Choisir de faire des études de lettres classiques n'est pas du tout anodin de nos jours ! Autrefois c'était synonyme de réussite assurée mais aujourd'hui quand vous dîtes à un français moyen que vous étudiez le latin et le grec, on reçoit souvent des remarques ou des boutades du style "c'est pour faire curé ?"
Donc voilà, j'aimerais bien avoir vos témoignages, vos anecdotes sur la reception par votre entourage du choix de vos études !
Bonne idée de repartir sur une nouvelle discussion!!
Pour ma part, j'entends toujours des remarques du genre: "c'est bien de savoir ce que l'on veut, c'est rare..", et en effet de nombreuses personnes disent aussi que ça ne sert absolument à rien…
Je vais faire une hypochartes, avec pas mal de latin donc, et je prendrai l'option grec. Dans mon entourage tout ce qu'ils se disent c'est que je vais à Paris et que je pourrai ramener des photos de la tour Eiffel … 😀 mais c'est à peu près tout …
En règle générale, vu que ces matières sont plus moins méconnues et que personne dans ma famille n'a fait de latin ou de grec, ils ne savent pas vraiment ce que ça représente, ne font aucun commentaire ou, au mieux, me regardent avec plus ou moins d'admiration puisqu'ils ne savent pas vraiment ce que c'est … 🙂
j'ai 14 ans, ma mère est prof de maths dans mon bahut,et je suis déjà décidée FERME à faire des études de lettres classiques ou de grammaire pour faire PROF (ne pas changer, hein). mais ma mère me dit souvent que je serai dépressive et condamnée à enseigner le français en ZEP …. alors parfois je me demande un truc : si les études classiques vont survivre …mais à part des lettres je ne me vois pas faire autre chose, alors je suis bien déterminée à camper sur mes positions .
Zaza
Comme beaucoup d'etudiants/enseignants en lettres classiques, j'ai toujours un petit moment de desespoir quand on me demande pour la millieme fois, avec un ton vaguement meprisant: "mais a quoi ca sert?"
Je me permets de vous copier ici un article de Georges Molinié, président de l'université de Paris IV, qui repond enfin clairement et fermement a cette eternelle et agacante question:
Georges Molinié a écrit :A quoi servent les humanités - paru dans "L'Humanité" du samedi 21 février 2009
Paris-Sorbonne est une université de renommée mondiale où sont enseignées
de nombreuses disciplines littéraires. Elle est peuplée de gens que ces
savoirs passionnent, au point de faire de leur élaboration et de leur
transmission un idéal de vie. Or, l'utilitarisme dominant leur assène sans
cesse une même question, implicite ou explicite, parfois avec candeur,
trop souvent avec mépris : à quoi ça sert ? La réponse doit être franche
et catégorique : ça sert.
Former aux Humanités, c'est former par les Humanités des jeunes qui s'en
approprient les méthodes : la pensée critique, la rigueur intellectuelle,
l'argumentation rationnelle, la curiosité, la conviction que l'on n'a
jamais fini d'apprendre, qu'il faut toujours adapter son jugement aux
mutations du monde et à la pensée de l'Autre.
Ces valeurs ne sont pas enseignées comme des dogmes, car les étudiants
sont guidés progressivement vers plus d'autonomie intellectuelle. C'est
tout le sens de la formation par la recherche qui doit constituer le cœur
de nos masters. L'acquisition de ces valeurs doit préparer les générations
montantes à prendre les rênes du pays.
À ce titre, professionnaliser les études initiales serait dévastateur.
S'adapter aux besoins des entreprises en travaillant à leur fournir une
main d'œuvre hyper-spécialisée n'est pas la bonne solution, parce que dans
notre monde en perpétuel changement, les besoins des entreprises évoluent
très vite, vouant à très court terme toute formation hyper-technique à
être périmée. Ce qu'il faut, en revanche, c'est mettre en place à
l'université des enseignements généralistes, dispensés en beaucoup plus
petits groupes. À la Sorbonne, nous sommes en train de créer des «
licences fortes », accessibles à tous, mais qui demandent aux étudiants un
travail intensif. Cela exige des moyens. Or, la logique gouvernementale va
exactement dans le sens inverse.
La communauté universitaire s'inquiète des obstacles qui sont mis à la
réalisation de ses missions. Elle en est réduite à s'opposer à des
suppressions de postes, alors même qu'elle a dû faire face à
l'augmentation du nombre d'étudiants, sans que les moyens nécessaires lui
soient alloués. L'écart de dépenses consenties par l'État, pour chaque
étudiant, entre l'université et les autres filières d'enseignement
supérieur est scandaleux.
Le gouvernement pourra répondre, comme il l'a fait pour l'enseignement
secondaire, que le qualitatif prime sur le quantitatif. L'un ne va pas
sans l'autre. Surtout, la qualité de l'enseignement universitaire repose
sur son articulation avec la recherche la plus neuve et la plus
rigoureuse. Avalisant l'idée que plus d'enseignement puisse être accompli
par des professeurs moins en prise avec la recherche, sans perte pour la
qualité des formations, le projet de décret sur le statut des
enseignants-chercheurs est fondé sur un contresens. On a beaucoup glosé
sur l'évaluation des universitaires. Eh bien, sur ce plan-là, le
gouvernement gagnerait à mettre le qualitatif en avant. Nous écrivons des
livres et des articles : qui veut les évaluer doit les lire et en
comprendre les conclusions, pas seulement les compter.
Enfin, les nouvelles modalités de recrutement des enseignants du 1er et du
2nd degré seraient une régression dont les élèves feraient les frais. En
supprimant le stage de formation en alternance rémunéré qui assurait aux
lauréats du concours une entrée progressive dans le métier, le
gouvernement affirmerait son refus de faire le lien entre la formation
universitaire et la formation professionnelle des futurs enseignants. Il
refuserait d'assumer ce que les entreprises, si chères et exemplaires à
ses yeux, font. Car toute entreprise recrute en fonction des qualités
intrinsèques qu'elle perçoit chez les candidats, avant de les former de
manière précise aux missions qu'ils devront accomplir dans leur travail.
Vouloir remplacer l'année de formation en alternance par une
pseudo-formation facultative et bénévole qui se tiendrait lors du second
semestre d'un master 2 est irresponsable. Une telle usine à gaz se
révèlerait néfaste pour l'équilibre et le contenu des masters : comment
les étudiants pourraient-ils en plus et se former par la recherche, en
rédigeant un mémoire, et préparer un concours de haut niveau ? De la
maternelle à l'université, l'ensemble du système éducatif de notre pays
encaisse des coups auxquels le gouvernement donne le nom de réformes.
C'est bien pour la défense de l'école de la République tout entière qu'il
faut se mobiliser aujourd'hui.
Si le contenu politique de cet article n'est pas accepte sur ce forum, je comprendrais naturellement que les moderateurs l'effacent… mais tout de meme, quel homme, ce Georges! 🙂
oh ouais.
bravo. mais que pensez-vous de la réflexion "professeur de lettres classiques n'est pas un métier d'avenir, car le latin et le grec (le grec surtout…) sont condamnés à disparaître…" ?
j'aimerais avoir vos réactions, parce que c'est ce qu'on me dit la plupart du temps (quand on ne me dit pas "c'est pas avec du latin et du grec ancien qu'on gagne sa vie"-véridique…-)
L'enseignement du latin et du grec est sur son déclin, et je ne vois qu'une seule chose qui pourrait arrêter la machine : rendre le latin obligatoire. L'effet positif pour ceux qui aspirent à devenir profs de lettres classiques, est qu'il y a moins de concurrence. Le CAPES de lettres classiques est donc pour l'instant, plus facile que le CAPES de lettres modernes. C'est la seule raison "pragmatique" que je verrais.
Dans le débat sur la "disparition" du latin et du grec, il n'y a pas de place pour la fatalité… C'est une question de volonté politique surtout, et d'engagement des intellectuels, tout simplement. L'enseignement du latin sous sa forme cicéronienne a déjà eu l'occasion de renaître de ses cendres plusieurs fois dans l'histoire (Pétrarque, la Renaissance, le XIXe) ; pour le grec, c'est plus récent (influence de la Réforme, du Collège de France, mais pas de généralisation de l'enseignement avant le XIXe). Ce n'est pas une crise, économique ou technologique, qui aura raison de l'enseignement des humanités sur le long terme…
L'enseignement du latin et du grec est sur son déclin, et je ne vois qu'une seule chose qui pourrait arrêter la machine : rendre le latin obligatoire.
Je ne suis pas spécialement convaincu : le fait qu'une langue ancienne soit obligatoire pour le concours de l'ENS (Ulm), et non à l'ENS LSH, n'a eu qu'un effet majeur : c'est de rendre le concours d'Ulm désormais plus facile (statistiquement), puisqu'il y a de moins en moins d'élèves qui souhaitent se diriger vers les khâgnes Ulm (hormis quelques grands établissements de centre ville où la tradition classique perdure péniblement…).
Et de plus, je ne vois aucune raison légitime d'imposer un tel enseignement aux élèves…
Je ne crois pas non plus à la "disparition" pure et simple, simplement à un déclin. Pendant la période humaniste, les écrivains sont revenus à un latin plus conforme au style classique, mais le latin avait alors déjà, depuis le moyen âge, une place immense: langue des théologiens, et des savants de toutes espèces. Le latin était depuis longtemps utilisé dans des compositions littéraires, qui certes n'étaient pas toujours aussi impeccables que celles de Pétrarque. Maintenant la théologie n'a plus du tout la même place qu'elle avait, la traduction latine de la bible non plus, non plus que la religion elle même. Quant à la langue des savants, c'est dorénavant l'anglais. Le latin n'a donc plus d'usage, même s'il garde un fort intérêt littéraire et culturel. Mais beaucoup de langues sont tout autant intéressantes de ce point de vue que le latin. L'enseignement du latin n'est pas assez poussé pour qu'il soit possible de faire des compositions littéraires, même médiocres. Alors, effectivement rien ne justifie qu'on l'impose aux collégiens. Il n'y a pas de raison non plus qu'on assiste à un renouveau.
Lucretius a écrit :L'enseignement du latin et du grec est sur son déclin, et je ne vois qu'une seule chose qui pourrait arrêter la machine : rendre le latin obligatoire. L'effet positif pour ceux qui aspirent à devenir profs de lettres classiques, est qu'il y a moins de concurrence. Le CAPES de lettres classiques est donc pour l'instant, plus facile que le CAPES de lettres modernes. C'est la seule raison "pragmatique" que je verrais.
Je connais une prof de Lettres classiques qui a fait une super promo pour le latin ! Elle est donc passée de 10-15 inscrits dans la discipline à 50.
Mais effectivement, ces matières se perdent… Et c'est dommage!
Le CAPES de lettres classiques était peut-être plus simple en particulier par rapport à la concurrence, mais lui a disparu…
Qu'est-ce que cela a changé que le CAPES de lettres classiques soit une option du CAPES de lettres, tant que les postes classiques et modernes sont bien différenciés ?
CAPES externe 2019 :
- Lettres modernes 843 postes offerts, 843 admis en liste principale.
- Lettres classiques 145 postes offerts, 63 admis en liste principale.
Le concours en lettres classiques est-il vraiment plus facile ?
iotakappabeta a écrit :j'ai 14 ans, ma mère est prof de maths dans mon bahut,et je suis déjà décidée FERME à faire des études de lettres classiques ou de grammaire pour faire PROF (ne pas changer, hein). mais ma mère me dit souvent que je serai dépressive et condamnée à enseigner le français en ZEP …. alors parfois je me demande un truc : si les études classiques vont survivre …mais à part des lettres je ne me vois pas faire autre chose, alors je suis bien déterminée à camper sur mes positions .
Zaza
En tout cas, bravo pour ta détermination et ta vocation !
C'est rare à cet âge.
🙂
Je pense que rendre le latin obligatoire n'est pas différent d'avoir rendu 9h philosophie obligatoires (à peu près, je n'ai pas fait mon secondaire en France) en L. Je trouve choquant qu'une filière littéraire puisse exister sans le latin et le grec (le grec à la rigueur…) : en Italie par exemple, ce serait la mort de la filière L si l'on réduisait ou supprimait la place des langues anciennes dans l'enseignement général ! Oui parce que même les S et les "ES" ont 3h de latin obligatoires par semaine, sur 5 ans. La volonté est politique, bien sûr !! Il faudrait commencer par rendre le latin obligatoire en seconde générale et en L, et par là le répandre dans les autres filières.
Ce n'est pas une discipline ancillaire : pourquoi la philosophie et l'histoire oui, et le latin non? C'est, après tout, la principale des disciplines des Studia humanitatis, du moins celle par laquelle il fallait commencer.
On va me dire que je suis ringard, mais c'est ainsi que je vois les choses!
Simon UA a écrit :iotakappabeta a écrit :j'ai 14 ans, ma mère est prof de maths dans mon bahut,et je suis déjà décidée FERME à faire des études de lettres classiques ou de grammaire pour faire PROF (ne pas changer, hein). mais ma mère me dit souvent que je serai dépressive et condamnée à enseigner le français en ZEP …. alors parfois je me demande un truc : si les études classiques vont survivre …mais à part des lettres je ne me vois pas faire autre chose, alors je suis bien déterminée à camper sur mes positions .
Zaza
En tout cas, bravo pour ta détermination et ta vocation !
C'est rare à cet âge.
🙂
(C'est moi qui ai graissé)
Je me préparais à réagir vigoureusement à cette stigmatisation d'où vient une partie du mal français en matière d'éducation, quand je me suis aperçu que tu avais déterré un topic de 2009…