Bonjour,
Pour mon devoir en 1ère, il me faut regrouper une dizaine/douzaine de textes, poétiques ou autres, qu'il s'agisse d'extraits ou qu'ils soient complets, avec pour sujet la souffrance (créatrice) de l'artiste. Le texte doit parler de la souffrance qui pousse l'artiste à écrire, à créer, ou même de l'écriture qui le fait souffrir, j'imagine, d'après le sujet.
J'ai eu beau un peu chercher du côté des poètes maudits comme Verlaine ou Mallarmé, jai été surpris de la difficulté de la tâche. Pour l'instant, je n'ai que deux extraits de Musset, "Nuit d'octobre" et "Nuit de mai", et de La Fontaine, avec l' "Epilogue du livre VI", et "Contre ceux qui ont le goût difficile". J'ai pensé au "Pouacre" et à "Gaspard Häuser chante" de Verlaine, mais les références au travail d'écriture qui se nourrirait de la souffrance me semblent trop ténues.
Trouvez-vous ces quelques textes en lien avec le sujet? Il faudra que je puisse, dans une synthèse, expliquer les textes retenus et quelles facettes cette souffrance ils reflètent. Pour les deux Musset, il s'agit d'une catharsis que d'écrire ses douleurs. Pour l'Epilogue de la Fontaine, son amour de la poésie et de l'écriture le tourmentent et l'obligent dans une relation amour-haine, à dépeindre d'autres aspects de l'âme humaine (cf. la référence à Psyché). Le dernier des textes que j'ai trouvé pour l'instant, enfin, dépeint la difficulté et les peines du fabuliste liées à son travail d'écriture qui est sans arrêt soumis au feu des critiques. Les deux La Fontaine expriment une souffrance bien moins importante que celle de Musset, je tendrais à les placer plutôt au début. Est-ce une bonne idée?
J'ai cherché du côté de Chateaubriand dans ses Mémoires d'Outre-tombe, mais dans le célèbre passage sur les deux années de folie, je n'ai trouvé aucune référence à la création littéraire. Dans "Ma bohème", Rimbaud ne parle pas vraiment de souffrance, au contraire, il me semble. Et puis, dans les Souffrances du jeune Werther, que je n'ai jamais lues, mais dont je sais qu'elles sont un peu autobiographiques, est-ce qu'il y aurait un passage qui parlerait de la souffrance qui pousse à écrire les lettres?
Remarque: évidemment, il reste un nombre immense de poèmes de Baudelaire, mais nous venons de passer plus d'un mois en classe à étudier Spleen et Idéal, si bien que je ne crois pas que ce serait très bien vu d'en mettre plus d'un.
J'avoue que ce travail est au final bien moins simple que je ne me l'imaginais.
Merci de bien vouloir éclairer ma lanterne.
On peut trouver dans la correspondance de Flaubert l'expression de la difficulté d'écrire :
« J’éprouve maintenant comme si j’avais des lames de canif sous les ongles et j’ai envie de grincer les dents. »
« J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. »
Extrait d'une interview de Patrick Modiano :
https://www.lefigaro.fr/livres/2012/09/28/03005-20120928ARTFIG00665-modiano-parle.php
Autre suggestion :
Il y a peut-être dans l'article suivant des pistes à explorer et des auteurs à convoquer … quand ils parlent de leur travail d'écriture.
https://www.detambel.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=1772Merci beaucoup, les lettres de Flaubert sont tout à fait en lien avec le sujet et reflètent à merveille . Pour l'interview de Modiano, c'est peut-être un peu court de placer quelques lignes dans une anthologie, car seules une ou deux réponses me semblent vraiment traiter de la souffrance créatrice.
Y-aurait-il un texte d'un poète maudit comme Verlaine, Rimbaud ou Mallarmé, ou d'un Romantique autre que Musset qui traiterait ce sujet?
En tout cas, je vous remercie sincèrement encore.
-L'idée n'est pas nouvelle. Un petit ouvrage très intéressant à lire : Aristote, L’homme de génie et la mélancolie.
En vrac :
-Rousseau, « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. »-
-"Il faut porter en soi un chaos pour mettre au monde une étoile filante" (NIETZSCHE)..
-Franz Kafka : Dans une lettre adressée à son ami Oskar Pollak en janvier 1904 : "Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous…"
-Goethe, traduit par Nerval :
La nuit, dans une chambre à voûte élevée, étroite, gothique. Faust, inquiet, est assis devant son pupitre.
FAUST, seul.
Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m’intitule, il est vrai, maître, docteur, et, depuis dix ans, je promène çà et là mes élèves par le nez. — Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître !… Voilà ce qui me brûle le sang ! J’en sais plus, il est vrai, que tout ce qu’il y a de sots, de docteurs, de maîtres, d’écrivains et de moines au monde ! Ni scrupule, ni doute ne me tourmentent plus ! Je ne crains rien du diable, ni de l’enfer ; mais aussi toute joie m’est enlevée. Je ne crois pas savoir rien de bon en effet, ni pouvoir rien enseigner aux hommes pour les améliorer et les convertir. Aussi n’ai-je ni bien, ni argent, ni honneur, ni domination dans le monde : un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste désormais qu’à me jeter dans la magie. Oh ! si la force de l’esprit et de la parole me dévoilait les secrets que j’ignore, et si je n’étais plus obligé de dire péniblement ce que je ne sais pas ; si enfin je pouvais connaître tout ce que le monde cache en lui-même, et, sans m’attacher davantage à des mots inutiles, voir ce que la nature contient de secrète énergie et de semences éternelles ! Astre à la lumière argentée, lune silencieuse, daigne pour la dernière fois jeter un regard sur ma peine !… j’ai si souvent la nuit, veillé près de ce pupitre ! C’est alors que tu m’apparaissais sur un amas de livres et de papiers, mélancolique amie ! Ah ! que ne puis-je, à ta douce clarté, gravir les hautes montagnes, errer dans les cavernes avec les esprits, danser sur le gazon pâle des prairies, oublier toutes les misères de la science, et me baigner rajeuni dans la fraîcheur de ta rosée !
Hélas ! et je languis encore dans mon cachot ! Misérable trou de muraille, où la douce lumière du ciel ne peut pénétrer qu’avec peine à travers ces vitrages peints, à travers cet amas de livres poudreux et vermoulus, et de papiers entassés jusqu’à la voûte. Je n’aperçois autour de moi que verres, boîtes, instruments, meubles pourris, héritage de mes ancêtres… Et c’est là ton monde, et cela s’appelle un monde !…
Merci bien pour ces propositions
Pourriez-vous si possible mettre un lien, ou du moins les références pour la citation de Nietzsche s'il vous plaît?
Pour Rousseau, je vois que cette citation provient des Rêveries du promeneur solitaire, du tout début, mais je n'arrive pas à voir la souffrance qui conduit à la création. De même pour Faust, est-ce que cet astre auquel il parle est une muse, qui lui permettrait d'écrire?
Si possible, est-ce que vous pourriez me faire y voir plus clair, je vous prie?
Merci beaucoup d'avance.
Tu peux chercher aussi dans la correspondance de Céline :
Le 14 janvier 1935, Céline écrit à Garcin : « Je suis malade, extenué par mille servitudes – ce roman qu’il faut finir me tue, j’y laisserai la peau et le peu de jeunesse qui reste, ce sera bientôt terminé. »
Et un contexte à retrouver :
"En écriture, il faut mettre sa peau sur la table"
Suggestion de dernière minute : lire l'intégralité du discours de réception devant l'Académie de Stockholm de Patrick Modiano (Dimanche 7 décembre à 17h30 ):
https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20141205.OBS7116/un-romancier-est-souvent-un-somnambule-le-discours-de-modiano-prix-nobel-2014.htmlCurieuse activité solitaire que celle d’écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d’un roman. Vous avez, chaque jour, l’impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route. C’est un peu comme d’être au volant d’une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d’avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.
Je rajoute ce poème d'Aragon chanté par Ferrat :
Les poètes
Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l'aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m'habite et qui m'obsède
Celui qui chante se torture
Quels cris en moi quel animal
Je tue ou quelle créature
Au nom du bien au nom du mal
Seuls le savent ceux qui se turent
Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d'Espagne
Que le ciel pour lui se fît lourd
Il s'assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours
Au-dessus des eaux et des plaines
Au-dessus des toits des collines
Un plain-chant monte à gorge pleine
Est-ce vers l'étoile Hölderlin
Est-ce vers l'étoile Verlaine
Marlowe il te faut la taverne
Non pour Faust mais pour y mourir
Entre les tueurs qui te cernent
De leurs poignards et de leurs rires
A la lueur d'une lanterne
Étoiles poussières de flammes
En août qui tombez sur le sol
Tout le ciel cette nuit proclame
L'hécatombe des rossignols
Mais que sait l'univers du drame
La souffrance enfante les songes
Comme une ruche ses abeilles
L'homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges
Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l'aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m'habite et qui m'obsède
Puis-je rajouter une suggestion ? Une chanson de Serge Gainsbourg (il me semble qu'il a été introduit dans les programmes scolaires), intitulée Hmm Hmm Hmm :
Refrain :
J'ai des doutes j'ai les affreux,
les affreux de la création,
comprenne qui veut
pas si con
Couplets:
Ah! ca c'est sûr j'suis pas Edgar Allan Poe,
manque de pot,
car pour c'qui est d'la po-
-ésie, on l'a ou on l'a pas dans la peau.
J'suis pas non plus Arthur Rimbaud,
çui-là y d'vait faire un beau
couple avec l'autre, là, merde j'ai beau
chercher j'trouve pas, boh.
Çui-là pour l'égaler faut s'lever tôt,
j'veux parler d'Antonin Artaud,
ouais le génie ça démarre tôt,
mais y'a des fois ça rend marteau.
Je vous remercie sincèrement pour votre aide extrêmement utile. J'ai utilisé nombre de vos suggestions.
Bien à vous,
Monts.
Il est sans doute trop tard, mais je me permets tout de même de rajouter quelques éléments.
Gautier, "Le pin des Landes"
Le poète est ainsi dans les Landes du monde ;
Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.
Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde
Pour épancher ses vers, divines larmes d'or !
Musset, "Impromptu"
Faire une perle d'une larme :
Du poète ici-bas voilà la passion,
Pour Vaclav Havel, l’écriture est un moyen de « surmonter une expérience d’inappartenance, d’exclusion, bref d’absurdité »