Bonjour,
Pour tout vous avouer, cette interrogation nous est venue lors d'une discussion avec un ami sur les schtroumpfs. Je maintenais que cette BD culte était un apologue de l'anarcho-communisme, mon interlocuteur qu'on ne pouvait lui prêter un sens que peut-être l'auteur n'avait pas voulu.
Bref. Nous sommes arrivé à nous demander s'il n'y avait qu'un sens possible à une oeuvre, c'est-à-dire celui que l'auteur a voulu lui donner, celui pour lequel il a écrit / peint ? tourné / sculpté / … son oeuvre.
Ou bien, au contraire, si, une fois que le livre est publié, il y avait autant d'interprétation que de lecteurs / spectateurs, donc de sens, à condition que ça soit bien argumenté, et défendable lors d'un débat.
Pour ma part, je m'en référerai à l'introduction d'André Gide à
Paludes :
Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. Vouloir l'expliquer d'abord c'est en restreindre aussitôt le sens ; car si nous savons ce que nous voulons dire, nous ne savons pas si nous ne disons que cela. - On dit toujours plus que CELA. - Et ce qui surtout m'y intéresse, c'est que j'y ai mis sans le savoir, - cette part d'inconscient, que je voudrais appeler la part de Dieu. - Un livre est toujours une collaboration, et tant plus le livre vaut-il, que plus la part du scribe y est petite, que plus l'accueil de Dieu sera grand. - Attendons de partout la révélation des choses ; du public, la révélation de nos oeuvres.
Si on suit la logique, si une oeuvre peut être interprétée de différentes façon, elle a plusieurs sens.
Dès que l'œuvre (littéraire ou autre) est présentée en public, elle passe par les filtres persos de ceux qui la découvrent, elle cesse d'appartenir à son créateur
ET SI ON PARLAIT POESIE
Je pense que le poète est plus prisonnier que maître de ses émotions.
L'effort sublime en cet art est de restituer par le courroie de la puissance et de la ferveur des mots l'élan pur et ivre d'une âme à mille égards tourmentée… de s'en faire maître !
Mais quel en serait le plaisir si l'oeuvre poétique était réduite à une simple confession,s'il s'agissait de dire et non de faire vivre l'instant d'une strophe la gaieté ou l'amertume d'une séparation.
C'est que la poésie est un langage au de ssus de tout autre langage.
De façon articulée nous transmettons nos idées, donnons des ordres. L'oeuvre poétique sera d'autant plus réussie que les mots qu'elle porte en son sein s'humilieront pour se métamorphoser en des voitures miniatures riches d'émotions, de sentiments: déjà le sens s'efface au profit de l'émotion…
Dans le cas de la poésie, ce n'est pas un langage d'esprit à esprit mais un langage d'âme à âme!
Quel profit pour le poète de transmettre les idées de liberté ou d'indépendance ?
Le profit est d'embraser l'âme de liberté, de la plonger au plus profond de ces eaux amères où le sentiment d'avoir vécu et de vouloir vivre apparaissent inaliénables à celui qui savoure l'oeuvre. Où les mots se font rythme et pouls, insaisissables et envoûtants.
Et si jamais il est à même de la savourer plus intensément que celui qui l'a produite. Que dis-je, transcrite…
C'est que nul n'est dépositaire du message d'une oeuvre poétique.
Il est clair qu'une oeuvre n'appartient à son auteur que jusqu'au moment où il la fait publier.
Quant au sens que le lecteur donne à l'oeuvre, il peut être fort différent de celui qu'y voit l'auteur, ne serait-ce que parce qu'on le lit quelques siècles plus tard, parfois.
Mais, de toute façon, chacun mettant souvent un sens, ou à tout le moins des nuances différentes, sous le même mot, il est tout aussi clair qu'une même phrase n'aura pas le même sens selon son lecteur.
C'est aussi ce qui fait la richesse d'une oeuvre, au point que l'on en parle parfois des siècles après, en dehors de sa valeur universellement reconnue.
Une œuvre appartient-elle seulement jamais à son auteur ? Même avant qu'il ne la fasse publier ?
Je trouve très intéressante l'idée, développée je crois par Roland Barthes (mes références sont flageolantes), de la "mort" de l'auteur, c'est-à-dire que le concept d'auteur disparaît, et que l'œuvre n'existe plus qu'à travers sa lecture, sa réception par le public.
Une autre pensée tout aussi fascinante est celle que propose Witold Gombrowicz à la fin de la première partie de Ferdydurke, dans sa longue et hilarante introduction à Philidor doublé d'enfant. Selon lui, l'œuvre se crée elle-même en échappant à l'intention de son créateur, lequel est souvent ensuite bien embarrassé de l'image que celle-ci s'est donnée et qu'il se voit condamné à endosser, à assumer.
Enfin une anecdote personnelle : il y a quelques deux ans de cela, j'ai écrit une nouvelle. Elle avait pour moi alors un sens symbolique essentiel, voulu, clair et précis. Je savais bien ce qui y était exprimé et qu'on était censé comprendre, puisque c'était moi-même qui l'avait pensée et élaborée. Eh bien ! je l'ai relue un an et demie plus tard, à la lumière de toutes les nouvelles expériences que j'ai vécues dans cet intervalle de temps, et devinez- quoi : je lui ai trouvé de nouveaux sens ! Ma nouvelle, si peut-être défaillante sur le plan du style, était en revanche sur celui de la symbolique et de l'interprétation beaucoup plus riche et profonde que je ne l'avais seulement soupçonné au moment de l'écrire… Comme quoi : si le créateur y comprend quoi que ce soit… ! C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Platon ne voyait pas de place pour les artistes dans la cité idéale. Si éventuellement ils comprenaient eux-mêmes tout le génie de leur propre œuvre… mais il ne le comprennent pas !
Ce genre de réaction arrive, je le crois, souvent. J'écris moi-même régulièrement sur différents sujets pour mon association, et quand je relis, des années plus tard, soit j'y trouve effectivement d'autres sens soit j' ai envie de le réécrire parce qu'il ne correspond plus à ce que je suis devenu.
Je pense que c'est la loi du genre.
Il est très facile d'arracher une oeuvre à son auteur (tout comme à son époque), mais ce n'est pas très intelligent, ni la meilleure manière de la comprendre.
Cette œuvre est insérée quelque part, comme l'auteur lui-même, et si on cherche à qui elle s'adresse, on trouve une partie de sa raison d'être.
Putakli a écrit :Il est très facile d'arracher une oeuvre à son auteur (tout comme à son époque), mais ce n'est pas très intelligent, ni la meilleure manière de la comprendre.
Cela dépend de ce qu'on souhaite faire d'une œuvre. La replacer dans son contexte, c'est lui porter un intérêt objectif et démêler des malentendus. La situer hors de tout réseau, c'est la considérer comme le fruit d'un arbre sans conscience, qu'on trouve amer, mûre ou juteux selon notre goût. On ne cherche pas à comprendre.
Etant ado, j'avais volontairement opté pour cette solution: lire l'œuvre comme si elle m'était tombée du ciel. J'étais nourri de l'idée qu'un écrivain est capable d'abstraire suffisamment son sujet pour qu'on y retrouve en tout temps et toute situation des formes et des remarques qui, situés hors de leur contexte initial, peuvent prétendre à un caractère assez général pour recouvrir d'autres contextes.
Néanmoins cette vue avait ses limites. D'une part certaines œuvres sont clairement référencées - l'ignorance en restreint donc considérablement le sens -, de l'autre, cela amène à voir tout en flou et vague. On finit par ne plus avoir les pieds sur terre. Il a donc bien fallu redescendre.
Sur le sujet, je crois qu'il faut avoir lu Pierre Ménard, auteur du Quichotte de Borgès (que j'adore).
Et si, plusieurs siècles plus tard, un autre que Cervantès avait écrit Don Quichote à l'identique, en supposant, évidemment, que Cervantès n'eut jamais existé…
Je lance juste ça, sans donner mon opinion (pour le moment), histoire de donner une nouvelle tournure à la réflexion. Pour moi ça la rend simplement abyssale…
Marcanciel a écrit :Sur le sujet, je crois qu'il faut avoir lu Pierre Ménard, auteur du Quichotte de Borgès (que j'adore).
Et si, plusieurs siècles plus tard, un autre que Cervantès avait écrit Don Quichote à l'identique, en supposant, évidemment, que Cervantès n'eut jamais existé…
Je lance juste ça, sans donner mon opinion (pour le moment), histoire de donner une nouvelle tournure à la réflexion. Pour moi ça la rend simplement abyssale…
Cette nouvelle est en effet vertigineuse!