À travers la littérature médiévale

Littérature

128 réponses · Page 2 / 7

Simon UA a écrit :Je n'ai presque aucune expérience de la littérature médiévale, excepté Sylvain, le chevalier au lion.
Euh… Le chevalier ne s'appelle-t-il pas plutôt Yvain ? 😉
C'est peut-être une variante ! 😜 😜
J'ai même du mal à retenir le titre, c'est dire… :/
En cette période de fêtes tu auras confondu avec Les Aventures de Sylvain et Sylvette. 😉
Voici le début de la geste de Sylvain (XIème siècle, francien) :

Ore entreprens a decliner l’estoire
Du prod Sylvan, qui ot maint pris et gloire.
Plein ot le cuer d’amor esperital
Quant se partist a querre le saint graal.
Tant ert vaillanz et tot plein de droiture
Que nus por lui ni cerchiast aventure.
C'est intéressant de voir l'évolution de la langue. 🙂

C'est ce que j'apprécie le plus, voir sa transformation.
C'était bien sûr une invention personnelle… 😂
Un topos : le blason de l'amour charnel.
Tout commence par le regard…

1° Chez Chrétien de Troyes :

Quant vuidie lor fu la chambre,
Lor droit rendent a chascun mambre ;
Li huil d'esgarder se refont,
Cil qui d'amors la voie font
Et lor message au cuer envoient,
Car mout lor plait quanque il voient.
Apres le message des iauz
Vint la douceurs, qui mout vaut miauz,
Des baisiers qui amors attraient.
Andui cele douceur essaient
Et lor cuers dedanz en aboivrent,
Si que a poinnes s'en dessoivrent.
De baisier fu li premiers jeus ;
Et l'amors qui iert entr'aux deus,
Fist la pucele plus hardie :
De rien ne s'est acohardie,
Tot soffri, que que li grevast.
Ainçois que ele se levast,
Ot perdu le non de pucele ;
Au matin fu dame novele.
Erec et Enide
, éd Champion.

Li huil = les yeux au cas sujet ; le h évite la confusion avec uil, "vil" (cf huile, huit).
Le cas régime (iauz) figure aussi plus loin.

2° Chez Clément Marot

Fleur de quinze ans, si Dieu vous saulve et gard,
J'ay en Amours trouvé cinq pointz expres.
Premierement il y a le Regard ;
Puis le Devis, et le Baiser après ;
L'Atouchement le Baiser suit de près.
Et tous ceulx la tendent au dernier poinct
Qui est, et quoy ? je ne le diray point.
Mais s'il vous plait en ma Chambre vous rendre,
Je me mettray voulentiers en Pourpoint,
Voyre tout nud, pour le vous faire apprendre
.
Épigramme 51, éd. Garnier- Flammarion.


Chez Chrétien, la fin du passage n'est guère idyllique : l'initiation à l'amour est souffrance pour la femme, même si celle-ci est un "adversaire" valeureux (De rien ne s'est acohardie / Tot soffri que que li grevast).
Marot est grivois, mais c'est la loi du genre.
La « grivoiserie » de Marot reste charmante pour notre époque, peut-être aussi parce qu'on la lit en français médiéval. 🙂

Quant à Érec et Énide, il est depuis bien longtemps l'ouvrage que je préfère chez Chrétien de Troyes.

Merci pour ces beaux passages (je t'avoue que, si je trouve Marot compréhensible voire facile, je n'arrive pas encore à saisir toutes les subtilités de Chrétien de Troyes sans avoir sous les yeux l'édition bilingue…).
Cette chanson de rencontre propose un remède radical à l'acédie des moines et des moniales… (Anonyme (?), dialecte lorrain, XIIIème siècle).

L'autrier un lundi matin L'autre jour, lundi matin,
M'an aloie ambaniant, J'allais me divertissant,
S'entrai an un biau jardin, J'entrai en un beau jardin,
Trovai nonette seant. Trouvai une nonne assise.
Ceste chansonette Cette chansonnette
Dixoit lai nonette : Chantait la nonnette :
"Longue demoree "Vous tardez beaucoup,
Faites, frans moinnes loialz. Moine sincère et loyal."
Se plus sui nonette, Si je suis encore
Ains ke soit vespree, Nonnette, avant vêpres,
Je morrai des jolis malz. Je mourrai sous les doux maux.


Cant la nonette antendi, Quand j'entendis la nonnette,
Que si s'aloit gaimentant, Qui allait se lamentant,
Maintenant me dexendi Aussitôt je descendis
Sor l'erbette verdoiant. Sur l'herbette verdoyante.
Et elle s'escrie : Et elle s'écrie :
"Je morrai d'envie "Je meurs de désir
Por la demoree Tant vous me laissez
Ke faites, moinnes loialz." Attendre, moine loyal."
Se plus sui nonette Si je suis encore
Ains ke soit li vespree, Nonnette, avant vêpres,
Je morrai des jolis malz. Je mourrai sous les doux maux.


La nonain se gaimentoit ; La none se lamentait ;
Resgardait aval un preit, En regardant vers un pré,
Vit lou moinne qui venoit, Elle vit le moine venir,
Qui avoit son frot osteit. Qui avait ôté son froc.
Droit vers lai nonette Droit vers la nonnette
Maintenant s'adresse, Vite il se dirige ;
Si l'ait escolee ; Il l'a bien étreinte ;
Et elle s'escrie an halt : Et elle s'écrie fort :
Duez, tant buer fu nee, Dieu, je suis bien née,
Cant serai amee Puisque vous m'aimez
De vos, frans moinnes loialz ! Moine sincère et loyal !


(Extrait d'un vieux recueil, traduction personnelle).
Superbe texte, et merci pour la traduction qui m'évite les contresens.

Que c'est beau ! Rien que l'ouverture…

L'autrier un lundi matin
M'an aloie ambaniant,
S'entrai an un biau jardin,
Trovai nonette seant.

Pourquoi utilise-t-on « S'entrai » et non « Je » ou « Moi » ? (M'entrai ?)
s' est l'adverbe si (ou se en lorrain et en picard) élidé pour des raisons métriques (latin sic). C'est un mot à tout faire ; ici, il signifie "alors". Je n'ai pas pu le traduire.
Il doit être distingué de se, qui apparaît dans le refrain, et qui est le si conditionnel.
Merci Jacques. Je suis souvent troublé par ces « mots à tout faire » ; le mieux serait, comme tu sais le faire, de ne pas trop en tenir compte. Quand je me méprends à leur sujet, je fais de grosses erreurs.
Sémantiquement, ce mot est peu chargé, il faut bien le dire, mais expressivement, il joue un rôle. Bien se souvenir que la littérature médiévale n'est pas destinée à être lue en silence. Sur quel support du reste ? On ne peut disposer des manuscrits aussi aisément que des livres aujourd'hui, et il faut savoir bien lire, ce qui n'est pas évident, même dans la noblesse.
Voici une ballade du plus grand poète du Moyen-Age avant François Villon. Je n’oublie pas Rutebeuf, mais ses œuvres, on ne le sait pas toujours, sont essentiellement polémiques et satiriques, ce qui le classe un peu à part.
La ballade convient admirablement à l’élégie. Avec son unique vers répété à la fin de chaque strophe, mais amené chaque fois différemment, elle se distingue de la chanson avec refrain puisque ce dernier est en principe « détaché » du texte des couplets. J'aime la comparer à une fleur : les strophes sont les pétales dont on suit le pourtour jusqu’à revenir, à chaque voyage, au cœur de la fleur ; la ballade n'est pas statique, mais rayonnante…
L’époque de Charles d’Orléans (le XVème siècle) est celle du moyen français ; cette langue me semble assez claire pour que je me dispense de traduire.
Les premiers vers, fort beaux, me font penser à la Pléiade, pas si lointaine, finalement.


En la forest d’ennuyeuse tristesse
Un jour m’avint qu’a par moy cheminoye ;
Si rencontray l’amoureuse deesse
Qui m’appella, demandant ou j’aloye.
Je respondy que par Fortune estoye
Mis en exil en ce bois long temps a,
Et qu’a bon droit appeler me povoye
L’omme esgaré qui ne scet ou il va.


En sousriant, par sa tresgrant humblesse,
Me respondy : « Amy, se je savoye
Pourquoy tu es mis en ceste destresse,
A mon povair voulentiers t’ayderoye,
Car ja pieça je mis ton cueur en voye
De tout plaisir ; ne sçay qui l’en osta.
Or me deplaist qu’a present je te voye
L’omme esgaré qui ne scet ou il va.


« Helas ! », dis-je, « souverainne princesse,
Mon fait savés, pourquoy le vous diroye ?
C’est par la mort qui fait a tous rudesse,
Qui m’a tollu celle que tant amoye,
En qui estoit tout l’espoir que j’avoye,
Qui me guidoit ; si bien m’acompaigna
En son vivant que point ne me trouvoye
L’omme esgaré qui ne scet ou il va.


L’envoy

Aveugle suy, ne sçay ou aller doye.
De mon baston, affin que ne forvoye,
Je vois tastant mon chemin ça et la ;
C’est grand pitié qu’il convient que je soye
L’omme esgaré qui ne scet ou il va.

Charles d’Orléans, Ballade 63, in Poésies, tome 1 , éd. Champion.
Voici une ballade du plus grand poète du Moyen-Age avant François Villon.
Avant ?
Charles d'Orléans : 1394 -1465
François Villon : 1431 - date inconnue, postérieure à 1460.
Certes. Mais le concours de Blois les a mis en présence… et en concurrence. Ils s'éprouvaient contemporains. Comme Corneille et Racine, par exemple.
Mais à l'époque, Charles d'Orléans était dans toute sa gloire politique et littéraire ; c'est lui qui a institué le fameux concours de Blois : Villon y a concouru, cherchant (en vain) à s'attacher à une cour…
C'est très beau et c'est - effectivement - compréhensible pour un lecteur moyen mais enthousiaste (catégorie dans laquelle je me situe 😀 ).

Est-ce qu'un élève de terminale littéraire (en 2017) peut comprendre ça sans aucune aide ?