Rimbaud, Alchimie du verbe

Entraide scolaire

34 réponses · Page 2 / 2

Le texte m'est définitivement plus clair grâce à vous.
Dernières questions :
tendres bois de noisetiers
Mes recherches me menent à dire que le noisetier est un bois dur, pourquoi Rimbaud écrit le contraire ?
Au soir
L'eau des bois
Pourquoi ce contre-rejet ? Pour faire rimer avec 'boire' ? Dans ces cas-là, il ne se détache pas complétement de la versification traditionnelle (comme vous l'expliquiez un peu plus haut : pas facile de rompre avec des décennies de conventions) c'est bien ça? Bien qu'il innove avec les rimes intérieures "oiseaux" "troupeaux" & des rimes entre des vers distants "villageoises" "Oise"


--> Aussi, je constate que tout est dissout dans la description que fait le poète : l'identité du poète se fond dans une nature qui perd ses contours "brouillard". L'eau "se perdait"
Peut-on mettre en relation cette impression d'effacement avec la dissolution de la forme (hendécasyllabes au lieu des traditionnels alexandrins) & perte progressive de l'espoir d'atteindre cet Idéal d'instituer une langue poétique nouvelle ?


--> Enfin, il ne peut pas atteindre l'idéal d'une nouvelle langue poétique parce qu'il est continuellement animé par la peur de ne pas être compris. Mais y'a t-il d'autres raisons qui font barrière sur sa route vers cet or poétique ?
tendres bois de noisetiers
Mes recherches me mènent à dire que le noisetier est un bois dur, pourquoi Rimbaud écrit le contraire ?
Bonsoir.
Je pense que Rimbaud n'évoque pas ici la matière 'bois", mais les bois, les ensembles d'arbres, au feuillage vert tendre.
Puis-je me permettre une remarque ?
Ces séries de "pourquoi ?" sont bien légitimes. Pouvons-nous être sûrs de l'intention de Rimbaud ? Devons-nous tout "expliquer" ?
Je m'attache en revanche au titre : Alchimie du verbe. Force alors d'admettre que les mots se fondent entre eux, perdent une partie du sens connu pour en élargir l'effet au contact des autres termes. Avec ses mots, avec les mots d'usage commun, le poète cherche l'or.
Pouvons-nous être sûrs de l'intention de Rimbaud ? Devons-nous tout "expliquer" ?
Non, cela est impossible; Des commentaires et explications trop précises conduiraient à l'extrapolation…
«Chaque lecture n'est jamais qu'un parcours possible, et d'autres chemins restent toujours ouverts. Le chef-d'oeuvre, c'est justement l'oeuvre ouverte à tous les vents et à tous les hasards, celle qu'on peut traverser dans tous les sens».
(Préface de Poésie et Profondeur de J.-P. RICHARD)
"Il m'est difficile d'annoter l'un de mes poèmes et surtout ancien ; celui-ci ne m'appartient plus depuis longtemps, dans tous les cas. Il est sous les yeux d'autrui, plus sous les miens (ma propriété fulgurante ne dura, j'ose avouer, que le temps de le faire ). Don à vous aujourd'hui."

"Je vous remercie de dire à vos élèves, quel que soit leur âge, que la lampe, si besoin est, qui éclaire le mystère de la poésie, est l'amour de la poésie, il délivre son sens."

René Char, inédit
Merci infiniment pour toutes vos réponses qui m'ont considérablement éclairée.


J'aurais à présent des questions concernant le poème "Larme"

Contrairement au poème "Larme" que Rimbaud avait écrit quelques années plus tôt, "Alchimie du verbe" se solde sur l'échec de la création de l'or poétique qu'il n'a pas pu boire.

--> Quelles sont les autres différences entres les deux poèmes ? hormis la différence de forme (Larme étant un sonnet traditionnel)

Si j'ai bien compris, dans "Larme" il boit sans plaisir "liqueur d'or fade" = est-ce ici l'alcool ? ou est-ce comme dans "Alchimie du verbe" l'elixir de vie qui provoque des sudations "fait suer'" (la symbolique de l'alcoolisme n'apparaît pas dans "Alchimie du verbe" n'est-ce-pas ?)

En ce qui concerne "Larme", je ne comprends pas tous les termes :
gourde de colocase
Il me semble que la colocase est une plante ? Je ne saisis pas le sens de cette expression..
ce furent des pays noirs, des lacs, des perches
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares
Une sucession d'images dont j'ai du mal à comprendre la signification & la raison de leur juxtaposition.
Il veut ici évoquer le changement d'ambiance avec l'arrivée de l'orage, mais quelle est la différence avec "Alchimie du verbe" ? Pourquoi dans la réécriture a t-il supprimé ces vers ?
Le vent, du ciel
Il n'y a donc pas de dimension mystique dans "Larme", pourquoi ?
J'ai l'impression que les deux poèmes s'ancrent dans des cadres similaires sans parler des mêmes choses, sans avoir la même fin.


Merci d'avance pour les éventuels éclaircissements 🙂
Mes messages 23 et 25 sont donc parfaitement inutiles.
:/
Je vous réponds un peu en différé. Je verrai la suite de vos questions ultérieurement.
Vous avez raison de vous intéresser à ces textes capitaux. Floréale et Laoshi sont sévères pour les pauvres lycéens.

Au soir
L'eau des bois

Pourquoi ce contre-rejet ? Pour faire rimer avec 'boire' ? Dans ces cas-là, il ne se détache pas complétement de la versification traditionnelle (comme vous l'expliquiez un peu plus haut : pas facile de rompre avec des décennies de conventions) c'est bien ça? Bien qu'il innove avec les rimes intérieures "oiseaux" "troupeaux" & des rimes entre des vers distants "villageoises" "Oise"


Il faut éviter de justifier le choix ou la place d’un mot pour la rime. Un grand poète est toujours maître de son art, et de toute façon, il faut apprécier le résultat, non remonter à la genèse technique, qu'on ne peut reconstituer. Il faut de plus remarquer que ce contre-rejet n’existait pas dans la version initiale du poème, ce qui prouve qu’il y a recomposition. Une comparaison des deux versions s’avérerait fructueuse.
Si vous comparez les premiers poèmes (1869) aux « nouveaux » (1872 !), vous constaterez une liberté de plus en plus grande prise avec la versification classique (très perceptible déjà dans le Dormeur du val) et l’usage des rimes, comme je l’ai déjà dit. Faites le schéma rimique de ce poème, vous le constaterez. De plus, Rimbaud n’hésite pas à apparier des rimes masculines et des rimes féminines (bruyère/vert ; soir/boire). Les rimes intérieures, en revanche, ne sont pas un signe de modernité absolue.


--> Aussi, je constate que tout est dissout dans la description que fait le poète : l'identité du poète se fond dans une nature qui perd ses contours "brouillard". L'eau "se perdait"
Peut-on mettre en relation cette impression d'effacement avec la dissolution de la forme (hendécasyllabes au lieu des traditionnels alexandrins) & perte progressive de l'espoir d'atteindre cet Idéal d'instituer une langue poétique nouvelle ?


Si je puis me permettre : « tout est dissous ».
Ce que vous dites est très intéressant. Vous pouvez proposer de telles interprétations pourvu qu’elles soient cohérentes et surtout fondées sur le texte.

--> Enfin, il ne peut pas atteindre l'idéal d'une nouvelle langue poétique parce qu'il est continuellement animé par la peur de ne pas être compris. Mais y'a t-il d'autres raisons qui font barrière sur sa route vers cet or poétique ?

Ce n’est pas dit ici, mais Rimbaud a sans doute souffert d’une impuissance ressentie par maint poète moderne, qui est d’avoir voulu traduire dans un langage nouveau une quête mystique dont il s’est aperçu de la vanité en devenant « adulte ». Cela expliquerait son brusque désintérêt pour la création poétique. « Ça ne m’intéresse plus », déclare-t-il à un ami alors qu’il s’est installé comme négociant en Abyssinie. Je vais risquer une analyse personnelle (je le souligne bien) : Rimbaud était trop intelligent et trop « cérébral » pour un poète. Il avait une capacité étonnante à tirer le bilan d’une expérience presque aussitôt qu’il la vivait (cf. Ma Bohême) et n’était pas assez naïf pour accorder longtemps foi à l’amour ou à la « charité » dont il parle tant. Or un poète doit laisser faire les choses malgré lui, je crois, et les accueillir par le langage : car le langage poétique ne traduit ni ne se substitue à l’idéal – comment cela pourrait-il être ? – mais il peut le créer dans la conscience et le transférer chez les autres. C'est d'ailleurs pourquoi il est souvent vain de se demander « ce que ça signifie », comme ont raison de le rappeler Floréale et Laoshi. Rimbaud est ainsi resté aux portes de l’inconnu, incapable qu’il était d’opérer sa « révolution de l’esprit » (Breton), damné et maudit. Serait-il né trop tôt ?

A la fin d’Alchimie du verbe, le bilan est affligeant :

Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté.


Et ailleurs (Fin d’Adieu, dernier texte d’Une saison en enfer, qu’on a longtemps cru le texte ultime de Rimbaud) :

Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! […]

Le poète ne parle pas tant de poésie que de « crise » morale dont il a finalement guéri…
Je ne crois pas être sévère. Je pensais avoir exprimé seulement un point de vue qui vaut ce qu'il vaut. Vouloir tout "expliquer", c'est pour moi impossible. Sonder les écritures certes mais admettre la part de mystère et d'irréductible dans un poème. Rien de plus.
C'est d'ailleurs pourquoi il est souvent vain de se demander « ce que ça signifie », comme ont raison de le rappeler Floréale et Laoshi.
Quand même … 😞
Si je puis me permettre : « tout est dissous ».
Si je puis me permettre : dissout est également admis (Rectifications orthographiques proposées en 1990). Il faut reconnaître qu'une orthographe enfin alignée sur le féminin dissoute est un peu plus logique…
floreale a écrit :Je ne crois pas être sévère. Je pensais avoir exprimé seulement un point de vue qui vaut ce qu'il vaut. Vouloir tout "expliquer", c'est pour moi impossible. Sonder les écritures certes mais admettre la part de mystère et d'irréductible dans un poème. Rien de plus.
C'est d'ailleurs pourquoi il est souvent vain de se demander « ce que ça signifie », comme ont raison de le rappeler Floréale et Laoshi.
Quand même … 😞
Je n'interprète pas, ou alors je le signale, j'éclaircis simplement. Sais-tu que tu prêches un converti ?

Mais :
Une saison en enfer, auquel appartient Alchimie du verbe, n'est pas un recueil poétique, mais la relation d'une expérience poétique. Il est légitime de donner des éléments d'explication à un lecteur novice en la matière.
2° Rimbaud intercale dans son texte des citations de poèmes antérieurs. Il est tout aussi légitime de s'interroger sur la fonction de ces auto-citations, car il ne se cite pas par hasard, et les textes s'éclairent parfois l'un par l'autre.

Le tout avec prudence, certes, mais rien à voir avec une "interprétation" qui prétendrait décrypter, par exemple, les images de Voyelles. Là, on commettrait une erreur essentielle confinant au crime de lèse-poésie.
Et il y a plusieurs niveaux d'interprétation.

– O, l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

@Jehan

Oui, c'est vrai. Moi, je continue à écrire dissous, mais il n'eût en effet pas fallu que je le reprochasse à notre invité.

Méat coule pas, etc…

Et avec tout cela, personne pour signaler à swann08 que Larme n'est pas un sonnet ! Ce n'est pas de l'interprétation, ça !!!

Contrairement au poème "Larme" que Rimbaud avait écrit quelques années plus tôt, "Alchimie du verbe" se solde sur l'échec de la création de l'or poétique qu'il n'a pas pu boire.

Un an ou un an et demi !

--> Quelles sont les autres différences entres les deux poèmes ? hormis la différence de forme (Larme étant un sonnet traditionnel)

Non, Larme n'est pas un sonnet, mais un poème de quatre quatrains.
Ce travail de comparaison peut être fait pas vous. La différence essentielle se situe aux vers 11-12, qui ont disparu de la nouvelle version. Ces vers semblent rappeler un voyage en train à travers le "pays noir" (La Wallonie), lieu d'errance de notre poète fugueur. Le cadre s'est donc restreint dans la seconde version. Il y a aussi une différence concernant l'orage : cherchez-la.

Si j'ai bien compris, dans "Larme" il boit sans plaisir "liqueur d'or fade" = est-ce ici l'alcool ? ou est-ce comme dans "Alchimie du verbe" l'elixir de vie qui provoque des sudations "fait suer'" (la symbolique de l'alcoolisme n'apparaît pas dans "Alchimie du verbe" n'est-ce-pas ?)

Prudence. Là, il est plus délicat de poser un sens. Non, je ne pense pas qu'il s'agisse d'alcool, Rimbaud n'est pas Verlaine (soit dit respectueusement, car Verlaine est un immense poète quand il évite de trop penser).

En ce qui concerne "Larme", je ne comprends pas tous les termes :

gourde de colocase

Il me semble que la colocase est une plante ? Je ne saisis pas le sens de cette expression..

Oui, c'est une plante de l'Inde. Je soupçonne Rimbaud d'avoir accueilli un mot qui sonnait bien, qui fait exotique.

ce furent des pays noirs, des lacs, des perches
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares

Une sucession d'images dont j'ai du mal à comprendre la signification & la raison de leur juxtaposition.
Il veut ici évoquer le changement d'ambiance avec l'arrivée de l'orage, mais quelle est la différence avec "Alchimie du verbe" ? Pourquoi dans la réécriture a t-il supprimé ces vers ?


Oui, une succession qui correspond bien à un parcours ; cf. plus haut.

Le vent, du ciel

Il n'y a donc pas de dimension mystique dans "Larme", pourquoi ?
J'ai l'impression que les deux poèmes s'ancrent dans des cadres similaires sans parler des mêmes choses, sans avoir la même fin.


Oui, Dieu va apparaître dans la seconde version. J'y vois l'émergence du thème du déluge, dont je vous ai déjà parlé.
C'est en gros le même thème : l'impossibilité de "boire" les choses offertes par la Nature, et donc de s'immerger dans la "vraie vie".
La plus grosse différence est à la fin :

Or ! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillage
- Dire que je n'ai pas eu souci de boire (négligence ; et l'or apparaît dans une comparaison impliquant une distanciation)

- Pleurant je voyais de l'or – et ne pus boire. (impuissance dramatique au seuil de la réalisation alchimique, l'or est visible)
Je n'interprète pas,
Sais-tu que mes messages s'adressaient à l'élève ? … 🙂
Personnellement, j'apprécie les réponses croisées des intervenants et chacun répond comme il l'entend … (et je donne tous les sens à "entend") 🙂

Le crime de lèse majesté, je l'ai commis pour 🙂 Voyelles et je le revendique … J'ai donné "ma" lecture, pas autorisée, certes mais c'est ma manière de "comprendre", je prends ce poème "avec moi".
(Message 19)
https://www.etudes-litteraires.com/forum/d/20119-rimbaud-voyelles-p2.html
Merci à tous pour votre contribution, @floreale : je suis bien d'accord sur le fait qu'on ne peut pas tout expliquer et j'ai cette fâcheuse tendance à vouloir trouver un sens aux mots quand bien même ils sont utilisés dans un contexte poétique. Ce poème est si dense, riche en détails & symboles qui me sont à présent bien clarifiés. Certes, pas totalement, car il garde nécessairement une part de mystère.
_____

Et avec tout cela, personne pour signaler à swann08 que Larme n'est pas un sonnet ! Ce n'est pas de l'interprétation, ça !!!
Oupsi, j'ai pas bien regardé mais en effet, quelle grossière erreur de ma part !

_____

--> Quelles sont les autres différences entres les deux poèmes ? hormis la différence de forme (Larme étant un sonnet traditionnel)

Non, Larme n'est pas un sonnet, mais un poème de quatre quatrains.
Ce travail de comparaison peut être fait pas vous. La différence essentielle se situe aux vers 11-12, qui ont disparu de la nouvelle version. Ces vers semblent rappeler un voyage en train à travers le "pays noir" (La Wallonie), lieu d'errance de notre poète fugueur. Le cadre s'est donc restreint dans la seconde version. Il y a aussi une différence concernant l'orage : cherchez-la.

--> l'orage dans "Larme" change le ciel, alors qu'il le chasse dans "Alchimie du verbe". Peut-être est-ce un rapport avec ce que vous avez précisé plus haut : l'orage ouvre la voie pour la saisie de l'idéal alors que dans "Larme" la couleur du ciel orageux convoque & rappelle le voyage & le parcours du poète. Est-ce une réminiscence ? La couleur noire qui rappelle les pays noirs ?.


C'est en gros le même thème : l'impossibilité de "boire" les choses offertes par la Nature, et donc de s'immerger dans la "vraie vie".
--> la "vraie vie" désigne t-elle ici la perfection de la maîtrise du nouveau langage ? Ou évoque t-elle le fait que Rimbaud ne soit pas inclus dans la tradition de son temps (d'où la figure du poète maudit qu'on lui attribue)?

Une question par rapport au texte qui précède le poème :
Je réservais la traduction.
Qu'est ce que cela signifie par rapport au projet de Rimbaud ?
Merci à tous pour votre contribution, @floreale : je suis bien d'accord sur le fait qu'on ne peut pas tout expliquer et j'ai cette fâcheuse tendance à vouloir trouver un sens aux mots quand bien même ils sont utilisés dans un contexte poétique. Ce poème est si dense, riche en détails & symboles qui me sont à présent bien clarifiés. Certes, pas totalement, car il garde nécessairement une part de mystère.

Votre curiosité est légitime. Puissiez-vous continuer à lire de la poésie, même si les épreuves du bac sont – légitimement - votre préoccupation principale. La poésie moderne est parfois difficile d’accès, mais il ne faut pas croire pour autant que c’est un langage ésotérique réservé à quelques initiés qui en auraient la clé. Devant un texte vraiment hermétique, ne cherchez pas à savoir « ce que le poète a voulu dire » (il ne le sait pas toujours lui-même, ou du moins, il aurait du mal à l’expliquer ou à le justifier), mais accueillez ce qu’il vous dit. N’oubliez pas non plus que la poésie, comme la musique, s’adresse avant tout à la sensibilité : on peut très bien aimer ce qu’on ne comprend pas parfaitement, j’en ai été témoin à votre âge ! Il faut de toute manière que la poésie garde une part d’ombre, à la mesure du mystère que constitue l’Homme et la création artistique…


--> l'orage dans "Larme" change le ciel, alors qu'il le chasse dans "Alchimie du verbe". Peut-être est-ce un rapport avec ce que vous avez précisé plus haut : l'orage ouvre la voie pour la saisie de l'idéal alors que dans "Larme" la couleur du ciel orageux convoque & rappelle le voyage & le parcours du poète. Est-ce une réminiscence ? La couleur noire qui rappelle les pays noirs ?

Oui, je crois que vous percevez très bien la différence entre les deux versions du poème, et vous l’expliquez très bien. Des réminiscences, oui, sans aucun doute, comme je vous l’ai dit.


--> la "vraie vie" désigne t-elle ici la perfection de la maîtrise du nouveau langage ? Ou évoque t-elle le fait que Rimbaud ne soit pas inclus dans la tradition de son temps (d'où la figure du poète maudit qu'on lui attribue)?

Il ne s’agit pas seulement de la création d’un nouveau langage : chez Rimbaud, la poésie va de pair avec la quête d’un monde nouveau, fondé sur les ruines de l’ancien monde grâce à l’expérience du voyant et d’une mutation totale de la « pratique de la vie ». J’ai emprunté l’expression de « vraie vie » aux Surréalistes, pour lesquels Rimbaud faisait figure de précurseur : il y a la vie « réelle » et la « vraie vie » auquel on accède en se libérant spirituellement de tout ce qui oppresse l’individu : les règles sociales, la morale, la religion et en ouvrant les portes de l’inconscient, du rêve, de la « folie », de l’étrangeté (dans le hasard des rencontres ou dans la survenue de ces petits faits auxquels nous ne prêtons pas attention dans la vie courante, car la « vraie vie » n’est pas dans un problématique ailleurs : elle est cachée au sein même de la vie réelle). Attention néanmoins, soyez prudent si vous évoquez le Surréalisme à propos de Rimbaud, ou documentez-vous avant, car le mot n’a pas la signification banale qu’on lui prête souvent, et surtout, notre poète à écrit une cinquantaine d’années avant l’apparition de ce mouvement…
Bien sûr, il ne pouvait être compris dans son temps, mais on le connaissait peu vu qu’il n’a publié qu’Une saison en enfer, à compte d’auteur, qui fut d’ailleurs un échec cuisant. Et il était bien seul, au point de souffrir de déréliction.

Une question par rapport au texte qui précède le poème :

Je réservais la traduction.

Qu'est ce que cela signifie par rapport au projet de Rimbaud ?

Eh bien tout le drame est là : l’impossibilité momentanée de transformer l’aventure du voyant en univers poétique et l’entreprise de "traduction" remise à plus tard… Mais ensuite, il y aura la douloureuse constatation qu’il est difficile de transformer les « mots de la tribu » (Mallarmé) en langage nouveau, peut-être une défiance même du langage, dont tout poète moderne a au moins un jour remis la validité en question, au point parfois de s’y résoudre… On comprend que le silence pouvait seul clore cette quête, et c’est ce qu’on a cru longtemps avant d’avoir la preuve qu’une partie des Illuminations étaient postérieures à 1873. On assiste à une manière entièrement nouvelle dans ces « visions fugitives », plus libres et plus sereines (le titre Illuminations ne fait pas allusion à la voyance ; d’après Verlaine, le mot serait la traduction d’une expression anglaise, « painted plates » ou « coloured plates », désignant des gravures colorées). Voilà qui aurait pu être un nouveau départ pour lui, mais ce n'a pas été le cas : après 1876 (à 22 ans !), ni ses poèmes ni la poésie ne l’intéressaient plus : il avait définitivement choisi la « vie réelle ».