Aragon, Les Chroniques du bel canto
15 réponses
Bonjour à tous,
Une question me vient à la lecture des
Chroniques du bel canto de Louis Aragon :
"Pour ma part je pense que c'est précisément lorsque nous comprenons, par des voies qui ne sont pas nécessairement celles du vulgaire, que commence la poésie. La poésie me fait atteindre plus directement la réalité par une sorte de raccourci où surprend la clairière découverte […] la prétendue objectivité du poète fait écho à quelque chose en moi qui le lit et donc devient une objectivité […] C'est pourquoi je réclame à la poésie, claire ou non, des notes, des précisions historiques, qui loin de m'empêcher de rêver donnent à mon rêve l'immense champ de la réalité"
Ce que je comprends : le lecteur, investit le vide laissé par l'auteur dans le texte (théorie de Eco dans Lector in Fabula) c'est-à-dire qu'il se saisit de possibilités d'interprétations programmées par le texte (lu à travers le prisme de sa structure individuelle et historique cf Barthes
Essais Critiques IV) mais indépendantes de la volonté de l'auteur : ce en quoi on peut qualifier d'objective cette interprétation.
Mais alors, pourquoi réclamer des appendices documentaires à la lecture du texte si elle se suffit à elle-même ? Pourquoi la poésie gagne-t-elle à être éclairée par la connaissance des circonstances de son élaboration si le lecteur peut y trouver du sens en s'en passant ? Est-ce là une manière de dire, comme Eco plus tard, que le poème prévoit une stratégie textuelle, un Lecteur Modèle, c'est-à-dire une multiplicité de potentiels à actualiser ?
Merci beaucoup pour votre participation.
Je ne sais pourquoi mais cette citation d'Aragon me fait penser à son poème chanté par Colette Magny et qui me semble comme une illustration de son propos.
Richard II quarante, publié en 1941 dans Le Crève-Cœur.
Deux points sont importants dans le citation :
- la "réalité", mot souvent employé par l'auteur, et qui renvoie au monde, à sa traduction et à son idéalisation par le verbe poétique (n'oublions pas qu'à l'époque, Aragon est le chantre du réalisme soviétique !)
- les "notes" et les "précisions historiques", qui vous tracassent, et qui sont pour le lecteur une manière d'entrer dans l'historicité et la genèse de l'acte créateur : cette volonté de (re)conquête de l'Histoire se relie évidemment à une lecture marxiste de l'évolution du monde, si éloignée de l'atemporalité surréaliste.
Donc la poésie est une transfiguration du réel dont l'interprétation peut être éclairée par la connaissance des déterminismes qui pèsent sur les conditions d'énonciation du poète ?
d'accord, mais que faire de cette partie de la citation "la subjectivité du poète fait écho à quelque chose en moi qui le lit et donc devient une objectivité" ? N'est-ce pas un postulat pour la liberté d'interprétation du lecteur encadrée par une stratégie textuelle ?
Merci.
Non, cette objectivisation vient d'une symbiose qui s'opère entre la vision du poète et celui à qui il la fait partager. C'est cette communion qui fonde l'objectivité.
Mais cela ne veut pas dire que le verbe poétique se "dépoétise" au point de devenir un simple message engagé. Aragon parle d'un raccourci : c'est là que l'image poétique, plus ou moins hermétique, prend toute sa valeur.
Merci pour votre réponse.
Donc si j'ai bien compris, le poète crée une image qui n'est pas toute transparente, et le lecteur peut la déchiffrer à l'aune de documents annexes ?
Vous banalisez trop. Faites ressortir ce que cette pensée a d'original, et même de paradoxal dans la relation auteur/lecteur, sujet/objet. Et discutez-la, surtout : qu'est-ce que la réalité, au juste ? Aragon semble songer à la réalité sociale, mais c'est mettre de côté le problème ontologique…
Merci beaucoup pour votre patience et votre disponibilité.
Je tiens à préciser que je ne suis pas en train de travailler sur ce sujet pour rendre une dissertation, c'est à titre personnel que j'essaye de la comprendre.
Je ne voudrais pas abuser de votre temps, je comprendrai si vous ne souhaitiez pas répondre mais peut-être qu'ainsi formulée, ma question appellera une réponse, certes non banalisée mais concrète :
à quoi sert, pour le lecteur, de connaître des précisions historiques pour lire le poème ?
Je croyais vous avoir répondu, sommairement, certes, mais tout de même. La voix poétique s'enracine dans un vécu, une histoire qui est en même temps un fragment de l'Histoire qu'il est nécessaire de connaître (dans ses grandes lignes) ou, pour le commentateur, d'éclairer. L'acte poétique n'est ni gratuit, ni surtout détaché du monde.
Je comprends tout à fait cette partie de la citation qui traite de la création poétique et il me semble que vous tentez d'être de plus en plus clair sur ce point sans aborder précisément ce qui me pose réellement problème à savoir la question de la réception du lecteur.
Comment comprendre que la subjectivité du poète trouve des échos dans la conscience du lecteur ? Cette symbiose que vous mentionniez plus haut, et qui fonde l'objectivité du poème, est-elle prévue par le texte, ou bien est-ce un accident provoqué par la conscience du lecteur, qui donne naissance à une interprétation cohérente avec les déterminismes qui ont pesé sur les conditions d'énonciation ?
A nouveau, merci beaucoup pour votre aide.
Non, c’est une relation essentielle au contraire, par les mots et au-delà d’eux : le lecteur ne « comprend » pas seulement le message de l’œuvre et les intentions du poète (c'est la façon "vulgaire" évoquée dans le texte), il va plus loin : il entre en résonance avec la voix poétique ; ce n’est pas pour rien qu’Aragon parle du bel-canto : derrière ce terme musical, il y a la notion de chant et d’harmoniques qui donnent au lecteur une « compréhension » non plus seulement d'ordre intellectuel, mais aussi sensorielle, et par delà ce qui est dit, mais dans son sens ; on songe à l’enthousiasme antique. D’une manière tout à fait originale, Aragon retrouve ici la vieille image platonicienne de l’aimantation (dans le Ion).
Je perçois bien la revendication d'une musique poétique porteuse de sens mais j'ai du mal à comprendre le lien avec l'autre partie de la citation qui "réclame des notes, des précisions historiques". S'agit-il alors d'une harmonie propre à la situation du poème dans l'histoire, une musique qui incarne une génération et une situation dans l'histoire ?
Merci pour vos efforts, ils m'aident.
Oui, j'ai déjà signalé ce poids de l'Histoire et des circonstances qui entourent la création du poème.
Je parlais de Platon, mais on pourrait tout aussi bien songer à Hugo et aux Romantiques, qu'Aragon admirait.
Vous souligniez l'importance de l'histoire dans la création du poème oui, moins dans sa réception (du moins je n'étais pas capable de le comprendre).
Donc certains documents annexes peuvent aider, par exemple, à entendre la voix d'une génération mais le poème peut aussi, de manière autonome, trouver des "échos dans la conscience du lecteur".
Merci beaucoup.
Il doit trouver ces échos.