Bonjour,
C'est le premier message que je publie sur le forum.
J'ai à commenter, dans le cadre d'un cours de méthode sur l'explication de texte orale, l'incipit de la nouvelle "Vie de Georges Bandy" figurant dans le recueil autobiographique Vies minuscules de Pierre Michon :
Malheureusement le texte ne m'inspire pas plus que cela. Nous sommes face à un écrivain en mal d'inspiration confronté au drame du langage et incapable de se libérer de l'emprise de ses lectures pour affirmer sa propre créativité. Je pense donc faire une partie sur la réflexion théorique sur le travail de l'écrivain que nous présente cet extrait. Le style grandiloquent et recherché du texte est surprenant quand on sait que le texte traite justement de l'incapacité à écrire. Ce texte pose aussi les questions "qu'écrire ?" (rôle de l'écrivain ?), "pour qui écrire ?" (pour Marianne, la femme aimée ?). L'intertextualité et la référence à d'autres arts est très présente avec l'évocation de Rimbaud et de sa Lettre du voyant , celle de Céline, du peintre Bram Van Velde, des Grands Auteurs…
Par ailleurs, le "blocage" de l'écrivain provient peut-être de la mystification de l'art d'écrire. Nous avons en effet une forte dimension théologique dans cet extrait, l'inspiration proviendrait de la "grâce divine", il est question de l' "ange byzantin", des "instruments du rituel", de l'"autel de Dieu"…
La souffrance de la page blanche, le poids de la culture littéraire s'opposent à la nécessité d'écrire que ressent cet écrivain en devenir en proie à l'insaisissable.
Voilà ce qui guide ma lecture. Je manque de remarques formelles pour appuyer mon propos et crains de tomber dans la paraphrase…
Vos remarques et suggestions seraient les bienvenues et je vous en remercie d'avance ! 🙂
C'est le premier message que je publie sur le forum.
J'ai à commenter, dans le cadre d'un cours de méthode sur l'explication de texte orale, l'incipit de la nouvelle "Vie de Georges Bandy" figurant dans le recueil autobiographique Vies minuscules de Pierre Michon :
À l’automne de 1972, Marianne m’abandonna.
Elle répétait au théâtre de Bourges un médiocre Othello ; j’étais depuis plusieurs
mois chez ma mère, aspirant sottement à la grâce de l’Ecrit et ne la recevant pas :
grabataire ou de drogues diverses m’exaltant mais toujours distrait au monde, indolent,
furieux, et une hébétude forcenée me rivant satisfait à la page infertile sans qu’il me fût
besoin d’écrire un seul mot. Comment écrire du reste, quand je ne savais plus lire : au
pire de misérables traductions de science-fiction, au mieux les textes benoîtement
tapageurs des Américains de 1960 et ceux, pesamment avant-gardistes, des Français
de 1970, étaient mon seul aliment ; mais si bas que ces lectures déchussent, elles
m’étaient encore des modèles trop forts que j’étais incapable d’imiter. Je m’invétérais
dans l’échec, l’inertie fascinée ; dans l’imposture aussi : mes lettres à Marianne,
quotidiennes, mentaient effrontément ; je faisais état de pages éclatantes
miraculeusement venues, j’étais l’Opéra Fabuleux et chaque nuit m’était pascalienne, le
ciel mouvait ma plume, comblait ma page. Ces forfanteries baignaient dans un mélange
de lyrisme fruste et de roublardises sentimentales. Je ne pouvais les relire sans rire et
me méprisais, fougueusement ; je me demande si j’ai changé de style depuis ces lettres
inaugurales à un lecteur leurré.
Marianne n’était pas un lecteur de roman ; la leurrer était sans noblesse : elle
m’envoyait chaque jour des lettres brûlantes, elle avait foi en moi, elle n’avait consenti
cette séparation, pour elle si douloureuse, qu’afin que j’écrivisse. Elle m’avait soutenu
dans mon projet de fuir Annecy où je n’écrivais rien (elle ne savait pas, si je le devinais,
qu’à Mourioux m’attendait une page tout aussi blanche, qu’aucun voyage ni pédante
retraite ne suffisent à remplir), et où j’avais passé un hiver funeste ; dans cette ville
facile, propre aux effusions romantiques et au pensum bariolé des sports de neige,
j’enrageais davantage que dans de plus grandes villes, où la misère s’allège d’être
côtoyée sans cesse, et partagée. Puis, Marianne jouant dans une troupe locale, j’avais
inconsidérément accepté un petit emploi à la Maison de la Culture : la promiscuité en
laquelle il me fallait vivre avec de bons apôtres forts de leur mission civilisatrice et des
fonctionnaires à hobbies, dans une constante surenchère de créativité dévote,
m’exaspérait. Je me souviens de certains soirs de causerie littéraire : en haut, on parlait
de poésie et de désir, du plaisir ineffable qu’on prend, dit-on, à composer des livres ; en
bas, ayant trouvé la clef de la cave où étaient stockées les bières du petit bar intérieur,
je me saoulais sans vergogne. Je me souviens de la neige, toute de fleurs légères dans
le halo des réverbères, et pesante et noire autour du bâtiment, foulée de tant de pas et
de roues, où j’aurais voulu tomber. Je me souviens, avec des larmes, du sourire
étranglé du peintre Bram Van Velde invité là un soir et égaré, de sa trop longue
gabardine d’un autre temps, de son chapeau mou qu’il tint gauchement tout le temps
qu’il resta assis en butte à ses admirateurs en verve, vieillard bénin et doux, interloqué
comme un stylite au pied d’un mât de cocagne, honteux des sottes questions qu’on lui
posait, honteux de n’y savoir répondre qu’en monosyllabes d’assentiment factice,
honteux de son oeuvre et du sort que le monde fait à tous, de la parole burlesque dont il
afflige les bavards, du burlesque silence dont il abolit les muets, de la vanité commune
aux bavards et aux muets, pour leur commun malheur.
C’est là ce que me fut Annecy, que je quittai un matin de janvier ou février. Le
jour n’était pas levé encore, le gel poignait ; nous habitions très loin de la gare, j’avais
plusieurs valises, stupidement encombrantes, lourdes des livres qui me suivent comme
un bagnard son boulet ; Marianne et moi avions chacun un vélo solex. Nous y avons
tant bien que mal arrimé les valises ; j’étais malheureux et furieux, j’avais froid, les traits
de Marianne étaient enlaidis de sommeil : à peine eut-elle fait quelques mètres que le
bagage dont elle s’était chargée tomba. J’eus horreur de mon indigence, de nos
moufles et de nos passe-montagnes, des ficelles de pauvre rognant le mauvais carton
des valises, de notre maladresse dans la banalité désastreuse ; j’étais un personnage
de Céline partant en vacances. Je jetai mon solex dans le fossé, les valises éparpillées
s’ouvrirent, la littérature haïe détala dans la boue ; sous les arbres noirs près du lac
noir, ma silhouette gesticula, infime et forcenée, je criai dans le christus venit, insultai
ma compagne comme un ouvrier qui part mal remis de la cuite de la veille, et dont
l’épouse a oublié de préparer la gamelle ; j’aurais voulu être un de ces livres chavirés et
insensibles que je piétinais. Marianne se mit à pleurer, tentant de remettre en place le
pénible bât de bouquins, et les sanglots l’en empêchant : son pauvre visage, que
déparaient le passe-montagne, le froid et le chagrin, me déchira : je pleurai à mon tour,
nous nous embrassâmes, nous eûmes des tendresses d’enfant. À la gare, elle courut
longtemps sur le quai le long du train qui m’emportait, maladroite et éclatante,
m’envoyant des clowneries si mièvrement délicates en dépit des pleurs qui devaient lui
barrer la gorge, si risiblement trottinante et admirable d’espoir, que je pleurai longtemps
encore dans le wagon surchauffé.
Je fis en train un voyage terrifié ; il allait falloir écrire, et je ne le pourrais pas : je
m’étais mis au pied du mur, et n’étais pas maçon.
A Mourioux, mon enfer changea ; c’est à celui-ci que je me suis tenu désormais.
Chaque matin, je posais la page sur mon bureau, et attendais en vain que la remplît
une faveur divine ; j’entrais à l’autel de Dieu, les instruments du rituel étaient en place,
la machine à écrire à main gauche et les feuillets à main droite, l’hiver abstrait par la
fenêtre nommait les choses plus sûrement que n’eût fait l’été profus ; des mésanges
voletaient, qui n’attendaient que d’être dites, des cieux variaient, dont la variation se
pourrait réduire à deux phrases ; allons, le monde ne serait pas hostile, ressenti dans le
vitrail d’un chapitre. Des livres m’entouraient, bienveillants et recueillis, qui allaient
intercéder en ma faveur ; la Grâce ne saurait assurément résister à un si bon vouloir ; je
la préparais par tant de macérations (n’étais-je pas pauvre, méprisable, détruisant ma
santé en excitants de tous ordres ?), tant de prières (ne lisais-je pas tout ce qui se peut
lire ?), tant de postures (n’avais-je pas l’air d’un écrivain, son imperceptible uniforme ?),
tant d’Imitations picaresques de la vie des Grands Auteurs, qu’elle ne pourrait tarder à
venir. Elle ne vint pas.
C’est que, orgueilleusement janséniste, je ne croyais qu’à la Grâce ; elle ne
m’était point échue ; je dédaignais de condescendre aux OEuvres, persuadé que le
travail qu’eût exigé leur accomplissement, si acharné qu’il fût, ne m’élèverait jamais audessus
d’une condition d’obscur convers besogneux. Ce que j’exigeais en vain, dans
une rage et un désespoir croissants, c’était hic et nunc un chemin de Damas ou la
découverte proustienne de François le Champi dans la bibliothèque des Guermantes,
qui est le début de la Recherche et en même temps sa fin, anticipant toute l’œuvre dans
un éclair digne du Sinaï. (J’ai compris, trop tard peut-être, qu’aller à la Grâce par les
Œuvres, comme à Guermantes par Méséglise, c’est « la plus jolie façon », la seule en
tout cas qui permette d’apercevoir le port ; ainsi un voyageur qui a marché toute la nuit
entend à l’aube la cloche d’une église conviant un village encore lointain à une messe
que lui, le voyageur qui se hâte dans la rosée des trèfles, va manquer, passant le
porche à l’heure enjouée où les enfants de chœur dévêtus desservent les burettes, rient
dans la sacristie. Mais ai-je vraiment compris cela ? Je n’aime pas marcher la nuit.)
Ayant, comme tant de nigauds infortunés, pris pour dogme les rodomontades juvéniles
de la Lettre du Voyant, je « travaillais » à me faire tel, et en attendais l’effet de miracle
promis ; j’attendais qu’un bel ange byzantin, descendu pour moi seul dans toute sa
gloire, me tendît la plume fertile arrachée à ses rémiges et, dans le même instant,
déployant toutes ses ailes, me fît lire mon œuvre accomplie écrite à leur revers,
éblouissante et indiscutable, définitive, indépassable.
Malheureusement le texte ne m'inspire pas plus que cela. Nous sommes face à un écrivain en mal d'inspiration confronté au drame du langage et incapable de se libérer de l'emprise de ses lectures pour affirmer sa propre créativité. Je pense donc faire une partie sur la réflexion théorique sur le travail de l'écrivain que nous présente cet extrait. Le style grandiloquent et recherché du texte est surprenant quand on sait que le texte traite justement de l'incapacité à écrire. Ce texte pose aussi les questions "qu'écrire ?" (rôle de l'écrivain ?), "pour qui écrire ?" (pour Marianne, la femme aimée ?). L'intertextualité et la référence à d'autres arts est très présente avec l'évocation de Rimbaud et de sa Lettre du voyant , celle de Céline, du peintre Bram Van Velde, des Grands Auteurs…
Par ailleurs, le "blocage" de l'écrivain provient peut-être de la mystification de l'art d'écrire. Nous avons en effet une forte dimension théologique dans cet extrait, l'inspiration proviendrait de la "grâce divine", il est question de l' "ange byzantin", des "instruments du rituel", de l'"autel de Dieu"…
La souffrance de la page blanche, le poids de la culture littéraire s'opposent à la nécessité d'écrire que ressent cet écrivain en devenir en proie à l'insaisissable.
Voilà ce qui guide ma lecture. Je manque de remarques formelles pour appuyer mon propos et crains de tomber dans la paraphrase…
Vos remarques et suggestions seraient les bienvenues et je vous en remercie d'avance ! 🙂



