Les grands écrivains n’ont jamais été faits pour subir la loi des grammairiens mais pour imposer la
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Bonsoir à tous.
J'ai une dissertation qui me laisse quelque peu perplexe ; je voudrais donc avoir votre avis. Le sujet est basé sur une citation de Paul Claudel, extraite de Positions et propositions : « Les grands écrivains n’ont jamais été faits pour subir la loi des grammairiens mais pour imposer la leur et non pas seulement leur volonté, mais leur caprice ». J'ai pour consigne d'analyser et commenter les propos de Paul Claudel.
J'avoue avoir quelques doutes quant à l'interprétation à adopter. Claudel affirme qu’il n’existe pas de loi d’écriture à la quelle les écrivains doivent se soumettre. L’écrivain serait donc au dessus d’une quelconque règle ; dès lors, c’est à lui de se fixer ses propres règles, au gré de son bon vouloir, et il n’est pas dans l’obligation de se soumettre à la loi des grammairiens, autrement dit, à la loi de ceux qui imposent des normes à la littérature, à savoir la critique globale, l’Académie française.
Je me demandais si je devais parler uniquement de "la loi des grammairiens", ou s'il était possible de parler également des autres lois d'écriture qui peuvent être imposées aux écrivains (je pense notamment à la règle des trois unités).
Merci d'avance de votre attention.
Je crois en tout cas qu'il n'est pas vraiment question de la règle des trois unités ici.
Claudel parle plus généralement des grands écrivains et non des dramaturges.
La loi des grammairiens à mettre en regard du style ?
Tout d'abord, merci d'avoir répondu. Et oui, je me demandais juste si le sujet parlait simplement des normes d'écriture, ou si on pouvait étendre le sujet aux usages imposés par les différents mouvements littéraires et, en exemples, la règle des trois unités pour le classicisme, ou encore le roman, qui devient un genre à renouveler avec les surréalistes ou avec le nouveau roman.
Il me semble que suivant Claudel, mais je n'ai pas sous les yeux ni en mémoire le contexte (qu'il faudrait sans doute consulter), le grand écrivain se distingue par son originalité, sa spécificité. Ce n'est pas un mouton. Il suit sa voie, son inspiration, il a son style qui le rend unique, et c'est pour cela qu'il est grand.
Alors bien sûr, on peut dire qu'il est en droit de s'affranchir des règles.
Pour Claudel, le poète est le messager du Verbe.
Et c'est le Verbe qui a créé toutes choses dont nous sommes entourés et dont nous nous servons.
D'accord, mais justement, il entend quelles règles ? Celles imposées par la grammaire, ou par toutes les règles, les codes, les usages qui ont de tout temps voulu contraindre l'écriture (je pense notamment aux différents grands mouvements littéraires).
Désolée, je crois que c'est l'expression "loi des grammairiens" qui me pose véritablement problème :/
Lois des grammairiens cela me parait assez clair : il s'agit de la grammaire, des ne dites pas, mais dites
Je pense que c'est beaucoup plus général : les "grands écrivains", selon Claudel doivent inventer un langage - toujours imparfait - chargé de lever un coin du voile sur l'Être et ses mystères. Pour cela, le "langage de la tribu" (cf Mallarmé) et ses pauvres ressources normées et polies par la société ne suffit pas. Ce nouveau langage est celui de l'homme qui naît au monde, celui de l'homme nu.
Oubliez un peu ce que je viens de dire, car ce n'est pas la poésie seule que Claudel vise ici, mais la littérature en général, et il parle de grammaire, donc de l'arrangement des mots, des lois qui régissent la phrase. Claudel veut que ce soient les écrivains qui forgent l'outil grammatical et stylistique et non une autorité extérieure qui en décide. Le mot "caprice" est révélateur de cette liberté imprescriptible et non toujours justifiée par des règles logiques et s'imposant à tous, "tombant sous le sens" en quelque sorte (tout est là !). C'est tout le problème de l'usage qui se pose ici.
Ce n'est pas un sujet facile à cause de sa généralité. On est tenté d'opposer ici les "Classiques" et les "Modernes"…
Dans ce sujet le terme qui surprend est "caprice".
Oui, j'ai ajouté quelques lignes à mon message initial. Jean-Luc, je suis bien content que tu sois là pour faire toute la lumière sur le sujet et aider valablement le demandeur (je ne suis pas le moins du monde ironique). 😉
Laissons de côté, je ne dis même pas les simples inadvertances, mais la correction grammaticale ; c’est une qualité utile mais négative (un bon élève, chargé de relire les épreuves de Flaubert, eût été capable d’en effacer bien des fautes). En tout cas il y a une beauté grammaticale (comme il y a une beauté morale, dramatique, etc.), qui n’a rien à voir avec la correction. C’est d’une beauté de ce genre que Flaubert devait accoucher laborieusement.
Marcel Proust, À propos du « style » de Flaubert
(Nouvelle Revue française, 1920).
L’auteur renonce à joindre à ce livre la liste des erreurs typographiques qu’il contient […]. Il regrette seulement que cela rende inappréciable au lecteur les fautes d’orthographe et les fautes de français faites délibérément dans l’espoir d’obtenir de ce lecteur les plaisants hurlements qui légitiment son existence.
Aragon, Traité du style (Gallimard, 1928), « Texte inséré à la demande de l’auteur dans la 1re édition ».
Ce sujet est difficile. Je ne sais dans quelle classe il est proposé.
Mais il me semble qu'effectivement le mot caprice est intéressant. Le grand écrivain semble avoir tous les droits, car il a un style, un style qui n'est qu'à lui.
Le grammairien suit des règles, se contente de la correction de l'expression. (Dans une notice, un mode d'emploi, une explication, un compte-rendu…on suit la loi du grammairien. Il s'agit de se faire comprendre.)
Le grand écrivain (qu'il soit poète ou romancier ou dramaturge) ose la métaphore hardie, nous surprend par des images inédites, des formules paradoxales. Il délivre une vision du monde.
Cela ne veut pas dire, je crois, qu'il dédaigne absolument la correction grammaticale, ce serait absurde de dire cela, il la connaît et si bien que son génie lui permet de s'en affranchir, pour le bonheur de tous.
Dans ce sujet, on peut légitimement prendre "loi des grammairiens" au sens large et percevoir une opposition entre loi et liberté, règles contraignantes et inspiration, entre rationalité et association d’idées…
Si l’on se réfère à la pensée de Claudel, deux citations peuvent éclairer :
«Les mots que j'emploie,
Ce sont les mots de tous les jours et ce ne sont point les mêmes.»
Claudel ne prend pas les mots dans un sens rare et énigmatique comme Mallarmé. Il creuse un réseau de significations et d'intentions qui démultiplie les sens, mais qui rend difficile la lecture et l'intelligence du texte.
Plus éclairante encore la parabole d'Animus et Anima :
« Tout ne va pas bien dans le ménage d'Animus et d'Anima, l'esprit et l'âme. Le temps est loin, la lune de miel a été bien tôt finie pendant laquelle Anima avait le droit de parler tout à son aise et Animus l'écoutait avec ravissement. Après tout, n'est-ce pas Anima qui a apporté la dot et qui fait vivre le ménage ? Mais Animus ne s'est pas laissé longtemps réduire à cette position subalterne et bientôt il a révélé sa véritable nature, vaniteuse, pédantesque et tyrannique. Anima est une ignorante et une sotte, elle n'a jamais été à l'école, tandis qu'Animus sait un tas de choses, il a lu un tas de choses dans les livres, il s'est appris à parler avec un petit caillou dans la bouche, et maintenant, quand il parle, il parle si bien que tous ses amis disent qu'on ne peut parler mieux qu'il ne parle. On n'en finirait pas de l'écouter. Maintenant Anima n'a plus le droit de dire un mot. Il lui ôte, comme on dit, les mots de la bouche, il sait mieux qu'elle ce qu'elle veut dire et au moyen de ses théories et réminiscences il roule tout ça, il arrange ça si bien que la pauvre simple n'y reconnaît plus rien […]. Il invente des choses pour lui faire de la peine et pour voir ce qu'elle dira, et le soir il raconte tout cela au café à ses amis. Pendant ce temps, elle reste en silence à la maison à faire la cuisine et à nettoyer tout comme elle peut après ces réunions littéraires qui empestent la vomissure et le tabac […]. Un jour qu'Animus rentrait à l'improviste, ou peut-être qu'il sommeillait après dîner, ou peut-être qu'il était absorbé dans son travail, il a entendu Anima qui chantait toute seule, derrière la porte fermée : une curieuse chanson, quelque chose qu'il ne connaissait pas, pas moyen de trouver les notes ou les paroles ou la clef ; une étrange et merveilleuse chanson. Depuis, il a essayé sournoisement de la lui faire répéter, mais Anima fait celle qui ne comprend pas. Elle se tait dès qu'il la regarde. L'âme se tait dès que l'esprit la regarde. »
On peut donc explorer des pistes comme
Écrit et oral
Règles et inspiration
Projet et détails
Expressivité
Jeu gratuit
nécessité et bienfaits de la loi
sclérose de la loi
En recherchant ce qui est le plus important, le plus riche, le plus signifiant, le plus plaisant, le plus esthétique.
Attention, ici tout est affaire de nuance, de dosage…
Je n'étais donc pas tout à fait dans le faux… Merci Jean-Luc ! 🙂
Merci à tous pour vos réponses, qui sont très instructives !
Je suis en première année de CPGE Lettres Sup' 🙂
En problématique, j'ai mis "les écrivains doivent ou ne doivent ils pas se soumettre à une quelconque loi d'écriture qui les influencerait dans leur oeuvre". Je la trouve un peu vague, qu'en pensez vous ? Je vous embêterai plus après, promis ! 😀
Je suis en première année de CPGE
Je comprends mieux. En première, cela m'aurait paru vraiment difficile.
Pour ta problématique, n'oublie pas qu'il s'agit des
grands écrivains, de ceux qui vraiment se distinguent.
Oui, pardon. Je pensais d'ailleurs à Rimbaud, Baudelaire, Daudet, Diderot, etc pour les "grands écrivains" qui contournent les règles de la littérature.
N'oublie pas Hugo et sa démesure bien souvent décriée.
En problématique, j'ai mis "les écrivains doivent ou ne doivent ils pas se soumettre à une quelconque loi d'écriture qui les influencerait dans leur oeuvre". Je la trouve un peu vague, qu'en pensez vous ? Je vous embêterai plus après, promis ! 😀
Je pense surtout que ce n'est
pas une problématique !
Elle est dans le sujet, la problématique : est-ce l'auteur qui sert la langue, ou la langue qui sert l'auteur ?
C'est ce à quoi j'avais pensé au début de mon analyse, mais je ne trouvais pas d'arguments à dire pour "c'est l'auteur qui sert la langue"..