Bonjour, je dois établir un plan de commentaire sur un long extrait du chapitre I du lys rouge d'Anatole France de "Après tout il ne l'avait pas si mal mariée" à "Voilà j'ai besoin d'amour moi!" J'ai beaucoup de difficultés car l'extrait est très long. Ce roman me fait penser à celui de Madame Bovary de Flaubert. On a l'emploi du discours indirect libre au sein d'un roman autobiographique, le point de vue interne avec de nombreux verbes de sensations mais j'ai vraiment beaucoup de mal à trouver ma problématique avec mes axes… Pourriez-vous m'aider? Merci
Anatole France, Le Lys rouge, chapitre 1 - Après tout, il ne l’avait pas si mal mariée…
3 réponses
Bonjour. Voilà au moins le texte, ce sera plus pratique pour ceux qui t'aideront :
Après tout, il ne l’avait pas si mal mariée, à juger le mariage ce qu’il est pour les gens de loisir. Son mari en valait bien un autre. Il était devenu très supportable. De tout ce qu’elle lisait dans les cendres, à la clarté voilée des lampes, de tous ses souvenirs, celui de la vie commune était le plus effacé. Elle en retrouvait quelques traits isolés d’une précision pénible, quelques images absurdes, une impression vague et fastidieuse. Ce temps avait peu duré et ne laissait rien après lui. Six ans passés, elle ne se rappelait même plus très bien comment elle avait repris sa liberté, tant la conquête en avait été prompte et facile sur ce mari froid, maladif, égoïste et poli, sur cet homme séché, jauni dans les affaires et dans la politique, laborieux, ambitieux, médiocre. Il n’aimait les femmes que par vanité, et il n’avait jamais aimé la sienne. La séparation avait été franche, entière. Et depuis lors, étrangers l’un à l’autre, il se savaient gré tacitement de leur mutuelle délivrance, et elle aurait eu de l’amitié pour lui si elle ne l’avait trouvé rusé, sournois et trop subtil à lui tirer sa signature quand il avait besoin d’argent pour des entreprises où il mettait plus d’ostentation que d’avidité. À cela près, cet homme avec lequel elle dînait, causait tous les jours, habitait, voyageait, ne lui représentait rien, n’avait pas de signification pour elle.
Ramassée sur elle-même, la joue dans la main, devant le foyer éteint, comme une curieuse qui consulte une sibylle, tandis qu’elle repassait ces années de solitude, elle revit la figure du marquis de Ré. Elle la revit, celle-là, si nette et si précise qu’elle en resta surprise. Amené chez elle par son père qui le lui vanta, le marquis de Ré lui apparut grand et beau de trente ans de triomphes intimes et de gloires mondaines. Ses aventures lui faisaient cortège. Il avait séduit trois générations de femmes et laissé au cœur de toutes celles qu’il avait aimées un souvenir impérissable. Sa grâce virile, son élégance sobre et l’habitude de plaire prolongeaient sa jeunesse bien au delà du terme ordinaire. Il distingua tout particulièrement la jeune comtesse Martin. Les hommages de ce connaisseur la flattèrent. En ce moment elle se les rappelait encore avec plaisir. Il avait un tour merveilleux de conversation. Il l’amusa : elle le lui laissa voir, et dès lors, il se promit, dans son héroïque frivolité, de terminer dignement sa vie heureuse par la possession de cette jeune femme qu’il appréciait avant tout le monde, et qui visiblement avait du goût pour lui. Il déploya pour la prendre les roueries les plus savantes. Mais elle lui échappa très facilement.
Elle céda, deux ans plus tard, à Robert Le Ménil qui l’avait voulue fortement, avec toute la chaleur de sa jeunesse, toute la simplicité de son âme. Elle se disait : « Je me suis donnée à lui parce qu’il m’aimait. » C’était la vérité. La vérité, c’était aussi qu’un instinct sourd et puissant l’avait poussée et qu’elle avait obéi aux forces obscures de son être. Mais cela n’était point d’elle ; ce qui était d’elle et de sa conscience, c’est d’avoir cru, consenti, voulu un sentiment vrai. Elle avait cédé sitôt qu’elle s’était vue aimée jusqu’à la souffrance. Elle s’était donnée vite, avec simplicité. Il crut qu’elle s’était donnée légèrement. Il se trompait. Elle avait senti l’accablement devant l’irréparable et cette espèce de honte d’avoir subitement quelque chose à cacher. Tout ce qu’on avait chuchoté devant elle sur les femmes qui ont des amants vint bourdonner à ses oreilles brûlantes. Mais, fière et délicate, dans la perfection de son goût, elle eut soin de cacher le prix du don qu’elle faisait et de ne rien dire qui pût engager son ami au delà de ses sentiments. Il ne soupçonna pas ce malaise moral, qui d’ailleurs dura quelques jours à peine et fit place à une tranquillité parfaite. Après trois ans, elle s’approuvait d’une conduite innocente et naturelle. N’ayant fait de tort à personne, elle n’avait point de regrets. Elle était contente. Cette liaison, c’était encore la meilleure affaire de sa vie. Elle aimait, elle était aimée. Sans doute elle n’avait pas ressenti l’ivresse rêvée. Mais l’éprouve-t-on jamais ? Elle était l’amie d’un bon et honnête garçon, fort apprécié des femmes, très recherché dans le monde, qui passait pour dédaigneux et difficile et qui lui montrait un sentiment vrai. Le plaisir qu’elle lui donnait et la joie d’être belle pour lui l’attachait à cet ami. Il lui rendait la vie, non pas constamment délicieuse, mais très facile à supporter, et, par moments, agréable.
Ce qu’elle n’avait pas deviné dans sa solitude, malgré l’avertissement des malaises vagues et des tristesses sans causes, sa nature intime, son tempérament, sa vocation véritable, il les lui avait révélés. Elle se connut en le connaissant. Ce fut un étonnement heureux. Leurs sympathies n’étaient ni dans l’esprit ni dans l’âme. Elle avait pour lui un goût simple et précis qui ne s’usait pas vite. Et dans ce moment même elle se plaisait à l’idée de le retrouver le lendemain dans le petit appartement de la rue Spontini, où ils se voyaient depuis trois ans. C’est avec une petite secousse de tête assez violente, avec un haussement d’épaule plus brutal qu’on ne l’eût attendu de cette dame exquise que, seule au coin du feu maintenant éteint, elle se dit à elle-même : « Voilà ! J’ai besoin d’amour, moi ! »
Entre cendres et braise …
Retour sur les déceptions d'un mariage arrangé
Retour sur les liaisons
Les attentes d'une "dame exquise"
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