La réponse semblera peut être évidente pour certains… Mais bon: je me lance.
Depuis quelques temps maintenant, je fais des recherches personnelles (en dehors pour compléter les cours ou pour moi simplement 😜 ), en littérature… Naturellement je me suis intéressée aux mvmts litteraires et j'ai constaté que toutes les frises débutent à partir du 16e…
Est ce une erreur? Si non, pourquoi? N'y avait il pas de mouvements littéraires avant les Pléiades?
Merci d'avance!!
Bonjour,
Ta question est naïve, mais très intéressante.
Pour qu'il y ait mouvement littéraire, il faut que plusieurs artistes se réunissent autour d'un idéal commun, produisent des manifestes, écrivent des œuvres qui se réclament de cet idéal ou qu'on les reconnaisse comme telles. Mais pour cela, il faut que l'art ait acquis une certaine conscience de lui-même et de ses pouvoirs sur une société possédant un minimum de valeurs communes (classe sociale, pouvoir royal, ensemble urbain important…). Il faut aussi qu'il soit assez autonome et qu'il ait acquis un pouvoirs de regard sur lui lui-même : il n'existe pas de mouvement littéraire qui ne "critique" le précédent et ne prétende avoir trouvé la bonne voie pour l'art (cf le Classicisme et le Romantisme)…
Or au Moyen-Age, sauf pour quelques cas, brillantes exceptions mais presque toujours isolées, la société féodale et son morcellement extrême ne favorisent pas l'émergence de valeurs "communes", si ce n'est à l'échelle de quelques cours (Aquitaine, Champagne…).
Quant à l'artiste, c'est au départ un artisan (particulièrement en peinture) qui ne nous a même pas toujours transmis son nom. Sauf dans quelques "ateliers" attachés à telle ou telle cour, il travaille isolément, et encore ces "ateliers" ressemblent-ils plus à de petites corporations défendant âprement leurs privilèges qu'à des cénacles artistiques.
L'art d'autre part n'a pas assez d'autonomie pour ériger des formes nouvelles en critiquant les précédentes. Même si l'on prend ici ou là des libertés (la littérature médiévale est dans un sens d'une variété extrême), on écrit en se conformant à un genre tout comme l'artisan produit, avec les mêmes gestes et les mêmes outils, des modèles éprouvés. Certes les goûts évoluent, des "modes" nouvelles se font jour, mais les changements se font graduellement, sans vraie prise de conscience concertée de la part des artistes. C'est plutôt l'auditorat qui influe sur les genres. Si les œuvres se renouvellent, c'est par l'action de brillantes individualités qui font progresser l'art (Chrétien de Troyes, Béroul, Thomas, Marie de France, Rutebeuf, Charles d'Orléans, Villon…), mais ceux-ci ne font pas "école", ils n'y songent nullement d'ailleurs.
Voilà pourquoi on parle de la littérature du Moyen-Age en termes de genres (la Chanson de geste, le Roman breton et la littérature courtoise, la littérature satirique, la poésie lyrique des troubadours…) et non en termes de mouvements littéraires, ce qui constituerait un anachronisme. On assistera à l'émergence de l'idée de "mouvement" quand un groupe délibérément constitué - la Pléiade en l'occurrence - entreprendra de porter une regard historique - donc critique - sur l'art des époques précédentes et proposer un modèle "nouveau". Cette mise en perspective n'est pas habituelle au Moyen-Age.
(Inutile de citer intégralement le message qui précède le vôtre.) Merci, je comprends mieux! Bonne journée
Très intéressante votre explication Jacques, merci.
Dans l'Antiquité greco-romaine, pourquoi n'a -t- on pas observé ce genre de cercles, au sein d'une même cité par exemple ? Ce fut le cas des écoles philosophiques, pourquoi pas littéraires ? Littérature trop officielle ? Orale ?
Dans l'Antiquité greco-romaine, pourquoi n'a -t- on pas observé ce genre de cercles, au sein d'une même cité par exemple ?
On l'a observé.
Le premier exemple qui me vient à l'esprit est celui de l'alexandrinisme, école de poètes aimablement surnommés les néotéroi, les petits nouveaux par les partisans de l'ancienne école.
Korax a écrit :Très intéressante votre explication Jacques, merci.
Dans l'Antiquité greco-romaine, pourquoi n'a -t- on pas observé ce genre de cercles, au sein d'une même cité par exemple ? Ce fut le cas des écoles philosophiques, pourquoi pas littéraires ? Littérature trop officielle ? Orale ?
Toujours pour les mêmes raisons touchant au statut de l'artiste. Le tragédien grec catalyse les aspirations artistiques, politiques et religieuses de la cité, il les exprime avec génie (Eschyle est couronné 52 fois, Sophocle 80 !), mais il ne s'inscrit pas dans un "espace littéraire" qui pourrait se doter de lois propres et influer sur la communauté. En Grèce comme à Rome, on s'est montré capable de réfléchir sur la littérature : Aristote, Cicéron, dans ses œuvres rhétoriques, Catulle et Horace (dans son
Art poétique qui a si bien inspiré Boileau), on a critiqué des "écoles" (cf les
néoteroi dont parle aussi Cicéron), tenté d'établir les critères de l'œuvre parfaite, mais ces "écoles" ne sont qu'un embryon de mouvement littéraire : pas de groupe à géométrie bien définie, pas de manifeste, pas d'opinion publique pour se passionner et prendre parti, pas d'ambition de transformer la société, pas de volonté de fédérer les arts (cf Réalisme) ou même de donner à la littérature autre que philosophique ou rhétorique une dimension allant au-delà de la simple esthétique.
Pour revenir au MA, il faut quand même citer Marie de France arpentant les villes d'Angleterre et déchaînant les foules avec une bannière gigantesque sur laquelle on pouvait lire : LE BEAU C'EST LE LAI (je traduis en français moderne). Elle venait de fonder le Romanisme.
Bonjour. Il est très curieux que personne ne parle des grands rhétoriqueurs.
Pour ceux que ça intéresse:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Grands_rh%C3%A9toriqueurs
Il est certes assuré qu'ils ne firent pas d'école à proprement parler, mais si les poètes du XIXe siècle les ont appelés ainsi, c'est bien qu'ils formaient une sorte de courant littéraire, non?
Un courant, oui, un "mouvement", c'est à voir, car entre les poètes concernés n'existaient que des liens d'amitié et une inspiration commune, mais ces derniers n'ont jamais tenté de fonder leur esthétique sur une théorie quelconque, ou de propager leurs idées par des manifestes.
Selon moi, on ne pourra assister à la naissance de véritables "mouvements littéraires" que lorsqu'un lectorat suffisamment important sera en mesure de constituer une "opinion". Or ce développement me semble indissociable des progrès de l'imprimerie.
Attention aussi à la vision parfois schématique que nous ont donnée les historiens de la littérature. Les "grands rhétoriqueurs" n'ont été nommés ainsi qu'au XIXème siècle, tout comme les Classiques du reste.