Le spleen baudelairien
Le spleen baudelairien
10 réponses
Ce sentiment de "Mal d'être", le "Mal du siècle" remonte en parti aux romantiques, qui vivent dans une société atone et immobile, tout en rêvant aux exploits de leurs pères et grands-pères pendant la Révolution ou les conquête napoleonienne. Ils sombrent donc dans un ennui qui les mènent à la débauche (en particulier Musset) et à des echappatoires comme les drogues et la littérature.
Concernant Baudelaire-Rimbaud, je pense que ca vient plus de l'histoire personnelle, de leur être : leur vie n'a pas été rose, ils ont souffert pas mal et en sont arrivés à se considerer comme "un faux accord / dans la divine symphonie" (Baudelaire, "L’Heautontimoroumenos"). Parce d'un point de vue social et politique, la situation de la France est plutôt dynamique (Coup d'Etat de Napoleon III, Guerre de 70, la Commune, IIIe Republique …) et les Salons sont à la mode.
Concernant Baudelaire-Rimbaud, je pense que ca vient plus de l'histoire personnelle, de leur être : leur vie n'a pas été rose, ils ont souffert pas mal et en sont arrivés à se considerer comme "un faux accord / dans la divine symphonie" (Baudelaire, "L’Heautontimoroumenos"). Parce d'un point de vue social et politique, la situation de la France est plutôt dynamique (Coup d'Etat de Napoleon III, Guerre de 70, la Commune, IIIe Republique …) et les Salons sont à la mode.
Bonjour,
Le spleen baudelairien est une évolution, une intériorisation du mal du siècle romantique.
Le second volontiers grandiloquent est l'enfant de l'extrême sensibilité de la fin du XVIIIe siècle en même temps que des troubles révolutionnaires et de l'épopée napoléonienne qui les suivit et fit rêver toute une génération (voir Musset et sa Confession d'un enfant du siècle). "Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux."
Le premier se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il est une réaction contre l'idéologie du siècle des Lumières fondée sur un rationalisme excessif et une croyance optimiste dans un progrès scientifique continu censé apporter le bonheur au genre humain. En fait quelques esprits exigeants vivent mal une crise des valeurs religieuses, la révolution industrielle, le triomphe d'une bourgeoisie étriquée, le matérialisme étouffant, l'absence d'idéal : cette crise des valeurs touche Flaubert, Baudelaire, les symbolistes, Laforgue, Huysmans…
Ce désenchantement et ce désir d'évasion doivent bien apparaître aussi dans d'autres littératures que la française. Je ne les connais pas assez pour m'aventurer. Le réalisme poétique allemand pourrait s'en approcher en particulier chez Wilhelm Raabe, peut-être aussi l'expressionnisme. En Angleterre, ce pourrait être Thomas Hardy, puis Joseph Conrad. En Russie, je citerais Dostoïevski.
Le spleen baudelairien est une évolution, une intériorisation du mal du siècle romantique.
Le second volontiers grandiloquent est l'enfant de l'extrême sensibilité de la fin du XVIIIe siècle en même temps que des troubles révolutionnaires et de l'épopée napoléonienne qui les suivit et fit rêver toute une génération (voir Musset et sa Confession d'un enfant du siècle). "Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux."
Le premier se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il est une réaction contre l'idéologie du siècle des Lumières fondée sur un rationalisme excessif et une croyance optimiste dans un progrès scientifique continu censé apporter le bonheur au genre humain. En fait quelques esprits exigeants vivent mal une crise des valeurs religieuses, la révolution industrielle, le triomphe d'une bourgeoisie étriquée, le matérialisme étouffant, l'absence d'idéal : cette crise des valeurs touche Flaubert, Baudelaire, les symbolistes, Laforgue, Huysmans…
Ce désenchantement et ce désir d'évasion doivent bien apparaître aussi dans d'autres littératures que la française. Je ne les connais pas assez pour m'aventurer. Le réalisme poétique allemand pourrait s'en approcher en particulier chez Wilhelm Raabe, peut-être aussi l'expressionnisme. En Angleterre, ce pourrait être Thomas Hardy, puis Joseph Conrad. En Russie, je citerais Dostoïevski.
Le spleen baudelairien
Bonjour JSC,
Il me semble, comme avancé plus haut, que le mal-être de la deuxième moitié du XIXe siècle s'inscrit dans le contexte de la révolution industrielle et de la prise du pouvoir par les bourgeoisies d'affaires. Tous les pays occidentaux ont connu la même évolution sociale et devraient donc manifester dans une certaine mesure les mêmes réactions devant le matérialisme tout-puissant, le moralisme étroit, le règne de l'argent… De fait, toutes ces littératures développent un mouvement réaliste qui traduit ces aspirations matérialistes, mais toutes ne développent pas également la tentative idéaliste d'échapper à ce pessimisme, de s'évader de la grisaille quotidienne asphyxiante. En France, en tout cas, dès le début du XXe siècle avec Valéry Larbaud, Apollinaire, Blaise Cendrars, la modernité industrielle est réintégrée dans la poésie, redevient même un champ poétique nouveau. Pour ces poètes, il ne s'agit plus de s'évader mais de réinvestir la trivialité en portant sur elle un regard différent… avant les inquiétudes métaphysiques ravivées par les deux conflits mondiaux…
Je reste dans le franco-français, me diras-tu.
Alors essayons, à pas mesurés, de voir si Conrad, Stevenson, Herman Melville ne cherchent pas à s'évader… Et si leur exotisme n'était à tout prendre qu'une tentative d'échapper à l'Ennui, une parabole sur la finitude humaine éprise d'Ailleurs à en mourir ?
La suite pour plus tard !
Il me semble, comme avancé plus haut, que le mal-être de la deuxième moitié du XIXe siècle s'inscrit dans le contexte de la révolution industrielle et de la prise du pouvoir par les bourgeoisies d'affaires. Tous les pays occidentaux ont connu la même évolution sociale et devraient donc manifester dans une certaine mesure les mêmes réactions devant le matérialisme tout-puissant, le moralisme étroit, le règne de l'argent… De fait, toutes ces littératures développent un mouvement réaliste qui traduit ces aspirations matérialistes, mais toutes ne développent pas également la tentative idéaliste d'échapper à ce pessimisme, de s'évader de la grisaille quotidienne asphyxiante. En France, en tout cas, dès le début du XXe siècle avec Valéry Larbaud, Apollinaire, Blaise Cendrars, la modernité industrielle est réintégrée dans la poésie, redevient même un champ poétique nouveau. Pour ces poètes, il ne s'agit plus de s'évader mais de réinvestir la trivialité en portant sur elle un regard différent… avant les inquiétudes métaphysiques ravivées par les deux conflits mondiaux…
Je reste dans le franco-français, me diras-tu.
Alors essayons, à pas mesurés, de voir si Conrad, Stevenson, Herman Melville ne cherchent pas à s'évader… Et si leur exotisme n'était à tout prendre qu'une tentative d'échapper à l'Ennui, une parabole sur la finitude humaine éprise d'Ailleurs à en mourir ?
La suite pour plus tard !
Le spleen baudelairien
D'abord la définition de la finitude
nom féminin (de fini, peut-être avec l'influence de l'anglais finitude)
Caractère de ce qui est fini, borné.
Caractère de l'être humain, considéré comme ayant la mort en lui à chaque instant de sa vie. (La finitude, issue d'une problématique religieuse, a resurgi avec les philosophies existentielles de Heidegger et de Sartre notamment.)
C'est ce deuxième sens que je visais dans mes propos sur le spleen qui, chez Baudelaire, s'oppose à l'Idéal, l'appel de l'infini justement.
Pour Conrad, je cherche et et je reviens quand j'aurai trouvé.
nom féminin (de fini, peut-être avec l'influence de l'anglais finitude)
Caractère de ce qui est fini, borné.
Caractère de l'être humain, considéré comme ayant la mort en lui à chaque instant de sa vie. (La finitude, issue d'une problématique religieuse, a resurgi avec les philosophies existentielles de Heidegger et de Sartre notamment.)
C'est ce deuxième sens que je visais dans mes propos sur le spleen qui, chez Baudelaire, s'oppose à l'Idéal, l'appel de l'infini justement.
Pour Conrad, je cherche et et je reviens quand j'aurai trouvé.
Pour illustrer mon propos avec Conrad, je choisirai Lord Jim.
Il existe bien des similitudes avec Baudelaire. Enumérons-les :
- le sentiment d'une faute inexpiable,
- la perte d'un paradis originel,
- le désir d'expier, de retrouver ce paradis perdu,
- le vagabondage,
- l'importance de la mer,
- la solitude,
- le mal intérieur qui ronge,
- l'appel inconscient de la mort,
- la corruption du monde qui délite toute velléité d'amendement,
- le vaste monde trop étroit pour l'homme véritable,
- et surtout ce sentiment d'échec irrémédiable…
Mais tous les deux se retrouvent sur le fond, ce pessimisme castrateur, ce refus de la finitude humaine et dans la tentative finalement avortée d'essayer de se sauver par l'écriture.
J'espère ne pas avoir trop distordu ce beau roman au bénéfice de ma thèse.
Nous en resterons là !
Il existe bien des similitudes avec Baudelaire. Enumérons-les :
- le sentiment d'une faute inexpiable,
- la perte d'un paradis originel,
- le désir d'expier, de retrouver ce paradis perdu,
- le vagabondage,
- l'importance de la mer,
- la solitude,
- le mal intérieur qui ronge,
- l'appel inconscient de la mort,
- la corruption du monde qui délite toute velléité d'amendement,
- le vaste monde trop étroit pour l'homme véritable,
- et surtout ce sentiment d'échec irrémédiable…
" — L’homme est étonnant, mais pas un chef-d’œuvre, dit-il, en gardant toujours les yeux fixés sur la vitrine. Peut-être que l’artiste a eu un petit moment de folie. Hein ? Qu’en pensez-vous ? Quelquefois il me semble que l’homme est venu là où il n’a que faire, où il n’y a pas place pour lui ; sinon, pourquoi voudrait-il prendre toute la place ? Pourquoi courrait-il à droite et à gauche en menant grand tapage autour de lui-même, en parlant des étoiles, en dérangeant les brins d’herbe ?"Voilà pour l'essentiel, mais il existe autant de différences dont la plus notable est que Baudelaire est un voyageur immobile, sachant par avance que sa quête d'ailleurs est irrémédiablement vouée à trouver un peu plus les murs de la prison.
Lord Jim
Mais tous les deux se retrouvent sur le fond, ce pessimisme castrateur, ce refus de la finitude humaine et dans la tentative finalement avortée d'essayer de se sauver par l'écriture.
J'espère ne pas avoir trop distordu ce beau roman au bénéfice de ma thèse.
Nous en resterons là !
Le spleen baudelairien
Bonjour JSC,
Il n'est pas possible de reprendre tous les thèmes pour voir s'ils correspondent au spleen baudelairien.
Gardons pour le moment celui du voyage que tu contestes au motif que d'autres auteurs ont voyagé dans leurs écrits.
Bien entendu, depuis l'Odyssée, et sans doute avant dans les expressions mythiques, le voyage tient une place considérable. Sans revenir à son caractère initiatique très prégnant dans les débuts de la littérature que plusieurs auteurs du XIXe siècle redécouvriront comme Rimbaud, attardons-nous aux différences notables entre le XVIIIe siècle et le siècle du romantisme.
Au XVIIIe siècle, le voyage remplit à mon sens deux fonctions littéraires :
- Il nourrit l'esprit philosophique à partir de relations scientifiques comme celles de Bernier, Tavernier, Anquetil du Perron (du moins en France, car je ne connais pas assez les autres littératures européennes). Il permet notamment chez Voltaire et Diderot de faire éclater le cadre judéo-chrétien que ces libertins trouvent contraignant et irrationnel.
- Il est l'occasion d'exprimer les potentialités de l'utopie et de la contre-utopie. En ce sens, Swift se rattache à ce courant dans ses Voyages de Gulliver, comme Diderot dans son Supplément au voyage de Bougainville, ou Voltaire dans l'eldorado de Candide.
Au XIXe siècle, le voyage est un appel à trouver du neuf. Le voyage redevient une aventure et une exploration. Dans la littérature, il sert à étonner le lecteur, à lui faire découvrir un autre cadre que le sien, à le faire rêver. Nous entrons alors dans l'exotisme qui vient soutenir les épopées coloniales. C'est plutôt dans cette voie que se sont engagés Baudelaire et Conrad, même s'il s'agit pour eux de dénoncer chacun à leur manière les illusions d'un ailleurs. Chez eux aussi, le voyage est l'occasion d'apprendre à se connaître ou, plus exactement, de découvrir les limites de la condition humaine.
Ce que j'ai essayé de brosser à grands traits manque sans doute de nuance. J'y vois quand même un faisceau de convergences. Je verse une autre pièce au dossier avec La Voie royale de Malraux apparentée à Lord Jim.
Quant aux dates à donner au Romantisme, je pense que 1830 est trop tardif pour un début. Les critiques parlent souvent de deux romantismes : l'un au début du XIXe siècle, l'officiel, et des résurgences jusqu'au début du XXe avec notamment Edmond Rostand. Je crois en effet pour revenir au thème du voyage qu'un auteur comme Pierre Benoît peut être considéré comme un romantique attardé.
Il n'est pas possible de reprendre tous les thèmes pour voir s'ils correspondent au spleen baudelairien.
Gardons pour le moment celui du voyage que tu contestes au motif que d'autres auteurs ont voyagé dans leurs écrits.
Bien entendu, depuis l'Odyssée, et sans doute avant dans les expressions mythiques, le voyage tient une place considérable. Sans revenir à son caractère initiatique très prégnant dans les débuts de la littérature que plusieurs auteurs du XIXe siècle redécouvriront comme Rimbaud, attardons-nous aux différences notables entre le XVIIIe siècle et le siècle du romantisme.
Au XVIIIe siècle, le voyage remplit à mon sens deux fonctions littéraires :
- Il nourrit l'esprit philosophique à partir de relations scientifiques comme celles de Bernier, Tavernier, Anquetil du Perron (du moins en France, car je ne connais pas assez les autres littératures européennes). Il permet notamment chez Voltaire et Diderot de faire éclater le cadre judéo-chrétien que ces libertins trouvent contraignant et irrationnel.
- Il est l'occasion d'exprimer les potentialités de l'utopie et de la contre-utopie. En ce sens, Swift se rattache à ce courant dans ses Voyages de Gulliver, comme Diderot dans son Supplément au voyage de Bougainville, ou Voltaire dans l'eldorado de Candide.
Au XIXe siècle, le voyage est un appel à trouver du neuf. Le voyage redevient une aventure et une exploration. Dans la littérature, il sert à étonner le lecteur, à lui faire découvrir un autre cadre que le sien, à le faire rêver. Nous entrons alors dans l'exotisme qui vient soutenir les épopées coloniales. C'est plutôt dans cette voie que se sont engagés Baudelaire et Conrad, même s'il s'agit pour eux de dénoncer chacun à leur manière les illusions d'un ailleurs. Chez eux aussi, le voyage est l'occasion d'apprendre à se connaître ou, plus exactement, de découvrir les limites de la condition humaine.
Ce que j'ai essayé de brosser à grands traits manque sans doute de nuance. J'y vois quand même un faisceau de convergences. Je verse une autre pièce au dossier avec La Voie royale de Malraux apparentée à Lord Jim.
Quant aux dates à donner au Romantisme, je pense que 1830 est trop tardif pour un début. Les critiques parlent souvent de deux romantismes : l'un au début du XIXe siècle, l'officiel, et des résurgences jusqu'au début du XXe avec notamment Edmond Rostand. Je crois en effet pour revenir au thème du voyage qu'un auteur comme Pierre Benoît peut être considéré comme un romantique attardé.



