des chocs émotionnels intenses dont la « folie » constitue la réponse, par un processus comparable à celui défini pour les névroses à l’époque moderne. Enfin, provoquée soit par une cause extérieure soit par un « dérèglement » des humeurs, la mélancolie n’est pas au départ une aliénation, mais peut parfois y conduire dans ses formes les plus graves.

Il est temps à présent d’aborder le cas d’Yvain à la lumière de cette caractérisation sommaire : précisions : pourquoi cette « folie » apparaît-elle, quelle est sa nature exacte et à quelles conclusions nous amène-t-elle dans l’établissement du sen de l’œuvre ?


II. - La folie d’Yvain

1°) Son origine

L’élément déclenchant est évidemment constitué par le discours très dur de la demoiselle qui signifie sa déchéance à Yvain, tant sur le plan chevaleresque que sur le plan proprement sentimental. Cette déchéance est l’équivalent terrestre d’une damnation ; ainsi, aux vers 2779-2780, Yvain est le seul à ne pas être recommandé à Dieu !

Ces paroles sont suivies d’un geste symbolique, le retrait de l’anneau (v. 2773 ; 2777). On sait que l’anneau symbolise l’union, mais aussi la préservation (l’anneau donné par Lunete rend invisible, celui de Lancelot dissipe les sortilèges). Certes ce dernier n’avait pas été donné spécifiquement dans ce but, mais sa dépossession entraîne les mêmes conséquences psychologiques : Yvain est seul face à sa chute.


2°) Ses effets

On peut distinguer deux phases très nettes dans la « crise » qu’affronte Yvain :

a) L’annonce de la déchéance provoque l’impossibilité de parler et de raisonner (v. 2775) ainsi qu’une vive souffrance : nous avons fait remarquer la declinatioanui/anuis/ennuie aux vers 2780-2783 ; ce procédé donne l’impression que le héros subit le « cercle infernal » du même tourment.
S’ensuit la haine de soi (v. 2790), qui, dans le code chevaleresque, n’est pas plus recommandable que l’orgueil ou l’infatuation parce qu’elle est incompatible avec le désir de perfection qui doit animer le chevalier.
La haine de la société, qui va de pair, – on pourrait parler ici de déréliction volontaire – le conduit à imaginer un pays sauvage et désert pour sa retraire (v. 2784 sqq.).
Yvain n’a plus de goût à rien (v. 2782 ; 2800-2801) ; il ressent une forte culpabilisation exprimée par la formule hardie des vers 2791-2792 ainsi que la tristitia caractéristique de la « mélancolie » (v. 2795).
On reconnaît là les symptômes de la dépression, décrits avec une précision assez étonnante. Seules manquent les idées suicidaires, mais la mort est habilement suggérée au vers 2792 : en fait, celle-ci est considérée comme ayant déjà eu lieu : c’est une mort aussi bien individuelle que sociale dans la mesure où tout retour à la vie antérieure est désormais impossible.

b) La seconde phase, celle de la folie proprement dite, se profile au vers 2797 : si Yvain se retire de la cour, c’est qu’il sent venir une crise qu’il ne va pas pouvoir dissimuler bien longtemps : la solitude n’est donc pas qu’un bannissement volontaire, c’est aussi une fuite pendant qu’il en est encore temps. C’est que cette fois, la formule qu’il crient entr’eux issir du sen (v. 2797) ne va pas être qu’une clause de style.

L’apparition de la folie est rapportée dans des termes qui rappellent la tradition hippocratique : lors li monta un troubeillon (v. 2804). C’est assez dire qu’elle ne doit rien à la magie ou au surnaturel.
Le premier acte du fou est le dépouillement (v. 2806 ; v. 2832) ; on sait combien le vêtement est, à toute époque, un marqueur social. La preuve en est la difficulté avec laquelle les trois femmes qui découvriront Yvain nu pourront l’identifier (v. 2894 sqq.).
Plus que la recherche d’une solitude de type érémitique, c’est la volonté de disparaître aux yeux des hommes qui caractérise l’attitude d’Yvain (v. 2810-2812 et surtout 2813) ; Il n’est littéralement plus sur terre, ce qui confirme l’idée de mort que nous évoquions plus haut.
Il ne parle plus, il n’a plus d’identité ni de signes distinctifs, mais il a aussi perdu le souvenir de sa vie antérieure (v. 2822-2823).
Son mode de vie va alors ressembler à celui d’un homme primitif qui doit subvenir à ses besoins vitaux au jour le jour. L’arme qu’il vole au valet est un arc : cette arme, qui est celle de la « piétaille » constitue une régression notable pour un chevalier qui n’aura plus jamais à combattre. Quant au produit de sa chasse, Yvain le consomme évidemment cru (v. 2825-2826).

Mais la rencontre de l’ermite, dont le narrateur se moque gentiment (v. 2836-2837 et 2861-2864), va être l’occasion de sortir quelque peu de cet état sauvage.
En effet, le pain donné par l’ermite, même s’il est très grossier, constitue tout de même une nourriture élaborée. La longue description de ce pain, musy et ses (v. 2843-2859), mais qui contente Yvain (v. 2852-2855) montre que cette existence lui convient parfaitement, suivant le principe bien connu « quand on a faim on mange de tout » (v. 2854-2855).
Certes Yvain fait plus penser à un animal qui ne connaît que des pulsions instinctives : satisfaire sa faim et sa soif (v. 2843, 2852, et surtout 2865-2867), mais entre lui et l’ermite va peu à peu s’instaurer un échange élémentaire : Yvain apporte la venaison (v.2868 sqq.), l’ermite cuit la viande et traite les peaux pour en faire commerce (2874 et 2883). Cette association conduit à une situation d’équilibre qui peut alors faire perdre de vue au lecteur que le héros est fou (v. 2885-2887).
Cette situation semblerait de nature à perdurer ou à évoluer selon des lois « naturelles » si une intervention extérieure et fortuite ne venait y mettre un terme. Il faut à ce sujet remarquer l’absence de transition entre l’état d’Yvain, au vers 2887 et sa découverte par la dame de Noroison et deux de ses suivantes à partir du vers suivant, les vers 2887 et 2888 se répartissant les deux termes de la locution tant que. Remarquons enfin qu’Yvain est découvert nu et dormant (v. 2888 et 2892) et qu’il surprend les trois femmes, mais ne les effraie pas.
L’onguent salvateur qu’elles vont lui administrer – une des rares concessions au merveilleux celtique – n’est pour l’auteur qu’un artifice pour ramener Yvain à la « raison » et poursuivre ainsi le récit.
Avec le même Yvain ? C’est à voir… Car ce moment n’a pas été une simple péripétie.


Fonction de l’épisode

Ce passage nous semble avoir une double signification : psychologique et individuelle, mais aussi symbolique et sociale.
Yvain, en abandonnant ses vêtements, ses armes, en oubliant ses sentiments et même son identité, s’est dépouillé d’un passé parfois glorieux, mais aussi fait d’erreurs et d’errements dont les conséquences, on l’a vu avec la phase « mélancolique », sont impossibles à assumer plus longtemps. Mais sa folie, loin d’achever sa ruine, va avoir pour effet une régénération de sa personne, surtout après la rencontre du lion, objet de notre prochaine étude. La naissance de cet homme nouveau, qu’il faut se garder malgré tout d’idéaliser, ne fera pas l’objet d’analyses du narrateur, pas plus qu’elle ne parviendra clairement à la conscience du héros. Ce sont ses actes et ses paroles qui nous permettront d’en prendre la mesure ; du reste, le passage par la folie ne saurait suffire en lui-même à racheter la foi mentie. Mais désormais, Yvain s’en est allé, pour un temps tout au moins, le chevalier au lion peut paraître.

D’autre part, en s’isolant et devenant « sauvage », Yvain a quitté une société qui avait ses valeurs et sa culture mais qui, on l’a vu maintes fois, n’était pas toujours exemplaire, tout comme lui-même. La facilité avec laquelle il oublie son mode de vie passé pourrait même faire songer à un théâtre d’ombres bien vite dissipé alors qu’on le croyait solide et peut-être éternel. Mais ce monde cultivait l’apparence, la vaine gloire, les sentiments changeants et fallacieux, les contrats où la parole engage, mais dont le temps ou la faiblesse humaine provoquent le reniement.
Certes, la présence de l’ermite et les relations d’échange qui s’instaurent entre les deux personnages font malgré tout penser à un contrat, mais ce dernier est fondé sur des besoins simples et naturels, tout comme est naturelle la manière dont il se noue et se maintient, sans paroles ni contrainte.
Nous avons donc sous les yeux un univers primitif non réduit au monde de la folie puisque poreux à la vie « réelle », comme en témoigne l’arrivée des trois femmes, et qui peut donc apparaître comme un monde « possible » en face du monde contemporain qui pouvait, l’instant d’avant, apparaître dans l’esprit du lecteur comme le seul possible.
En même temps, il faut noter que ce monde, pour primitif qu’il soit, ne peut se passer de contrat, et que ce dernier apparaît même comme le premier acte civilisateur dans l’histoire de l’humanité dont nous avons peut-être ici une image – toute laïque d’ailleurs – des débuts (c’est pourquoi je parlais de symbole) : la société des hommes ne saurait demeurer dans l’animalité et, comme le dit si bien E. Baumgartner (op. cit. p. 83), « contre la précarité du monde s’impose la nécessité de la règle ». Plus nettement que dans le cas du « vilain », la scène symbolique de la folie nous aide à jeter un regard élémentaire, mais original sur le dualisme nature/culture et sur l'éventualité d'un passage de l'une à l'autre plus authentique et plus harmonieux.


Conclusion

Chrétien a manifestement composé conjointement le Chevalier au Lion et le Chevalier de la Charrette. Dans ce dernier, Lancelot, sous l’effet de l’amour, perd la notion du temps, ne sait plus où il se trouve et va même jusqu’à oublier qui il est (L. v. 714 sqq). Mais cet état est transitoire et régresse spontanément, ce qui permettra aux auteurs anonymes du roman de Lancelot en prose de le rendre récurrent : ce sont là des moments d’absences plus que des accès de folie. Dans notre roman, au contraire, la crise est plus sérieuse et aussi plus essentielle. Nous avons en effet montré qu’elle matérialisait un changement dans la personne d’Yvain et qu’elle pouvait parallèlement exprimer un symbole socioculturel, alors que les extases de Lancelot ne révèlent que la force d’un sentiment.
L’épisode de la folie d’Yvain, récit original, documenté et pittoresque, nous révèle que le roman, de même que le monde, n’a pas que les deux dimensions des œuvres picturales de l’époque ; il est porteur d’un regard et d’une vérité dont la profondeur se dissimule en partie dans le pittoresque de l’aventure.
Là est peut-être le « réalisme » de Chrétien.
Étude 9 : La rencontre du lion (v. 3341 – 3521)


Notes sur le texte :

v. 3342. – tant que, dans sa valeur temporelle, est souvent utilisé dans le récit pour marquer le terme d’une action durative.
v. 3343. - gaut = « bois ».
v. 3345. – chele part = « en cet endroit ».
v. 3350. – si = « ainsi », « de cette manière ».
v. 3352. – a) Dans n’ala mie regardant, bien traduire l’idée durative niée : « il ne s’attarda pas à regarder… » ; b) Attention au faux-ami merveille.
v. 3354. – a lui meïsmes se conseille : « il se demande à lui-même »
v. 3357. – enuious et felon ont ici leur sens premier.
v. 3358. – ne… se… non = « ne… pas (ne… rien)… si ce n’est », d’où la traduction par la tournure restrictive « ne… que ».
v. 3360. – «si enchaîne et détaille » (Ph. Mesnard).
v. 3362-3. – che annonce que : « le fait que », d’où « que ».
v. 3367. – getoit = « rejetait ».
v. 3368. – Je rappelle que le complément du comparatif est introduit pas de si c’est un nom ou un pronom.
v. 3370. – Mot à mot : « Il n’y a pas défaut de bataille pour lui », d’où : « il n’échappe pas à la bataille ».
v. 3372. – vaurra : futur de voloir.
v. 3375. – gentil, franche : attention à ces faux-amis.
v. 3376. – forbie = « nettoyée en frottant », d’où polie.
v. 3380. – tant l’en donne peut se traduire littéralement : « il lui en donne tant ; li s’élide seulement devant en.
v. 3381. – a) Pour amenuse, on peut tenter « émince » ; b) tout = « tout entier ».
v. 3382-3. – Il est difficile de conserver ici l’ordre des mots, dont la liberté fait penser au latin.
v. 3384. – pour marque ici la cause : « à cause de la tête ». On peut traduire littéralement, ce que ne fait pas le traducteur.
v. 3389-90. – Les imparfaits du subjonctif convenist et venist se justifient par le fait que l’opinion exprimée par cuida est affectée d’un facteur d’incertitude, comme en français classique (cf. chez Molière : Je pensais, madame, qu’il fallût pleurer).
v. 3391. – se penser, par rapport à penser, marque une plus grande participation du sujet au procès ou une insistance : « jamais il n’eut cela dans l’idée ».
v. 3392. – donques = « alors » et non « donc », surtout placé en fin de proposition.
v. 3393. – faire que = « faire ce que (fait) » = « agir en ».
v. 3395-6. – Attention au faux-ami faire semblant.
v. 3397. – se va vers tere fichier = « va s’immobiliser sur le sol ».
v. 3400-1. – toute se faiche moulloit/de lermes : deux constructions sont possibles du fait que le verbe simple peut prendre un sens réfléchi. Je pense que moulloit a plutôt un sens actif à cause du parallélisme avec se ragenoulloit (v. 3399).
v. 3404. – en = « de (tout) cela ».
v. 3405. – pour a un sens causal, comme au vers 3408.
v. 3406. – Il faut comprendre « et lui (qu’il avait) délivré de la mort » L’emploi du pronom tonique s’explique par la coordination et le fait que se rattache au pour du vers précédent.
v. 3407. – li représente bien sûr Yvain. Attention à ne pas confondre les divers référents d’une même forme pronominale.
v. 3412. – les (=lez) lui costoie, expression redondante : « l’accompagne à côté de lui », d’où : « marche à côté de lui ».
v. 3413. – se partir = « se séparer de ».
v. 3416. – a la voie s’aqueut (du verbe acoillir) = « se met en chemin ».
v. 3418. – si comme est fréquent pour marquer la simultanéité.
v. 3421. – aler en proie signifie littéralement : aller au gibier », « suivre le gibier ».
v. 3424. – un petit = « en un (petit) instant ».
v. 3427. – vent et flair est un des nombreux couples synonymiques habituel au style médiéval (cf v. 3421), qu’il faut cependant s’efforcer de restituer.
v. 3432. – aperchoit = « perçoit ».
v. 3433. – il se réduit à i devant le -l qui le suit.
v. 3435. – Les deux pronoms il ont évidemment des référents différents.
v. 3438. – l’escrie = « crie sur lui », malaisé à conserver à cause du sens péjoratif induit par l’expression.
v. 3439. – feïst remplace escriast afin d’éviter la répétition, comme en FM : « comme il l’aurait fait sur un Braque ».
v. 3442. – Le sujet de ot menti est vent (v. 3441).
v. 3447. – si a une place assez rare, entre le pronom sujet et le verbe : « et c’est ainsi qu’il eut… ».
v. 3453. – Le vers signifie : « à cause de la profonde affection qu’il y avait en lui (le lion) ». Ne pas affaiblir amor en le traduisant par « amitié » ; le mot désigne un amour profond entre personnes de sexes différents, entre Dieu et les hommes ou entre les membres d’une même famille. Dans la relation vassalique, il désigne aussi la fidélité fondée sur l’attachement personnel envers le suzerain.
v. 3456 et 3458. – escorchier, employé deux fois, peut se traduire les deux fois par le même mot correspondant en FM.
v. 3462. – si l’a… espris = « ainsi l’a-t-il fait prendre ».
v. 3463. – en rost = « en rôti ».
v. 3466. – Mot à mot : « il n’y eut nul plaisir de manger ».
v. 3470. – c’ = que = « car ».
v. 3471. – tout adès = « absolument toujours ».
v. 3476. – a) Attention au changement de référent : b) a repos = « en appui ».
v. 3476 et 3478. – Il faut s’efforcer de respecter la répétition de repos : « la tête en repos sur l’écu » et : « avec un repos (pris) tel qu’il était ».
v. 3492. – dolens = « affligé ».
v. 3498. – a) Attention à la double négation ; b) desclore = « s’ouvrir », d’où « se défaire ».
v. 3504. – ains de rien, littéralement : « jamais sur qqch » = « jamais sur quoi que ce soit ».
v. 3506. – Comprendre que [le duel qu’]il encommencha a faire.
v. 3509. – dont il est maris, mot à mot : = « à cause de laquelle il est affligé ».
v. 3514. – guenchir = « dévier ».
v. 3519. – achesmés = « préparé ».
v. 3521. – que a une valeur consécutive.


Commentaire

En prenant la défense de la dame de Noroison dont le fief est menacé par le comte Alier, Yvain, pour la première fois, se charge d’une cause juste.
Il manifeste d’une part sa gratitude pour avoir été sauvé de la folie grâce à l’onguent que la dame lui a fourni, il défend d’autre part l’opprimé, acte d’autant plus méritoire que cet opprimé est une femme. Par ailleurs, s’il manifeste de l’ardeur, et même une certaine férocité dans le combat (v. 3212 sqq, et surtout v. 3225-3227), il fait grâce à ses ennemis vaincus, notamment à Alier, à qu’il fait jurer de servir la dame. Enfin, bien qu’il soit adulé de tous et particulièrement admiré de la dame qui l’a regardé combattre du haut de sa tour et désirerait fort le voir rester auprès d’elle, il part sans en tirer orgueil, sans demander de faveur et sans espoir de retour.
Le passage par la folie a donc fait de lui un autre homme : il est devenu un chevalier accompli, un preux que le narrateur n’hésite pas à comparer à Roland (v. 3235-7). Bientôt, et pour un long moment, il ne va plus être Yvain mais « le chevalier au lion », après la rencontre décisive que nous allons étudier et dont la scène la plus importante occupe l’exact milieu du roman, ce qui n’est certainement pas un hasard.
Mais comme rien n’est simple avec notre auteur, on découvrira sans peine que si notre héros a changé, avant même la rencontre du lion, ce n’est pas le cas de la manière de faire de l’auteur qui cherche à « brouiller les pistes » en poursuivant son jeu habituel avec les symboles, les conventions littéraires et le sen qui aurait paru s’imposer dès l’abord. C’est du reste pourquoi nous incluons dans notre étude le retour à la fontaine, afin d’enrichir l’image complexe que nous renvoie le lion.

Pour ce travail, nous avons lu avec grand profit l’étude de Peter Haidu, au titre plaisant de Lion, queue coupée (éd. Droz, 1972). Nous nous inspirons de sa démarche dans l’analyse de la symbolique du lion.


La symbolique du lion

Elle est très favorable à l’animal – on ne s’en étonnera pas – dans une partie importante de la tradition religieuse et profane. Un passage de l’Apocalypse (5,5) en fait nettement une figure christique, et les bestiaires étoffent cette symbolique en associant les particularités comportementales de l’animal trouvées chez Pline à des éléments religieux. Ainsi, le fait d’effacer ses traces avec sa queue figure le « dieu caché » de l’incarnation. Son habitude de dormir les yeux ouverts fait de lui le gardien des lieux consacrés, mais aussi le symbole de la résurrection, ce dernier rapprochement encore justifié par le fait que le lionceau semble mort-né à sa naissance.
On sait par ailleurs qu’un certain nombre de saintes et de saints ont eu le lion comme compagnon ou comme attribut, tel Saint Marc, le plus connu, mais aussi Sainte Euphémie, Saint Jérôme, Sainte Marie l’Égyptienne et Saint Paul Ermite.
Quant à son adversaire le serpent (ou plutôt le dragon), présent dans notre texte, c’est l’avatar le plus fréquent de Satan depuis l’épisode bien connu de la Genèse.
D’autres particularités de l’animal lui assurent une place privilégiée dans l’imaginaire féodal. Sa puissance, sa noblesse de « roi des animaux », sa mesure (il est censé ne pas se complaire dans le carnage) et la réputation qu’il possède d’épargner certaines de ses victimes ( ?) en font le symbole privilégié de la chevalerie, aussi le voit-on figurer très souvent dans les armoiries.
La littérature antique, de son côté, nous a livré, par Aulu-Gelle, le récit du lion d’Androclès dont l’histoire ressemble beaucoup à la scène imaginée ici par Chrétien. Un lion, délivré d’une écharde à la patte par Androclès, épargne son bienfaiteur prêt à subir le martyre pour sa foi. La célèbre histoire de Pyrame et Thisbé (Ovide, Métamorphoses, IV, v. 55-167) peut aussi être citée, bien que le lion y joue un rôle fort différent.

Parallèlement à ces traditions, il en existe d’autres où le lion offre une image quasiment opposée. Suivant l’une d’entre elles, le lion est parfois associé au serpent pour figurer le mal ou l’antéchrist. Dans un psaume, on peut lire en effet ce verset : « Sur le lion et l’aspic tu marcheras,/ tu piétineras le lionceau et le serpent. » (Psaume 91, 13, trad. É. Osty), scène d’ailleurs représentée dans les cathédrales d’Amiens et de Chartres. On voit aussi Samson, qui préfigure souvent le Christ, tuer un lion et comparer sa férocité à la douceur des abeilles qui ont élu domicile dans sa dépouille (Juges, 14, 4 sqq.).
Le lion symbolise certes la noblesse, mais on fait aussi de lui un animal qui se complaît dans le sang. C’est le cas dans la légende de Pyrame et Thisbé, où la lionne est certes innocente du meurtre de Thisbé, mais s’empare de son voile qu’elle déchire et souille du sang des bœufs qu’elle vient d’égorger (v. 97), provoquant chez Pyrame la tragique méprise que l’on sait. Chrétien lui-même fait dire à Calogrenant qu’Esclados est fiers (c'est-à-dire « féroce ») par samblant comme lions » (v. 486), et dans Cligès, des combattants acharnés sont décrits come leon a praie (= proie, gibier) corent, / Qui quanqu’il ateignent devorent. (C., v. 9-10 de l’ajout du manuscrit R).

La symbolique du lion, on le voit, est donc moins nette qu’on aurait pu l’imaginer. Cette complexité va se ressentir aussi dans notre passage, bien qu’à un niveau sensiblement différent.


Yvain et le lion

a) Le lion

La scène débute par un combat inégal. Le lion, que le serpent a pris traîtreusement par la queue et qu’il tient si fermement qu’il faudra en sacrifier l’extrémité (v. 3381 sqq.), ne peut apparemment que crier (v. 3344). On peut imaginer que les flammes lancées par son ennemi vont le brûler à brève échéance (v. 3351).
Après sa délivrance par Yvain, le lion va recevoir l’image d’une créature mi-homme mi-bête, les deux aspects se juxtaposant parfois de façon étonnante.

Le lion est clairement humanisé dans le rituel de l’hommage à Yvain, le second auquel nous assistons dans l’œuvre. Sa noblesse naturelle (l’adjectif franc est repris deux fois, aux v. 3375 et 3391, accompagné de deux quasi-synonymes) l’amène à faire preuve de reconnaissance (v. 3403) au lieu d’attaquer aveuglément son sauveur. L’humilité dont il est empreint (v. 3404) l’amène à verser des larmes abondantes (v. 3401-2).
Certains de ses gestes ne correspondent pas à la morphologie animale : passe encore qu’il joigne les pattes antérieures (v. 3396) et se tienne sur ses pattes arrière (v. 3398), mais il ne saurait s’agenouiller (v. 3399) car pour un animal de cette espèce, s’agenouiller revient à s’asseoir. C’est donc une image toute humaine, reprise d’ailleurs dans les miniatures des manuscrits, que le narrateur, donc aussi le lecteur, ont à l’esprit. Il est vrai que la formule du vers 3392, qui vient de l’épopée, nous avait préparés à ce prodige (si ce n’est pas une parodie).
La fidélité ainsi jurée au suzerain ne se démentira jamais (v. 3413-3414) et, de fait, le lion sera toujours là quand Yvain en aura besoin. Cette fidélité peut être celle de certains animaux, bien sûr, mais pas celle d’un fauve ! Le mot amor (v. 2453), que nous avons commenté, exprime cet attachement fort et durable.
L’humanisation sera poussée encore plus loin dans la scène de la fontaine, aussi l’avons-nous incluse dans notre étude, bien qu’elle dépasse le strict cadre de la rencontre. Yvain, revenu sur les lieux, est submergé par le remords et s’évanouit. Le lion le croit mort et manifeste une douleur qui prend la forme d’une déploration (v. 3507 sqq.) comparable à celle d’un humain (cf. v. 1416 sqq.).
Mieux encore, il cherche à se suicider avec l’épée d’Yvain. La manière dont il positionne cette épée afin qu’elle ne glisse pas, décrite très précisément (v. 3511 – 3515), révèle des précautions que seul un être humain serait capable de concevoir et de réaliser.
Le lion peut donc apparaître comme un être proche de l’Homme par son intelligence et sa psychologie. On pourrait naïvement dire de lui qu’il ne lui manque que la parole, si l’on songeait que cette dernière constituerait une barrière infranchissable dans le roman (le Roman de Renart, dont les branches les plus anciennes sont d’ailleurs contemporaines de L. et d’Y., n’est justement pas un « roman »).

Néanmoins, certains aspects tout aussi aisément décelables tirent le lion vers l’animalité comme le prouve l’allusion explicite aux instincts naturels (v. 3423), mais cette animalité n’est pas celle que l’on aurait attendue.

Les premiers services que le lion rend à Yvain concernent la subsistance et la surveillance. Le lion est un adroit chasseur doté d’un flair subtil. Les mots se rapportant à l’odorat sont nombreux : senti(e) (v. 3417, 3426, 3437) ; vent (v. 3427, 3441), flair (v. 3427). Le lion piste le gibier, se met en arrêt (v. 3428) et attend les décisions de son maître (v. 3428 sqq.). Quand il a tué sa proie, il se repaît de son sang (v. 3348), (seule allusion claire à un fauve), mais ne va pas plus loin, la prise étant destinée d’abord au maître (v. 3450-1). On ne s’étonnera pas qu’il soit en ce cas comparé à un brachet (v. 3339), d’autant que la nuit, il se mue en chien de garde et veille sur le cheval. Du chien, il possède enfin la fidélité : il accompagne son maître partout (v. 3412) et ne songe pas à lui survivre, conformément à ce qu’on dit traditionnellement du chien.

On le voit, ce qui réunit le lion-vassal et le lion-chien, c’est l’idée de fidélité et de service. Laisser au lion les caractères propres de son espèce, comme dans les futures scènes de combat, n’aurait sans doute pas été ici jugé signifiant par l’auteur.


b) Yvain

Quand Il voit le lion aux prises avec le serpent, sa décision de secourir le lion n’est pas immédiate : il hésite, raisonne (v. 3354 sqq.) puis se décide en fonction de critères culturels (le lion est « noble », le serpent mauvais), mais aussi et surtout car il a pitié du lion (v. 3373 sqq.). Une fois sa décision prise, il est prêt à en assumer les conséquences : après le serpent, il aura peut-être le lion à affronter (v. 3369 sqq.).
Lors du combat, il fait preuve d’habileté (v. 3365-3368) et d’acharnement (v. 3376 sqq.), mais c’est pour la bonne cause.
Après l’hommage du lion, Yvain va avoir en lui un compagnon et un servant fidèle, comme nous l’avons vu. Avec lui, durant une quinzaine de jours, il va mener une existence qui peut nous faire penser à l’épisode de la folie, par son côté « naturel », mais qui s’en distingue sur plusieurs points : ce n’est plus lui qui chasse, mais le lion, il sait faire du feu pour faire cuire ses aliments (v.3461 sqq.) et regrette de pas disposer d’éléments apportés par la civilisation (v.3466-8).
De retour par aventure, nous assure le narrateur (v. 3486), l’émotion à la vue des lieux provoque une réaction comparable au verdict énoncé par la messagère (v. 3488 ; 3492), et il tombe évanoui. Comme dans la scène de la folie, c’est un élément extérieur – donc fortuit – qui le « réveillera ».

Ni l’un sans l’autre… Le titre du roman est à présent justifié. Mais derrière l’expression quasiment héraldique de « chevalier au lion », presque trop simple si on la limite à l’imagerie d’une miniature, se cache à l’évidence une symbolique des personnages et de leurs rapports beaucoup plus délicate à dégager. Modestement, nous n’ouvrirons ici que des pistes.


Fonction de la rencontre

Le lion n’est clairement pas le symbole du Christ. On le voit mal avoir besoin d’aide pour vaincre Satan ! Par contre, il peut très bien représenter le bien face au triomphe momentané du mal. Or cet affrontement nous renvoie presque obligatoirement aux idéaux chevaleresques de l’époque : Yvain, mû par la pitié, vertu chrétienne par excellence, prend le parti du bien opprimé par le mal et rétablit ainsi la justice. Comme nous l’avons dit, cette attitude sera la sienne jusqu’à la fin du roman. Mais se borner à cela, ce serait réduire le lion à un rôle purement épisodique ou figuratif ; or ce dernier n’est pas qu’une victime à sauver, il va demeurer auprès d’Yvain et l’accompagner tout au long de ses aventures, où il va prendre parfois un rôle actif. C’est donc dans cet attachement à sa personne qu’il faut chercher les pistes d’une symbolique plus large et plus diversifiée.

Que représente exactement le lion pour Yvain ?
Pour J. Frappier (op. cit.), le lion est le double exemplaire d’Yvain car il possède les qualités qui lui ont fait défaut jusqu’ici : la reconnaissance et la fidélité à la parole donnée, l’engagement réfléchi pour la cause juste sans espoir d’en tirer un profit immédiat. Un Yvain touché par la grâce ? Frappier ne va pas jusque là, mais on pourrait se le demander. Pourtant, rien ne permet de l’affirmer si l’on s’en tient au texte ; Chrétien est très peu coutumier de l’édification religieuse (sauf peut-être dans P., mais l’inachèvement du roman permet mal d’en juger), et d’autre part, ce n’est pas la présence du lion qui fait changer Yvain : celui-ci a commencé à se montrer parfait chevalier en défendant la dame de Noroison. Si grâce il y a eu, il faudrait plutôt chercher du côté de la crise de folie et de l’onguent qui en a délivré Yvain, mais nous n’y croyons guère. En revanche, à la suite du très important passage de l’hommage, le lion a pu lui faire comprendre ce que pouvait être le respect des engagements : l’animal, certes humanisé mais privé de parole, a pu lui faire comprendre que le serment n’est précisément pas une question de mots, mais d’actes. De fait, jamais les actes du lion ne seront à remettre en cause.
Mais le lion est surtout un « double exemplaire » sur un autre plan, bien que lié au premier dans l’imaginaire culturel courtois : l’amitié et l’amour. Certes, ce n’est pas à Yvain qu’il faut donner des leçons d’amitié ; ce serait plutôt à Gauvain qui a entraîné son ami dans une mauvaise voie, qui n’est jamais là quand il le faudrait et ne choisit pas les bonnes causes, ce qui provoquera le conflit final. L’exemple vaut plus dans le domaine de l’amour. Nous avons relevé l’emploi du mot amor ; s’il faut donner à ce dernier le sens de « sentiment d’attachement profond » mêlé à celui de fidélité, on peut y trouver l’image de ce qu’aurait dû être l’amour d’Yvain pour sa dame. On peut même aller plus loin : sans aller jusqu’à faire du lion le substitut de la dame aimée (la psychanalyse pourrait franchir le pas avec l’image du lion « castré » et le fait que normalement, c’est la lionne qui chasse, etc…), on peut être frappé par le rôle pris par l’animal dans la scène de la fontaine : c’est celui de Thisbé dans la légende que nous avons rappelée, celui aussi de Didon qui se suicide avec l’épée d’Énée. Mais identifier le lion à un être féminin serait par trop hardi et surtout inutile, car c’est bien plutôt la force de l’amour et son universalité qui comptent dans le symbole.
Le « couple » formé par Yvain et son lion offre aussi l’image d’une civilisation fondée sur la complémentarité, l’harmonie et les rapports consentis entre les hommes. Les quinze jours passés dans la forêt ont montré le progrès qui s’était effectué entre la vie sauvage et dépourvue de perspective temporelle menée durant la folie d’Yvain et l’évocation des progrès que peut apporter une civilisation bienfaitrice et dont Yvain a évidemment conservé le souvenir. Ce progrès est bien symbolisé par la substitution des rôles qui s’est opérée d’une scène à l’autre : le lion est devenu le chasseur, Yvain l’ermite (voir étude n° 8).

Mais l’étude de la fonction de la rencontre ne serait pas complète sans un regard porté du côté de la subversion (T. Hunt). L’humanisation du lion prête à sourire tant elle est forcée dans le rituel de l’hommage, et en ce sens, la formule épique qui ouvre le passage peut aisément prendre l’aspect d’une parodie. De même dans la scène du suicide : la minutie dans la description de la position de l’épée donne au texte un caractère « hyperréaliste » qui peut sembler quelque peu incongru.
Lors de son repas, Yvain regrette, non d’être privé de l’être aimé, par exemple (il est vrai qu’il a le lion), mais de n’avoir ni coutel (passe encore), ni nape !!!
La transformation du lion en chien pisteur hors pair devait aussi faire sourire l’auditoire familier de la chasse aux cervidés, tandis que l’insistance à découper le serpent-dragon en rondelles peut faire penser à l’acharnement mis à éliminer un animal jugé dangereux et repoussant, une vipère, par exemple. Disons aussi que ce cracheur de flammes, tel qu’il est présenté, devait amuser le public cultivé plus qu’il ne devait l’impressionner ; il est évident que Chrétien a trouvé là un moyen permettant d’introduire une variété plaisante dans le récit tout en imprimant au passage une coloration symbolique ouvrant la voie à des niveaux de lecture plus profonds.

Chrétien joue aussi des détournements : le « couple » d’Yvain et du lion est peut-être un clin d’œil au plus célèbre d’entre eux, celui de Roland et d’Olivier. Nous avons du reste signalé la comparaison entre Yvain et Roland.
Détournement plaisant des légendes également : si celle d’Androclès est suivie assez fidèlement, celle de Pyrame est Thisbé est plaisamment traitée : jamais on n’aurait pensé que le lion pût prendre la place d’un des amants…
On peut enfin s’interroger sur le rôle joué par l’amputation du bout de la queue du lion. P. Haidu n’en parle qu’en passant, malgré le titre donnée à son étude, consacrée plus généralement à l’écart symbolique dans les romans de Chrétien de Troyes. Personnellement, je pense qu’elle est d’abord destinée à faire sourire. Mais elle peut rappeler aussi l’épisode de la herse qui coupe en deux le cheval d’Yvain lancé à la poursuite d’Esclados et sectionne ses éperons au ras de ses talons. Elle pourrait être en ce cas le signe d’une certaine imperfection qui resterait attachée au personnage. Il est possible que Chrétien ait voulu montrer par là que l’acte irréprochable ou que le symbole « à l’état pur » ne sauraient exister dans son univers romanesque. Peut-être aussi le poids du passé reste-t-il chez Yvain comme une flétrissure, même dans sa nouvelle existence, un peu comme en héraldique le lion « mort-né », c'est-à-dire amputé d’une ou plusieurs parties de son corps (griffes, dents, langue ou queue) était un signe d’infamie. Mais ici, ce n’est que le bout de la queue : l’infamie est minime…


Conclusion

Chrétien ne suit jamais vraiment totalement les traditions et se méfie des symboles trop visibles ou trop dépendant d’une imagerie religieuse ou culturelle de façade, malgré ce qu’il affirme au début de ses ouvrages sur le caractère sacré de l’écrit : il utilise des données diverses, parfois contradictoires comme matériaux à partir desquels il élabore un espace littéraire original, pas toujours facile à saisir, d’autant qu’il nous invite parallèlement à démythifier ces données, ou tout au moins à les relativiser en jouant d’elles ou les confrontant à des réalités quotidiennes aisément repérables par le lecteur.
Il nous montre aussi les avantages et les limites du dire : le lion est muet et n’en constitue pas moins un exemple pour Yvain et un moyen sans doute beaucoup plus efficace de lui faire comprendre ce que doit être sa vie. Dans cette partie du romani en tout cas, et pour un temps, le faire va l’emporter sur le dire, avant que celui-ci ne reprenne (définitivement ?) ses droits.
Cette mouvance, cette hétérogénéité apparente et le regard qu’il nous invite à porter à la fois sur « le monde comme il va » (Voltaire), sur les traditions culturelles mais aussi sur l’œuvre littéraire elle-même, nous semblent constituer un humanisme qu’on pourrait soupçonner de se nuancer déjà d’une ombre de scepticisme.

Étude 10 : A la recherche d’Yvain (v. 4815 – 5048)


Notes sur le texte :

v. 4817. – c’ (=que)… ne = « sans que ».
v. 4819-20 . – Dans les phrases à prédicat, la préposition de sert à isoler le thème qui remplit la fonction de sujet. Mot à mot : « arriva très heureusement pour elle ce fait que… ». Même tournure au v. 4892.
v. 4831. – grant ambleüre : le cas régime seul suffit ordinairement dans les expressions qualifiant l’allure.
v. 4835-6. – Littéralement : « avec autant de violence que Dieu en avait en réserve ».
v. 4842. – estoit = « se trouvait ».
v. 4850. – sa mere : comprendre évidemment « la mère du Christ », la Vierge Marie.
v. 4857. – truise est au subjonctif du fait que le verbe cuidier exprime une pensée nuancée d’incertitude.
v. 4864. – hautement = « puissamment ».
v. 4866. – Je donne à tote voie le sens de « durant tout son trajet ».
v. 4867. – Ne pas confondre voie et vois, de même aux v. 4878 et 4879. Le jeu de mots est évident et facile à conserver en FM. Notez toutefois que les vers 4866 et 4867 n’apparaissent pas dans tous les mss.
v. 4875. – Une barbacane est un petit ouvrage avancé protégeant une porte, un chemin d’accès ou un point vulnérable de la fortification.
v. 4888. – a) hui mais = « à présent » ; b) el = « autre chose ».
v. 4892. – Mot à mot : « un gîte est très bien tombé pour elle ».
v. 4893. – Pour aaisie, je propose : : « mise à son aise ».
v. 4904. – besoing = « nécessité ».
v. 4909-10. – Mot à mot : « … ce dont il me rendit si joyeux que… ».
v. 4916. – car renforce l’impératif : « dites m’en donc des nouvelles avérées ».
v. 4918. – en nul lieu : nul, malgré son étymologie, a ici une valeur positive du fait qu’il se trouve dans une proposition interrogative.
v. 4919. – a) je non (ses) : la réponse négative à la question amène l’usage de la négation forte ; b) se Dix me voie Mot à mot : « qu’ainsi Dieu me voie », c'est-à-dire, « Dieu m’en soit témoin ». La confusion si/se est fréquente dans ce type d’expression (cf. L. Foulet, Petite syntaxe de l’ancien français, §454).
v. 4933. – en droit chemin : mot à mot : « sur le chemin direct ».
v. 4935. – l’errer : infinitif substantivé.
v. 4936. – tant que a soit un sens temporel, soit un sens consécutif. Les deux se rejoignent souvent, comme ici.
v. 4939. – enseignier = « indiquer ».
v. 4950. – fors joue le rôle d’une particule d’exclusion ; littéralement : « nous n’en savons qu’autant que nous vous en avons dit ».
v. 4954. – n’iert chi qui ja : littéralement : « il n’y aura personne qui désormais… ».
v. 4960. – assés ici = « tant et plus ».
v. 4961. – quoi que = que que, qui peut prendre une valeur temporelle.
v. 4966. – demandees : les règles d’accord du participe passé ne sont pas encore fixées !
v. 4971. – merroit : conditionnel du verbe mener, à valeur de futur dans le passé.
v. 4990. – se Dix plaist : cette fois, se a vraiment un sens conditionnel, comme en témoigne le mode indicatif du verbe.
v. 4996. – un antrait est un emplâtre ou un onguent. Je propose : « du baume ».
v. 5012. – ses = si les.
v. 5021. – garder = « observer ».
v. 5027. – de par dérive de la locution originelle de part. On trouve les deux orthographes dès la fin du XIIème siècle.
v. 5028. – valoir = « être profitable ».
v. 5039-42. – Noter le champ lexical de la chasse.
v. 5041. – sieuch = forme dialectale assez rare de la 1ps du présent de siuvre (< lat.*sequo).


Commentaire

Yvain ne s’est pas seulement engagé dans la voie de la chevalerie idéale en défendant l’opprimé(e), il a aussi pris conscience de la nécessité de respecter ses engagements en veillant tout particulièrement au temps qui lui était imparti pour les remplir.
C’est ainsi qu’il ne promet à la sœur de Gauvain de lutter contre le géant Harpin qu’à la condition de se libérer à temps pour sauver Lunete de la mort. La nécessité de quitter le château « avant midi » est ainsi rappelée plusieurs fois et Yvain n’aurait assurément pas manqué à sa parole si Harpin s’était présenté après l’heure limite pour accomplir son ignoble rapt.
Autre caractéristique de ses nouvelles valeurs : toutes ses actions sont dictées par sa volonté d’assister les femmes et d’assurer le respect de leur droit, comme ce sera le cas avec la cadette de Noire Épine, ou de leur liberté, comme avec les captives de Pesme Aventure. D’autre part, alors qu’une réconciliation avec sa dame eût peut-être été possible quand il a pu l’aborder, non sans émotion, à l’issue du combat qu’il a mené incognito contre les trois chevaliers, il semble plutôt attendre qu’elle lui pardonne d’elle-même, sans que des circonstances particulières ne l’y poussent, comme c’eût été ici le cas, et au terme d’un parcours qui doit lui permettre de mieux assurer sa rédemption (cf. v. 4617-4620). Il faut dire aussi qu’à ce stade, il peut ne pas être absolument sûr des réactions d’une femme aux « cent courages » s’il se dévoilait brusquement.
Quant à Gauvain, incognito lui aussi, ce qui rend vraisemblable l’affrontement final, il s’est chargé de la défense de l’aînée du château de Noire Épine avec le soutien du roi Arthur. Disons qu’en droit féodal, il n’a pas vraiment choisi la mauvaise cause : le droit d’aînesse est la règle afin d’éviter la dispersion des biens reçus en héritage ; mais la coutume – et la charité – veulent malgré tout que les autres enfants reçoivent une compensation. C’est à quoi se refuse l’aînée, qui de plus se montre arrogante et vindicative. La pauvre cadette (le lecteur est évidemment de son côté), toujours d’après le droit féodal, dispose de quarante jours pour se chercher un champion. Le chevalier au lion, dont on commence à parler, est tout indiqué pour remplir ce rôle…

L’étude présente sera consacrée à la recherche du chevalier entreprise par la cadette, mais effectuée par une amie. Ce passage de transition n’aurait pu occuper que quelques vers : il peut être intéressant de se demander pourquoi Chrétien lui en consacre plus de deux cents, pourquoi aussi il a imaginé de mettre en scène, non la cadette, mais un personnage anonyme. Disons tout de suite que nous n’apporterons pas de réponse définitive à ces questions, bien heureux d’avoir pu ouvrir quelques pistes sur un passage plutôt délaissé par la critique.



On peut être en droit de se demander quel est l’intérêt de ce long passage. Nous assistons à une recherche qui s’effectue sans obstacle réel, d’elle-même, pourrait-on dire, alors que chacune des deux jeunes filles est seule et qu’on devrait s’attendre, surtout dans une contrée légendaire, à ce qu’elles courent de sérieux dangers. Or la seule difficulté sera, pour l’amie de la cadette, une peur assez grande, mais circonscrite, quand elle doit affronter la nuit et le mauvais temps dans un bois.
Quant à l’itinéraire suivi, il n’offre aucune nouveauté par rapport à celui suivi précédemment par Yvain, ce qui fait que le récit peut nous sembler manquer de variété.

La cadette part de la cour d’Arthur, traverse mainte contree (v. 4816), parvient chez un ami et s’y arrête. Une autre jeune fille prend alors le relais (v. 4826-7).
Juste après le moment difficile que nous avons signalé, cette dernière trouve le château où Yvain a vaincu Harpin (v. 4905 sqq.). Puis on la dirige vers la fontaine près de laquelle elle rencontre Lunete sortant d’une église (sans doute celle du bourg), et qui lui fait part de son sauvetage par Yvain (v. 4976 sqq.). Brièvement escortée par cette dernière, la jeune fille se dirige vers le château où Yvain et son lion ont été soignés, et qu’il vient juste de quitter (v. 5018 sqq.) L’indication, très vague, du temps durant lequel Yvain est resté dans ce château jourz il sejourna ne sai quanz (v. 4694) assure un minimum de cohérence au retour en arrière que le narrateur a effectué à partir du v. 4697 pour nous informer de la situation des deux sœurs et nous raconter leur quête.
On le voit, les deux itinéraires coïncident parfaitement : ni lieux, ni événements rappelés par les châtelains ou par Lunete que nous ne connaissions déjà. Certes, le lecteur peut trouver un certain intérêt dans la diminution progressive du « retard » de la suiveuse, mais cet objectif n’imposait pas les mêmes jalons dans le chemin suivi : il aurait pu être atteint par d’autres voies.

Par ailleurs, l’amie de la cadette, qui assume l’essentiel de la quête, ne jouera aucun rôle par la suite. Elle accompagnera Yvain au château de Pesme Aventure, mais le narrateur n’y fera allusion que deux fois, à des moments assez peu significatifs (comme aux v. 5448-9). Elle disparaîtra lorsqu’elle aura conduit Yvain à la cadette (v. 5806 sqq.). La justification du relais pris par elle est minimale : son amie n’était mie saine (v. 4823) et ses hôtes l’ont forcée à prendre du repos, ce que peut certes justifier sa détresse morale, mais celle-ci n’est pas exprimée. Enfin, à une exception près, mais remarquable, le récit ne comporte guère de focalisation interne ou de monologue intérieur qui nous fassent un peu mieux connaître le personnage : celui-ci semble donc la plupart du temps se réduire à sa seule fonction : rechercher Yvain.

Absence de péripéties véritables, facilité de la quête menée par un personnage épisodique sans être pour autant fugace comme les nombreuses puceles – avatar des fées – rencontrées çà et là par le héros dans L. et dont les romans en prose feront un si large usage. Ne s’agissait-il finalement que de remplir le « temps mort » au cours duquel Yvain et son lion pansent leurs blessures chez un hôte bienveillant ? Nous ne le croyons évidemment pas.



Dans l’ordre de la narration, quelque chose est notable. Au terme de chaque étape, château ou église d’où sort Lunete, la jeune fille est informée d’une manière à peu près identique, qui peut se résumer ainsi : « On ignore où il est allé, mais il est parti par là ». On retrouve cette formule aux vers 4919 – 4921, (chez la sœur de Gauvain) ; 4951 sqq. (à l’endroit où Y. a vaincu les trois chevaliers) ; 4987 – 4991 (à l’endroit où Lunete termine son escorte) ; 5018 – 5022 (au château hospitalier). Ces indications, tout à fait légitimes d’un point de vue strictement « réaliste », ne sont cependant pas sans rappeler les formules qui ponctuent les péripéties dans les contes merveilleux, tels les contes celtiques dont Chrétien a pu s’inspirer. Ce type de formules, qui soulignent fortement les articulations du récit, ont attiré l’attention des critiques structuralistes comme V. Propp dans sa Morphologie du conte. Mais comme nous ne sommes pas ici dans un conte et que ces formules, tout en renfermant le même message, varient par la forme, on songerait plutôt à un trait d’humour : rien de plus amusant pour le lecteur que d’imaginer la déconvenue répétée de la jeune fille quand elle reçoit une réponse au départ encourageante (oui, on a vu le chevalier) et finalement décevante (non, on ne sait pas où il est allé), le comble étant atteint à la fin (il vient juste de partir !). L’humour, la parodie peut-être, la « subversion » restent toujours sous-jacente chez Chrétien, comme nous le constaterons à d’autres endroits.

Mais ces formules jouent un autre rôle : dans les lieux où elles apparaissent, c’est le personnage d’Yvain qui est rappelé : il est donc à la fois « présent » et absent, proche et lointain (jamais atteint peut-on croire au début) et mystérieux : personne ne sait d’où il est venu, encore moins où il va. Du héros en quête d’actions salvatrices au bénéfice des femmes, il devient alors l’objet de la quête, dont l’étirement du récit montre la détermination. Si bien qu’on peut dire presque sans humour qu’à présent, ce sont les femmes lui courent après…

Et en une quête si pressante qu’elle prend l’aspect d’un pistage, voire d’une chasse. La jeune fille suit Yvain à la trace, à la fois chasseresse et limier. Ce pistage ressort clairement dans les v. 5021 : si les escloz savez garder ; 5026 : par chi, tout droit ; 5034 – 5 : Ainsi galope par le tais / Et par le voie ygal et plaine. Il est encore plus net à la fin, où l’on voit explicitement apparaître le champ lexical de la chasse avec sievi et trachié (v. 5040), sieuch et atains (v. 5041), prens (v. 5042) et Se je ne l’en main avoec moi (v. 5044). Pour un peu, on songerait à Husdent, le fidèle brachet lancé sur les traces de Tristan dans la forêt du Morrois (1) ! Et c’est bien sur les traces d’Yvain que la jeune fille se trouve régulièrement dirigée par les formules que nous avons relevées, et qui acquièrent ici une fonction supplémentaire. Un dernier élément vient renforcer cette idée : le cor qu’elle entend et qui la guide vers le château où Yvain a tué le géant Harpin. Dans un château, rien de plus naturel qu’un cor pour marquer certaines heures canoniales ou l’apparition de l’aube (on sait quelle situation comique résultera de la méprise du veilleur qui a corné l’aube trot tôt dans le Vair palefroi), mais, du fait de la situation de la jeune fille, lancée à la recherche d’Yvain et momentanément perdue dans la forêt, on songe à la belle scène de la chasse au cerf blanc qui ouvre É., et notamment aux vers :

Mais d’aus tant esloignié estoient
Cil qui le cerf chacié avoient
Qu’en ne pooit d’aus oïr rien,
Ne cor ne chaceor ne chien
Por oroillier, por escouter
S’il orroient home corner
Ne cri de chien de nule part,
Tuit trois furent en un essart


É., éd. Champion, v. 129 – 132.

C’est bien cette idée de chasse que Michel Rousse a voulu faire sentir en traduisant ainsi les vers 5038 – 9 : « Mon Dieu, aidez-moi. J’aperçois mon gibier ! [»] (Michel Rousse, op. cit. p. 278). Nous ne conseillons cependant pas aux candidats d’en faire autant, car traduire n’est pas interpréter.

Cette chasse s’avérera fructueuse : non seulement la jeune fille va pouvoir enfin aborder Yvain, mais celui-ci va accepter d’emblée d’être le champion de son amie dans le combat judiciaire qui se tiendra à la cour du roi. Tout est allé facilement : par l’action de la Providence, comme nous l’évoquions au début ? On ne sait, en tout cas, on doit noter dans toute cette scène des références multiples à la religion. Dieu, le Saint-Esprit, la Vierge Marie sont mentionnés dans les expressions toutes faites habituelles, du genre Dix m’en gart (v. 4919, 4946, 4989, 5023, 5038), mais aussi dans la narration (v. 4836, 4849 – 4854 ), dans les prières de la jeune fille dont une occupe trois vers (v.4922, 5001 – 5003) et dans celles de ses hôtes (v. 4905 – 6) ; de son côté, Lunete était allée prier à l’église (v. 4957 sqq.). Jamais jusqu’à présent nous n’avions vu la religion autant sollicitée. Sans donner à l’œuvre un contenu religieux qu’il n’a manifestement pas, on peut penser que la piété de la jeune fille est la marque d’une pureté, d’une confiance et d’une innocence qu’on aime à voir récompensée. Il est possible aussi d’estimer qu’à un moment au moins, la prière fervente peut constituer un « deus ex machina » permettant la progression du récit : c’est lorsqu’à force de prier, la jeune fille entend le cor qui va la sortir de sa situation périlleuse dans la forêt (v. 4855 – 6). Tout s’enchaîne vite, trop vite pour qu’on ne sente pas derrière tout cela le sourire bien connu de l’auteur…

Cette scène, la seule où la jeune fille est confrontée à de réelles difficultés, va nous permettre aussi d’apprécier les talents poétiques de l’auteur qui, je le rappelle, avait composé aussi des chansons courtoises dont deux subsistent.
La description, opérée en focalisation interne, a des aspects « impressionnistes » auxquels J. Frappier a été sensible. La jeune fille est vivement impressionnée comme en témoigne la declinatioanuia/anuis, (v. 4833 – 4), puis anuy/anuie (v. 4839). L’objet de cette peur, c’est la nuit et la pluie : on ne peut manquer de remarquer l’alliance sonore avec les mots précédents. Un exemple privilégié de l’art e Chrétien nous est donné dans les vers 4838 – 4840 que nous citions dans notre étude 2 :

Et la nuis et li bos li font
Grant anuy, mais plus li anuie
Que li bos ne la nuis la pluie


Tout est remarquable dans ce passage : la thématique, relativement originale du seul fait que ce n’est pas de la poésie courtoise, les sonorités (non seulement /ɥi/, mais aussi /li/, et même /pl/), et la place des mots avec le chiasme dans les vers extrêmes et la postposition expressive du mot pluie. J. Frappier écrit à propos de ce passage : « Les impressions et les émotions de cette pauvre demoiselle sont si bien rendues qu’on peut se demander si Chrétien n’a pas tiré parti de souvenirs personnels » (op. cit. p. 244). Ce type d’analyse nous semble daté : souvenirs personnels, pourquoi pas ? Il n’en reste pas moins que la poésie médiévale passe par un travail sur les mots qui s’apparente assez souvent à un jeu subtil hérité essentiellement de la poésie des troubadours. On retrouvera ce jeu chez Rutebeuf, Charles d’Orléans, Villon et d’autres. Ce fait n’ôte pas de sa sincérité au discours poétique ou à l’intention qui a présidé au poème, mais il opère une distanciation avec le « vécu » tout en inscrivant le poème dans une tradition reconnue. Dans le cas présent, cet intermède poétique donne une couleur inédite à la narration : par le jeu des mots, nous ne sommes pas seulement sensibles aux frayeurs d’une pucele égarée dans une forêt la nuit, notre empathie se double d’une émotion esthétique.


Conclusion

Au terme de cette étude, on peut prêter à cet épisode deux fonctions essentielles :
- Le fait que la quête soit menée pour l’essentiel par une jeune fille anonyme, amie de la cadette, mais nullement parti-prenante dans l’histoire, qu’à l’exception du passage où s’exprime sa sensibilité, seule sa détermination à trouver Yvain ait été mise en avant, le fait enfin qu’elle semble avoir été guidée à chaque fois par des hôtes bienveillants, peut-être aussi par la Providence, peut nous faire comprendre que l’amitié désintéressée reçoit toujours sa récompense, ainsi d’ailleurs que la vertu, au sens antique du terme, qui comporte l’idée de courage. On peut estimer qu’Yvain aussi jouit d’ une récompense comparable : par le mécanisme d’un « cercle vertueux », le champion des femmes opprimées est en mesure de développer son action salutaire, puisqu’à présent on le « désire » (E. Baumgartner), et qu’il pourra par là-même effectuer son rachat auprès des humains et peut-être sa rédemption auprès de Dieu.

- Mais cet épisode forme aussi un « récit dans le récit » comparable à l’aventure de Calogrenant, lui aussi disparu avec la clôture de la scène qui le concernait. Son intérêt n’est certes pas dans les aventures. Nous pensons qu’une fois de plus, c’est dans des préoccupations d’ordre littéraire qu’il réside. Tout se passe comme si Chrétien ne voulait pas que le lecteur s’abîmât dans « ce que ça dit » ou même, à un niveau élémentaire, s’adonnât à une illusion naïve, en oubliant de porter ses regards sur le « comment c’est dit », c'est-à-dire sur l’écriture et la substance des mots, bref, sur la « chose littéraire ». La parodie des récits légendaires, le petit aperçu poétique, l’humour discernable dans maints passages ne viennent pas détruire le « message » de l'œuvre, ils se superposent à lui, rendant le roman beaucoup plus complexe qu’on ne l’a dit à certaines époques. Peut-être ce dernier a-t-il été rédigé pour un public qui avait des attentes différentes de celui de L., plus chargé d’aventures, mais avec un héros, il faut le dire, fort différent d’Yvain ; quoi qu’il en soit, il fallait être assez fin lettré pour percevoir toutes les distanciations opérées par l'auteur et lui rendre, ici et là, son clin d’œil complice.




(1) C’est à dessein que nous n’avons pas jusqu’ici fait de rapprochement avec la légende tristanienne. Certes, les éléments principaux de cette légende sont largement antérieurs à l’époque de Chrétien, et on se souvient qu’il a lui-même écrit un roman, hélas perdu, sur le sujet. Mais le texte le plus ancien que nous connaissions, le Tristan de Béroul, est sensiblement contemporain d’Y. et de L., et on ne peut donc savoir si Chrétien en avait connaissance. Cela dit, on peut être assez souvent tenté de faire des rapprochements entre notre roman et des éléments de la légende que Béroul n’a manifestement pas inventés, comme le prouvent les allusions à Yseut, à Tristan, au Morholt et à Brangien que l’on rencontre dans É. (alors qu’il n’y en a pas dans Y), mais avec les précautions qui s’imposent.
Étude 11 : Le château de Pesme Aventure (v. 5103 – 5805)


Le passage traité dans cette étude étant très étendu, j’ai remplacé les notes habituelles par la traduction littérale d’un extrait.

Une traduction littérale rend compte de chacun des mots du texte original ; elle s’oppose à la traduction littéraire qui est une réécriture fidèle à l’esprit du texte (en principe), mais non toujours à la lettre.

Une traduction littérale est souvent lourde ou inélégante, mais elle doit être correcte.
C’est ce genre de traduction que l’on attend à l’oral. A l’écrit (pour les agrégations de lettres modernes et de grammaire), on évitera les lourdeurs les plus saillantes, sans toutefois trop s’écarter du « mot à mot ».

A l’oral, il ne faut pas oublier de lire les groupes de mots du texte avant de les traduire. Il est souvent commode de procéder par hémistiche, si le vers s’y prête.
On peut exceptionnellement ne pas suivre l’ordre des mots : c’est le cas ici pour ja, au vers 5302 ; si on laissait ce mot en tête de phrase, il prendrait un sens négatif en FM, et on laisserait se créer un fâcheux contresens.

Ne glosez jamais votre traduction, qui doit se défendre toute seule. Si vous le faites, vous aurez un rappel à l’ordre. Ou l’on traduit, ou l’on commente.

Évitez de rédiger entièrement votre traduction, vous gagnerez un temps précieux. L’oral ne doit pas être un écrit déguisé, vous risquez de le payer cher si vous ne l’avez pas compris.

Et entraînez-vous suffisamment longtemps à l’avance…


TRADUCTION LITTÉRALE DES VERS 5248 – 5333

Il ne vous sera pas caché
qui nous sommes et de quel pays.
Peut-être est-ce ce que vous voulez rechercher.
- Pour autre chose, dit-il, je ne vins jamais ici.
- Seigneur, il advint, il y a bien longtemps,
que le roi de l’Île aux Demoiselles
allait, pour connaître des choses nouvelles,
par les cours et par le pays.
Ainsi, il alla tant, comme un vrai fou,
qu’il se jeta dans ce péril.
C’est pour son malheur qu’il y vint,
car nous, qui sommes ici captives,
nous en avons le déshonneur et la douleur,
choses que nous n’avons jamais méritées.
Et sachez bien que vous-même,
vous pouvez ici vous attendre à un grand déshonneur
si l’on ne veut pas en retirer une rançon.
Mais quoi qu’il en soit, ainsi advint-il
que monseigneur vint en ce château
où il y a deux fils de diable.
Ne prenez pas pour une fable le fait
qu’ils furent issus d’une femme et d’un démon.
Ces deux-là auraient dû se battre
avec le roi, dont le malheur fut très grand,
car il n’avait pas dix-huit ans ;
c’est ainsi qu’ils auraient pu le pourfendre tout entier,
tout comme un tendre agnelet.
Alors le roi, qui avait grand peur,
s’en sortit du mieux qu’il put :
c’est ainsi qu’il jura qu’il enverrait,
chaque année, aussi longtemps que le pacte existerait,
en ce lieu trente de ses demoiselles.
Ainsi serait-il quitte, par le moyen de ce tribut.
Alors il fut juré, par convention,
que ce tribut devait durer
tant que les démons vivaient.
Mais le jour où ils seraient
vaincus ou tués au combat,
alors il serait quitte de la redevance,
et nous serions délivrées,
nous qui au déshonneur sommes livrées,
et à la souffrance et à la détresse.
Jamais nous n’avons rien qui nous fasse plaisir.
Mais je vous dis à l’instant une grande ineptie,
moi qui ai parlé de délivrance,
car jamais nous ne sortirons d’ici.
Toujours désormais nous travaillerons de la soie,
et jamais nous ne serons mieux vêtues.
Toujours nous serons pauvres et nues,
et toujours nous aurons faim et soif.
Jamais nous ne pourrons tant gagner
que nous en ayons mieux pour notre nourriture.
Nous avons du pain à grand peine,
peu le matin, et le soir moins,
car, du travail de ses mains,
chacune n’aura jamais pour sa subsistance
que quatre deniers de la livre.
Et avec cela, nous ne pourrons pas
avoir en suffisance nourriture et vêtements,
car qui rapporte par semaine
vingt sous n’est pas hors de peine.
Et sachez bien, assurément,
qu’il n’y a pas une de nous
qui ne rapporte vingt sous ou plus :
avec cela, un duc serait riche !
Or nous sommes en grande pauvreté,
alors qu’est riche de notre office
celui pour qui nous nous éreintons.
Des nuits, nous veillons une grande partie,
et les jours tout entiers, pour rapporter plus,
car il nous menace de nous mutiler
des membres quand nous nous reposons ;
et c’est pour cela que nous n’osons nous reposer.
Mais qu’irais-je vous conter encore ?
Nous avons tant de malheur et d’humiliation
que je ne saurais vous en dire le cinquième.
Mais ce qui nous rend folles de dépit,
c’est le fait que nous voyons souvent mourir
des chevaliers en armes et des hommes valeureux
qui se battent avec les deux démons.
Le gîte, ils le payent vraiment très cher,
tout comme vous ferez demain ;
car c’est tout seul, de votre main,
qu’il vous faudra, que vous le vouliez ou non,
combattre et perdre votre renom
contre les deux diables incarnés.


COMMENTAIRE

L’amie de la cadette de Noire Épine a enfin rattrapé Yvain. Mais sur le chemin de la cour d’Arthur, l’aventure la plus périlleuse du roman attend notre héros. Comme la Joie de la cour dans Érec et Énide, Pesme Aventure (= la pire aventure) est ce qu’on appelle une « coutume », dont la structure générale et les principaux éléments constitutifs appartiennent à la culture celtique. Comme il est quasiment impossible de déterminer avec précision ce qui provient de ces sources, aujourd’hui presque entièrement perdues, et ce qui relève de l’apport personnel de l’auteur, il nous paraît plus opportun d’étudier les éléments que l’auteur a choisi de mettre en avant, qu’ils soient ou non « originaux », afin de voir ce qu’ils apportent à notre connaissance du sen de son roman et des valeurs qu’il y développe.
Pour cela, après quelques généralités, nous comparerons les aspects les plus saillants des coutumes présentes dans les trois romans É., L. et Y. afin de mieux faire ressortir ensuite les spécificités de l’aventure qui nous occupe.


1° Les coutumes chez Chrétien de Troyes

Dans le domaine des légendes, une coutume est un rituel, à l’origine rattaché à un ensemble mythique plus vaste, mais pourvu d’une autonomie suffisante pour figurer en tant que motif ou péripétie dans une œuvre littéraire, conte ou roman.
La plupart de ces coutumes devaient avoir fait l’objet de lais aujourd’hui perdus. Dans un passage d’É., à la fin de l’épreuve du verger, l’auteur fait peut-être une allusion plaisante à la genèse de ces lais :

Et cil qui ou vergier estoient
D’Érec desarmer s’aprestoient
Et chantoient par contençon
Tuit de la Joie une chançon.
Et les dames un lai trovèrent
Que le Lai de Joie apelerent,
Mais n’est gaires li laiz seüz.


É., v. 6177 – 6181, éd. Champion.

Remarquons au passage que le dernier vers n’est pas sans rappeler la plaisanterie de Chrétien qui se trouve dans notre passage :

Apuyé voit deseur son coute
Un prodomme qui se gesoit
Seur .I. drap de soie, et lisoit
Une puchele devant li
En un rommans, ne sai de cui.


Y., v. 5358 – 5362.

Le roman, on sait de qui il est, c’est de toute évidence celui qu’on a entre les mains, et le lai qui n’est pas seüz devait être au contraire très connu !

Une coutume se caractérise souvent pas son aspect irrationnel, vu qu’elle plonge ses racines dans la nuit des temps mythiques, mais aussi et surtout pas la notion de répétition ou d’habitude pérenne, d’où son nom. Ce n’est sans doute que par la suite, la composition des œuvres littéraires se faisant plus exigeante, que l’introduction d’un héros chargé d’ « éteindre » cette coutume a été nécessitée : le récit d’une coutume risquait en effet de s’avérer trop statique et surtout dénué de sens car privée d’éléments de résolution ; l’intervention d’un héros permet au récit de recevoir une clôture satisfaisante tout en permettant la mise en avant de certaines valeurs : c’est ainsi qu’à la faveur de la christianisation, le héros peut aisément prendre le rôle de défenseur du bien triomphant définitivement de forces obscures, païennes ou démoniaques.

Il existe chez Chrétien un exemple de coutume suffisamment anodine pour se perpétuer sans nécessité de clôture : c’est la chasse au Blanc Cerf, au début d’É., (le baiser du roi à la plus belle, facteur de discorde, n’est sans doute qu’un ajout courtois). Mais les autres coutumes constituent des états de fait ou des situations périlleuses pour ceux qui y sont soumis, et qui nécessitent l’intervention d’un héros pour être abolies, ou, suivant la terminologie traditionnelle, pour être réduites à l’état de franchises.
Telles sont évidemment la coutume de la Fontaine, au début d’Y., celle du pays de Gorre, dans L., dont nul qui y a pénétré ne peut ressortir, ou celle de la Joie de la Cour, dans É., où l’on voit un chevalier prisonnier d’un serment courtois (sans doute à l’origine le sortilège d’une fée), et condamné à vaincre chaque prétendant qui se présente.

Passons en revue les principales caractéristiques de ces coutumes :
Suivant les cas, le lieu de la coutume est accessible, comme dans É. et Y., ou marqué par une « frontière » particulièrement nette. C’est le cas dans L., avec le pont ievage, qui consacre l'échec de Gauvain, et le fameux pont de l’épée, que franchit Lancelot. En revanche, l’accès aux abords immédiats s’effectue, dans É. comme dans Y., sous les manifestations bruyantes, voire hostiles, des habitants qui s’efforcent de dissuader le chevalier de s’engager plus avant dans les lieux.
Quant à la raison d’être de la coutume, elle reçoit une explication donnée par divers personnages, quelquefois avant même que le héros ne soit sur les lieux. Mais parfois aussi, une partie de cette explication vient trop tard, comme dans notre roman.
Les informations sont données, dans É. par le roi Evrain, qui accompagne Érec, puis par Mabonagrain lui-même, le chevalier victime de son serment, après sa défaite ; dès le début de L., par le chevalier qui va enlever la reine ; dans Y., par les jeunes filles captives, puis pas le châtelain indélicat.
L’histoire de ces jeunes filles n’est pas inventée par Chrétien : le mythe du contingent que doit fournir le roi de l’Ile aux Pucelles semble présent dans les sources les plus lointaines de la légende tristanienne, avec une "contamination" possible de celle du Minotaure. Quant aux êtres démoniaques, les « fils du netun » (issu du latin Neptunum, le mot nuitun est devenu luitin, puis "lutin" en FM), fruits de l’accouplement d’une femme et d’un démon, leur origine n’est pas sans rappeler celle de Merlin.
Le combat contre le chevalier ou l’être fantastique par qui se perpétue la coutume est évidemment perdu par tous les candidats (cf. dans É., le verger « décoré » par les têtes des chevaliers vaincus), sauf par le héros du roman (dans L., Gauvain n’a pas eu à combattre, ayant échoué au port). Cette victoire entraîne ipso facto l’extinction de la coutume, sans contestation de personne, fut-il le plus scélérat : dans l’univers merveilleux, cette extinction correspond sans doute à la dissipation du sortilège : Érec vainc Mabonagrain qui obtient la vie sauve et se trouve ainsi délivré de son serment, L. est déclaré vainqueur de Méléagant, même si un autre combat est prévu, ce qui permet la libération immédiate des captifs de Logres (non celle de la reine en raison de complications qui n’ont pas être développées ici) ; Yvain, aidé de son lion, vainc les deux nuituns, provoquant l’affranchissement des captives qui retournent aussitôt dans leur île.
En revanche, pour la fontaine, c’est plus compliqué, comme nous le verrons dans la dernière étude.

Mais une étude plus approfondie de l’avatar des coutumes dans les romans de Chrétien de Troyes, pour intéressante qu’elle soit, ne saurait concerner que le spécialiste. Ce qui importe à présent, c’est de repérer les passages qui font écho aux topoi récurrents du roman, et qui en constituent le sen.


2° L’épisode de Pesme Aventure dans l’économie du roman

a) Les captives : la femme opprimée

Le passage sur les captives est un des plus beaux du roman. Sa composition met particulièrement bien en valeur la montée du pathétique, puisqu’on passe de la vision d’Yvain à l’expression douloureuse, par les captives elles-mêmes, de leur aventure et de leur condition misérable. A partir du vers 5294 surtout, on a souvent dit que leur discours prenait l’aspect d’une complainte, genre poétique quelquefois pratiqué par les troubadours, bien que ni la structure ni le schéma rimique de ce genre ne soient ici conservés. Seuls le ton élégiaque et l’aspect non courtois du texte s’y apparentent. On a aussi évoqué les fameuses chansons de toile des trouvères, plus proches par l’écriture et l'énonciation, mais qui ont en revanche presque toujours l’amour comme sujet.

Quand Yvain aperçoit les captives sous un préau du château (v. 5187 – 8), il remarque leur nombre important ; de plus, comme elles sont trois cents et que le contingent augmente de dix jeunes filles par an, suivant la convention, cela signifie que les premières arrivées sont là depuis dix ans.
Elles travaillent la soie et fabriquent de l’orfroi (v. 5192), travail délicat, minutieux et répétitif. Leur dénuement est extrême, autant vestimentaire (v. 5195 – 6, 5198, 5199, où l’on remarquera surtout ce qu’elles n’ont pas !) que physique (v. 5200, 5201). Elles sont enfin plongées dans l’affliction (v. 5103 sqq., 5240 – 1).
Elles prennent la parole pour expliquer leur passé à Yvain : l’imprudence du roi de l’Ile-aux-Pucelles (v. 3256), le tribut auquel ce dernier a été soumis (v. 5278 – 9) et les conditions de leur franchise (v. 5284 sqq.). La « complainte » qui suit naturellement ce récit nous ramène à la situation présente des jeunes filles. On y trouve au début une reprise de certains thèmes déjà évoqués : le travail de la soie (v. 5294), le dénuement (v. 5295 – 6), la faim (v. 5297 – 5301) ; mais s’y ajoute aussi l’idée tragique d’irréversibilité, car l’espoir de la franchise, un instant évoqué, s’avère inexistant (v. 5241, où le mais introduit la reprise négative des propos précédents). Cette irréversibilité est marquée par l’anaphore de tous jours et de ja… ne / ne… ja qui dote l’ensemble d’une couleur élégiaque très sensible :

Tous jours mais de soie ouverrons, (attention à bien prononcer « souè - e »)
Ne ja ne serons mix vestues.
Tous jours serons povres et nues,
Et tous jours fain et soif arons ;
Ja tant gaagnier ne sarons
Que mix en ayons au mengier.


(v. 5294 – 5299)

Mais les jeunes filles ne se contentent pas d’exprimer leur souffrance : elles évoquent aussi leur gain dérisoire (v. 5304) et leur misère soigneusement entretenue (v. 5305 – 6 ; cf. v. 5297 – 5301) (bien regarder à ce sujet la note de la p. 379 pour se rendre compte de la disproportion entre ce qu’elles rapportent et ce qu’elles gagnent). Cette disproportion ressort bien dans les vers 5312 / 5313, avec la conjonction et dans son sens adversatif. Remarquons aussi que l’exploiteur n’est jamais nommé : les deux nuituns ne sont que son « bras armé » ; il s’agit peut-être du seigneur du château (v. infra), mais rien n’est sûr, vu que ce sont des pronoms qui servent à le désigner : Chil pour qui nous traveillons (v. 5315) ; Qu’il nous manache a mehaignier / des membres (v. 5318 – 9).
Le tableau des misères se complète par la cruauté des châtiments (v. 5318 – 5320). Mais malgré tout, les captives conservent beaucoup de compassion pour les chevaliers tués par les netuns (v. 5324 – 5327) et pas seulement, semble-t-il, parce qu’elles perdent à chaque fois leur chance de salut. Elles sont du reste résignées d’avance, comme le montre le et du vers 5332 : combattre et perdre votre non.

On a souvent prétendu que dans cet épisode, Chrétien s’était inspiré des réalités sociales de son temps. J. Frappier (op. cit. pp. 125 – 8) parle ainsi des « gynécées » où les serves étaient soumises à des corvées de tissage. D’autres savants évoquent la situation des esclaves chrétiennes dans des manufactures de soie orientales. Selon G.- J. Brault (« Fonction et sens de l’épisode du château de Pesme Aventure dans l’Yvain de Chrétien de Troyes », in Mélanges de langue et de littérature françaises du Moyen Age et de la Renaissance offerts à Charles Foulon, tome 1, Université de Haute-Bretagne), rien ne permet de supposer qu’une telle organisation du travail ait été généralisée en France au XIIème siècle. D’autre part (je cite) : « Nulle part ailleurs Chrétien ne se montre très affecté par la question sociale. Insistons aussi sur le fait que le poète nous parle de maîtres qui sont des démons, d’un tribut annuel de pucelles, de tissage de fil d’or (et non seulement de fil de soie), et surtout de jeunes filles nobles (et non de serves). » (op. cit. p. 61). De fait, ce que Chrétien semble avant tout faire ressortir, c’est la misère de l’oppression et le scandale de la souffrance d’êtres innocents. Le fait que ce soit dans le cadre d’un travail de type servile n’y change rien fondamentalement : le nombre de jeunes filles ne renvoie pas à l’idée de « classe exploitée », au sens de la critique marxiste, mais représente simplement la multiplication de misères individuelles propres à susciter plus vivement la compassion d’Yvain (et celle du lecteur), afin de faire émerger la révolte de leur conscience, mais non de les pousser à quelque révolte sociale : Yvain ne manifeste jamais du reste cette intention.

b) Le mal

Le mal, c’est bien sûr cet « exploiteur » (anonyme ?) dont nous avons parlé. Ce sont aussi les filz a nuitin (v. 5509) ou maufés (v. 5583), créatures diaboliques dépourvues de pitié, mais non de raison, armés chacune d’un baston cornu de cornoillier(1). Farouches combattants, ils ont d’abord le dessus sur Yvain (v. 5574 sqq.) en raison de leur force et de leur invulnérabilité apparente (v. 5610 sqq.). N’oublions pas non plus qu’ils sont deux contre un…

Mais le mal est aussi incarné par le châtelain. Dans É., le roi Evrain est un hôte bienveillant qui n’a pas réellement part à la coutume de la Joie de la Cour ; ici, il en va différemment, peut-être parce que ce seigneur profite du travail des jeunes filles, comme le laisserait supposer le v. 5710, mais Chrétien n’a pas jugé bon de nous éclairer à ce sujet : les ellipses et les « non dit » sont fréquents dans le roman médiéval.
Envers Yvain, ce seigneur se conduit bien mal. Il existe un contraste absolu entre la chaleur de son accueil et la morgue, voire l’insolence qu’il manifeste quand Yvain, qu’il a attiré dans le piège, refuse la main de sa fille.
La réception est pour le moins « somptueuse » (D. Hult) : bénédiction (v. 5400 – 2), honneurs (v. 5408 sqq.), soins donnés par la jeune fille elle-même (v. 5412 – 3), riches habits (v. 5416 sqq.), repas copieux (v. 5434 sqq.), nuit au calme en compagnie du lion (v. 5439 – 5443).
Mais quand, le lendemain matin, Yvain manifeste son intention de partir (ce qui montre qu’il ne songeait pas à libérer les jeunes filles), il en va tout différemment. Ce n’est qu’à ce moment que le roi lui fait part de la nécessité d’affronter le combat contre les deux démons (v. 5496 – 5498). Le prix en sera, pour ce qui concerne le roi, la main de sa fille ! (v. 5462 – 5474). Le refus de la proposition fait accuser Yvain de lâcheté (v. 5490 – 1). Yvain est surpris, mais pas le lecteur : en effet, le narrateur lui avait auparavant laissé deviner une tromperie possible, (v. 5403 ; 5420 – 2 ; 5426 – 7) tant l’hospitalité paraissait affectée.
Après la victoire d’Yvain, sur laquelle comptait apparemment son hôte, les jeunes filles sont libérées, mais le seigneur ne peut accepter qu’on dédaigne sa fille et sa bénédiction se change en malédiction indirecte (v. 5757 – 3) puis en refus d’accorder ses bons vœux à Yvain, ce qui revient à peu près au même dans l’usage féodal.
Certes l’affront reçu suffit à expliquer l’exaspération du seigneur, mais sa manière d’attirer Yvain est peu chevaleresque. Pour Claude Lecouteux, cité par M. Rousse (op. cit. p. 379), « ce seigneur antipathique représenterait pour Chrétien un faux chevalier, un parvenu sans noblesse qui tire tous ses revenus du travail des jeunes filles ». Sans doute, mais l’objection qu’on peut faire est qu’en ce cas, il aurait eu intérêt à ce que la coutume persistât. D’un autre côté, quel intérêt avait-il à marier sa fille à un chevalier obscur ? Il est difficile de répondre. Sans doute ne faut-il voir en ce personnage que la félonie incarnée. Mais c’est aussi une manière de faire ressortir, face à ces exigences, les qualités morales d’Yvain…

c) Le chevalier

Quand Yvain arrive au château, il n’a que le souci de s’y faire héberger pour la nuit, comme c’est l’habitude des chevaliers errants (v. 5159 – 5163), d’où ses réactions aux invectives des habitants.
Le spectacle des captives (cf. v. 5202) suscite sa surprise et sa compassion, mais c’est d’une manière très posée qu’il demande au portier les raisons de leur condition déplorable, sans fait intervenir le pathétique, mais la logique et la raison (v. 5226 – 5232).
Malgré tout, quand il s’approche d’elles et voit leurs larmes, sa pitié s’exprime dans une très belle prière :

[…] Dex, si li plaist,
Chel doel, qui ne sai dont vous naist
Vous ost des cuers et tourt a joie
(v. 5243 – 5337)

Cette prière sera réitérée aux v. 5333 – 7, d’une manière plus solennelle. Remarquons que cette demande à Dieu de changer l’ordre des choses s’effectue avant même qu’Yvain ne connaisse la raison de l’affliction des jeunes filles : c’est la souffrance en elle-même qui le touche, quelle qu’en soit la cause.

Mais il veut en savoir plus, et l’objectif de sa venue se modifie donc (v. 5251), même s’il en reste là après avoir reçu toutes les informations nécessaires (v. 5334 – 5337).
Durant l’accueil du châtelain et de sa fille, Yvain reste muet et la focalisation, interne jusqu’alors, se recentre sur le narrateur (v. 5393, qui débute par la formule traditionnelle oés…).
On sait déjà que le lendemain, le seigneur avertit son hôte qu’il ne peut sortir librement du château, ce qu’il était d'ailleurs censé savoir vu que le portier le lui avait clairement signalé (v. 5218 – 5220). Nulle révolte, mais le refus posé de la jeune fille qu’on lui destine (v. 5475). Cette position sera réaffirmée de manière ferme (v. 5699), assortie toutefois d’une « ouverture » (v. 5746 – 5752). Le serment d’Yvain peut paraître contradictoire avec sa ferme intention de rester fidèle à sa dame, ce qu’il ne peut expliquer s’il veut garder l’anonymat, mais il est habilement assorti d’une clause se je onques puis qui évite à Yvain de se parjurer et lui permet de ménager la susceptibilité du seigneur, en vain du reste vu ce qui s’ensuit. Le chevalier ne se départit donc jamais de sa courtoisie.

Le combat contre les fils du netun est remarquable à plus d’un titre. Yvain combat seul contre des êtres mi-hommes mi-démons et d’une force colossale. Le lion ayant dû être confiné dans une pièce spéciale (v. 5556 sqq.), Yvain a le dessous (v. supra), ce qui va motiver le secours de son compagnon, à qui des sentiments humains sont prêtés d’une manière assez comique (v. 5590 ! ; 5592 – 3). Comique aussi les manières toutes canines avec lesquelles le lion va s’échapper de la pièce, et que P. Haidu (op. cit. p. 68) met bien en évidence v. 5606 ; 5608 ; 5625).
La fin du combat est pour le moins irrégulière si l’on considère la règle féodale : le lion blesse mortellement un des démons et Yvain profite de l’inattention du second, venu au chevet de son frère, pour lui trancher la tête si souavet que mot n’en set (v. 5654). Combat déloyal ? Mais tous les moyens ne sont-ils pas bons en face de telles créatures ? Notons aussi qu’Yvain offre sa merci au moribond ; d’autre part, c’est de lui-même que le lion est venu rétablir l’équilibre des combattants refusé au départ (v. 5553 sqq.). Sur ce plan-là, Yvain n’est coupable d’aucune irrégularité.

La coutume s’est éteinte, les captives sont libérées, et c’est sans effusion et sans la promesse de se revoir que chacun se met en chemin. Signalons que les captives n’ont pas besoin d’escorte car toute jeune fille « franchisée » n’a plus rien à craindre de personne.


3° Pesme Aventure dans le roman

Il est temps de dresser un bilan, qui servira en même temps de conclusion à cette étude. Quel rôle assigner à cette dernière aventure ? G. J. Braut (op. cit. p. 64) se déclare de l’avis de J. Frappier (op. cit. chap. V) qui met en avant les progrès croissants d’Yvain en « amour et en chevalerie ». On voit en effet ici un Yvain défendre naturellement l’innocence persécutée, et à qui sa révolte « posée » n’ôte rien de sa force intérieure, bien au cntraire. Face à la rouerie, une fermeté courtoise, face à lui-même, le respect absolu de la foi jurée à sa dame. Yvain, par là-même, semble en effet accéder à cette perfection morale que tous les critiques ont soulignée.

Mais une lecture religieuse est aussi possible : la venue du lion, même s’il a l’image d’un « pas tout à fait Christ » avec sa queue coupée et ses manières mi-humaines mi-canines, peut cependant être interprétée comme l’intervention de la Providence assurant la victoire du bien sur le mal, si l’on se réfère un des aspects de la symbolique de l’animal (le lion de Juda, cf. étude 9) ; force est de constater que si Yvain a agi de sa propre initiative à la fin du combat, jusque là, il n’avait pas contrôlé grand-chose et allait même de toute évidence succomber. Une lecture théologique est également possible si l’on considère que notre héros a toujours « voulu » ce qui lui arrivait, sans se révolter contre ce qui lui était imposé, même traîtreusement : les théologiens soulignent ainsi la nature à la fois libre et déterminée de l’Homme. En « voulant » toujours ce qui lui arrive par nécessité, l’homme, à l’instar d’Yvain, manifeste cette liberté sans laquelle il n’y a pas de salut. La dame courtoise n’avait-elle pas rappelé à Yvain, dès le début de l’épisode, son entière liberté de décision ?

Or est seur toi del soreplus (v. 5155)

Sur un plan plus proprement symbolique, on peut enfin voir dans cet épisode la victoire du monde nouveau sur l’ordre ancien. Les légendes païennes, comme les mythes grecs, ont certes une force poétique puissante, mais peignent un monde où l’homme se trouve aux prises avec des coutumes barbares, immotivées, d’autant plus cruelles pour ce dernier qu’elles se perpétuent sans espoir de délivrance, on l’a bien vu dans la « complainte » des captives. A cet univers statique, Chrétien oppose la dynamique de la liberté et de l’action pour assurer le triomphe de la charité et de l’amour.

Bientôt, nous verrons que cet esprit nouveau peut aussi souffler sur certaines coutumes féodales.


(1) Le mot cornu rappelle évidemment le diable, mais le bâton est un élément « réaliste » : les roturiers qui prenaient part à un combat judiciaire avaient droit à l'écu, mais non à l'épée.

Étude 12 : Le combat des champions (v. 6102 – 6394)


Traduction littérale des vers 6202 – 6303.

Ils se battent si longtemps
que le jour s’achemine vers la nuit.
Et il n’y a aucun qui n’ait 6204
le corps fatigué et les bras endoloris,
car le sang tout chaud et bouillonnant
par de nombreux endroits, sur tout le corps, sort d’eux à gros bouillons,
de sorte qu’il coule par-dessous les hauberts. 6208
Et ce n’est pas étonnant s’ils veulent
se reposer, car ils souffrent fortement.
Ils n’ont plus souci du combat,
et à cause de la nuit qui devient obscure, 6212
et parce qu’ils se redoutent beaucoup l’un l’autre ;
ces deux choses les font s’écarter
et les exhortent à ce qu’ils demeurent en paix.
Mais avant qu’ils ne s’en aillent du champ clos, 6216
ils se seront bien fait connaître l’un à l’autre,
aussi y aura-t-il entre eux joie et pitié.
Monseigneur Yvain parla d’abord,
qui était très vaillant et très courtois. 6220
Mais à son élocution, son cher ami
ne le reconnut pas, car ce qui lui fit tort,
c’est qu’il avait le parler bas
et la voix faible et cassée ; 6224
car tout le sang avait été remué en lui
des coups qu’il avait reçus.
« Seigneur, fait-il, la nuit approche.
Je ne crois vraiment pas que nous aurons blâme ou reproche 6228
si la nuit nous sépare.
Mais je dis seulement, pour ma part,
que je vous redoute beaucoup et vous estime beaucoup,
et que jamais dans ma vie je n’entrepris 6232
un combat dont je souffrisse autant,
ni ne crus voir un chevalier
que je voulusse tant connaître.
Vous savez bien placer vos coups 6236
et savez bien les asséner.
Jamais ne sut distribuer autant de coups
un chevalier que j’ai pu connaître.
Jamais, par ma volonté, je n’en eusse reçu 6240
autant que vous m’en avez offert aujourd’hui.
Vos coups m’ont complètement assommé.
- Par ma foi, fait monseigneur Gauvain,
vous n’êtes pas si étourdi ni si faible 6244
que je ne le sois autant ou plus.
Et si je connaissais votre identité,
peut-être ne vous ferait-ce pas du tort.
Si je vous ai offert du mien, 6248
vous m’en avez bien rendu le compte,
et en principal et en intérêt,
car vous étiez généreux pour ce qui est de rendre
plus que je ne l’étais pour ce qui est de prendre. 6252
Mais quelle que soit la manière dont la chose évolue,
du moment qu’il vous plaît que je vous apprenne
de quel nom je suis appelé,
désormais mon nom ne vous sera plus caché. 6256
J’ai nom Gauvain, fils du roi Lot. »
Aussitôt que monseigneur Yvain l’entend,
alors il reste abasourdi et tout éperdu ;
par colère et par courroux, 6260
il jette à terre son épée,
qui était tout ensanglantée,
et son écu tout en morceaux ;
Et il descend de cheval, pied à terre, 6264
et dit : « Hélas ! Quel accident !
C’est à la suite d’une affreuse ignorance
que nous avons fait ce combat,
car nous ne nous sommes pas reconnus ; 6268
jamais en effet, si je vous avais identifié,
je ne me serais battu avec vous.
Au contraire, j’aurais déclaré forfait
auparavant, je vous le garantis. 6272
- Comment ? fait monseigneur Gauvain,
qui êtes-vous ? – Je suis Yvain,
qui vous aime plus que nul homme au monde,
aussi loin qu’il s’étend à la ronde, 6276
car vous m’avez toujours aimé
et honoré dans toutes les cours.
Mais à propos de cette affaire, je veux vous faire
une telle réparation et un tel honneur 6280
que je m’avoue totalement vaincu.
- Vous feriez cela pour moi ? »
fait monseigneur Gauvain le doux.
« Certes, je serais par trop effronté 6284
si, pour cela, j’acceptais cette réparation.
Jamais, assurément, cet honneur ne sera mien ;
au contraire, il sera vôtre, je vous le laisse.
- Ah ! cher seigneur, ne le dites pas davantage ! 6288
Cela ne pourrait advenir.
Je ne puis plus me soutenir,
tant je suis rompu et mal en point.
- Assurément, vous vous mettez en peine pour rien », 6292
fait son ami et compagnon :
« Au contraire, c’est moi qui suis vaincu et rompu.
Et je ne dis pas cela par flatterie,
car il n’est au monde de si étranger 6296
à qui je n’en aurais dit autant
plutôt que de souffrir plus de coups. »
Parlant ainsi, il est descendu de cheval ;
alors l’un a tendu à l’autre 6300
les bras autour de son cou, puis ils s’embrassent,
et ne s’abstiennent pas du fait
que chacun se proclame vaincu.



Commentaire

Chacune des sœurs a désormais son champion. L’aînée a réaffirmé sa volonté de déshériter la cadette : le combat judiciaire aura lieu. L’auteur a soigneusement ménagé l’effet dramatique : pour des raisons différentes, les deux champions ont gardé l’anonymat, et leur équipement les empêche de se reconnaître. Les auditeurs attendent donc cette confrontation avec impatience.
Ils vont néanmoins devoir attendre un peu : un préambule tout pétri de sophistique va leur être servi sur les rapports entre l’amour (ici l’amitié) et la haine. Ce passage long de plus d’une centaine de vers (v. 5997 – 6101) n’est pas sans rappeler celui qui concernait l’amour d’Yvain (cf. étude 6).
Il y a pourtant deux différences essentielles :
– c’est le narrateur qui mène ce débat et non un personnage (Yvain dans le premier passage), et c’est là son intervention la plus longue du roman ;
– alors que le débat était « naturel » chez un amant responsable du meurtre du mari de la femme aimée, et qu’il était orienté vers une issue à trouver (cf., en transposant, la situation de Rodrigue dans le Cid), dans le cas présent, c’est moins une solution dialectique qui est recherchée que l’affirmation d’une situation absurde : l’anonymat rend aveugle à la fois la haine et l’amour (v. 6049 sqq.). Une conciliation dialectique est ici impossible vu que les personnages sont pris dans une situation qui fait penser à l’idée aristotélicienne des futurs contingents : les deux branches de l’alternative (ou ils savent qui est qui et ils « s’aiment », ou ils restent anonymes et se haïssent) ne peuvent coexister. L’enjeu du passage n’est donc pas de savoir si les combattants doivent s’aimer ou se haïr, mais de faire remarquer que l’amour et la haine peuvent étrangement coexister (cf. v. 6091 – 6101).
Certains critiques ont trouvé que la longueur de ce passage était le signe d’un goût peut-être trop marqué de l’auteur ou de son auditoire pour les débats d’école. J. Frappier (op. cit. p. 163) dit même à son propos que « l’esprit du clerc y fait tort à l’art du romancier ». Mais si ce préambule est peut-être un peu long, le propos n’est pourtant pas à considérer comme une digression gratuite : il a le mérite d’esquisser la question de l’étrangeté du monde, ou tout au moins de la nature humaine.
Le combat non plus ne vaut évidemment pas pour lui-même, même si l’auditeur friand des duels épiques aura ici aussi son content. Il nous intéresse parce qu’il met en lumière deux des plus belles valeurs de ce roman : l’amour et la justice. C’est l’affirmation de ces valeurs que nous nous proposons de dégager au travers de l’étude du combat et de la décision finale du roi Arthur.


1° La guerre et la paix

a) Gauvain

Il n’est pas inutile de commencer notre étude par une courte synthèse sur ce personnage-clé du roman arthurien, et que nous n’avons guère vu qu’en passant jusqu’ici.
Dans la tradition galloise transmise pas Wace, c’est un être d’élite, cultivé et vaillant, pacifique et courtois. Il a seul droit au titre de messire(s) (= monseigneur), d’abord appliqué aux saints d’après L. Foulet, cité par J. Frappier (op. cit. p. 142). Dans notre roman, il devra partager ce titre avec le seul Yvain.
Dans Y., c’est le « soleil » de la chevalerie (v. 2400 – 2408), mais ce soleil pâlit quelque peu car, amateur de joutes et de donoi (le « flirt » médiéval), il détourne Yvain de ses devoirs conjugaux et seigneuriaux (garder la fontaine !) en l’entraînant dans des tournois durant plus d’un an. De plus, il est absent quand on a besoin de lui ; certes, ce n’est pas de sa faute, mais après tout l’auteur a voulu qu’il en soit ainsi. Il ne peut donc secourir Lunete, avec laquelle il a pourtant noué une idylle. C’est donc ici le soleil qui manque son rendez-vous avec la lune… Il ne peut pas non plus protéger sa sœur en butte à Harpin, qu’Yvain vaincra. Enfin, il fait un mauvais choix – tout comme le roi – en acceptant d’être le champion de l’aînée du château de Noire Épine, sans doute parce qu’elle a l’essentiel du droit coutumier avec elle. Légèreté, imprudence, ou simple hiérarchie dans son code de valeurs ? Rapprochons-nous du texte pour en juger.

b) Le duel et son dénouement

Le combat est décrit sous le regard du narrateur, mais plus particulièrement sous celui de la foule assemblée pour voir cops de bataille et d’escremie (v. 5993). Nous verrons ultérieurement l’importance de cette focalisation.
Tout comme au début du récit du combat final entre Lancelot et Méléagant (L., v. 7010 sqq.), les deux adversaires, qui semblent à peu près de force égale (sans quoi l’intérêt du récit serait réduit), ne sont pas différenciés, et c’est la 3ème personne du pluriel qui est systématiquement utilisée pour les désigner. Mais alors que Lancelot va finir par se distinguer de son adversaire et prendre le dessus, dans notre roman, ce ne sera jamais le cas. Les exemples de cette indistinction sont partout : leurs lances se brisent (v. 6105) ; ils s’en donnent molt grans flas (v. 6119) ; si se combatent une chaude (v. 6131) ; si se donnent males grongnies (v. 6141) ; de même v. 6150 ; 6154 ; 6204 sqq. ; 6211… Par ailleurs, durant toute la durée du combat, ils restent tous deux à cheval, ce qui est exceptionnel, ils ressentent l’épuisement en même temps et cesseront le combat d’un commun accord.

Une autre caractéristique du combat est sa violence : aucune arme, offensive ou défensive, n’y résiste : les lances (v. 6105), les heaumes et les écus (v. 6115 – 6 et 6132 – 3), les épées (v. 6117 – 8), les hauberts (v. 6126 et 6147). Leur ardeur est telle qu’on se rapproche des duels épiques avec leurs détails sanglants (v. 6137, et surtout 6206 – 8). Les efforts des combattants sont mentionnés à plusieurs reprises (v. 6121 ; 6129 – 30, par exemple). Après un moment d’épuisement (v. (v. 6145), ils repartent de plus belle à l’assaut l’un de l’autre (v. 6153 sqq.). Cette ardeur impressionne fortement les spectateurs, comme le montre le passage très « expressionniste » des vers 6138 – 6140 :

Li œil des chiés lor estinchelent,
Qu’il ont les poins quarrés et gros
Et fors les ners et dur les os


Notons aussi qu’il est peu question de la qualité de leur escremie, si ce n’est de manière allusive : ce que les témoins voient surtout, ce sont les blessures qu‘il s’infligent et la souffrance qui en résulte ; ainsi, aucune partie du visage n’est épargnée (v. 6121 sqq.). L’auditoire, pris de pitié, prie alors le roi de faire cesser ce martyre, mais la démarche va demeurer vaine (v. 6176 sqq.) et, de toute manière, les combattants se comportent comme s’ils ne les entendaient pas tant leur haine semble s’entretenir d’elle-même (v. 6190 – 1 et 6196 – 7).

Trois facteurs vont alors mettre un terme au combat :
- la nuit, mentionnée à plusieurs reprises (v. 6203 ; 6212 ; 6227) qui borne le cadre temporel du combat et forcera le roi à trancher en cas d’indécision ;
- l’épuisement et la souffrance extrêmes des deux combattants qui les font renoncer spontanément au combat (cf. v. 6209 - 11) ;
- la « peur de l’autre » (v. 6213), qui n’est pas lâcheté (les deux adversaires font d’ailleurs fi de la recreantise, qui ne leur sera d’ailleurs jamais reprochée), mais étonnement face à une telle résistance et, par-delà, respect et admiration de l’adversaire (cf. v. 6231). Remarquons que cette évolution dans les sentiments de chacun s’effectue avant même qu’ils ne se soient reconnus (v. 6199 – 6201). La paix apparaît comme la seule issue possible du combat (v. 6215) et, tout comme la haine à l’instant précédent, semble s’imposer « naturellement » à mesure que la nuit vient ; elle n’émane pas du roi, mais d’eux seuls, dont les valeurs chevaleresques et l’humanité vont trouver ici leur plus haut degré.

c) Je sui Yvains,/ Qui plus vous aim com hom du monde

La reconnaissance, dont le lecteur se doute, et sur laquelle le narrateur a anticipé aux vers 6216 – 19, va s’effectuer non sans un certain humour :
- d’une part, quand Yvain commence à parler, Gauvain ne reconnaît pas sa voix tant elle est affaiblie (v. 6224 sqq.) ;
- d’autre part, quand Gauvain se nomme (v. 6257), et à son tour Yvain (v. 6274), leur effusion, après un combat si sauvage, paraît incompréhensible à l’auditoire qui n’a pu les entendre (v. 6305 sqq.), ainsi qu’au roi (v. 6311 – 15). On mesure alors tout l'intérêt de la focalisation choisie par l’auteur ;
- s’ensuit un assaut de manifestations d’admiration et d’auto-dévaluation symétrique aux accès de haine précédent, mais non identique par sa forme : il n’y a plus indifférenciation, mais réciprocité : c’est à qui fera admettre sa défaite à l’autre. Cette joute prend la forme d’un dialogue où chacun tente de faire valoir ses arguments (v. 6287/6288 ; 6291/6292). Même devant le roi, cet étrange affrontement continue (v. 6338-9/6343-5) pour s’achever en des récriminations dignes de petits enfants (v. 6347) :
Mes je ! – Mes je ! fait cil et cil.

Mais si Chrétien s’est manifestement amusé avec des effets théâtraux peut-être hérités de Plaute, cette reconnaissance n’en est pas moins émouvante. Loin de s’achever dans le carnage, le combat a consacré l’amitié. Celle-ci s’exprime magnifiquement dans les vers 6276 – 6278, où elle apparaît fondée sur l’estime, mais aussi la reconnaissance (Que vous m’avés amé toz jorz/Et honneré en toutes corz). Le geste vient alors compléter les paroles, renforçant la confusion des spectateurs qui les voient à présent s’embrasser sans comprendre ce qui arrive (v 6300 – 1) ! L’amitié, qui existait depuis toujours rejaillit ici, forte de la puissance dont l’ont nourrie la vaillance et l’honneur. Mais peut-être est-ce aussi à l’issue de cette épreuve que chacun prend vraiment conscience de cette amitié.


2° L’injuste et le juste

Nous avons déjà vu que la cause de la sœur aînée était injuste : certes le droit lui permet d’hériter du fief familial, mais elle est tenue d’en céder une partie (le quart en principe, cf. v. 6179) à sa cadette.
Or Gauvain a accepté de soutenir sa cause (v. 4725 – 6) et le roi, sachant parfaitement que celle-ci est mauvaise, laisse néanmoins chacune des sœurs choisir un champion pour régler l’affaire par un combat judiciaire. Il se montre par là beaucoup plus sourcilleux des formes (cf. v. 4794 sqq.) que du fond. Le droit féodal lui permettait de trancher puisqu’il y avait tort manifeste d’un des plaignants : le combat judiciaire (forme légale du fameux « jugement de Dieu ») ne s’imposait que si l’on ne pouvait trancher entre les parties.
Lors du combat, nous avons vu qu’aucun des deux adversaires ne songeait à cette cause. Il n’en va pas de même de l’assemblée qui prend nettement parti (v. 6176 sqq.). Le roi justifie son refus d’interrompre le combat de bien curieuse façon : il ne peut rien faire parce que la sœur aînée ne veut rien entendre (v. 6187 – 8). Mais n’est-ce pas justement le propre de la justice que de s’opposer aux volontés du coupable ?

A l’issue du combat, la justice va heureusement pouvoir triompher :
- Gauvain reconnaît n’avoir pas choisi le bon camp (v. 6336 – 7) ;
- le roi, touché par les effusions des héros et par leur générosité, prend lui aussi conscience des torts faits à la cadette et affiche sa volonté de les réparer (v. 6365 – 6374).
Mais on sait qu’il aurait voulu que l’aînée reconnût elle-même ses torts. Pour cela, il va avoir recours à une ruse qui fait honneur à son esprit d’à-propos et restaure son image quelque peu ternie depuis le début du roman : feignant d’appeler la jeune fille pour lui confirmer ses droits, il mêle à son propos tous les termes qui expriment ses torts afin qu’elle les reconnaisse sans s’en apercevoir (v. 6374 – 8) :

Ou est, fait-il, la damoisele
Qui sa serour a fors boutee
De sa terre et desiretee
Par force et par male merci ?
- Sire, fait ele, je sui ci.


En acquiesçant ingénument, elle est tombée dans le piège (cf. v. 6386 – 7) !
Le roi peut alors établir fermement le droit (v. 6382 ; 6392 – 3). Il fait également preuve de fermeté pour s’assurer que l’aînée exécutera bien la décision prise et n’hésite pas à se faire menaçant. Il le peut car s’il déclare son champion vaincu, les combattants n’ayant pu se départager, l’aînée, en plus de la restitution, doit recevoir une condamnation (v. 6404 sqq.).
Le roi a finalement rétabli la justice avec sa seule conscience comme guide. Il n’en demeure pas moins que le combat aurait pu – et dû – être évité…


Bilan et conclusion : Il faut aimer (E. Ajar- R. Gary)

Ce n’est pas pour autant que ce combat était inutile. Il ne l’était que dans la perspective de la justice formelle, il ne l’a pas été dans celle de l’humain, qui seul importe ici. C’est le respect de l’autre et l’amitié qui ont tout résolu ; c’est aussi la prise de conscience de l’absurdité de la situation : combattre jusqu’à la mort ? Des deux adversaires peut-être ? Ou pour le déshonneur du vaincu, réduit à demander merci pour sauver sa vie ? Combattre pour que triomphe éventuellement l’injustice ? La véritable justice, n’est-ce pas ici l’amour qui l’impose en faisant fi du reste ? N’est-ce pas aussi l’amour qui offre une solution à l’aporie sophistique que nous évoquions au début, un peu comme il en impose une au fameux dilemme de Pantagruel ? Par là Yvain confirme son avancée sur le chemin de la perfection et Gauvain rachète son attitude passée. C’est bien de rédemption qu’il s’agit.
C’est aussi la pitié qui a touché les spectateurs et fait que le roi s'est enfin montré juste, la pitié qui leur a ouvert les « yeux du cœur ». Chrétien ne fait aucune allusion à la religion dans ce passage, dont le lion est par ailleurs absent (il ne pouvait intervenir sous peine de rendre la partie inégale…), mais on peut malgré tout songer à une sorte de grâce qui toucherait tous les personnages, y compris l’aînée d’ailleurs, appelée à devenir la vassale de son aînée dans l’ « amour » mutuel (v. 6426 – 7 et 6428 – 6433 ; voir à ce sujet la note au bas de la page 447). Mais Chrétien n’écrit pas une œuvre d’édification religieuse : contentons-nous de voir ici s’exprimer, une fois de plus, sa foi dans les valeurs humaines.
L’épisode fait aussi ressortir les limites des pratiques du droit féodal, en particulier, le combat judiciaire, censé être guidé par la main de Dieu, mais qui dans la réalité s’avérait une pratique non seulement inefficace, mais de plus barbare, propre en tout cas à faire régner la loi du plus fort. Quant à la décision finale, elle fait ici honneur au roi, mais il n’empêche que l’affaire était bien mal engagée au départ. Chrétien évite sans doute de pousser trop loin la « subversion » mainte fois remarquée et sauve les apparences, mais on n’en a pas moins l’impression qu’il nous peint un cadre social, celui de la féodalité, qui, à son époque, s’achemine lentement vers son crépuscule.

Yvain a trois amours : sa dame, Gauvain et le lion (cf. les vers 6456 – 7 qui, comiquement, font penser à Tristan et Iseut) :

De che, se vous plaist, me creés,
Qu’il est a moi et jë a luy
.

Nous n’entendrons plus guère parler des deux derniers personnages. Yvain va maintenant revenir vers son épouse. Que faudra-t-il conclure des retrouvailles ? Ce sera le sujet de notre dernière étude.

Étude 13 - La réconciliation (vers 6500 – fin)


Traduction littérale des vers 6655 – fin.

Lunete monte à cheval puis s’en va
jusqu’au moment où, sous le pin, elle trouva 6656
celui qu’elle ne croyait pas
trouver à si peu de pas ;
au contraire, elle croyait qu’il lui faudrait
chercher beaucoup avant qu’elle ne parvînt à lui. 6660
Au lion elle l’a reconnu
aussitôt qu’elle l’a vu ;
aussi vient-elle vers lui à grande allure,
puis elle met le pied sur le sol ferme. 6664
Quant à monseigneur Yvain, il la reconnut
d’aussi loin qu’il l’aperçut,
c’est ainsi qu’il la salue, qu’elle le salue.
Elle dit alors : « Seigneur, je suis très heureuse 6668
de vous avoir trouvé si près. »
Et monseigneur Yvain dit à sa suite :
« Comment ? Me cherchiez-vous donc ?
- Oui, seigneur, de sorte que je ne fus jamais 6672
si heureuse depuis que je suis née ;
car j’ai amené ma dame,
si elle ne veut pas se parjurer,
à l’idée que, tout comme elle a coutume de l’être, 6676
elle sera votre dame et vous son époux.
En vérité, j’ose vous le dire. »
Monseigneur Yvain se réjouit fort
de la nouvelle qu’il entend, 6680
qu’il ne croyait jamais entendre.
Il ne peut suffisamment faire fête
à celle qui lui a procuré cela.
Il lui baise les yeux, puis le visage. 6684
« Assurément, fait-il, ma douce amie,
cela, je ne saurais absolument pas
vous le payer de retour, d’aucune façon.
Pour vous rendre honneur et service 6688
je crains que le temps et les possibilités ne me manquent.
- Seigneur, fait-elle que cela ne vous soucie pas,
et n’en soyez pas davantage en peine !
Car vous aurez suffisamment le lieu et le temps 6692
pour me donner des bienfaits à moi et aux autres.
Si j’ai fait ce que je devais,
alors vous devez m’en avoir même reconnaissance
qu’à celui qui emprunte le bien d’autrui, 6696
et puis le rembourse.
Et encore, je ne crois pas que je vous aie
rendu ce que je vous devais.
- Pourtant vous l’avez fait, Dieu m’en soit témoin, 6700
et plus encore, de cinq cents façons ! (1)
- Nous partirons d’ici quand vous voudrez.
- Mais lui avez-vous dit de moi
qui je suis ? - Non, par ma foi, 6704
et elle ne sait pas comment est votre nom
si ce n’est le chevalier au lion. »
Parlant ainsi, ils s’en vont aussitôt,
et le lion toujours à leur suite, 6708
jusqu’au moment où ils vinrent tous trois au château.
Ils ne dirent absolument quoi que ce soit
dans le château, ni à homme ni à femme,
jusqu’au moment où ils vinrent devant la dame. 6712
Alors la dame se réjouit
Aussitôt qu’elle entendit la nouvelle
de la jeune fille qui venait
et du fait qu’elle amenait 6716
le lion et le chevalier
qu’elle voulait vraiment accueillir,
vraiment connaître et voir.
A ses pieds se laissa tomber 6720
monseigneur Yvain, revêtu de toute son armure.
Et Lunete, qui était à côté,
lui dit : « Dame, relevez-le,
et employez votre peine, votre effort et votre sagesse 6724
à établir la réconciliation et le pardon
que nul, si ce n’est vous,
en tout le monde ne peut chercher à lui obtenir. »
Alors la dame le fait se redresser 6728
et dit : « Mon pouvoir est tout pour lui.
Faire sa volonté et ses désirs,
voilà ce dont j’aimerais beaucoup être capable.
- Assurément, dame, je ne l’aurais pas dit à l’instant, 6732
fait Lunete, si ça n’avait pas été vrai.
Le pouvoir est tout entier vôtre,
bien plus que je ne vous l’ai dit.
Mais à présent, je vous dirai là-dessus 6736
la vérité, ainsi vous la saurez.
Jamais vous n’eûtes ni n’aurez désormais
un si bon ami que celui-ci.
Dieu veuille accorder qu’entre vous et lui 6740
il y ait bonne paix et bon amour
tels qu’ils ne prennent fin à aucun moment ! (2)
Dieu me l’a fait ainsi trouver tout près :
désormais, pour établir la vérité, 6744
il n’est pas besoin de dire d’autres paroles.
Dame, tenez-le quitte de votre colère,
car il n’a d’autre dame que vous.
C’est monseigneur Yvain, votre époux ! 6748
A ce mot, la dame sursaute
et dit : « Que le Seigneur Dieu me garde,
tu m’as bien prise à tes mots ;
car celui qui ne m’estime en rien, 6752
tu me le feras aimer malgré moi.
Là, tu as très bien travaillée !
Là, tu m’as rendu service très agréablement.
Mieux vaudrait, toute ma vie, 6756
endurer vents et tempêtes !
Et si se parjurer
n’était pas chose trop honteuse et trop vile,
jamais auprès de moi, à aucun prix, 6760
il ne trouverait paix ni réconciliation.
A jamais couverait dans mon cœur,
tout comme le feu en la cendre,
ce sur quoi je ne veux plus à présent revenir 6764
ni dont il ne m’importe pas de me souvenir,
puisqu’il me faut me réconcilier avec lui. »
Monseigneur entend et réalise
que son affaire est en bonne voie, 6768
car il aura sa paix et sa réconciliation ;
Il dit alors : « Dame, miséricorde
on doit avoir du pécheur.
J’ai expié ma mauvaise ligne de conduite 6772
et je dois l’expier à juste titre.
La folie m’a fait m’attarder,
c’est pourquoi je me reconnais coupable et infidèle à mon engagement.
De plus, j’ai fait une action très audacieuse 6776
quand j’osai venir devant vous.
Mais si à présent vous voulez me retenir,
jamais plus je ne vous ferai du tort en rien.
- Assurément, fait-elle, je le veux bien, 6780
étant donné que je serais parjure
si je n’employais tout mon pouvoir
à faire la paix entre vous et moi.
Puisque c’est votre désir, je vous l’accorde. 6784
- Dame, fait-il, cinq cents mercis !
Car, puisse le Saint-Esprit m’assister,
il n’est homme, en ce bas monde,
qui pour une femme n’ait manifesté plus grande douleur. » 6788
A présent, monseigneur Yvain a sa réconciliation.
Sachez en vérité que jamais
de quoi que ce soit il ne fut aussi heureux,
aussi triste qu’il ait été. 6792
Il est parvenu à très bonne fin,
car il est aimé et tenu pour cher
de sa dame et elle de lui.
Il ne lui souvient plus d’aucun tourment, 6796
car il les oublie par la joie
qu’il a de la part de sa très chère amie.
Lunete, quant à elle, est très contente (2) :
il ne lui manque rien qui lui plaise, 6800
car elle a fait la réconciliation sans fin
de monseigneur Yvain, le parfait,
et de son amie chère et parfaite.
Du Chevalier au Lion, 6804
Chrétien termine ici son roman.
Il n’en a jamais entendu dire plus,
Et vous, désormais, n’en entendrez pas conter plus
si l’on n’y veut ajouter mensonge. 6808



(1) Traduction inspirée par C. Pierreville, op. cit. p. 561.
(2) J’avoue ma perplexité face aux constructions de ces deux vers, qui sont du reste presque similaires. Je me contente donc de reproduire la traduction de D. Hult. Il est à noter que les autres manuscrits ont les leçons tel qui ja ne faille a nul jor (v. 6742), et Et Lunete rest mout a eise (v. 6799). Heureusement, le sens général ne fait pas de doute.
Commentaire



Tout à une fin. Il est temps pour Yvain de rentrer au bercail pour tenter de se réconcilier avec son épouse. Consécration de l’union de la chevalerie et de l’amour pour certains, final trop rapide et plutôt maladroit pour d’autres, happy end « bien désinvolte et finalement peu convaincant » pour E. Baumgartner (op. cit. p. 66), les avis divergent assez fortement sur ce dénouement, que peu en définitive analysent en profondeur.
Mais si ce dénouement apparaît précipité, c’est qu’il ne nécessite pas de longs développements du strict point de vue des faits : ne nous attendions-nous pas à voir Yvain revenir dans son fief et renouer avec sa dame ? N’exigeons pas de notre premier grand romancier l’art des transitions et l’épaisseur temporelle nécessaire au déploiement des intrigues romanesques des époques futures. Chrétien saute des étapes inutiles, mais il en privilégie d’autres, comme le rôle important joué par Lunete, l’insistance sur certains thèmes, comme celui du serment ou de la [pes], le tout associé, il est vrai, à des silences qui nous étonnent et peuvent nous laisser insatisfaits. C’est bien de tout cela qu’il faut tenir compte si l’on veut rendre justice à ce dénouement et en donner une vision, je n’ose dire plus juste, mais en tout cas moins passionnée.


1° Le dénouement

Que celui-ci soit rapide, cela ne fait pas de doute. Sept vers (6500 – 6) suffisent à assurer la transition entre le repos d’Yvain et la convalescence de son lion, blessé depuis le combat avec les trois chevaliers, et le retour aux préoccupations sentimentales du héros. Certaines formules comme Mesire Yvains, qui sans retour/Avoit son cuer mis en amour (v. 6501 – 2) et qu’il se moroit pour li (v. 6506) peuvent paraître bien précipitées, donc outrées et peu sincères, comme si le temps semblait manquer au conteur pour renouer avec les longs développements du type de ceux qui décrivaient la naissance de l’amour ou le désespoir du héros déchu.

Pour arriver à la bone pes finale, le jeu des caractères prendrait sans doute trop de place. Deux subterfuges vont presser les événements.
- Le déclenchement d’une tempête, ultime retour à la fontaine qui ne s’inscrit plus du tout dans l’esprit de la quête chevaleresque, mais n’est plus qu’un moyen de pression, d’autant qu’Yvain songe à le réitérer autant que ce sera nécessaire (v. 6510 – 6). Ce dernier retour est raconté de manière expressive, mais succincte, avec une formule traditionnelle destinée à faire accréditer le merveilleux (6525), mais peut-être ici ironique. Ce sont plutôt les conséquences de la tempête (panique des habitants du château qui manque de s’écrouler) qui seront mises en avant.
- Le « jeu de la vérité » (v. 6624) par lequel Lunete piège la dame, et qui n’est qu’une variante du don contraignant : en jurant d’aider le « chevalier au lion » à se réconcilier avec sa dame, celle-ci ne se doute pas que c’est d’elle et d’Yvain qu’il s’agit. Nous aurons à revenir sur ce fait capital ; contentons-nous de remarquer pour l’instant que l’introduction de tels procédés dans un dénouement peut être de nature à en faire ressentir le caractère artificiel.
- Le passage final fait bien songer à un « happy end » dont la source est peut-être le conte celtique. A la fin de l’histoire, tout le monde est satisfait, et l’union entre les deux époux semble devoir être stable et pérenne. Notons la symétrie De mon signor Yvain le fin/Et de s’amie chiere et fine. (par fin, entendez fin’ amant) (v. 6802 – 3). Or, après ce qui s’est passé, et vu le caractère intransigeant de la dame, on pourrait en douter… On peut aussi s’interroger sur le fait que la coutume ne s’est pas éteinte, et qu’Yvain aura donc encore à combattre et à engager sa vie. Mais le conteur nous interdit cette attitude en usant d’une formule tout aussi traditionnelle que la première : il n’y a plus rien à dire : imaginer, ce serait mentir ! (v. 6806 – 8).
Ce dénouement est donc rapide : 300 vers sur les 6808 que comporte le roman. Il peut d’autre part s’apparenter, par les « machinations » qu’il comporte et le principe de la « reconnaissance », à certaines comédies antiques, que copiera notre littérature. Par ailleurs, le ton peut en sembler parfois un peu désinvolte.
Mais le réduire à un final dénué de sérieux ou bâclé serait faire mauvaise justice à d’autres aspects qui, comme nous l’avons laissé entendre, sont porteurs de sens.

Un réel souci de composition peut être décelé dans ce dénouement.
Le retour d’Yvain à la fontaine assure au récit une symétrie assez heureuse en offrant une clôture au parcours d’Yvain sur les lieux où l’histoire avait commencée, dans le récit de Calogrenant, et où le héros était revenu après sa folie. L’inflexion dans ce parcours s’était fait ressentir dès l’achèvement de l’épreuve de Pesme Aventure, qui en représente l’étape la plus « éloignée » symboliquement, pour se poursuivre par le retour à la cour d’Artur où devait se régler le différend entre les deux sœurs… La « circularité » de ce parcours mérite d’être notée.
Les retrouvailles d’Yvain et de sa dame en présence de Lunete répondent aussi aux deux premières scènes où ces mêmes personnages étaient présents, tout en comportant, comme pour les scènes à la fontaine, des variantes significatives : la première était celle de la demande en mariage ; la seconde, après le combat pour délivrer Lunete, avait vu Yvain rencontrer son épouse incognito et l’entendre promettre d’aider le chevalier au lion à se réconcilier avec sa dame ; la dernière voit logiquement les quatre personnages se réduire à deux après la révélation qui suit le serment solennel. Ce souci de composition relève plus de la symbolique que du « réalisme » des sentiments, mais il est tout aussi efficace, sinon plus, sur le lecteur, en même temps qu’il témoigne d’une certaine recherche esthétique orientée autour de l’équilibre formel.
Du point de vue de l’ « action », c’est essentiellement le jeu de Lunete qui occupe le devant de la scène (200 vers sur 300). Son plan naît au v. 6547, quand la tempête qui manque de ravager le château fait comprendre la nécessité d’assurer une défense dont les barons sont incapables (v. 6549 – 6545). Lunete tire très habilement parti de leur impuissance (v. 6548 – 50) et du déshonneur qui risque de flétrir la dame (v. 6561 – 5).
Bien sûr, elle évite de parler trop vite du chevalier (v. 6572 sqq.) et feint de s’en remettre à la Providence (v. 6576), mais elle a fait naître chez la dame le souhait pressant d’une aide (v. 6590 – 1, dont on notera l’aspect proverbial). Lunete va habilement introduire le personnage du héros salvateur en rappelant ses exploits, (à l’exception, curieusement, du plus important) (v. 6592 sqq.), sa situation délicate et la peine qu’il en éprouve (v. 6604). La dame est prête à intervenir pour lui, mais Lunete s’entoure de précautions : il faut que la dame jure d’agir pour le chevalier (v. 6221 sqq.) On remarquera la solennité de ce serment : reliques (v. 6622), formes (v. 6629), termes exprès (v. 6634 – 6639). La dame se fait ainsi prendre au « jeu de la vérité ». Qu’il ait existé (J. Frappier) ou que l’expression ait été inventée par l’auteur (D. Kelly, Le jeu de la vérité in Le chevalier au lion… Approches d’un chef-d’œuvre, coll. Unichamp, éd Champion pp. 105 – 106), le résultat est le même : en prêtant son serment, la dame s’est engagée elle-même.
Lunete peut alors chercher Yvain pour le présenter à la dame impatiente d’accueillir son champion. Auparavant, elle a fait passer le service qu’elle rend à Yvain comme une dette d’honneur pour l’avoir sauvée de la mort (v. 6694 sqq.), affirmant par là sa parfaite « courtoisie ». La révélation peut alors avoir lieu, comme en témoigne le mot voirs employé au v. 6733, et le mot vérité employé aux v. 6737 et 6744). Lunete peut être fière d’avoir esploitié mout bien (v. 6754).
La dame pardonne, mais reste attachée à son ressentiment, qu’elle affirme jusqu‘à la fin (v. 6753 ; 6758 sqq. où l’on notera la belle image du feu qui couve sous la cendre, que l’on peut rapprocher de celle de la bûche qui se consume (v. 1778 – 80), bien que l’objet de l’image soit opposé), et cette constance affichée forme du reste un contraste assez plaisant avec la versatilité qu’Yvain lui prêtait au début. Sa nécessité de respecter un serment juré sur des reliques malgré son ressentiment ressort bien des vers 6781 sqq. Il faut néanmoins remarquer son intention d’oublier l’affront (v. 6764 – 6) et l’usage qu’elle fait du verbe amer ( Que chelui qui riens ne me prise/Me feras amer mal gré mien, v. 6752 – 3) étroitement lié à l’idée de nécessité, et qui rappelle aussi la coexistence de la haine et de l’amour. Nous reviendrons sur ce point important.
Yvain, de son côté, tellement heureux d’apprendre la bonne nouvelle de Lunete que Les yeux li baise et puis le vis (v. 6684), il a une attitude qui rappelle sa demande en mariage (v. 6720 – 1), et des paroles pleines d’humilité et de noblesse (v. 6770 sqq.). C’est le parfait amant courtois qui « ne demande rien qu’à titre de grâce » (F. Lyons, cité par T. Hunt, op. cit. p. 93). La peine éprouvée au sortir de sa folie, bien que passée sous silence un long moment, ressort bien dans les vers 6785 – 88 où, rendant grâce à sa dame qui lui a pardonné, Yvain exprime une douleur qui apparaît comme le bilan de son expérience, comme si ses exploits de chevalier ne comptaient pas.
La fin du roman voit la présence insistante du mot pes, notée par E. Baumgartner (quatre fois dans les vers 6725 – fin), et qu’on ne peut malheureusement pas toujours rendre par le mot moderne : le parcours d’Yvain s’achève dans la sérénité de la réconciliation, rien n’est plus à désirer, rien ne doit l’être, sauf à être une victime naïve de l’illusion de l’art…
Mais parce que le dénouement est une clôture, il nous invite à la réflexion. Les exploits d’Yvain ont été négligés et sur l’amour de la dame plane toujours une certaine ambiguïté. A quelles conclusions pouvons-nous nous aboutir ? Nous ouvrirons ici quelques pistes.


2° A la recherche d’un sen

« Heureux qui comme Ulysse »

Durant ce dénouement, nous n’avons en effet entendu parler qu’épisodiquement des exploits du chevalier au lion, et encore manquait-il le plus important, celui réalisé au château de Pesme Aventure. Au cours de l’histoire, aucun d’entre eux n’a été entrepris ni pour la conquête de la dame, ni pour sa reconquête. Corrélativement, aucun ne peut être considéré comme s’intégrant au service d’amour dû par le chevalier, comme dans É. par exemple. Bien plus, de l’épisode de la folie jusqu’au terme de l’affaire des sœurs de Noire Épine, jamais Yvain ne semble se souvenir de sa dame. Quand il sera en sa présence et demandera son pardon, il ne fera jamais valoir ses titres de gloire et son ascension dans les vertus chevaleresques, mais fera état de sa douleur sentimentale, (v. 6787 – 8) et se repentira de son mal savoir (v. 6773), comme si son expiation – thème important – n’était pas liée à ses épreuves, mais uniquement à sa souffrance. Certes, durant sa quête, Yvain a secouru des femmes qui peuvent être considérées comme le substitut de la dame à qui il a manqué de parole et qu’il a laissée desconsiliee, et c’est d’autre part sa renommée qui a fait songer à lui pour défendre le fief de Landuc, mais une fois redevenu Yvain, tout cela semble oublié ou négligé. Ni Gauvain, ni même le lion ne sont par ailleurs évoqués.
C’est ce qui a fait dire à certains critiques anciens que le roman était mal composé, surtout mal conclu. Y aurait-il deux histoires ? Deux parcours ? Deux personnages ? Le jeu de la vérité ne serait-il pas précisément destiné à faire effacer l’un par l’autre ? En ce cas, les actions chevaleresques, portées par le chevalier au lion et quasiment absentes du dénouement, seraient-elles du côté du mensonge, de la fausseté ? Sans nier cette possibilité, qui n’est pas nécessairement à interpréter aujourd’hui comme un défaut de la création littéraire, nous pouvons plutôt penser qu’Yvain n’est rendu à lui-même que parce qu’il a été un long moment le chevalier au lion. Les épreuves qu’il a subies, outre leur intérêt intrinsèque pour les lecteurs, ont assuré son expiation en jouant un rôle apotropaïque qui rejoint l‘idée de substitution que nous avons évoquée. Ces épreuves, en ce cas, avaient nécessairement vocation a être oubliées une fois le retour à l’équilibre assuré. Ces mêmes épreuves peuvent aussi montrer qu’on ne mène pas éternellement une quête sans but précis (car si elles ont été profitables, Yvain ne les a pas recherchées). Le retour vers l’épouse n’est pas en ce cas une fin « plaquée » ni, pour Yvain un pis-aller, c’est le renoncement à la « gloire » (vaine ?) pour l’amour et l’humilité, fût-ce au pris de l’obscurité, car à la différence D’Érec et de Cligès, Yvain, fils de roi, descend l’échelle sociale en devenant le seigneur de Landuc… En ce sens, le mot pes, même si Yvain aura encore à défendre la fontaine, caractériserait assez bien la modestie de ce destin.

Le covent

Mais le mot pes est aussi à entendre dans le sens plus restreint de « réconciliation ». Cette réconciliation ne provient certes pas de la libre volonté de la dame, mais résulte du serment prêté et de la crainte conséquente du parjure. On ne saurait dire assez l’importance des engagements et des serments dans ce roman, et notamment dans ce dénouement. Serment de rester fidèle à la dame en défendant la fontaine, serment de la dame de se réconcilier avec son époux, mais aussi engagements moraux à défendre la dame de Noroison, la sœur de Gauvain, la cadette de Noire Épine, les jeunes filles de Pesme Aventure (même si le lendemain de son arrivée, Yvain semble étrangement les avoir oubliées), et bien sûr Lunete, qui s’engage à son tour, comme on l’a vu. Chez la dame, l’amour, jamais vraiment déclaré sans être associé à un autre sentiment, ne semble pas provenir d’une inclination, comme chez Yvain (ou comme chez Énide, Soredamor, Fénice, Guenièvre…), mais semble au contraire aller de soi une fois l’engagement pris. Lors de la réconciliation entre les deux sœurs par le roi Arthur, cette association était déjà précisée dans des termes qui sont ceux de l’engagement vassalique : Si l’amés comme vostre fame/Et vous comme sa dame (v. 6431 – 2). A la fin de l’histoire, on voit clairement que l’amour ne renaîtra que parce qu’il y a engagement (v. 6752 – 3, qui rappellent le célèbre vers d’Ovide odero, si potero, si non, invitus amabo (Amores, 3, 11, 35)).
Le narrateur a beau conclure (v. 6793 – 5) :

Mout en est a boin chief venus
Qu’il es amés et chiers tenus
De sa dame et ele de lui
,

on peut légitimement s’interroger sur la nature d’un sentiment forcé par les circonstances. Faut-il lui donner un autre sens ? L’amour-propre de la dame ou ses intérêts politiques altèrent-ils sa nature ? Comme nous l’avons dit en son temps, les sentiments de la dame n’importent pas tant que ceux d’Yvain. Il est donc oiseux de vouloir donner une réponse définitive à la question. La clé est aussi peut-être aussi dans une inflexion de la position de l’auteur en ce qui concerne le problème du mariage au sein de l’amour courtois.

Le mariage et l’amour courtois

Le mot pes, quel que soit son sens, évoque la stabilité, l’immuabilité. Cette stabilité est liée en partie à la situation du mariage, qu’Yvain semble pour avoir un temps oublié en la troublant par son départ.
Le mariage du héros et de l’héroïne n’est certes pas chose nouvelle. Dans C., Alexandre et Soredamor s’unissent et Cligès, leur fils, après bien des péripéties, épousera Fénice. Mais dans les deux cas, le mariage consacre un amour mutuel profond et avoué ; de plus, une bonne partie des aventures découlent directement de cette union que l’on cherche à contrarier, Fénice étant promise à Alys. Érec, de son côté, épouse Énide au premier tiers du livre, comme dans notre roman, mais sa première aventure, la quête de l’épervier, était motivée par l’espoir d’honorer sa future épouse et, après son mariage, il tente l’aventure en compagnie d’Énide qui l’aide et qu’il protège des visées du conte de Limors. Dans L., pas de mariage, mais une quête dont l’unique objectif est la reine Guenièvre, avec laquelle Lancelot aura une liaison adultère une seule et unique fois. On le voit, sauf dans Lancelot, l’amour et le mariage ne sont nullement incompatibles, et dans tous, l’exploit du chevalier est très souvent lié au service d’amour, conformément aux usages de l’amour courtois.
Or ici, nous avons constaté une dissociation très nette entre la chevalerie et l’amour, et, conséquemment, un certain effacement du personnage féminin, qui n’a même pas de nom dans tous les manuscrits, et qui, dans ce dénouement, apparaît surtout en tant qu’épouse envers laquelle on a des engagements, même si, du côté d’Yvain, l’amour apparaît toujours comme libre et spontané. Sans doute Chrétien a-t-il voulu renouveler la thématique courtoise, diversifier son inspiration et ses thèmes en jouant de toutes les variations subtiles que lui permettait l’amour courtois et les relations entre les amants. Mais la « restriction » à laquelle nous renvoie ce dénouement (retour au fief et non à la cour d’Artur en quête de nouvelles aventures et d’un nouvel espace, humilité du destin chevaleresque d’Yvain, que l’on peut opposer à ceux, brillants, d’Érec, sacré roi, ou de Cligès, qui devient empereur, réduction du mariage au statut de contrat ayant l’amour de la dame pour clause), peuvent susciter des interrogations : le mariage ne consacrerait-il pas l’extinction de la prouesse et, à terme, de l’amour ? S’il n’est pas la marque, à l’image du roman tout entier, d’une volonté du lectorat ou de la commanditaire de voir plus nettement distingués les domaines de l’amour et du mariage(1), le « happy end » final peut être en effet considéré comme une belle plaisanterie !

Conclusion

Si le dénouement n’a pas la faiblesse structurelle que l’ancienne critique pouvait mettre en avant, il faut avouer qu’il n’opère pas dans le sens de l’unité parfaite que J. Frappier prête au roman. En délaissant l’exploit, réduit à une ultime réactivation de la coutume qui fait figure de « chantage », en n’évoquant plus ni Gauvain ni le lion, et en offrant une image ambiguë de l’amour de la dame, Chrétien n’amorcerait-il pas un changement qui pourrait prendre l’aspect d’un renoncement avant le nouvel envol de Perceval ?
Mais sans doute avons-nous tort de vouloir faire peser l’essentiel du sen sur le seul dénouement. C’est l’ensemble du livre qu’il faut considérer si l’on veut en avoir une image plus juste. Telle sera notre ultime tâche.

(1) Cf. cet intéressant passage du Traité de l’amour courtois, d’André le Chapelain, traduit pas C. Buridant aux éd. Klincksieck, cité par E. Baumgartner (op. cit. p. 68) :
L’amour ne peut étendre ses droits entre deux époux. Les amants en effet s’accordent mutuellement toute chose gratuitement, sans qu’aucune obligation les pousse. Les époux au contraire sont tenus par devoir d’obéir réciproquement à leurs volontés et ne peuvent en aucune façon se refuser l’un à l’autre.


Je sui uns hom (v. 328)

14 - Conclusion générale


Calogrenant invitait son auditoire à entendre son récit pas seulement avec les oreilles, mais aussi avec le cœur. La formule, d’origine évangélique, doit à l’évidence s’entendre aussi du texte qu’on a sous les yeux (dans les oreilles à l’époque).
Mais la quête du sens n’est pas chose aisée, nous l’avons vu dernièrement à propos du dénouement. A la différence d’une épopée, ce roman « n’a pas de sens tout fait » (M. Rousse, op. cit. p. 36). Il faut donc être prudent en la matière car le roman, fait d’éléments divers, ne livre en effet aucun sens qui doive s’imposer naturellement. Le propre des chefs-d’œuvre, du reste, n’est-il pas de toujours susciter des interrogations, par delà les époques ?
En revanche, nous avons constaté plusieurs fois la convergence de ces éléments, aussi disparates soient-ils, vers deux directions : l’idée d’humanisme et, lié à ce dernier, un certain regard critique ou amusé porté sur la société, les codes, voire l’œuvre elle-même. Et pour exprimer cela, un genre particulièrement adapté : le roman.
Sans donc confondre synthèse et exégèse, nous mettrons ici ces éléments en valeur.


a) Le parcours du héros

L’attention du lecteur est avant tout portée sur un homme, le héros, dont on suit le parcours et dont on peut mesurer la marche graduelle vers la perfection. Irréfléchi au début, préoccupé par l’idée de venger Calogrenant, désireux d’acquérir la gloire pour elle-même et oublieux des engagements qu’il a pris en se mariant, il choisit le bien, incarné alors par le lion, contre le mal, le serpent, après l’épreuve régénératrice de la folie. Il secourt alors les faibles et les opprimés sans vouloir en tirer gloire et profit, sans non plus se croire investi d’une mission religieuse ou sociale particulière. On a vu que jamais Yvain n’avait pensé à utiliser le souvenir de ses exploits pour rentrer en grâce auprès de sa dame. Cette transformation le fait aussi passer du temps figé de l’oubli de soi et des autres au « temps retrouvé » de la tâche entreprise et du respect de ses engagements : l’exemple du combat contre Harpin, dont Yvain ne se chargera que s’il est sûr de revenir à temps pour sauver Lunete, le montre particulièrement bien. Cette épaisseur temporelle est indissociable du chemin que le héros doit maintenant se frayer dans la pleine conscience de son devenir.
Si l’on s’en tient à ce que le dénouement nous propose, Yvain termine son parcours dans une relative médiocrité, que les romans postérieurs à Chrétien sembleront du reste confirmer. Mais la circularité de ce parcours a délibérément été voulue pas l’auteur, comme en témoigne Owen et Lunet, un récit gallois qui fait partie de l’ensemble des Mabinogion ; ce texte est postérieur à notre roman, mais on a montré que tous les deux s’inspiraient d’une source commune. Or, dans le conte gallois, l’épreuve du château du Noir Oppresseur, l’équivalent de Pesme Aventure, s’effectue après la réconciliation avec la dame. Ici, c’est librement et volontairement qu’Yvain met fin à son errance et qu’il rejoint son épouse, différent en cela de Lancelot dont la mission était de ramener la reine à la cour.
Ce parcours, Yvain l’effectue seul. Certes, il est efficacement aidé par son lion dans certaines épreuves, mais il ne prend conseil que de lui-même. Pas d’Olivier à ses côtés, pas d’Énide non plus. Gauvain est un mauvais conseiller et Lunete, même dotée d’une indéniable consistance psychologique, est un personnage surtout fonctionnel. Sa dame, enfin, est peu présente en tant que protagoniste et ne l‘aide bien sûr d’aucune manière.
Mais Yvain est aussi l’individu qui se démarque de son groupe en quittant incognito la cour du roi pour être le « premier » à la fontaine, et en ne la rejoignant pas à la fin. De plus, en rejoignant le fief dont il est à présent le seigneur, il renonce à se conformer à l’usage féodal qui voudrait qu’il succède à son père le roi Urien. Même s’il renoue avec la vie seigneuriale et, par là-même, avec un certain conformisme, Yvain n’en est pas moins celui qui, pour un temps, s’est émancipé et a agi en fonction de ses propres valeurs ou de sa sensibilité. Sans toujours en avoir une conscience bien nette (notre roman n’est pas un roman d’analyse), Yvain est libre dans la mesure où il ne semble avoir d’autre obligation que celles qu’il se donne ou choisit d’assumer.
C’est enfin l’amant, subjugué par l’image de l’être aimé et dont le cœur n’a pas besoin des flèches du dieu archer pour saigner… Moins extatique que Lancelot, capable d’ « oublier » sa dame, il lui reste néanmoins fidèle et avoue avoir bien souffert de sa faute. Dernière qualité notable : Yvain est le combattant qui sait reconnaître la valeur de son adversaire qu’il estime avant même de reconnaître en lui son ami…
Son parcours semble donc à l’image d’une destinée humaine dont les erreurs sont assumées et corrigées, qui se façonne par l’expérience conférée par l’action entreprise en toute liberté, pour soi et pour les autres, et dont la récompense est le bien-être et l’équilibre intérieur et peut-être la rédemption dans l’autre vie. C’est essentiellement en ce sens que peut s’entendre le terme d’humanisme.


b) La «subversion », le sourire et le rire

Mais ce poids conféré à l’individu au sein de la collectivité suppose la critique sous-jacente de cette société qui tente de l’enserrer dans ses cadres, ses routines et empêche son émancipation, donc son devenir.
Nul ne s’étonne alors de voir Chrétien nous montrer l’envers d’une cour royale dont l’image, brillante chez les devanciers (Wace), est à présent sur son déclin, au contraire (peut-être) de la cour à laquelle il appartient alors. La cour d’Artur est en effet marquée par un laisser-aller notable : le roi quitte de manière incongrue l’assemblée des chevaliers pour faire la sieste ( ?), Keu cherche querelle à tout le monde, et c’est la reine qui doit le faire taire. Par la suite, Arthur commet des actes irréfléchis : il se rend à la fontaine par pure curiosité, pour veoir la pluie (v. 2220 !), et déclenche la tempête sans en avoir prévu les conséquences (on sait que c’est Keu qui en fera les frais). Par la suite, il soutient d’abord la cause de l’aînée, refuse de rendre justice et laisse deux de ses champions manquer de s’entre-tuer… Derrière le monde des coutumes, il y a peut-être plus généralement aussi le monde féodal traditionnel avec des pratiques parfois aussi incompréhensibles et barbares que celle des légendes, telle celle des pucelles esclaves au château de Pesme Aventure : l’aspect mythique rejoint ici du reste l’aspect « réaliste » pour beaucoup de critiques bien qu’il faille être prudent, comme on l’a vu.
Mais Chrétien semble aussi prendre certaines libertés avec les règles courtoises en opérant une inversion plaisante à propos du « vol du cœur » : ordinairement, c’est la dame qui dérobe le cœur de l’amant ; ici, c’est l’inverse (v. 2724 sqq. !). Le résultat en est, pour un temps tout au moins, l’indépendance de l’amant et l’oubli de ce pauvre cœur, rendu seulement à la fin de l’histoire ! De plus, l’amant avait médité son larcin : alors que dans L., plus « classique » en ce sens, le chevalier opère sous les yeux de la dame, par exemple lors du premier combat avec Méléagant, ici, c’est la dame qui s’est trouvée sous les yeux du chevalier, et qui l’a séduit parce qu’elle était desconseillee. D’autre part, le mariage, loin d’apparaître comme la consécration de l’amour, comme dans C. ou É., semble plutôt avoir pour but d’offrir une issue à la situation politique du fief resté sans défenseur.
Nous avons enfin vu l’importance des passages où l’amour et la haine étaient confrontés dans des raisonnements de type dialectique, que ce soient dans les relations amoureuses ou les relations amicales, avant le combat contre Gauvain. La présence, un peu insistante, de ces disputationes reflète certainement un engouement de l’époque, mais on y perçoit aussi un certain regard critique de l’auteur si l’on songe que, dans les deux cas, ce n’est pas l’esprit, mais le cœur qui résout les contradictions ou les dilemmes. Nous avons déjà fait à ce propos un rapprochement avec l’humanisme de Rabelais.

Quant au rire, il n’est pas l’apanage du roman : il existe dans les chansons de geste tardives, mais il s’agit là d’un rire un peu fruste, parfois moqueur, sans toutefois remettre en cause le monde ou les valeurs auxquels l’œuvre se réfère. Ici, ce rire se fait surtout sourire, et il découle du regard critique sous-jacent de l’auteur, comme on vient de le voir. Mais parallèlement, il existe aussi un humour plus « gratuit », signe d’une volonté d’ôter de son sérieux à l’histoire racontée, ou tout au moins de prendre un certain recul sur elle.
Certains épisodes s’apparentent au comique qu’on trouvera plus tard au théâtre : ainsi les effets tirés de l’invisibilité d’Yvain et l’épisode de la cruentation. Le lion, amputé du bout de sa queue, les subterfuges de Lunete, le « happy end » final, presque désinvolte, devaient sûrement amuser l’auditoire. Ce comique introduit de la variété dans l’œuvre et constitue peut-être l’antidote de l’idéalisation : il avertit peut-être le lecteur qu’il doit rester sur un plan humain, plus modeste, et ne pas trop prendre les choses au sérieux. Pour cela, l’auteur peut paradoxalement forcer parfois la note : l’auditoire, plus délié que celui des chansons de geste, ne s’y trompera pas, comme dans l’hommage vassalique du lion et ses réactions « humaines » ou dans l’épisode de la folie, où l’on riait peut-être de cet étrange Tristan retiré dans sa forêt et surpris nu comme un ver par des jeunes filles…
L’évocation de Tristan nous amène à remarquer enfin le jeu sur l’intertextualité que semble affectionner l’auteur : la tentative de suicide du lion rappelle comiquement la légende de Pyrame et de Thisbé, déjà utilisée dans É., mais de manière plus conventionnelle (É., v. 4664 sqq.). D’autre part, Lunete représente manifestement la servante que l’amant, dans l’Ars amatoriad’Ovide, doit d’abord chercher à gagner. Sauf qu’ici, c’est la servante elle-même qui a proposé son aide à un Yvain prisonnier entre deux portes et en grand péril d’être massacré !
Quelques critiques modernes, on le sait, jettent la suspicion sur le sérieux de ce roman. Sans aller jusque là, on peut penser que le comique peut fonctionner comme une sorte de captatio benevolentiae, comme souvent dans la littérature médiévale.


c) Le genre romanesque

Ce n’est pas notre auteur qui a inventé ce « genre », mais c’est assurément lui qui l’a doté de caractères qui persisteront jusqu’au seuil du XIXème siècle.
En opposition avec la chanson de geste, le roman propose un héros accessible à l’humanité, alors que le héros épique, supra-humain, est lointain. Néanmoins, le héros de roman renoue par certains aspects avec le héros épique car c’est une figure sans cesse mise sous les yeux du lecteur, avec laquelle il peut s’identifier et qui constitue peut-être un modèle à suivre. En fait, le héros tient du héros épique en illustrant des valeurs guerrières, morales et sociales, mais il relève aussi d’une humanité plus « ordinaire » en étant rattaché au réel, en acquérant son expérience au gré des aléas de l’existence et non parce qu’il est prédestiné ou qu’il agit conformément à ce qu’on attend de lui, sans avoir vraiment de devenir. Yvain, c’est l’homme qui se forge une expérience et nous apprend à vivre : on assiste donc ici à la véritable naissance du roman d’apprentissage.
Par ailleurs, alors que la chanson de geste s’adresse à un public relativement homogène, le roman touche un auditoire plus composite, et dont les goûts et les aspirations sont plus diversifiés. Celui-ci, au cours du XIIème siècle, inclut de plus en plus les clercs (qui ne sont pas toujours attachés à un service religieux, rappelons-le), et un public friand de poésie et de fin’amor. Aux amateurs de chevalerie, il va donc proposer un héros qui tient encore un peu de l’épique (combat contre des géants comme Harpin, ou des monstres comme les fils de netuns), mais sans idéalisation excessive, alors que c’est encore le cas dans les romans antiques. Aux clercs, il va offrir une savante conjointure où l’on reconnaîtra des sources diverses plus ou moins amalgamées, un jeu subtil avec ces sources et un rappel des débats scolastiques dont raffole l’époque. Au public friand d’aventures courtoises enfin, il propose une image de l’amour, mais surtout de ses évolutions, ce que ne peut évidemment faire la poésie lyrique et sa temporalité figée dans une tension permanente entre la plainte et la joye ; quelques beaux moments de poésie aussi, révélant une maîtrise parfaite de l’art du vers. A tous, il présente enfin une religiosité discrète, sur laquelle on a pu s’interroger. Mais il ne fait pas de doute qu’au-dessus de l’Homme règne un Dieu juste et bon, et dont la Providence n’est pas incompatible avec la liberté de sa créature.
Lu à haute voix pour un cercle sans doute restreint (même si on savait lire, il n’y avait pas assez de manuscrits pour tous), alors que la chanson de geste nécessitait un jongleur et une « performance » (M. Zink), savouré lors de séances dont l’image nous est offerte par la jeune fille lisant dans la sérénité d’un verger du château de Pesme Aventure, le roman suppose un « tête à tête » où le lecteur, en découvrant l’homme, avec ses forces et ses faiblesses, son être et son paraître (le « vilain » !) ses souffrances et ses joies, sa position face au monde, se découvre semblable à lui. Comique, pathétique, subversion, liberté, contraintes, jeu sur les codes littéraires, le roman, presque dès son origine, est un « fourre-tout » et un champ d’expérimentation. Il est à la mesure de notre liberté et, comme tel, nous invite inlassablement à la quête d’un sens.
Comme le dit T. Hunt dans sa conclusion (op. cit. p. 93) :

« May the debate continue, as Chrétien surely intended it to do ! »

Expl. felic. anno 2018.