Bonjour,
En pleine lecture de Rimbaud, dans cet espace à décoder, je bute sur deux concepts, qui me semblent néanmoins d'une grande importance au sein de l'oeuvre.
Le premier est la charité : le poète semble en avoir une conception quelque peu différente de son acception théologique habituelle, puisqu'elle est "la clé du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit". Rimbaud semble jouer de cette "charité" profane, sacrilège : la Vierge Folle dit "Enfin sa charité est ensorcelée, et j'en suis la prisonnière. Aucune autre âme n'aurait assez de force, — force de désespoir ! — pour la supporter, — pour être protégée et aimée par lui. D'ailleurs, je ne me le figurais pas avec une autre âme : on voit son Ange, jamais l'Ange d'un autre, — je crois." (Délire I)
Il la raille : " — Ah ! je suis tellement délaissé que j'offre à n'importe quelle divine image des élans vers la perfection.
Ô mon abnégation, ô ma charité merveilleuse ! ici-bas, pourtant !" (Mauvais Sang)
Au final, elle est "soeur de la mort" (Adieu)
=> Quelle est la définition de la charité pour Rimbaud? En quoi la charité rimbaldienne se joue-elle de la charité "amour pour Dieu et pour autrui"?
Le deuxième point est la conception que se fait Rimbaud du bonheur. Il emploie ce terme tout au long de Mauvais sang et Délire I pour désigner le bonheur bourgeois, "établi", le bonheur que recherchent les femmes qu'il n'aime plus car elle n'aspirent qu'à une position assurée et non à l'amour.
Le bonheur semble être à rattacher à la raison qui s'en va et revient ("Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel l’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature."). La raison qui conduit à la vie bourgeoise.
Cela devient moins clair si l'on peut dire à partir de l'Alchimie du Verbe.
=> Comment expliquer que le bonheur prenne une majuscule en milieu de parcours?
Ensuite : "Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle."
=> Quelle est cette fatalité de bonheur?
Faut-il comprendre que c'est la fatalité des êtres d'être heureux, ou bien que le bonheur se heurte toujours à l'action ("ce cher point du monde" d'Archimède) et la morale?
Le bonheur se situe dans le travail, comme rythme de la vie ("la vie fleurit par le travail"). Cette typologie de l'activité humaine me semble très philosophique et me rappelle ce qu'en dit Hannah Arrendt dans sa Condition de l'homme moderne. On est dans une conception où la vie heureuse est une vie de travail - heureuse, mais souhaitable? La plénitude de la vie, le bonheur, le travail semblent être mis d'un côté par Rimbaud : de l'autre, il place l'action, la morale qui étouffent la vie.
=> Quelle est la place de la beauté (empêchée par le bonheur??) et le rôle de la religion, de la charité dans tout cela? Accepter le bonheur, en faire "la magique étude" permet-il de se réconcilier avec la beauté?
En fait un petit topo sur le processus qui permet au poète de pouvoir "saluer la beauté" ne me ferait pas de mal.
Merci d'avance!
En pleine lecture de Rimbaud, dans cet espace à décoder, je bute sur deux concepts, qui me semblent néanmoins d'une grande importance au sein de l'oeuvre.
Le premier est la charité : le poète semble en avoir une conception quelque peu différente de son acception théologique habituelle, puisqu'elle est "la clé du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit". Rimbaud semble jouer de cette "charité" profane, sacrilège : la Vierge Folle dit "Enfin sa charité est ensorcelée, et j'en suis la prisonnière. Aucune autre âme n'aurait assez de force, — force de désespoir ! — pour la supporter, — pour être protégée et aimée par lui. D'ailleurs, je ne me le figurais pas avec une autre âme : on voit son Ange, jamais l'Ange d'un autre, — je crois." (Délire I)
Il la raille : " — Ah ! je suis tellement délaissé que j'offre à n'importe quelle divine image des élans vers la perfection.
Ô mon abnégation, ô ma charité merveilleuse ! ici-bas, pourtant !" (Mauvais Sang)
Au final, elle est "soeur de la mort" (Adieu)
=> Quelle est la définition de la charité pour Rimbaud? En quoi la charité rimbaldienne se joue-elle de la charité "amour pour Dieu et pour autrui"?
Le deuxième point est la conception que se fait Rimbaud du bonheur. Il emploie ce terme tout au long de Mauvais sang et Délire I pour désigner le bonheur bourgeois, "établi", le bonheur que recherchent les femmes qu'il n'aime plus car elle n'aspirent qu'à une position assurée et non à l'amour.
Le bonheur semble être à rattacher à la raison qui s'en va et revient ("Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel l’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature."). La raison qui conduit à la vie bourgeoise.
Cela devient moins clair si l'on peut dire à partir de l'Alchimie du Verbe.
Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle. À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu’il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d’une de leurs autres vies. — Ainsi, j’ai aimé un porc.
Aucun des sophismes de la folie, — la folie qu’on enferme, — n’a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système.
Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons.
Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau. Sur la mer, que j’aimais comme si elle eût dû me laver d’une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice. J’avais été damné par l’arc-en-ciel. Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver : ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté.
Le Bonheur ! Sa dent, douce à la mort, m’avertissait au chant du coq, — ad matutinum, au Christus venit, — dans les plus sombres villes :
Ô saisons, ô châteaux !
Quelle âme est sans défauts ?
J’ai fait la magique étude
Du bonheur, qu’aucun n’élude.
Salut à lui, chaque fois
Que chante le coq gaulois.
Ah ! je n’aurai plus d’envie :
Il s’est chargé de ma vie.
Ce charme a pris âme et corps
Et dispersé les efforts.
Ô saisons, ô châteaux !
L’heure de sa fuite, hélas !
Sera l’heure du trépas.
Ô saisons, ô châteaux !
———
Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté.
=> Comment expliquer que le bonheur prenne une majuscule en milieu de parcours?
Ensuite : "Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle."
=> Quelle est cette fatalité de bonheur?
Faut-il comprendre que c'est la fatalité des êtres d'être heureux, ou bien que le bonheur se heurte toujours à l'action ("ce cher point du monde" d'Archimède) et la morale?
Le bonheur se situe dans le travail, comme rythme de la vie ("la vie fleurit par le travail"). Cette typologie de l'activité humaine me semble très philosophique et me rappelle ce qu'en dit Hannah Arrendt dans sa Condition de l'homme moderne. On est dans une conception où la vie heureuse est une vie de travail - heureuse, mais souhaitable? La plénitude de la vie, le bonheur, le travail semblent être mis d'un côté par Rimbaud : de l'autre, il place l'action, la morale qui étouffent la vie.
=> Quelle est la place de la beauté (empêchée par le bonheur??) et le rôle de la religion, de la charité dans tout cela? Accepter le bonheur, en faire "la magique étude" permet-il de se réconcilier avec la beauté?
En fait un petit topo sur le processus qui permet au poète de pouvoir "saluer la beauté" ne me ferait pas de mal.
Merci d'avance!



