L'auteur de l'article mis en ligne rappelle que Rousseau veut être jugé comme auteur et comme homme, il n'est donc pas illégitime de passer sa vie au crible, même si depuis le
Contre Sainte-Beuve nous savons que l'auteur n'est pas l'homme.
Quelle est la démarche de l'auteur ? Cette démarche rappelle le célèbre plaidoyer :
Mon chien n'a pas pu vous mordre… — Rousseau n'a pas pu abandonner ses enfants…
il est toujours attaché… — c'était pas ses enfants…
d'ailleurs, je n'ai pas de chien… — d'ailleurs Rousseau n'a pas abandonné d'enfants…
Je note que Rousseau proclame hautement qu'il a eu cinq enfants qu'il a portés à l'Assistance qui alors s'appelait les Enfants trouvés. Même si ce n'est pas la vérité objective (et je ne vois pas pour ma part de raisons d'en douter), c'est
sa vérité subjective.
Je note aussi que ces avocats auto-proclamés ne cherchent pas à disculper madame de Tencin de l'abandon de son propre fils. Est-ce parce que cet abandon est de notoriété publique, indiscutable ? Est-ce par ce que la réputation d'une femme ne vaut pas la réputation d'un homme ?
Ces bons avocats ne s'attardent pas non plus sur l'épisode du ruban volé, comme s'ils négligeaient la gravité du fait.
Ce n'est pas la chose, mais le procédé : le ruban n'a pas grande valeur marchande, mais le vol domestique est puni de mort. Au XVIIIe, on pend pour un mouchoir ou un torchon : voler ses maitres est impardonnable. Rousseau risquait sa tête, on comprend qu'il l'ait défendue, à la façon du Winston de
1984 : pas à moi, faites-le à Julia ! On comprend ses remords…
J’ignore ce que devint cette victime de ma calomnie ; mais il n’y a pas d’apparence qu’elle ait après cela trouvé facilement à se bien placer : elle emportait une imputation cruelle à son honneur de toutes manières. Le vol n’était qu’une bagatelle, mais enfin c’était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon : enfin, le mensonge et l’obstination ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l’abandon comme le plus grand danger auquel je l’ai exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l’innocence avilie a pu la porter ! Eh ! si le remords d’avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu’on juge de celui d’avoir pu la rendre pire que moi !
Je note pur finir que tout le monde s'acharne sur Thérèse : c'est une débile, elle trompait Rousseau, et puis quoi, être fille-mère, ce n'est pas déshonorant…
Personne ne remarque, d'ailleurs, que c'est Rousseau qui vivait du travail de Thérèse…
En tous cas, la débile analphabète a su montrer ce dont elle était capable quand, après la mort de Rousseau, elle a sommé le marquis de Girardin de lui restituer les manuscrits du grand homme :
sé patavou… écrit-elle vigoureusement dans une lettre que l'on peut voir à l'Abbaye de Chââlis.
Thérèse n'a rien pu garder de sons compagnon, ni les enfants, ni les œuvres inédites..