Voici mon texte:
Je ne suis pas tout à fait de votre goût reprit Eugène. Il me semble que la mer n'est jamais aussi belle que dans sa colère; lorsqu'elle s'enfle, qu'elle s'agite, qu'elle mugit d'une manière effroyable, et qu'il se fait une espèce de guerre entre les vents et les flots. Ces vagues qui s'entrechoquent avec tant d'impétuosité; ces montagnes d'eau et d'écume qui s'élèvent et qui s'abaissent tout d'un coup; ce bruit, ce désordre, ce fracas, tout cela inspire je ne sais quelle horreur accompagnée de plaisir, et fait un spectacle également terrible et agréable,Ne vous méprenez pas, ce n'est pas un plan que je vous demande. C'est simplement que mon cerveau reste complètement insensible à ce texte, je ne trouve pas d'axe de lecture! Je passe à l'oral dessus mercredi mais je ne sais même pas sur quoi baser mon explication. J'ai lu et relu le texte 658 fois, lu le début du livre jusqu'à ce passage et même un peu après mais je suis complètement bloquée. J'ai pensé au début que la mer servait de prétexte aux deux personnages pour parler de la société et de leur entourage mais d'après mon professeur d'histoire littéraire, je suis sur la mauvaise piste. Quelqu'un a-t-il une petite réflexion? Une petite piste pour moi? :/
Bello in si bella vista ancor' è l'orrore,
Et di mezzo la tema esce il diletto.
Mais dans le calme il n'y a rien qui ne plaise, dit Ariste; tout y est doux, tout y est beau. C'est une douceur bien fade, repliqua Eugène, que ce calme qui vous plaît tant; et la beauté de la mer en cet état ressemble tout au plus à celle de ces personnes qui n'ont ni vivacité, ni esprit. Je ne comprends pas, dit Ariste en souriant, qu'un emportement de colère puisse donner de la grâce. Je pourrais vous répondre, repartit Eugène, qu'il y a des personnes à qui un peu de colère ne sied pas mal. Mais quoi qu'il en soit, je soutiens toujours que la mer n'est jamais plus belle, que quand elle est irritée: c'est alors qu'elle frappe les yeux, et qu'elle se fait regarder avec admiration.
Eh quoi, interrompit Ariste, c'est-ce pas un beau spectavle que cet élément, quand une profonde paix y règne sous un ciel serein? Et n'y a-t-il pas beaucoup de plaisir à promener ses regards sur une étendue si vaste et si unie? N'est-ce pas encore une chose très agréable, que de voir un navire bien équipé aller pompeusement sur les eaux, comme un grand corps qui semble se mouvoir de soi-même? Mais aussi, dit Eugène, y a-t-il rien qui touche, et qui divertisse même davantage, que de voir un navire servir de jouet aux vents et aux vagues? Vous en parlez bien à votre aise, interrompit Ariste: si vous vous étiez rencontré comme moi dans un naufrage, je suis sûr que de l'humeur dont vous êtes, vous ne trouveriez pas la mer fort belle dans sa colère; ou du moins vous en trouveriez le portrait plus beau que l'original.
Dominique Bouhours, Les entretiens d'Ariste et d'Eugène [Livre I]



