Bonjour,
Je lis quelques textes concernant la mythologie latine. Je me pose la question suivante : Les latins (ou les Grecs) croyaient-ils vraiment à ce qui se racontait sur leurs dieux et demi-dieux, et sur leur commerce avec les hommes ?
C'est tout un livre qu'il faudrait écrire pour vous répondre ! Il faut en effet distinguer les cultures, les époques, les catégories sociales…
Un tel livre existe peut-être déjà Jacques ?
Peut-être Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? : Essai sur l'imagination constituante de Paul Veyne en poche au Points, Essais
Bon, pour ce qui est de la Grèce, ne pas oublier trois choses :
- Les religions antiques ne sont pas des religions du Livre, comme les grandes religions monothéistes. Il n'existe aucun texte considéré comme sacré parce qu'il contiendrait une "Révélation" ou des principes théologiques qui s'imposeraient à tous. Les textes d'Hésiode, d'Hygin, les Hymnes homériques offrent des théogonies et des mythes, non des textes religieux. Ils présentent d'autre part des variantes, voire des contradictions avec telle ou telle donnée trouvée dans d'autres textes ou dans les documents épigraphiques.
- Le morcellement politique fait qu'en dehors des "grands dieux", il existe toutes sortes de divinités "poliades", d'attributs d'une même divinité, de cultes qui diffèrent d'une cité à l'autre.
- La religion assure souvent un cadre puissant à la cité et aux confédérations, voire à l'ensemble du domaine hellénique, elle se manifeste dans les représentations théâtrales, les jeux, les panégyries diverses, mais c'est plus par volonté politique des dirigeants que par pure piété que ces manifestations ont été instituées (sauf peut-être à l'origine). Quant aux nombreuses accusations pour "impiété" - dont a été victime Socrate - ce sont des moyens commodes pour faire condamner des individus réputés dangereux ou nuisibles. Ajoutons que les sacerdoces sont des fonctions publiques et qu'aucune "vocation" n'est requise pour être prêtre !
Que reste-t-il ? La croyance dans les dieux est manifeste dans le peuple, mais elle se confond avec la superstition. C'est une efficacité toute matérielle que l'on attend des divers sacrifices, comme à Rome. Les nombreux mystères répondent à une soif de mysticisme ou de transcendance que ne satisfait pas la religion naïve du monde homérique, avec ses dieux qui ressemblent trop à des hommes (savez-vous que dans l'Iliade, Aphrodite est blessée par une flèche ? ). Seule la peur de l'au-delà installe dans les consciences la perspective du jugement des âmes et l'existence des domaines infernaux.
Mais on voit bien que les penseurs remettent en cause cette religion : Platon, avec le monde des Idées, conçoit une divinité sur laquelle il ne donne pas de précision, mais qui semble unique et impersonnelle (souvent, il fait dire à Socrate "le dieu" ou "la divinité"). Le système aristotélicien suppose un monothéisme (bien sûr sans révélation). Quant aux religions apparues au IIIème siécle, l'une, le Stoïcisme est moniste (la nature est divine et tout être est une parcelle de cette divinité, elle aussi impersonnelle), l'autre, l'Épicurisme, s'oppose résolument à l'existence des dieux et entend débarrasser l'Homme de la crainte de la mort.
Opportunisme chez les dirigeants, superstition et magie dans le peuple, caducité chez les intellectuels, mais source d'inspiration inépuisable chez les poètes, voilà comment je définirais la religion chez les Grecs.
Grand merci pour cette réponse qui m'éclaire sur mes interrogations. Vous faites allusion aux avantages que peuvent tirer les gouvernants en soutenant et encourageant les croyances. Nihil novi sub sole…
Chez les Romains, l'individualisation des divinités est extrême. Dès l'origine, ceux-ci s'efforcent d'apaiser les "numina" qui assurent, chacun dans sa spécialité, la bonne marche des choses. Dans le domaine agricole, il y a des numina spécialisés dans la levée des épis de blé, d'autres dans leur pousse, d'autres enfin dans leur maturation… Toutes les abstractions, tous les concepts sont divinisés (Rome aura des temples à la Concorde, à l'Honneur, à la Vertu, à la Fortune virile…) et le culte familial est aussi important que les autres cultes. Par la suite, quand des assimilations s'opèreront avec les divinités grecques, les grands dieux auront de multiples avatars suivant les circonstances, y compris et à commencer par Jupiter. Ces divinités, on cherche à se les concilier par des sacrifices et des prières très exactement fixés ; on cherche aussi à prévoir l'avenir. Le Romain est préoccupé par son destin - et par celui de Rome - beaucoup plus que le Grec (il n'est qu'à comparer Homère et Virgile) Cette conciliation évoque la magie, par la contrainte qu'elle suppose sur l'élément divin ; c'est là toute la pietas primitive… L'amour des Chrétiens pour leur dieu eût paru saugrenu au Romain moyen…
Les dirigeants ont ici aussi organisé la religion afin d'en faire un vecteur de cohésion et d'unité. Auguste, en restaurant la religion traditionnelle, s'efforce d'apparaître comme un nouveau Pater patriae dont le renom sera éternel, comme Rome. Et l'empereur a aussi un culte, proche de celui de Rome (On lit sur des monnaies ROMAE ET AUGUSTO) ; mais presque personne ne croit en sa divinité, surtout quand il est promis à la damnatio memoriae. Plus authentique est son image d'homme providentiel, envoyé par les destins ou favori de la Fortune. Là encore, la superstition supplante la religion.
Les couches supérieures de la société versent assez vite dans un scepticisme qui apparaît presque comme "de bon ton", surtout sous l'influence du Stoïcisme et de l'Académisme (cf Cicéron). Comme la religion primitive ne fait plus recette et que la soif de transcendance est inextinguible, on se met à accueillir des divinités étrangères dont les cultes, souvent basés sur des rites initiatiques, s'avèrent bien plus séduisants ; à Ostie, sous l'Empire, on ne compte plus les sanctuaires à Isis et à Mitra, et on sait que Lucius, redevenu humain grâce à Isis, deviendra un de ses plus ardents sectateurs. En revanche, le christianisme sera persécuté à cause de son monothéisme (en fait, le refus des Chrétiens de considérer l'Empereur comme un dieu menaçait l'ordre politique).
Le Christianisme finira par s'imposer, comme on le sait, mais le polythéisme primitif résistera jusqu'au début du Haut Moyen-Age dans certaines contrées gauloises (et ailleurs sans doute) ; dans la région nantaise, des inscriptions font état de cultes à Janus et à des divinités locales, d'origine sans doute gauloise, jusqu'au Vème siècle.
Ce ne sont là que quelques considérations sommaires, bien sûr.
Merci pour ces longues réponses.
Je fais des rapprochements avec les temps modernes : le culte à la Raison sous la Révolution française, les bénédictions des animaux, des récoltes, des maisons faites encore au XX° siècle dans nos campagnes, les pélerinages pour honorer les saints (tel saint prié pour obtenir une guérison, tel autre pour guérir un couple stérile, etc.)
Sans doute. Un intrus dans votre liste : le culte de la Raison, méthodiquement organisé par Robespierre et ses sbires pour lutter précisément - mais en vain - contre les "mômeries inventées par les tyrans et les fanatiques", à grands renforts de prêtres et d'évêques constitutionnels de pacotille (Minée à Nantes !!!).
Bon, passons, c'est un autre sujet, et j'avoue que je manque ici d'objectivité. N'en concluez pas que je suis monarchiste.
Une grosse différence entre les Grecs et les Romains : ces derniers n'ont créé aucun mythe, ils ont repris et adapté les mythes grecs (cf. Ovide). En ce domaine, la culture latine est une culture "greffée".
Un livre est paru récemment aux belles lettres qui traite notamment de ces questions : "dictionnaire du paganisme grec". Il éclaircit un bon nombre d'idées sur les croyances, les mythes, la conception qu'avaient les anciens de leur mythologie.
Chaque mot/concept du dictionnaire donnant lieu à 2/3 pages de discussion, ce livre peut se lire non pas de manière linéaire mais en piochant au hasard.
Merci pour le renseignement.
Marie Hervé a écrit :les bénédictions des animaux, des récoltes, des maisons faites encore au XX° siècle dans nos campagnes, les pélerinages pour honorer les saints (tel saint prié pour obtenir une guérison, tel autre pour guérir un couple stérile, etc.)
et aujourd'hui encore, mais plus tellement dans "nos" campagnes 🙂