Bonjour,
Est-ce que vous arrivez à distinguer les temps de la fiction et ceux de la narration dans cette histoire ? Je trouve qu'ici fiction et narration sont complètement emmêlés.
Pour la narration je dirais l'indicatif plus que parfait (Il avait commencé à lire…) et l'indicatif passé simple (Il l'abandonna) et pour la fiction je dirais l'indicatif imparfait (Admirablement, elle étanchait de ses baisers) mais je ne suis pas sûr.
Un tout grand merci !
Est-ce que vous arrivez à distinguer les temps de la fiction et ceux de la narration dans cette histoire ? Je trouve qu'ici fiction et narration sont complètement emmêlés.
Pour la narration je dirais l'indicatif plus que parfait (Il avait commencé à lire…) et l'indicatif passé simple (Il l'abandonna) et pour la fiction je dirais l'indicatif imparfait (Admirablement, elle étanchait de ses baisers) mais je ne suis pas sûr.
Un tout grand merci !
Continuité des parcs
Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires
urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement
intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son
fondé de pouvoir et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la
tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil
favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il
laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers
chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque
le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après
ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le
velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au -delà des grandes
fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.
Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattaient les protagonistes, il se
laissait prendre aux images qui s’organisaient et acquéraient progressivement couleur et vie. Il fut
ainsi témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. La femme entra la
première, méfiante. Puis vint l’homme le visage griffé par les épines d’une branche.
Admirablement, elle étanchait de ses baisers le sang des égratignures. Lui, se dérobait aux caresses.
Il n’était pas venu pour répéter le cérémonial d’une passion clandestine protégée par un monde de
feuilles sèches et de sentiers furtifs. Le poignard devenait tiède au contact de sa poitrine. Dessous,
au rythme du coeur, battait la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroulait au long des pages
comme un fleuve de reptiles, et l’on sentait que tout était décidé depuis toujours. Jusqu’à ces
caresses qui enveloppaient le corps de l’amant comme pour le retenir et le dissuader, dessinaient
abominablement les contours de l’autre corps, qu’il était nécessaire d’abattre. Rien n’avait été
oublié : alibis, hasards, erreurs possibles. À partir de cette heure, chaque instant avait son usage
minutieusement calculé. La double et implacable répétition était à peine interrompue le temps
qu’une main frôle une joue. Il commençait à faire nuit.
Sans se regarder, étroitement liés à la tâche qui les attendait, ils se séparèrent à la porte de la cabane.
Elle devait suivre le sentier qui allait vers le nord. Sur le sentier opposé, il se retourna un instant
pour la voir courir, les cheveux dénoués. À son tour, il se mit à courir, se courbant sous les arbres et
les haies. À la fin, il distingua dans la brume mauve du crépuscule l’allée qui conduisait à la maison.
Les chiens ne devaient pas aboyer et ils n’aboyèrent pas. À cette heure, l’intendant ne devait pas
être là et il n’était pas là. Il monta les trois marches du perron et entra. À travers le sang qui
bourdonnait dans ses oreilles, lui parvenaient encore les paroles de la femme. D’abord une salle
bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, deux portes. Personne dans la
première pièce, personne dans la seconde. La porte du salon, et alors, le poignard en main, les
lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil de velours vert et, dépassant le fauteuil, la
tête de l’homme en train de lire un roman.



