Il faut commencer par se demander : chercher, oui mais quoi ? Le titre de la "cathédrale" proustienne répond d'emblée : chercher le
temps perdu. D'où, questions subsidiaires : 1) le temps perdu pour qui ? et 2) où donc le chercher ?
Pour répondre à la première question, il faut (re-)lire attentivementce passage très connu (mais ce qui est très connu est souvent mal connu) de
du côté de chez Swann :
"il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière" (Proust, du Côté de chez Swann, I, i, 44).
L'essentiel y est : une expérience aussi banale qu'étonnante (d'autant plus étonnante qu'elle est plus banale) et, en même temps, enthousiasmante qui pousse le narrateur à "se tourner vers son esprit" pour tâcher de comprendre d'où vient qu'il se sent "dépassé par lui-même". Bref, c'est à la
recherche de lui-même qu'il part : le
temps perdu, c'est le
temps passé, c'est
son temps passé ("le pays obscur"), c'est son
moi. Or, comme le chercheur et le cherché sont un seul et même être, la tâche risque de se révéler ardue : "Chercher ? pas seulement : créer". Autrement dit, l'objet de la
recherche, ce
moi perdu dans le temps n'est pas tant un objet d'
investigation qu'un objet de
création.
A partir de là, "
il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas"(Proust,
du Côté de chez Swann, I, i, 44). Vous avez donc parfaitement raison de dire :
Je pensais peut être parler de la mémoire volontaire : quand on cherche on ne trouve pas forcément. Et de mémoire involontaire: on peut trouver qqch sans chercher
Vous êtes au coeur du problème proustien. Car "
notre vie n'est pas toute réunie en un même endroit et, comme il arrive pour les peintres dont l'œuvre est dispersée dans divers musées […], tel souvenir de notre vie, tel portrait de notre caractère est resté dans la maison d'un pêcheur, dans la mémoire d'une servante d'auberge où il serait bien extraordinaire que vous alliez l'y retrouver"(Proust,
Jean Santeuil, 408-409). Paradoxalement, l'introspection volontaire, méthodique et minutieuse ne sert de rien dès lors qu'il s'agit de partir à la
recherche de soi-même ("tout son bagage ne lui sera de rien"). Au rebours d'une tradition philosophique qui va de Socrate à Bergson en passant par Descartes et Hegel, Deleuze remarque qu'"
à l'idée philosophique de "méthode", Proust oppose la double idée de "contrainte" et de "hasard". La vérité dépend d'une rencontre avec quelque chose qui nous force à penser, et à chercher le vrai. Le hasard des rencontres, la pression des contraintes sont les deux thèmes fondamentaux de Proust […]. Ce qui nous fait violence est plus riche que tous les fruits de notre bonne volonté ou de notre travail attentif"(Deleuze,
Proust et les Signes, I, 2-3). Eh oui : "
notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore"(Proust,
à l'Ombre des Jeunes Filles en Fleur, II, 511-512). Raison pour laquelle l'objet que de la
recherche, ce moi perdu,
"il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas"(Proust,
du Côté de chez Swann, I, i, 44). Et il dépend donc du
hasard que la mémoire du narrateur soit
involontairement sollicitée par de telles rencontres et fournisse à son
imagination la matière première pour
créer, et pas seulement
chercher, son
moi.