Les poètes maudits revendiquent-ils ou souffrent-ils de leur différence ?

Entraide scolaire

24 réponses · Page 2 / 2

Rebonjour,
S.v.p Mr.Jacques , pouvez-vous reformuler ou expliquer ce paragraphe:
2-Leur vision différente est une source de souffrance
Oui, dans le sens où ils tirent le diable pas la queue (qu'on songe à Verlaine). Il y a là un mal plus profond, socio-psychologique : le tiraillement entre deux extrêmes : l'aspiration vers un idéal, et la tendance "saturnienne" qui attache à la terre, à la fange, à l'alcool et aux paradis artificiels. cf aussi Rimbaud, l'échec de la Voyance, la terre à étreindre "Paysan" ! et finalement le silence et la vie réelle préférée.

Parce que je n'ai pas très bien saisi la signification, merci !
Oui, j'ai été trop concis.

Baudelaire est constamment tiraillé (dans ses poèmes) entre le spleen, cet état quasi-dépressif qui l'empêche de vivre et d'agir et l'Idéal, aspiration à la beauté pure, au dépassement, à l'inconnu (cf. Élévation). Cette dualité est aussi morale (religieuse ?) : on y retrouve le mal opposé au bien (cf Les fleurs du Mal). Le thème de la boue changée en or est un effort pour tenter une transmutation poétique, donc quasiment alchimique, de ce mal, pas seulement individuel, mais aussi social (Le vin).

Verlaine est sans doute celui qui a le plus souffert de cette dualité dans sa chair, bien que sa poésie, comme toute poésie, ne soit pas une simple traduction de cet état.
Verlaine se considérait comme soumis à l'influence de Saturne, planète qui le vouait au malheur (d'où l'adjectif saturnienne que j'ai employé). Cette "malédiction" lui fait appréhender le monde extérieur et son propre être sous forme d'un dualisme irrémissible faute d'une volonté ferme de "choisir" (bien/mal, folie/raison, grâce/chute, etc…). Cet état, déplorable sur le plan humain, fournit évidemment une matière inépuisable à son génie poétique (sauf à la fin de sa vie)…

Rimbaud est un "voyant" qui n'a cessé d'accumuler les expériences personnelles et poétiques (ou poétiques et personnelles) ; mais il est très tôt désabusé (le Bateau ivre) en percevant peut-être plus qu'un autre poète le poids du temps et du devenir ; il y aussi chez lui une bonne part d'autodérision. Dans son recueil "Une saison en Enfer", le seul qu'il ait fait paraître de son vivant - à compte d'auteur -, il tire le bilan de cette expérience, avoue qu'il lui faut chercher un devoir sur la terre à laquelle il est rendu et se déclare "Paysan". Par la suite, il écrit encore un peu, puis devient commerçant en Afrique et n'a plus aucun souci de son œuvre.

Une précision à laquelle je tiens beaucoup : c'est Gide qui la formule dans Les faux-monnayeurs où je viens juste de la retrouver miraculeusement grâce à une autre discussion :
L'analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l'homme éprouve ce qu'il s'imagine éprouver.

Au commencement était le Verbe.
Merci beaucoup, c'est plus clair maintenant 🙂

Une dernière question pour finir ( vous m'avez déjà beaucoup aidé d'ailleurs mais bon ) :
Dans la partie 1 de l'axe 3

III-Une revendication de cette différence par les poètes maudits:
1- Une recherche de changement

Je n'ai encore pas très bien compris : " Ce tiraillement peut être l'objet du poème (spleen et idéal) ; la folie ou la dépression sublimées dans l'acte poétique (pas toujours). L'absence de concession faite à la tribu. Cette altitude altière est très romantique. "

Voila, et encore merci beaucoup !
Oui, c'est la malédiction sociale revendiquée, l'absence de concessions faites aux goûts du public, l'enfermement voulu dans la solitude (enfermement peut-être secrètement rêvé comme condition nécessaire à la création). Le mot "tribu" est emprunté à Mallarmé, cet autre "maudit" qui s'est épuisé dans sa quête de l'absolu, si pleine d'ascèse, si éprise de quintessence qu'il perd le sens des mots de la tribu (ses contemporains) et devient hermétique. Or la mentalité des contemporains a changé depuis le Romantisme. Jean-Luc évoquait le rôle de la bourgeoisie en la matière. C'est du reste contre les valeurs bourgeoises que Rimbaud se révolte au départ.
C'est douloureux, tout cela, mais heureux pour nous :

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme,…
(Verlaine)
(Ce vers est un des miracles de la poésie française)