Rimbaud, Alchimie du verbe

Entraide scolaire

34 réponses · Page 1 / 2

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjour,

je n'ai pas très bien compris "l'alchimie du verbe" de Rimbaud. (déjà du fait que j'ai un peu du mal avec le mouvement symboliste)

Que faut-il absolument retenir de ce texte pour l'employer dans une dissertation?


Merci
À moi. L'histoire d'une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.
La suite des poèmes : ici
Bonsoir,

Il y a sur ce site une petite explication:
https://rimbaudexplique.free.fr/saison/alchimie.html
Euh attention ce site énonce parfois des contre-vérités flagrantes
je vais regarder de près
par exemple l'auteur de cette page écrit
"Heureusement, conclut le narrateur, cette histoire est vraiment passée, l'expérience s'est terminée et il peut conclure "je sais aujourd'hui saluer la beauté
Or Rimbaud n'a pas du tout écrit Cela est passé ; mais Cela s'est passé.
Ce qui ne signifie pas vraiment la même chose !
DONc apres vous quelles sont les inspirations de Rimbaud?

ET pourquoi ce poeme s'apelle L'alchimie du verbe alors?
Que signifie le mot alchimie ? Que veut faire Rimbaud avec les mots ? (il faut comprendre verbe dans le sens de parole)
Bonjour.

Une petite question sur le titre de Rimbaud, "Alchimie du verbe". Pourquoi ce titre au juste ?

Définition Larousse pour alchimie (littéraire) : transformation de la réalité banale en une fiction poétique, miraculeuse

Merci d'avance pour vos réponses !
Rimbaud prétendait maîtriser à la perfection le sens poétique des mots, l'harmonie de leurs sons, et l'imaginaire qui devait en découler… En cela, il pensait maîtriser le verbe, la parole sensée, pour la transporter dans un univers nouveau et poétique, au-delà du sens rationnel. C'est en cela que Rimbaud opère une "alchimie du verbe", qu'il semble à présent dénoncer comme une illusion.
Voir le poème "Voyelle" auquel il fait référence.
Bonsoir,

J'aimerais qu'on m'éclaire sur certains passages du début de l"Alchimie du verbe" (Une saison en Enfer 1873) de Rimbaud
Merci beaucoup d'avance !
N'hésitez pas si vous avez des remarques pertinentes au sujet de ce segment étudié 🙂
Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
-> Je n'arrive pas bien à cerner la position de Rimbaud. Pourquoi dénigrait-il la poésie moderne ?
J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires
--> ici, fait-il référence à son éducation & aux prémisses de sa vie poétique lorsqu'il était attaché aux traditions (cf son éducation) ?
Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible
--> Que signifie ici "régler la forme et le mouvement de chaque consonne" ? Ne voulait-il pas un "déréglement de tous les sens" ?
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises
--> Ici, cela traduit peut-être l'aventure solitaire poétique de Rimbaud ? Les novations qu'il a apportées ?
Je faisais une louche enseigne d'auberge.
--> Je ne comprends pas cette expression..
Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares
--> Pourquoi une référence à Dieu ? L'orage, signifie t'il la fin de la recherche de l'or (désillusion/ recherche vaine d'une langue poétique) dans ce cas, que symbolise t-il ?
Pleurant, je voyais de l'or
Au départ : l'or est en liqueur puis dissout à la fin ? Pourquoi & comment ? Que représente l'eau ?


La séquence en question :
Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.


Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert ?

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
- Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert ! -
Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case
Chérie? Quelque liqueur d'or qui fait suer.

Je faisais une louche enseigne d'auberge.
- Un orage vint chasser le ciel. Au soir
L'eau des bois se perdait sur les sables vierges,
Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares ;

Pleurant, je voyais de l'or - et ne pus boire.
Je faisais une louche enseigne d'auberge.
Plus explicite :
"Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge"

Il aurait fait un mauvais personnage reproduit sur une enseigne d'auberge;
Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares
Une variante :" Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares."
Pleurant, je voyais de l'or - et ne pus boire.
Une variante :
"Or ! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,
Dire que je n'ai pas eu souci de boire".
Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

-> Je n'arrive pas bien à cerner la position de Rimbaud. Pourquoi dénigrait-il la poésie moderne ?

Le mot « célébrités » est important. Rimbaud vomit les gens « assis », le conformisme, la superficialité et la bêtise des bourgeois, et l'art qui en émane : l'académisme, la poésie de "salon", le sentimentalisme…


J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires

--> ici, fait-il référence à son éducation & aux prémisses de sa vie poétique lorsqu'il était attaché aux traditions (cf son éducation) ?

Sans aucun doute : quelle différence essentielle peut-on faire entre ces exemples et les productions des « célébrités » ?


Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, [un jour ou l’autre, à tous les sens].


--> Que signifie ici "régler la forme et le mouvement de chaque consonne" ? Ne voulait-il pas un "déréglement de tous les sens" ?

Vous avez tronqué la dernière phrase. Les mots « inventer » (deux fois cité dans tout le paragraphe), « régler », « rythmes instinctifs », « verbe poétique accessible à tous les sens » sont importants pour comprendre le projet de Rimbaud : refonder la poésie en créant un langage total, de dimension universelle et cosmique, partant du Moi, mais l’absorbant tout entier par la suite, le sublimant comme par une alchimie. La citation de « Voyelles » (approximative, Rimbaud cite de mémoire) est éclairante.


Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises

--> Ici, cela traduit peut-être l'aventure solitaire poétique de Rimbaud ? Les novations qu'il a apportées ?

Ici commence la citation d’un autre poème formant une section isolée dans « Alchimie du Verbe ». Oui, aventure solitaire que cette « Larme » qui fait penser à un autre poème, « Comédie de la soif »


Je faisais une louche enseigne d'auberge.

--> Je ne comprends pas cette expression..

Remontez au message de Floréale.


Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares


--> Pourquoi une référence à Dieu ? L'orage, signifie t'il la fin de la recherche de l'or (désillusion/ recherche vaine d'une langue poétique) dans ce cas, que symbolise t-il ?

C'est un Dieu cosmique qui commence à bouleverser la nature et à prodiguer l'eau absorbée par la terre.


Pleurant, je voyais de l'or


Au départ : l'or est en liqueur puis dissout à la fin ? Pourquoi & comment ? Que représente l'eau ?

L'or est le but de l’opération alchimique dans la tradition ancienne. La soif, l’impossibilité de boire, alors qu’il y a de l’eau partout (fleuve, orage, mares), mais qui se dérobe ou que le poète néglige (cf. la variante signalée par Floréale) figure l'échec de la saisie de l'idéal qui s'offrait derrière les limites du ciel déchiré d'où sort le déluge fécondant qui allait faire renaître la terre.
En complément :
Charleville, 15 mai 1871

…/…

En attendant, demandons aux poètes du nouveau, — idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. — Ce n’est pas cela !

Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s’en rendre compte : la culture de leurs âmes s’est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. — Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. — Hugo, trop cabochard, a bien du VU dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème. J’ai Les Châtiments sous la main ; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo13. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.

Musset14 est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, — que sa paresse d’ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes fadasses ! Ô les nuits ! Ô Rolla, Ô Namouna, Ô la Coupe ! Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine !15 Printanier, l’esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l’émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque, tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d’un carnet.

…/…
Lettre de Rimbaud à Paul Demeny
Merci beaucoup d'avoir consacré de votre temps pour ces réponses très détaillées et éclairantes.
Il y a quelques détails que je ne comprends pas très bien (questions en gras)

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

-> Je n'arrive pas bien à cerner la position de Rimbaud. Pourquoi dénigrait-il la poésie moderne ?

Le mot « célébrités » est important. Rimbaud vomit les gens « assis », le conformisme, la superficialité et la bêtise des bourgeois, et l'art qui en émane : l'académisme, la poésie de "salon", le sentimentalisme…

Quand vous parlez d'académisme, vous parlez des poètes du Parnasse par exemple ?

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires

--> ici, fait-il référence à son éducation & aux prémisses de sa vie poétique lorsqu'il était attaché aux traditions (cf son éducation) ?

Sans aucun doute : quelle différence essentielle peut-on faire entre ces exemples et les productions des « célébrités » ?

Je ne vois pas vraiment de différence, les deux s'ancrent dans les traditions du siècle non ?


Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, [un jour ou l’autre, à tous les sens].


--> Que signifie ici "régler la forme et le mouvement de chaque consonne" ? Ne voulait-il pas un "déréglement de tous les sens" ?

Vous avez tronqué la dernière phrase. Les mots « inventer » (deux fois cité dans tout le paragraphe), « régler », « rythmes instinctifs », « verbe poétique accessible à tous les sens » sont importants pour comprendre le projet de Rimbaud : refonder la poésie en créant un langage total, de dimension universelle et cosmique, partant du Moi, mais l’absorbant tout entier par la suite, le sublimant comme par une alchimie. La citation de « Voyelles » (approximative, Rimbaud cite de mémoire) est éclairante.

Son projet était donc de créer un langage qui dépasse les frontières temporelles & spatiales ?

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises

--> Ici, cela traduit peut-être l'aventure solitaire poétique de Rimbaud ? Les novations qu'il a apportées ?

Ici commence la citation d’un autre poème formant une section isolée dans « Alchimie du Verbe ». Oui, aventure solitaire que cette « Larme » qui fait penser à un autre poème, « Comédie de la soif »


Je faisais une louche enseigne d'auberge.

--> Je ne comprends pas cette expression..

Remontez au message de Floréale.


Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares


--> Pourquoi une référence à Dieu ? L'orage, signifie t'il la fin de la recherche de l'or (désillusion/ recherche vaine d'une langue poétique) dans ce cas, que symbolise t-il ?

C'est un Dieu cosmique qui commence à bouleverser la nature et à prodiguer l'eau absorbée par la terre.

Le Dieu cosmique, c'est donc une figure fictive que Rimbaud crée ?
Quel est le rapport avec l'échec de la création d'une nouvelle langue poétique ?


Pleurant, je voyais de l'or


Au départ : l'or est en liqueur puis dissout à la fin ? Pourquoi & comment ? Que représente l'eau ?

L'or est le but de l’opération alchimique dans la tradition ancienne. La soif, l’impossibilité de boire, alors qu’il y a de l’eau partout (fleuve, orage, mares), mais qui se dérobe ou que le poète néglige (cf. la variante signalée par Floréale) figure l'échec de la saisie de l'idéal qui s'offrait derrière les limites du ciel déchiré d'où sort le déluge fécondant qui allait faire renaître la terre.
Quand vous parlez du déluge fécondant, je ne comprends plus trop le rapport avec le projet de Rimbaud. Que représente le ciel déchiré par rapport à cet échec ?

Enfin, que symbolise ici la nature dans le poème versifié ?



D'autres questions me sont venues à l'esprit :
J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.
Cela ne présage t-il pas l'échec de la recherche d'une langue poétique ? (en effet, comment est-ce possible d'écrire sur 'rien' -le silence, l'inexprimable-)
Cette première partie évoque t-elle l'échec ou parle t-il uniquement de son projet/de la recherche possible d'une langue péotique ?

__
Enfin, le poème versifié n'est-il pas à lui seul un paradoxe performatif ? Il dit qu'il ne peut pas faire quelque chose alors qu'il le fait ? Rimbaud parle de l'échec d'une recherche de la langue poétique dans le dernier vers (je voyais de l'or et ne pus boire) alors que tout au long du poème, il montre qu'il maîtrise un nouveau langage (cf synesthésies, langage sonore, personnifications)
Quand vous parlez d'académisme, vous parlez des poètes du Parnasse par exemple ?

Pas uniquement. Il faudrait que vous lisiez in extenso la célèbre lettre du voyant, adressée à P. Demeny, dans laquelle il livre une vision critique de l'Histoire de la poésie jusqu'à son époque.

https://www.deslettres.fr/lettre-darthur-rimbaud-a-paul-demeny-dite-lettre-duvoyant/

C'est le problème de la poésie qui joue avec les mots, les arrange habilement, reste en superficie au lieu de s'en emparer et de forger un outil nouveau capable de correspondre au dérèglement du Moi, et pas seulement de l'exprimer de manière extérieure ou avec les éjaculations d'un lyrisme fadasse. C'est le projet surréaliste avant la lettre.

Je ne vois pas vraiment de différence, les deux s'ancrent dans les traditions du siècle non ?

Je me suis mal fait comprendre : les "peintures idiotes", les "toiles de saltimbanque" sont à l'opposé de l'art classique, qui suppose des sujets nobles, du travail ; l'art "sans prétention" séduisait Rimbaud parce qu'il fuit l'artifice et qu'il est populaire.

Son projet était donc de créer un langage qui dépasse les frontières temporelles & spatiales ?

Un langage qui ne soit pas la description d'états d'âmes "fadasses" et qui dépasse l'individualité du "moi" pour retrouver l'universel, le primordial, se livrer à une ivresse quasi-mystique qui puisse délivrer l'homme du tragique de sa condition : laissé seul et condamné à balbutier ses malheurs ou à se réfugier dans un monde artificiel. Breton disait avec justesse que Rimbaud était surréaliste "dans la pratique de la vie et ailleurs". On comprend que cette entreprise, liée d'ailleurs à la révolte de l'adolescence, ait été vouée à l'échec.

Le Dieu cosmique, c'est donc une figure fictive que Rimbaud crée ?
Quel est le rapport avec l'échec de la création d'une nouvelle langue poétique ?


Un cataclysme salvateur allait intervenir au sein de la nature - Dieu est cité ici en tant que simple démiurge, de plus l'image est biblique - et le poète l'a manqué alors qu'il le désirait. Il n'est pas question de langage ici car Rimbaud fait des auto-citations de poèmes antérieurs (avec des variantes dues soit à son manque de mémoire, soit à une "recomposition").

Quand vous parlez du déluge fécondant, je ne comprends plus trop le rapport avec le projet de Rimbaud. Que représente le ciel déchiré par rapport à cet échec ?

Cf. plus haut. J'ai utilisé l'expression de ciel déchiré pour figurer la voie ouverte vers l'absolu une fois les barrières levées par le cataclysme. Attention, ces images sont de moi. Rimbaud n'est pas toujours clair et c'est une interprétation personnelle.

Enfin, que symbolise ici la nature dans le poème versifié ?

C'est la nature au sens premier, au sein de laquelle l'homme-poète va se retrouver, se "ressourcer", réactiver ses désirs. Elle est un "nid" (cf. le Dormeur du val), un réceptacle, mais aussi la matrice et le lieu de tous les possibles.
D'autres questions me sont venues à l'esprit :
J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.
Cela ne présage t-il pas l'échec de la recherche d'une langue poétique ? (en effet, comment est-ce possible d'écrire sur 'rien' -le silence, l'inexprimable-)
Cette première partie évoque t-elle l'échec ou parle t-elle uniquement de son projet/de la recherche possible d'une langue poétique ?

Aussi, Rimbaud montre qu'on ne peut pas montrer l'inexprimable, ce qui crée un vertige.(cf esthétique du sublime?) Est ce qu'il peut y avoir un rapport avec l'impression de confession/de flou/ de flottement qui se dégage dans le poème ("brouillard" "entourée" + généralités "troupeaux" "oiseaux") ?
__
Enfin, le poème versifié n'est-il pas à lui seul un paradoxe performatif ? Il dit qu'il ne peut pas faire quelque chose alors qu'il le fait ? Rimbaud parle de l'échec d'une recherche de la langue poétique dans le dernier vers (je voyais de l'or et ne pus boire) alors que tout au long du poème, il montre qu'il maîtrise un nouveau langage (cf synesthésies, langage sonore, personnifications)

__

Dans le poème, quelle est l'impression que donne le vers impair ? Que quelque chose manque/n'est pas atteignable cf l'or/la langue poétique ? ou il s'agit d'une transgression révélant la volonté de Rimbaud de rompre avec la versification traditionnelle ?


Merci encore pour vos réponses & précisions !
J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.
Cela ne présage t-il pas l'échec de la recherche d'une langue poétique ? (en effet, comment est-ce possible d'écrire sur 'rien' -le silence, l'inexprimable-)
Cette première partie évoque t-elle l'échec ou parle t-elle uniquement de son projet/de la recherche possible d'une langue poétique ?


L’usage de l’imparfait montre qu’il évoque son projet, mais que celui-ci est à présent révolu (du moins le croit-il).
Autrement, le problème que vous soulevez est celui du langage poétique. Comment trouver un langage qui soit à la mesure de l’absolu ? Les grands mystiques du Moyen Age se posaient déjà la question : comment donner une forme à ce qui n’en a pas ? Mais en poésie, pas de raisonnements, pas d’enchaînements de concepts qui puissent nous faire remonter aux limites de l’ineffable et à les franchir : seule l’analogie, l’image, le symbole, comme chez Verlaine, où les rencontres inattendues de mots, le vocabulaire trivial côtoyant le noble ou le recherché, l’insulte et le blasphème, l’inversion des valeurs (cf. Vénus anadyomène) peuvent nous en approcher (je dis nous parce qu’en poésie, la relation du je au nous (du lecteur) doit toujours être posée).

Aussi, Rimbaud montre qu'on ne peut pas montrer l'inexprimable, ce qui crée un vertige.(cf esthétique du sublime?) Est ce qu'il peut y avoir un rapport avec l'impression de confession/de flou/ de flottement qui se dégage dans le poème ("brouillard" "entourée" + généralités "troupeaux" "oiseaux") ?

Il n’y a pas de relation de cause à effet entre l’inexprimable et le vertige ; il y a juxtaposition, comme souvent chez lui. Ce dernier mot doit être compris comme une paralysie momentanée de la vision claire de la raison, un moment d’illumination, voire de voyance qui déchire le voile. Le mot « fixais » est important : il ne s’agit apparemment pas que de vivre ces "vertiges", mais aussi d'en donner l'équivalent poétique. Rimbaud, à cette époque, restait un poète.
Oui, ce que vous dites sur la nature est intéressant.

__
Enfin, le poème versifié n'est-il pas à lui seul un paradoxe performatif ? Il dit qu'il ne peut pas faire quelque chose alors qu'il le fait ? Rimbaud parle de l'échec d'une recherche de la langue poétique dans le dernier vers (je voyais de l'or et ne pus boire) alors que tout au long du poème, il montre qu'il maîtrise un nouveau langage (cf synesthésies, langage sonore, personnifications)

Attention à ne pas confondre l’époque des « Vers nouveaux » (on les nomme ainsi faute de mieux, Rimbaud n’étant pour rien dans l’édition de ses œuvres, sauf la suivante) et celle d’ Une saison en enfer. Il n’y a qu’un an à un an et demi d’intervalle, mais un an, ça compte sur les sept années de vie poétique de l’auteur : tout est allé si vite avec lui !
En fait, il se libère progressivement du vers et aboutira au poème en prose avec Illuminations. Mais on ne rompt pas comme cela avec des siècles de tradition, surtout à son époque.
Et attention : contrairement à ce qu’on a cru jusqu’aux années 50, Une saison en enfer n’est pas sa dernière œuvre ; une partie des Illuminations lui sont postérieures. L’ « adieu » qu’il nous délivre n’en était pas un !
Merci infiniment pour tous ces éclaircissements, je comprends davantage les enjeux du texte.

J'ai encore quelques questions (décidément il y a pas mal d'éléments, de symboles que je ne parviens pas à saisir)
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Que buvais-je
Ici, j'observe une rupture, avec l'avènement du "je poétique", cette rupture a t-elle un nom technique ?
Quel effet donne t-elle ?
tendres bois de noisetiers
Tout au long du poème, Rimbaud utilise donc un lexique précis, sonore (cf l'humanisation des ormeaux qui sont 'sans voix') pour atteindre l'essence (les quintessences selon ses mots) des choses, aller au-delà des apparences/de la surface des éléments du décor c'est bien ça ?
Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert !
Contre toute attente, on trouve un mode exclamatif : pourquoi ? Pour quel effet ?
gourdes jaunes
Pourquoi l'utilisation du pluriel ici ?
La couleur jaune revient souvent dans le poème cf l'or poétique ? Il arrive à boire le liquide "quelques liqueurs d'or qui font suer" puis à la fin, ne peut plus car la gourde est vide. Ou peut-être ais-je mal compris ? Il réussit donc à boire de cet or/ de cette nouvelle langue poétique même si à la fin, il reste frustré car ne peut pas atteindre pleinement cette perfection langagière ?
loin de ma case
Chérie ?
Je ne comprends pas bien pourquoi il ajoute "chérie"/ quel est le sens de ce rejet ?

Le dernier vers semble être le vers de trop = pourquoi l'avoir écrit seul à part ?
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Que buvais-je


Ici, j'observe une rupture, avec l'avènement du "je poétique", cette rupture a t-elle un nom technique ?
Quel effet donne t-elle ?


Il n'y a aucune rupture puisqu'on est au second vers et que le premier évoque la situation du "je". Le poème, même s'il comporte de libres successions d'images (comme le prouve la réécriture qu'il en fait ici), est plus construit qu'il n'y paraît : la réponse à la question qui s'amorce ici se trouve au vers 8.


tendres bois de noisetiers

Tout au long du poème, Rimbaud utilise donc un lexique précis, sonore (cf l'humanisation des ormeaux qui sont 'sans voix') pour atteindre l'essence (les quintessences selon ses mots) des choses, aller au-delà des apparences/de la surface des éléments du décor c'est bien ça ?

Si vous voulez, mais il faut éviter de donner un contenu trop philosophique au poème : ce sont surtout des notations impressives, surtout liées aux éléments et aux végétaux, ainsi que quelques réflexions sur lui-même que livre ici le poète. Par contre, si vous voulez dire que Rimbaud bannit le "pittoresque", oui.



Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert ?

Contre toute attente, on trouve un mode exclamatif : pourquoi ? Pour quel effet ?

Ce n'est pas du tout exclamatif : ce vers se rattache au vers 2, de même que le vers 3.


gourdes jaunes

Pourquoi l'utilisation du pluriel ici ?
La couleur jaune revient souvent dans le poème cf l'or poétique ? Il arrive à boire le liquide "quelques liqueurs d'or qui font suer" puis à la fin, ne peut plus car la gourde est vide. Ou peut-être ais-je mal compris ? Il réussit donc à boire de cet or/ de cette nouvelle langue poétique même si à la fin, il reste frustré car ne peut pas atteindre pleinement cette perfection langagière ?


Dans la première version, il y a le singulier :

Que tirais-je à la gourde de colocase ?

Il est difficile de dire pourquoi Rimbaud a choisi ici le pluriel. Peut-être pour faire perdre de son objectivité à l'objet : ce n'est pas sa gourde, mais ce qu'il voit autour de lui qui font (re)naître en lui l'image de la gourde. Mais prudence…


loin de ma case
Chérie ?


Je ne comprends pas bien pourquoi il ajoute "chérie"/ quel est le sens de ce rejet ?

Un rejet suppose toujours une mise en valeur : sa "case" est particulièrement chère au poète. Que désigne-t-elle ? Le "nid" dont il est parti pour rejoindre celui que lui offre la nature primordiale, qui dans un premier temps ne peut satisfaire sa soif ? Prudence là encore. Il n'est pas question de cette "case/chérie" dans la première version.


Le dernier vers semble être le vers de trop = pourquoi l'avoir écrit seul à part ?

On peut le comprendre aisément : il résume tout ce qui précède !

A toutes fins utiles, je me permets de vous signaler que ce poème est écrit, non en alexandrins, mais en hendécasyllabes. Contrairement à son illustre collègue, ce vers n'a pas de césure, mais des "coupes" à des places variables. Il faudrait en tirer parti dans un commentaire. Le choix de ce mètre, assez rare, participe de la volonté du poète de "disloquer le vénérable alexandrin. On peut d'ailleurs aussi remarquer le sort fait aux rimes !
loin de ma case
Chérie ?
Je ne comprends pas bien pourquoi il ajoute "chérie"/ quel est le sens de ce rejet ?

Un rejet suppose toujours une mise en valeur : sa "case" est particulièrement chère au poète. Que désigne-t-elle ? Le "nid" dont il est parti pour rejoindre celui que lui offre la nature primordiale, qui dans un premier temps ne peut satisfaire sa soif ? Prudence là encore. Il n'est pas question de cette "case/chérie" dans la première version.

--> peut-être que c'est une surintérprétation de ma part mais la case n'est-elle pas à mettre en relation avec l'auberge (vers 9) ? il quitte ce nid, la conformité pour vivre son aventure solitaire, loin des conventions, & des normes de son époque. C'est peut-être pour cette raison qu'il dérange, et qu'il ferait un mauvais personnage reproduit sur une enseigne d'auberge comme @Floreale le précise justement.


Si je comprends bien, dans les deux premières strophes, le poète attend le cataclysme salvateur de Dieu, pour assouvir sa soif, et pour accéder à l'Idéal de l'or poétique (or qu'il ne parvient pas à 'boire' malgré l'aide du démiurge)
Alors que représente le brouillard : la confusion dans l'esprit du poète avant l'arrivée de Dieu ou une ivresse quasi mystique déjà présente amplifiée par son avènement ?
Oui, bien sûr : ce poème est en fait la figuration d'une quête avortée ; du reste, dans la première version, il est question de "gare", ce qui peut surprendre si l'on considère que le "je" quitte la civilisation. L'inconnu est à la fois séduisant, car - je me répète - c'est le lieu où tout peut arriver, mais aussi quelque peu inhospitalier et inquiétant.
Oui, Floréale a justement rappelé le "louche personnage d'auberge" : cette image d'être réprouvé, maudit et sacrilège est fréquemment évoquée dans Une saison. Dans ces lignes, par exemple, on retrouve le thème de l'auberge et de l'être "louche" et seul :
Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un voyageur – et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison.
(Une saison en enfer, éd. NRF)
("avec son idée" est en italiques dans le texte)