Ce sujet n’est pas une initiation au finnois. Il s’agit tout simplement de donner un aperçu du système de la langue en partant de textes littéraires et non littéraires.
J’ai choisi ici de m’appuyer sur des extraits du livre d’Arto Paasilinna «Le lièvre de Vatanen » ou, plus exactement, « l’année du lièvre » dans la langue originale. Je vous recommande ce livre, à la fois humoristique, poétique et plus profond qu’on peut le penser au premier abord. Vatanen est un héros picaresque qui recueille un lièvre blessé et qui, au gré d’aventures cocasses, « monte » dans le Nord, lieu de prédilection de l’auteur qui y situe l’action de bon nombre de ses romans. Un Nord que je connais bien et que j’aime tout autant que lui…
Le finnois appartient au groupe des langues ouraliennes (ou ouralo-altaïques), dont l’aire actuelle de répartition va de la Laponie à la presqu’île de Taïmyr au nord et à l’est, s’étend vers le sud en Finlande, en Carélie et en Estonie, et possède un « ilôt » en Hongrie, à l’extrême sud-ouest. Ces langues ne sont pas autochtones, leur berceau semble devoir être placé dans la partie centrale de l’Oural, de part et d’autre de la chaîne. Elles regroupent un certain nombre de familles sur lesquelles je ne m’étendrai pas.
Seuls le finnois, le hongrois et l’estonien sont des langues nationales. Le lapon est parlé dans le nord de la Scandinavie, dans le nord de la Finlande et dans la presqu’île de Kola ; le mordve, le votiak, le tchérémisse, le permien, le zyriène, etc… sont parlés au nord de la Russie d’Europe et au nord-ouest de la Sibérie. Il reste parfois très peu de locuteurs pour certaines de ces langues (3000 pour le vogoul).
Ces langues non indo-européennes sont caractérisées, comme les langues turco-mongoles, par :
- l’harmonie vocalique (v. ci-dessous) ;
- l’agglutination, c'est-à-dire la constitution de « mots » formés d’une base à laquelle s’adjoignent un certain nombre d’affixes parfaitement identifiables et distincts les uns des autres. Les langues agglutinantes s’opposent ainsi aux langues flexionnelles, dans lesquelles les morphèmes peuvent avoir fusionné entre eux ou avec la racine, et où les homonymies sont fréquentes (qu’on songe au latin). Il existe malgré tout quelques homonymes : ainsi, en finnois, l’affixe -i est à la fois la marque du pluriel et celle du prétérit ;
- un système grammatical qui n’a pas toujours de correspondance exacte avec celui des langues indo-européennes. Depuis le XIXème siècle, on s’est ingénié à « latiniser » la grammaire du finnois en donnant aux « cas » de la « déclinaison » des noms tirés du latin (nominatiivi, akkusatiivi, etc…), et en parlant d’adverbes, de conjonctions, de participes présents ou passés… Ce mode d’analyse est commode, et je l’adopte ici, mais il faut savoir qu’il altère quelque peu l’image du système de la langue.
Le finnois est d’un abord difficile et nécessite un long apprentissage pour être parfaitement maîtrisé. Les difficultés qu’il pose proviennent :
- du dépaysement lexical : les mots ne ressemblent pas à ceux des langues que nous connaissons en Europe et se retiennent assez mal au début. Heureusement, il y aussi des emprunts ;
- de la paronymie des racines du fait du petit nombre de sons disponibles (ni b], ni [f], ni [z], aucune chuintante ; [d] est assez rare, [g] n’est qu’une variante de [k], et ces deux derniers sons ne peuvent jamais commencer un mot). Ex : sade (pluie) n’est pas säde (rayon) ; kulua (s’user) n’est pas kuulua (entendre) ; vesi (eau) n’est ni viisi (cinq) ni vissi (sûr), etc…
- de la grande complexité des mutations consonantiques qui peuvent rendre une base méconnaissable ; l’adjonction des affixes provoque en effet des rencontres de sons non perçues comme « euphoniques » et entraînant des transformations parfois assez importantes (v. plus bas). En revanche, ces mutations sont régulières ; les quelques anomalies proviennent de sons disparus de la langue moderne, mais qui ont laissé des traces de leur influence sur les autres sons ;
- du fait que la base d’un mot est parfois distincte de la forme sous laquelle elle est présentée dans les dictionnaires (nominatif pour les noms, adjectifs et pronoms, infinitif I pour les verbes). Pour kylä (village), il y a identité (donc kylä, kylän, kylässä, kylästä, kylälle…), mais pour viimeinen (dernier), la base est viimeise- (donc viimeinen, viimeisen, viimeisessä, viimeisestä, viimeiselle…)
- de l’emploi des nombreux « cas », qui n’ont qu’une correspondance partielle avec ceux du latin, du grec ou du russe. Par ailleurs, un même cas peut avoir de très nombreuses significations (j’en ai recensé 18 pour le seul partitif !). Le régime des verbes, quant à lui, a souvent de quoi dérouter, comme nous le verrons.
- du fait qu’ici moins qu’ailleurs, on ne peut faire de calque. Un seul exemple : si vous voulez dire : « Puis-je avoir du pain ? », il faudra composer la phrase : « Est-ce que je reçois du pain ? Le finnois n’est donc même pas une langue facile à baragouiner, comme peuvent l’être l’anglais ou l’italien.
En revanche, le grand nombre de cas et l’agglutination des affixes ne constituent pas une grosse difficulté en eux-mêmes, une fois une certaine habitude acquise : il n’est en effet pas plus difficile de comprendre le mot finnois talossasi (« maisondansta ») que le groupe français « dans ta maison ». A l’oral, toutes les langues ne sont-elles pas agglutinantes ? De plus, le finnois est assez facile à prononcer, il s’écrit phonétiquement, ignore le genre et ne comporte pas une pluralité de conjugaisons ou de déclinaisons plus ou moins régulières. L’accent tonique, peu prononcé, frappe la première syllabe et la troisième ou la quatrième syllabe des mots longs. Sur tous ces plans, le finnois est infiniment plus simple que le russe. Signalons enfin que l’ordre des mots ne constitue pas non plus une difficulté majeure, tout au moins pour les locuteurs « latins » : on a souvent l’ordre sujet + verbe + compléments du verbe ; les épithètes et les compléments de nom se placent devant le nom complété.
1° Principe de l’harmonie vocalique :
Les voyelles se répartissent en trois groupes :
- les voyelles d’arrière : a (comme dans pâte), o, u (comme dans loup),
- les voyelles d’avant : ä (comme dans patte, pas comme dans le mot allemand Aufklärung), ö (comme dans beurre), y (comme dans mur),
- les voyelles neutres : e (comme dans pêche, mais un peu moins ouvert) et i.
En gros , un mot ne doit comporter :
- que des voyelles d’arrière et éventuellement des neutres. Ex : auringon, askeltamaan.
- que des voyelles d’avant et éventuellement des neutres. Ex : hämärtyvään, nyökkäsi.
- que des voyelles neutres. Ex : tielle.
Si une base ne comportant que des voyelles neutres doit recevoir des affixes à voyelles non neutres, ces dernières seront prises dans la série des postérieures. Ex : tie (route), tiellä et non *tiella (sur la route).
Tableau des principales mutations consonantiques.
(Par "consonne", j'entends ici : "son consonantique")
- Elles affectent les consonnes k, p, t.
- Principe : ces consonnes s’adoucissent quand elles entrent dans une syllabe fermée, c'est-à-dire une syllabe terminée par une consonne ou une aspiration (phonème ancien, non marqué).
Ex : dans Helsinki, la syllabe -ki est ouverte. Dans Helsingin, elle est fermée, et le –k a subi une mutation.
1° Consonne k
a) kk > k. Ex : kirkko (église) – kirkon (de l’église).
b) k disparaît. Ex : poika (garçon) – pojan (le i intervocalique devient la consonne j).
c) k > j dans taika (sortilège) > taijan.
d) nkk > nk. Ex : ankka (canard) – ankalle.
e) nk > ng. Ex : Helsinki – Helsingistä.
f) rk > r. Ex : Turku – Turussa.
g) uku > uvu. Ex : puku (costume) – puvut.
2° Consonne p.
a) pp > p. Ex : lippu (drapeau) – lipun.
b) p > v. Ex : apu (aide) – avulla.
c) mp > mm. Ex : parempi (meilleur) – paremmin.
3° Consonne t
a) tt > t. Ex : katto (toit) – katolla.
b) t > d. Ex : pitää (tenir) – pidan (je tiens) ; syödä (manger) s’explique par l’aspiration ancienne qui terminait le mot (syödä’).
c) nt > nn. Ex : tunti (heure) > tunnit.
d) rt > rr. Ex : ymmärtää (comprendre) – ymmärrät (tu comprends).
e) lt > ll. Ex : puhaltaa (souffler) – puhallamme (nous soufflons)
Note : certains emprunts peuvent ne pas suivre la règle des mutations : pankki (banque) s’y conforme : pankissa, mais pas auto (voiture) : auton, et non *audon.
Cas du groupe ti :
tti > ti, hti >hdi, sti demeure. Ex : näyttää (montrer) – näytin ; unohtaa (oublier) – unohditte.
ti > si dans les autres cas. Ex : suteen (vers le loup) – susi (le loup).
Analyse grammaticale d’un texte
Notes :
1° Pour le moment, je n’analyse pas les adverbes ou les conjonctions qui, bien qu’ils soient à l’origine dérivés de thèmes adjectivaux ou pronominaux, ont vu au cours des temps leur formation « figée » au point de bénéficier d’une entrée distincte dans les dictionnaires.
2° Je note A et U les archiphonèmes a/ä et u/y.
Voici un passage où Vatanen, qui vient de recueillir un lièvre blessé, décide de ne pas retourner à Helsinki :
Vatanen nousi seisomaan, katseli auringon viimeistä kajoa metsän takaa, nyökkäsi jänikselle. Hän katsoi maantien suuntaan, mutta et ottanut askeltakaan mennäksen tielle. Hän nosti jäniksen maasta, asetti sen varovasti takkinsa sivutaskuun, ja lähti askeltemaan peltotikulta hämärtyvään metsään.
Arto Paasilinna, Jäniksen vuosi, 1, WSOY, Helsinki.
Si vous voulez avoir une idée de la prononciation du texte, entrez-le dans google traduction (choisissez la bonne langue !) et cliquez sur le petit haut-parleur, vous aurez une excellente restitution sonore.
En revanche, le robot traducteur a manifestement été influencé par le Surréalisme…
« Vatanen se leva, regarda falsification dernière du soleil avec la forêt derrière »
Vatanen : « Vatanen »
Nominatif car ce nom est sujet. Sa base est Vatase-
nousi : « se leva »
nous/i : base du verbe nous/ta, (monter, « s’élever » + -i, morphème servant à former la 3ème personne du singulier du prétérit.
seisomaan : « pour le être debout »,
seiso/ma/an : base du verbe seiso/a, (être debout) + -mA, morphème de l’infinitif III (servant à dériver une forme nominale d’une base verbale) + morphème de l’illatif, formé du redoublement de la voyelle précédente auquel s’adjoint un -n. L’illatif sert ici à exprimer la destination de l’action exprimée par le verbe précédent.
katseli : « regarda »
katsel/i : base du verbe katsel/la, (regarder) + -i, morphème du prétérit 3ème pers. du sg.
auringon : « du soleil »
auringo/n : base du nom aurinko (soleil) + -n, morphème du génitif singulier. Du fait que la dernière syllabe est à présent fermée, le groupe -nk- passe à -ng- suivant la loi des mutations (v. plus haut).
viimeistä : « la dernière »
viimeis/tä : base de l’adjectif viimeinen (dernier) + -(t)A, morphème du partitif.
kajoa : « lueur »
kajo/a : base du nom kajo (lueur) + -(t)A, morphème du partitif. Le complément des verbes signifiant « regarder » se met toujours au partitif.
metsän : « de la forêt »
metsä/n : base du nom metsä (forêt) + -n, morphème du génitif.
takaa : « à l’arrière »,
Formation adverbiale postposée.
nyökkäsi : « fit un signe de tête »
*nyökkät(ä)/i : base du verbe nyökätä (hocher la tête), qui perd un -k pour des raisons encore inconnues de moi. Dans ce type de verbes en -tA, le A disparaît, et le résultat de la rencontre du t et du s donne -si.
Les bases verbales terminées en -tA ont des traitements qui varient avec l’environnement vocalique. Leur étude est en cours…
jänikselle : « au lièvre »
jänikse/lle : base du nom jänis (lièvre) + -lle, morphème de l’allatif. Ce cas exprime ici le destinataire de l’ action.
Hän : « Il »
Ce pronom sujet pourrait tout aussi bien signifier « elle ». Le finnois ne distingue pas les genres.
katsoi : « regarda »
katso/i : base du verbe katsoa (regarder) + -i, morphème du prétérit 3P. Le verbe katsoa est plus utilisé que son synonyme katsella (v. plus haut). J’ignore s’il existe une nuance entre les deux, le dictionnaire consacre un article bien plus développé à ce dernier verbe.
maantien : « de la route de pays »
maa/n//tie/n : mot composé de la base du nom maa, (pays) + -n, morphème du génitif, et de la base du nom tie, (route) + -n, morphème.
suuntaan : « dans la direction »,
suunta/an : base du nom suunta (direction, sens) + morphème de l’illatif. Ce cas indique ici le lieu vers lequel on se dirige ou vers lequel on tend.
mutta : « mais »
Formation conjonctive.
ei : « n’a pas »
Il est difficile de traduire ce verbe servant à former la négation, ici à la 3PS. C’est un peu l’équivalent de l’anglais « does not ». J’ai employé le passé composé pour montrer son caractère verbal. Il est ici à la troisième personne du singulier.
ottanut : « entrepris »
otta/nut : base du verbe ottaa, (prendre, entreprendre) + -nUt, morphème du « participe passé actif ». Ei ottanut exprime donc la forme négative du prétérit du verbe ottaa.
askeltakaan : « un seul pas »
askel/ta/kaan : base du nom askel (pas) + -(t)A, morphème du partitif, de règle derrière une négation, + formation adverbiale amalgamée -kAAn servant d’intensif, fréquemment associée à une négation ; askelta : « (pas) un pas », askeltakaan : « (pas) un seul pas », « même pas un pas ».
mennäkseen : « pour lui aller »
men/nä/kse/en : base du verbe mennä, (aller) + -(t)A, morphème de l’infinitif I + -kse, morphème du translatif, pour exprimer le but + affixe de la 3ème personne formé du redoublement de la voyelle précédente auquel s’ajoute un -n (comme pour l’illatif).
tielle : « à la route ».
tie/lle : base du nom tie (route) + -lle, morphème de l’allatif. Ce « cas » exprime ici le lieu sur lequel on se dirige ou sur lequel on veut se diriger.
Hän : « Il »
Vide supra.
nosti : « souleva »
nost/i : base du verbe nostaa (soulever) dont le a final disparaît + -i, morphème du prétérit 3P.
jäniksen : « le lièvre »
jänikse/n : base du nom jänis (lièvre) + -n, morphème de l’accusatif, semblable au génitif au singulier.
maasta : « de terre »,
maa/sta : base du nom maa (terre, pays) + -stA, morphème de l’élatif, pour exprimer l’origine du mouvement.
Pour la localisation, il y six cas qui s’associent trois par trois :
asetti : « plaça »
asett/i : base du verbe asettaa (placer) dont le a final disparaît + -i, morphème du prétérit 3P.
sen : « lui »
se/n : base du pronom se (il, cela), utilisé pour les non animés et les animaux + -n, suffixe de l’accusatif. On remarque que le « COD » est placé après le verbe, même si c’est un pronom.
varovasti : « précautionneusement »
Formation adverbiale.
takkinsa : « de sa veste »
takki/nsa : base du nom takki (veste) + -nsA, un des deux morphèmes exprimant la possession à la 3ème personne. Le mot devrait perdre un -k, mais il s’agit probablement d’un emprunt.
sivutaskuun : « dans une poche latérale »
sivu//tasku/un : base du nom sivu (côté) + base du nom tasku (poche) + morphème de l’illatif exprimant la direction de l’action.
ja : « et »
Conjonction.
lähti : « partit »
läht/i : lähte-, base du verbe lähteä + -i, morphème du prétérit 3P ; le -e de la base disparaît devant ce -i.
astelemaan : « marcher »
astele/ma/an : astel(e)-, base du verbe astella (marcher) + -ma, phonème de l’infinitif III (v. supra) + morphème de l’illatif pour exprimer la destination de l’action exprimée par le verbe précédent.
peltotilkulta : « de sur le carré de terre »
pelto//tilku/lta : base du nom pelto (terrain) + base du nom tilkku (morceau, pièce) + -ltA, morphème de l’ablatif exprimant le lieu hors de la surface duquel on va.
Si l’on résume, pour exprimer la localisation, on dispose de six cas qui s’associent trois par trois :
A) 1 - l’inessif : metsässä « dans la forêt » 2 - l’illatif : metsään « dans la forêt (avec mt) » 3 - l’élatif : metsästä « hors de la forêt »
B) 1 - l’adessif : tiellä « sur la route » 2 - l’allatif : tielle « sur la route (avec mt) » 3 - l’ablatif : tieltä « hors de la route ».
hämärtyvään : « en direction de la devenant sombre »
hämärty/vä/än : hämärty-, base du verbe hämärtyä, (devenir sombre) + -vA, morphème du « participe présent actif » + morphème de l’illatif. Ce participe se rapporte au nom qui suit.
metsään : forêt.
metsä/än : base du nom metsä (forêt) + morphème de l’illatif.
Traduction d’Anne Colin du Terrail :
Vatanen se leva, contempla les derniers feux du soleil au-delà de la forêt et hocha la tête en direction du lièvre. Il regarda vers la route, mais ne fit pas un pas pour s’y diriger. Il souleva le lièvre, l’installa soigneusement dans la poche de son veston et s’éloigna le long de la prairie vers le crépuscule naissant de la forêt.
A. Paasilinna, Le lièvre de Vatanen, éd. Folio – Denoël, p. 13
J’ai choisi ici de m’appuyer sur des extraits du livre d’Arto Paasilinna «Le lièvre de Vatanen » ou, plus exactement, « l’année du lièvre » dans la langue originale. Je vous recommande ce livre, à la fois humoristique, poétique et plus profond qu’on peut le penser au premier abord. Vatanen est un héros picaresque qui recueille un lièvre blessé et qui, au gré d’aventures cocasses, « monte » dans le Nord, lieu de prédilection de l’auteur qui y situe l’action de bon nombre de ses romans. Un Nord que je connais bien et que j’aime tout autant que lui…
Le finnois appartient au groupe des langues ouraliennes (ou ouralo-altaïques), dont l’aire actuelle de répartition va de la Laponie à la presqu’île de Taïmyr au nord et à l’est, s’étend vers le sud en Finlande, en Carélie et en Estonie, et possède un « ilôt » en Hongrie, à l’extrême sud-ouest. Ces langues ne sont pas autochtones, leur berceau semble devoir être placé dans la partie centrale de l’Oural, de part et d’autre de la chaîne. Elles regroupent un certain nombre de familles sur lesquelles je ne m’étendrai pas.
Seuls le finnois, le hongrois et l’estonien sont des langues nationales. Le lapon est parlé dans le nord de la Scandinavie, dans le nord de la Finlande et dans la presqu’île de Kola ; le mordve, le votiak, le tchérémisse, le permien, le zyriène, etc… sont parlés au nord de la Russie d’Europe et au nord-ouest de la Sibérie. Il reste parfois très peu de locuteurs pour certaines de ces langues (3000 pour le vogoul).
Ces langues non indo-européennes sont caractérisées, comme les langues turco-mongoles, par :
- l’harmonie vocalique (v. ci-dessous) ;
- l’agglutination, c'est-à-dire la constitution de « mots » formés d’une base à laquelle s’adjoignent un certain nombre d’affixes parfaitement identifiables et distincts les uns des autres. Les langues agglutinantes s’opposent ainsi aux langues flexionnelles, dans lesquelles les morphèmes peuvent avoir fusionné entre eux ou avec la racine, et où les homonymies sont fréquentes (qu’on songe au latin). Il existe malgré tout quelques homonymes : ainsi, en finnois, l’affixe -i est à la fois la marque du pluriel et celle du prétérit ;
- un système grammatical qui n’a pas toujours de correspondance exacte avec celui des langues indo-européennes. Depuis le XIXème siècle, on s’est ingénié à « latiniser » la grammaire du finnois en donnant aux « cas » de la « déclinaison » des noms tirés du latin (nominatiivi, akkusatiivi, etc…), et en parlant d’adverbes, de conjonctions, de participes présents ou passés… Ce mode d’analyse est commode, et je l’adopte ici, mais il faut savoir qu’il altère quelque peu l’image du système de la langue.
Le finnois est d’un abord difficile et nécessite un long apprentissage pour être parfaitement maîtrisé. Les difficultés qu’il pose proviennent :
- du dépaysement lexical : les mots ne ressemblent pas à ceux des langues que nous connaissons en Europe et se retiennent assez mal au début. Heureusement, il y aussi des emprunts ;
- de la paronymie des racines du fait du petit nombre de sons disponibles (ni b], ni [f], ni [z], aucune chuintante ; [d] est assez rare, [g] n’est qu’une variante de [k], et ces deux derniers sons ne peuvent jamais commencer un mot). Ex : sade (pluie) n’est pas säde (rayon) ; kulua (s’user) n’est pas kuulua (entendre) ; vesi (eau) n’est ni viisi (cinq) ni vissi (sûr), etc…
- de la grande complexité des mutations consonantiques qui peuvent rendre une base méconnaissable ; l’adjonction des affixes provoque en effet des rencontres de sons non perçues comme « euphoniques » et entraînant des transformations parfois assez importantes (v. plus bas). En revanche, ces mutations sont régulières ; les quelques anomalies proviennent de sons disparus de la langue moderne, mais qui ont laissé des traces de leur influence sur les autres sons ;
- du fait que la base d’un mot est parfois distincte de la forme sous laquelle elle est présentée dans les dictionnaires (nominatif pour les noms, adjectifs et pronoms, infinitif I pour les verbes). Pour kylä (village), il y a identité (donc kylä, kylän, kylässä, kylästä, kylälle…), mais pour viimeinen (dernier), la base est viimeise- (donc viimeinen, viimeisen, viimeisessä, viimeisestä, viimeiselle…)
- de l’emploi des nombreux « cas », qui n’ont qu’une correspondance partielle avec ceux du latin, du grec ou du russe. Par ailleurs, un même cas peut avoir de très nombreuses significations (j’en ai recensé 18 pour le seul partitif !). Le régime des verbes, quant à lui, a souvent de quoi dérouter, comme nous le verrons.
- du fait qu’ici moins qu’ailleurs, on ne peut faire de calque. Un seul exemple : si vous voulez dire : « Puis-je avoir du pain ? », il faudra composer la phrase : « Est-ce que je reçois du pain ? Le finnois n’est donc même pas une langue facile à baragouiner, comme peuvent l’être l’anglais ou l’italien.
En revanche, le grand nombre de cas et l’agglutination des affixes ne constituent pas une grosse difficulté en eux-mêmes, une fois une certaine habitude acquise : il n’est en effet pas plus difficile de comprendre le mot finnois talossasi (« maisondansta ») que le groupe français « dans ta maison ». A l’oral, toutes les langues ne sont-elles pas agglutinantes ? De plus, le finnois est assez facile à prononcer, il s’écrit phonétiquement, ignore le genre et ne comporte pas une pluralité de conjugaisons ou de déclinaisons plus ou moins régulières. L’accent tonique, peu prononcé, frappe la première syllabe et la troisième ou la quatrième syllabe des mots longs. Sur tous ces plans, le finnois est infiniment plus simple que le russe. Signalons enfin que l’ordre des mots ne constitue pas non plus une difficulté majeure, tout au moins pour les locuteurs « latins » : on a souvent l’ordre sujet + verbe + compléments du verbe ; les épithètes et les compléments de nom se placent devant le nom complété.
1° Principe de l’harmonie vocalique :
Les voyelles se répartissent en trois groupes :
- les voyelles d’arrière : a (comme dans pâte), o, u (comme dans loup),
- les voyelles d’avant : ä (comme dans patte, pas comme dans le mot allemand Aufklärung), ö (comme dans beurre), y (comme dans mur),
- les voyelles neutres : e (comme dans pêche, mais un peu moins ouvert) et i.
En gros , un mot ne doit comporter :
- que des voyelles d’arrière et éventuellement des neutres. Ex : auringon, askeltamaan.
- que des voyelles d’avant et éventuellement des neutres. Ex : hämärtyvään, nyökkäsi.
- que des voyelles neutres. Ex : tielle.
Si une base ne comportant que des voyelles neutres doit recevoir des affixes à voyelles non neutres, ces dernières seront prises dans la série des postérieures. Ex : tie (route), tiellä et non *tiella (sur la route).
Tableau des principales mutations consonantiques.
(Par "consonne", j'entends ici : "son consonantique")
- Elles affectent les consonnes k, p, t.
- Principe : ces consonnes s’adoucissent quand elles entrent dans une syllabe fermée, c'est-à-dire une syllabe terminée par une consonne ou une aspiration (phonème ancien, non marqué).
Ex : dans Helsinki, la syllabe -ki est ouverte. Dans Helsingin, elle est fermée, et le –k a subi une mutation.
1° Consonne k
a) kk > k. Ex : kirkko (église) – kirkon (de l’église).
b) k disparaît. Ex : poika (garçon) – pojan (le i intervocalique devient la consonne j).
c) k > j dans taika (sortilège) > taijan.
d) nkk > nk. Ex : ankka (canard) – ankalle.
e) nk > ng. Ex : Helsinki – Helsingistä.
f) rk > r. Ex : Turku – Turussa.
g) uku > uvu. Ex : puku (costume) – puvut.
2° Consonne p.
a) pp > p. Ex : lippu (drapeau) – lipun.
b) p > v. Ex : apu (aide) – avulla.
c) mp > mm. Ex : parempi (meilleur) – paremmin.
3° Consonne t
a) tt > t. Ex : katto (toit) – katolla.
b) t > d. Ex : pitää (tenir) – pidan (je tiens) ; syödä (manger) s’explique par l’aspiration ancienne qui terminait le mot (syödä’).
c) nt > nn. Ex : tunti (heure) > tunnit.
d) rt > rr. Ex : ymmärtää (comprendre) – ymmärrät (tu comprends).
e) lt > ll. Ex : puhaltaa (souffler) – puhallamme (nous soufflons)
Note : certains emprunts peuvent ne pas suivre la règle des mutations : pankki (banque) s’y conforme : pankissa, mais pas auto (voiture) : auton, et non *audon.
Cas du groupe ti :
tti > ti, hti >hdi, sti demeure. Ex : näyttää (montrer) – näytin ; unohtaa (oublier) – unohditte.
ti > si dans les autres cas. Ex : suteen (vers le loup) – susi (le loup).
Analyse grammaticale d’un texte
Notes :
1° Pour le moment, je n’analyse pas les adverbes ou les conjonctions qui, bien qu’ils soient à l’origine dérivés de thèmes adjectivaux ou pronominaux, ont vu au cours des temps leur formation « figée » au point de bénéficier d’une entrée distincte dans les dictionnaires.
2° Je note A et U les archiphonèmes a/ä et u/y.
Voici un passage où Vatanen, qui vient de recueillir un lièvre blessé, décide de ne pas retourner à Helsinki :
Vatanen nousi seisomaan, katseli auringon viimeistä kajoa metsän takaa, nyökkäsi jänikselle. Hän katsoi maantien suuntaan, mutta et ottanut askeltakaan mennäksen tielle. Hän nosti jäniksen maasta, asetti sen varovasti takkinsa sivutaskuun, ja lähti askeltemaan peltotikulta hämärtyvään metsään.
Arto Paasilinna, Jäniksen vuosi, 1, WSOY, Helsinki.
Si vous voulez avoir une idée de la prononciation du texte, entrez-le dans google traduction (choisissez la bonne langue !) et cliquez sur le petit haut-parleur, vous aurez une excellente restitution sonore.
En revanche, le robot traducteur a manifestement été influencé par le Surréalisme…
« Vatanen se leva, regarda falsification dernière du soleil avec la forêt derrière »
Vatanen : « Vatanen »
Nominatif car ce nom est sujet. Sa base est Vatase-
nousi : « se leva »
nous/i : base du verbe nous/ta, (monter, « s’élever » + -i, morphème servant à former la 3ème personne du singulier du prétérit.
seisomaan : « pour le être debout »,
seiso/ma/an : base du verbe seiso/a, (être debout) + -mA, morphème de l’infinitif III (servant à dériver une forme nominale d’une base verbale) + morphème de l’illatif, formé du redoublement de la voyelle précédente auquel s’adjoint un -n. L’illatif sert ici à exprimer la destination de l’action exprimée par le verbe précédent.
katseli : « regarda »
katsel/i : base du verbe katsel/la, (regarder) + -i, morphème du prétérit 3ème pers. du sg.
auringon : « du soleil »
auringo/n : base du nom aurinko (soleil) + -n, morphème du génitif singulier. Du fait que la dernière syllabe est à présent fermée, le groupe -nk- passe à -ng- suivant la loi des mutations (v. plus haut).
viimeistä : « la dernière »
viimeis/tä : base de l’adjectif viimeinen (dernier) + -(t)A, morphème du partitif.
kajoa : « lueur »
kajo/a : base du nom kajo (lueur) + -(t)A, morphème du partitif. Le complément des verbes signifiant « regarder » se met toujours au partitif.
metsän : « de la forêt »
metsä/n : base du nom metsä (forêt) + -n, morphème du génitif.
takaa : « à l’arrière »,
Formation adverbiale postposée.
nyökkäsi : « fit un signe de tête »
*nyökkät(ä)/i : base du verbe nyökätä (hocher la tête), qui perd un -k pour des raisons encore inconnues de moi. Dans ce type de verbes en -tA, le A disparaît, et le résultat de la rencontre du t et du s donne -si.
Les bases verbales terminées en -tA ont des traitements qui varient avec l’environnement vocalique. Leur étude est en cours…
jänikselle : « au lièvre »
jänikse/lle : base du nom jänis (lièvre) + -lle, morphème de l’allatif. Ce cas exprime ici le destinataire de l’ action.
Hän : « Il »
Ce pronom sujet pourrait tout aussi bien signifier « elle ». Le finnois ne distingue pas les genres.
katsoi : « regarda »
katso/i : base du verbe katsoa (regarder) + -i, morphème du prétérit 3P. Le verbe katsoa est plus utilisé que son synonyme katsella (v. plus haut). J’ignore s’il existe une nuance entre les deux, le dictionnaire consacre un article bien plus développé à ce dernier verbe.
maantien : « de la route de pays »
maa/n//tie/n : mot composé de la base du nom maa, (pays) + -n, morphème du génitif, et de la base du nom tie, (route) + -n, morphème.
suuntaan : « dans la direction »,
suunta/an : base du nom suunta (direction, sens) + morphème de l’illatif. Ce cas indique ici le lieu vers lequel on se dirige ou vers lequel on tend.
mutta : « mais »
Formation conjonctive.
ei : « n’a pas »
Il est difficile de traduire ce verbe servant à former la négation, ici à la 3PS. C’est un peu l’équivalent de l’anglais « does not ». J’ai employé le passé composé pour montrer son caractère verbal. Il est ici à la troisième personne du singulier.
ottanut : « entrepris »
otta/nut : base du verbe ottaa, (prendre, entreprendre) + -nUt, morphème du « participe passé actif ». Ei ottanut exprime donc la forme négative du prétérit du verbe ottaa.
askeltakaan : « un seul pas »
askel/ta/kaan : base du nom askel (pas) + -(t)A, morphème du partitif, de règle derrière une négation, + formation adverbiale amalgamée -kAAn servant d’intensif, fréquemment associée à une négation ; askelta : « (pas) un pas », askeltakaan : « (pas) un seul pas », « même pas un pas ».
mennäkseen : « pour lui aller »
men/nä/kse/en : base du verbe mennä, (aller) + -(t)A, morphème de l’infinitif I + -kse, morphème du translatif, pour exprimer le but + affixe de la 3ème personne formé du redoublement de la voyelle précédente auquel s’ajoute un -n (comme pour l’illatif).
tielle : « à la route ».
tie/lle : base du nom tie (route) + -lle, morphème de l’allatif. Ce « cas » exprime ici le lieu sur lequel on se dirige ou sur lequel on veut se diriger.
Hän : « Il »
Vide supra.
nosti : « souleva »
nost/i : base du verbe nostaa (soulever) dont le a final disparaît + -i, morphème du prétérit 3P.
jäniksen : « le lièvre »
jänikse/n : base du nom jänis (lièvre) + -n, morphème de l’accusatif, semblable au génitif au singulier.
maasta : « de terre »,
maa/sta : base du nom maa (terre, pays) + -stA, morphème de l’élatif, pour exprimer l’origine du mouvement.
Pour la localisation, il y six cas qui s’associent trois par trois :
asetti : « plaça »
asett/i : base du verbe asettaa (placer) dont le a final disparaît + -i, morphème du prétérit 3P.
sen : « lui »
se/n : base du pronom se (il, cela), utilisé pour les non animés et les animaux + -n, suffixe de l’accusatif. On remarque que le « COD » est placé après le verbe, même si c’est un pronom.
varovasti : « précautionneusement »
Formation adverbiale.
takkinsa : « de sa veste »
takki/nsa : base du nom takki (veste) + -nsA, un des deux morphèmes exprimant la possession à la 3ème personne. Le mot devrait perdre un -k, mais il s’agit probablement d’un emprunt.
sivutaskuun : « dans une poche latérale »
sivu//tasku/un : base du nom sivu (côté) + base du nom tasku (poche) + morphème de l’illatif exprimant la direction de l’action.
ja : « et »
Conjonction.
lähti : « partit »
läht/i : lähte-, base du verbe lähteä + -i, morphème du prétérit 3P ; le -e de la base disparaît devant ce -i.
astelemaan : « marcher »
astele/ma/an : astel(e)-, base du verbe astella (marcher) + -ma, phonème de l’infinitif III (v. supra) + morphème de l’illatif pour exprimer la destination de l’action exprimée par le verbe précédent.
peltotilkulta : « de sur le carré de terre »
pelto//tilku/lta : base du nom pelto (terrain) + base du nom tilkku (morceau, pièce) + -ltA, morphème de l’ablatif exprimant le lieu hors de la surface duquel on va.
Si l’on résume, pour exprimer la localisation, on dispose de six cas qui s’associent trois par trois :
A) 1 - l’inessif : metsässä « dans la forêt » 2 - l’illatif : metsään « dans la forêt (avec mt) » 3 - l’élatif : metsästä « hors de la forêt »
B) 1 - l’adessif : tiellä « sur la route » 2 - l’allatif : tielle « sur la route (avec mt) » 3 - l’ablatif : tieltä « hors de la route ».
hämärtyvään : « en direction de la devenant sombre »
hämärty/vä/än : hämärty-, base du verbe hämärtyä, (devenir sombre) + -vA, morphème du « participe présent actif » + morphème de l’illatif. Ce participe se rapporte au nom qui suit.
metsään : forêt.
metsä/än : base du nom metsä (forêt) + morphème de l’illatif.
Traduction d’Anne Colin du Terrail :
Vatanen se leva, contempla les derniers feux du soleil au-delà de la forêt et hocha la tête en direction du lièvre. Il regarda vers la route, mais ne fit pas un pas pour s’y diriger. Il souleva le lièvre, l’installa soigneusement dans la poche de son veston et s’éloigna le long de la prairie vers le crépuscule naissant de la forêt.
A. Paasilinna, Le lièvre de Vatanen, éd. Folio – Denoël, p. 13



