Un auteur engagé dans son époque peut-il offrir une réflexion sur l’homme en général ?
18 réponses
Bonjour,
J'ai un sujet de dissertation à faire pendant les vacances. J'ai déjà pas mal avancé sur le sujet, et j'ai plusieurs axes en tête.
Le libellé est le suivant : Pensez-vous qu'un auteur engagé dans son époque puisse offrir une réflexion sur l'homme en général ?
Avant de commencer à rédiger correctement, j'aimerais savoir si vous pensez que mon plan corresponde et si je suis passée à côté d'éléments intéressants.
Si vous avez aussi des exemples qui vous semblent intéressants à rajouter, je serai vraiment ravie que vous m'en fassiez part.
Merci d'avance !
Voici donc mon plan (dialectique) et mes idées :
I/ Un écrivain engagé peut en effet offrir une réflexion sur l'homme en général
I.1) Certains auteurs vont utiliser sciemment l'écriture pour dénoncer les vices des hommes
-- Molière, dans L'Avare, dénonce un comportement humain
-- Simone de Beauvoir se lève contre l'attitude machiste des hommes dans Le Deuxième Sexe notamment
I.2) Certains le font indirectement
Quand ils défendent une cause, cette cause renvoie le lecteur à réfléchir sur les fondements de l'homme en général
-- Montesquieu dans Lettres Persanes, à travers la satire de la mode fait réfléchir sur le besoin que l'homme a de s'inscrire dans une masse
-- Voltaire, dans l'Ingénu ou encore Zadig aborde des thématiques universelles comme la mort, le pouvoir, …
II/ Mais il y a des limites à cela
II.1) Une oeuvre trop ancrée dans son époque peut ne pas pouvoir se transposer dans d'autres
-- Textes sur la dénonciation de la politique d'un roi ou d'un empereur par exemple
II.2) D'autres fois, l'engagement ne réside simplement pas là dedans
-- Pierre Rabhi écrit sur des sujets techniques précis qui ne pousse pas à la réflexion sur l'homme
II.3) Parfois, les écrits manquent aussi d'objectivité
Les auteurs peuvent imprégner leurs récits de valeurs auxquelles ils croient : ils vont être plus dans "persuader" que dans "convaincre"
-- Par exemple, Diderot est matérialiste et cela se ressent dans ses écrits
III/ En fait s'engager ne veut pas dire offrir une réflexion sur l'Homme ; certains auteurs vont justement refuser l'engagement afin de s'intéresser à l'homme plus généralement
III.1 ) Car leur but ne réside pas là
-- Exemple avec le Nouveau Roman
III.2) Ou encore ceux qui explorent le moi intérieur
-- Proust dans Du côté de chez Swann notamment
Voilà. Alors, qu'en pensez-vous ?
J'attends vos réponses avec impatience 🙂 Bonnes vacances à tous ceux qui le sont, et bonne journée quand même pour les autres 😜
Ce plan est élaboré, détaillé, très cohérent et montre que votre réflexion est déjà bien avancée. J'aurais juste deux critiques à vous adresser :
- le contenu de la troisième partie laisse le lecteur un peu sur sa faim, parce que si "s'engager ne veut pas dire offrir une réflexion sur l'Homme", que veut dire alors "s'engager dans son époque" ? Est-ce juste , comme vous avez l'air de le suggérer in fine, "explorez le moi intérieur" ?
- il manque quand même des exemples d'auteurs non seulement engagés (de ceux-là, vous en donnez, sauf peut-être en II-1), mais d'auteurs qui ont explicitement revendiqué leur engagement (je pense tout particulièrement à Hugo, Zola, Sartre ou Camus), ce qui vous permettrait peut-être, en outre, de mieux cerner la notion d'"engagement".
Merci beaucoup pour votre réponse!
Oui, je comprends ce que vous faites remarquer. Je vais tacher d'accentuer ces points dans mon travail. J'ai quelques exemples en tête!
Par contre, pour ma première partie, j'aurais bien aimé distinguer les auteurs comme Molière ou Simone de Beauvoir qui dénoncent un comportement humain en particulier et ceux comme Montesquieu qui dénonce une influence (la mode), Hugo qui s'attaque à la politique de l'empereur et plus largement à la façon dont Napoléon voit l'homme.
Mais je n'arrive pas à voir en quoi réside la distinction qui est pourtant nette dans ma tête je trouve.
Bonjour,
Ce sujet laisse penser que les auteurs pourraient ne pas avoir toujours rejoint les aspirations fondamentales et supposées invariantes de la condition humaine.
Quelles seraient donc ces constantes ?
Un engagement (à définir) daté et contingent peut-il à coup sûr rejoindre les grandes interrogations humaines ? En d'autres termes quel intérêt avons-nous à lire les oeuvres du passé ? Les situations historiques, culturelles, géographiques différentes (un détour par la géographie et le mythe du bon sauvage pourrait être profitable) militent-elles en faveur d'un homme universel et intemporel ?
On peut remarquer qu'aujourd'hui il existe une tendance à revaloriser des cultures locales qui auraient pu être menacées par l'universalisme rationaliste.
Faut-il s'engager pour parler justement de la condition humaine ?
Et dans l'engagement lui-même, une certaine distanciation n'est-elle pas plus efficace ? Je pense notamment à l'ironie voltairienne, à l'étrangeté camusienne…
Vraiment très intéressant ce que vous dites ! ça me pousse à aller chercher encore plus profond
Modification sur mon message précédent : "Pour ma première partie, j'aurais bien aimé distinguer les auteurs comme Molière ou Simone de Beauvoir qui dénoncent un comportement humain en particulier et ceux comme Montesquieu qui dénonce une influence (la mode), Hugo qui s'attaque à la politique de l'empereur et plus largement à la façon dont Napoléon voit l'homme.
Mais je n'arrive pas à voir en quoi réside la distinction qui est pourtant nette dans ma tête je trouve." Je pense que deux paragraphes sont nécéssaires
Il existe effectivement deux approches possibles :
- la démarche du moraliste : Molière, La Bruyère, Montesquieu (chez qui le virage s'amorce avec la tendance suivante),
- l'engagement plus politique, plus historique (ici et maintenant) plus polémique, qui met plus en cause les personnes et les institutions à partir du XVIIIe siècle surtout (Voltaire le premier écrivain à utiliser avec art les médias de son temps, je pense à l'Affaire Callas notamment) où le philosophe se transforme en militant.
Oui en effet 🙂
Il existe effectivement deux approches possibles :
- la démarche du moraliste : Molière, La Bruyère, Montesquieu (chez qui le virage s'amorce avec la tendance suivante),
- l'engagement plus politique, plus historique (ici et maintenant) plus polémique, qui met plus en cause les personnes et les institutions à partir du XVIIIe siècle surtout (Voltaire le premier écrivain à utiliser avec art les médias de son temps, je pense à l'Affaire Callas notamment) où le philosophe se transforme en militant.
Il n'y a aucune raison de restreindre l'"engagement" littéraire à ces seules deux formes, et "l'engagement plus politique" au seul militantisme (comment qualifier l'engagement d'Hugo, de Wilde, de Dickens, de Dostoïevski, etc. ?). A la limite, on pourrait dire aussi qu'il n'y a pas d'"écrivain engagé" avant Sartre, puisque c'est lui qui, dans
qu'est-ce que la Littérature, invente l'expression. L'approche originelle de notre correspondante était beaucoup plus pluraliste et, en ce sens, beaucoup plus riche. Le problème, c'est qu'elle l'était peut-être trop, ce qui se sentait dans la faiblesse de la troisième partie de son plan. Mais, moyennant un effort de définition de l'"engagement" littéraire (et,
a contrario, de ce qu'est un écrivain "non-engagé") encore une fois, son travail semblait prometteur.
Bonjour Phiphilo,
Je te concède que ma réponse précédente est peut-être sans nuance mais il s'agit de clarifier et d'organiser les connaissances d'étudiants qui pourront ultérieurement prendre leurs distances à l'égard d'un cadre trop rigide.
Qu'ai-je voulu faire remarquer ?
- Le rôle du rationalisme philosophique des Lumières comme pivot de l'engagement,
- le courant traditionnel humaniste ou moraliste qui remonte à l'Antiquité.
Je me suis borné à essayer de clarifier une demande expresse de kiara545 et non de stériliser sa réflexion.
Si tu contestes mon avis, offre au moins des contre-propositions.
- comment peux-tu affirmer que Hugo, Dickens, Dostoïevski n'ont pas oeuvré pour un "engagement plus politique" ?
- évite aussi la pirouette en t'appuyant sur Sartre. En effet tu risquerais d'occulter un siècle de vie politique française à partir de l'affaire Dreyfus et les reproches adressés aux écrivains par Julien Benda dans la Trahison des clercs.
PhiPhilo a écrit : Il n'y a aucune raison de restreindre l'"engagement" littéraire à ces seules deux formes, et "l'engagement plus politique" au seul militantisme (comment qualifier l'engagement d'Hugo, de Wilde, de Dickens, de Dostoïevski, etc. ?). A la limite, on pourrait dire aussi qu'il n'y a pas d'"écrivain engagé" avant Sartre, puisque c'est lui qui, dans qu'est-ce que la Littérature, invente l'expression. L'approche originelle de notre correspondante était beaucoup plus pluraliste et, en ce sens, beaucoup plus riche. Le problème, c'est qu'elle l'était peut-être trop, ce qui se sentait dans la faiblesse de la troisième partie de son plan. Mais, moyennant un effort de définition de l'"engagement" littéraire (et, a contrario, de ce qu'est un écrivain "non-engagé") encore une fois, son travail semblait prometteur.
Ne vous inquiétez pas, je prends ces remarques de manière à préciser mon vocabulaire et ma pensée, mais je vais essayer d'être plus large et de ne pas me restreindre à ces deux types d'engagements. En ce qui concerne la dernière partie de mon plan, c'était très léger dans le plan que j'ai proposé hier, j'en suis consciente, mais c'est parce que je n'y avais pas encore réfléchi assez. Bien sur, l'engagement ne se résume pas, s'il n'offre pas une réflexion sur l'homme, à explorer le moi intérieur. En fait, j'élargirai plutôt sur, dans un premier temps, qu'offrir une réflexion sur l'homme n'est pas ce à quoi aspirent initialement les auteurs qui se déclarent engagés. J'ouvrirai sur le fait que ce soit parfois plus le rôle du journaliste, du politique (par exemple, Zola choisit la presse pour se positionner dans l'affaire Dreyfus) ; dans un second temps, je parlerai, comme prévu, du fait que certains écrivains, afin d'"étudier" l'Homme ont justement renoncé à l'engagement en citant le Nouveau Roman
@Jean-Luc :
Si tu contestes mon avis, offre au moins des contre-propositions
Je n'ai pas à faire de contre-proposition ici, sinon je transforme l'échange en débat érudit, ce qui revient à en détourner égoïstement la fonction. D'autant que, comme cela ne vous a sans doute pas échappé, Kiara545 avait déjà (et, manifestement, conserve) une réflexion lucide, équilibrée et très élaborée. Raison de plus pour ne pas la stériliser en l'enfermant dans une dichotomie purement abstraite ("moralisme"
vs "militantisme) et, qui plus est, totalement anachronique.
Pensez-vous que le Nouveau Roman rejette l'engagement littéraire ? J'aimerais expliquer que ces auteurs cherchent à faire parler l'oeuvre d'elle-même, que c'est au lecteur de reconstruire les réflexions. Mais pour légitimer le fait que j'en parle, il faudrait que j'explique en quoi il rejette l'engagement littéraire.
Merci d'avance
Pour PhiPhilo,
Je n'ai jamais opposé "moralisme" à "militantisme".
J'ai simplement montré que le moralisme / humanisme issu de la tradition antique avait mué en militantisme plus appuyé sous l'influence du rationalisme des Lumières. C'est une tendance bien identifiée dans les histoires littéraires.
Pour kiara545,
Qu'appelles-tu "engagement littéraire" ? Est-ce que pour toi "l'art pour l'art", l'autotélisme sont des refus à l'engagement littéraire ?
kiara545 a écrit :Pensez-vous que le Nouveau Roman rejette l'engagement littéraire ? J'aimerais expliquer que ces auteurs cherchent à faire parler l'oeuvre d'elle-même, que c'est au lecteur de reconstruire les réflexions. Mais pour légitimer le fait que j'en parle, il faudrait que j'explique en quoi il rejette l'engagement littéraire.
Merci d'avance
Oui , en général , le Nouveau roman (à l'exception de Camus ) rejette l'engagement littéraire et s'intéresse à l'écriture en elle-même , c'est leur but essentiel ; contrairement au roman traditionnel qui privilégie le fond et la forme : l'écriture n'est juste qu'un moyen et la littérature est souvent engagée (ex: Hugo ). Certains mouvements tels que "l'art pour l'art "ont influencé l'écriture des nouveaux romanciers mais il y'a d'autres facteurs comme le changement des mentalités de la société après les deux grandes guerres .
Jean-Luc a écrit :
Pour kiara545,
Qu'appelles-tu "engagement littéraire" ? Est-ce que pour toi "l'art pour l'art", l'autotélisme sont des refus à l'engagement littéraire ?
Oui, en effet l'engagement littéraire au sens où je l'entends porte un message dans le fond et dans ce sens, ceux qui s'intéressent uniquement à la forme refusent cet engagement.
Même si je pense que l'on peut considérer la refus de porter une morale ou militer pour une cause ou en faveur d'une opinion comme une forme d'engagement en lui-même, je ne le considère pas de cette manière dans ma dissertation mais m'en sert comme ouverture
Gabrielle74, merci pour cette explication qui clarifie mes pensées!
C'est bien pensé.
Pour t'aider dans ce refus d'engagement séculier qui est encore un choix, voire un style de vie, regarde ce qu'est "la tour d'ivoire".
Ah oui, c'est intéressant, j'en avais déjà entendu parler
@Jean-Luc
Je n'ai jamais opposé "moralisme" à "militantisme".
J'ai simplement montré que le moralisme / humanisme issu de la tradition antique avait mué en militantisme plus appuyé sous l'influence du rationalisme des Lumières.
Sur le fond, encore une fois, je suis d'accord avec vous (sauf peut-être sur le choix du terme "militantisme", mais passons …) parce que j'ai en tête les mêmes références que vous. C'est la forme très concise de votre intervention destinée à quelqu'un qui n'a pas forcément les mêmes références que vous et moi, qui a motivé la mienne.
@kiara545
Oui, en effet l'engagement littéraire au sens où je l'entends porte un message dans le fond et dans ce sens, ceux qui s'intéressent uniquement à la forme refusent cet engagement
Voilà, en effet, qui clarifie le problème et qui rappelle un peu les propos de Barthes qui disait que
"dans tout récit, l'imitation reste contingente ; la fonction du récit n'est pas de ''représenter'' […]. Le récit ne fait pas voir, il n'imite pas […]. Ce qui se passe dans le récit n'est, du point de vue référentiel (réel), à la lettre : rien ; ''ce qui arrive'', c'est le langage tout seul, l'aventure du langage, dont la venue ne cesse d'être fêtée"(Barthes, Introduction à l'Analyse Structurale du Récit, in Communications, 1966, n°8)
Le problème, à présent, est de vous demander si la
disparition du personnage caractéristique du "nouveau roman" correspond à cette définition.