Montherlant, La Reine morte, acte III, scène 6

Entraide scolaire

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjour à tous,
Je suis en terminale et je dois faire un commentaire composé sur l'acte III scène 6 de La Reine Morte de Montherlant, et en particulier le passage où l'ombre de l'Infante intervient.
Je n'ai pas encore commencé à analyser en profondeur le texte, mais je me demandais si vous pourriez m'éclairer sur deux points: l'ombre de l'Infante est-elle une apparition fantastique, cette dernière ayant déjà repris la mer pour l'Espagne, ou est-elle la projection de la part méfiante d'Ines? J'avoue que je ne sais pas vraiment comment interpréter ces ombres qui interviennent dans la scène…
D'autre part, qu'elle est la raison du délire de Ferrante? Je crois avoir compris que celui-ci se désintéresse totalement de sa position de roi, et de l'espèce humaine en général, mais je n'en suis pas certaine.
Merci d'avance à tout ceux qui m'éclaireront, parce que je ne pense pas pouvoir analyser correctement ce passage si je n'en comprend pas les enjeux.
Bonjour,

Inés n'a pas de part méfiante : elle est la candeur et la pureté incarnée ("son âme est lisse comme son visage" dit Ferrante).
Je n'ai pas le texte sur moi mais de mémoire, l'apparition est un rappel pressant de ce que l'infante a déjà dit à Inés; c'est une sorte de symbole, tout comme "l'étoile qui s'est éteinte".

Ferrante est un faible : l'infante en dit qu'il est né incertain et qu'il fait passer son incertitude pour de la stratégie politique. Il ne sait même pas pourquoi il tue l'infante.

ps : si tu peux publier le texte, cela aiderait à te répondre plus précisément 🙂
FERRANTE: Je me suis lamenté tout à l'heure devant vous, comme une bête; j(ai crié comme le vent. Croyez-vous que cela puisse s'accorder avec la foi dans la fonction royale? Pour faire le roi, il faut une foi, du courage et de la force. Le courage, je l'ai. La force, Dieu me la donne. Mais la foi, ni Dieu ni moi ne peuvent me la donner. Je suis prisonnier de ce que j'ai été. Une des dames d'honneur de l'Infant disait devant moi que l'Infante était toujours crucifiée sur elle-même. Moi aussi, dans un autre sens, je suis crucifié sur moi même, sur des devoirs qui pour moi n'ont plus de réalité. Je ne suis plus dans mon armure de fer. Mais où suis-je?

INES: Certes, je vous comprends, Sire, car moi, vous savez, les devoirs d'Etats! Et l'avenir de la chrétienté! La chrétienté est au-dedans de nous. Mais alors, pourquoi reprochez vous à don Pedro une indifférence qui est la vôtre même?

FERRANTE: J'ai atteint l'âge de l'indifférence. Pedro, non. Que faire de sa vie, si on ne s'occupe pas de ces sortes de choses?

INES: Aimer. Moi, je voudrais m'enfoncer au plus profond de l'amour partagé et permis, comme dans une tombe, et que tout cesse, que tout cesse… Mais, si vous ne croyais plus aux affaires du royaume, il y a des actes qu'un roi peut faire pour son peuple, et qui ne sont que de l'homme pour l'homme. Il y a dans votre royaume cette grande misère, cette grande maladie de la faim qui est continuellement à guérir. A Lisbonne, sur le quai de débarquement, j'ai vu les capitaines de votre armée, Seigneur. Ils étaient debout, adossés au mur, ils avaient leurs mains jointes comme dans la prière, et ils suivaient des yeux ceux qui débarquaient, immobiles et sans rien dire. Et leurs mains, en effet, étaient bien jointes pour une prière, car ils demandaient l'aumône. C'étaient vos chefs de guerre, Sire, et leur solde n'était pas payée. Et moi, si j'avais été le Roi, j'aurais voulu aller dénouer leurs mains moi-même et leur dire: "Plus jamais vous n'aurez faim." Et depuis ce jour-là, il me semble que dorénavant j'aurais beau manger et manger à ma guise, j'aurais toujours faim, tant qu'eux ne seront pas rassasiés.

FERRANTE: Aux chefs d'Etat on demande volontiers d'avoir de la charité. Il faudrait aussi en avoir un peu pour eux. Lorsqu'on songe aux tentations du pouvoir absolu, y résister, cela demande le respect. Quant à vos capitaines, si j'étais plus jeune je me dirais qu'il y a une maladie à guérir, bien pire que la faim de leur corps, c'est la maladie de leur âme immortelle, qui sans cesse a faim du péché. Mais à mon âge, on a perdu le goût de s'occuper des autres. Plus rien aujourd'hui qu'un immense: "Que m'importe!" que recouvre pour moi le monde… Je voudrais ne plus m'occuper que de moi-même, à si peu de jour de me montrer devant Dieu; cesser de mentir aux autres, et mériter enfin le respect que l'on me donne, après l'avoir si longtemps usurpé.

L'OMBRE DE L'INFANTE, dans le fond de la salle.: Inès!

INES: Qui m'appelle?

L'OMBRE: Quelqu'un qui te veut du bien. Quitte cette salle immédiatement. N'écoute plus le Roi. Il jette en toi ses secrets désespérés, comme dans une tombe. Ensuite il rabattra sur toi la pierre de la tombe, pour que tu ne parles jamais.

INES: Je ne quitterais pas celui qui m'a dit: "Je suis un roi de douleur." Alors il ne mentait pas. Et je n'ai pas peur de lui.

L'OMBRE: Comme tu aimes ta mort! Comme tu l'auras aimée! Inès, Inès, souviens-toi: les rois ont des lions dans le cœur … Souviens-toi: la marque de la chaine sur ton cou …

INES: Oh! je vous reconnais maintenant!

L'OMBRE: Tu ne m'a jamais reconnue. Inès, Inès, aussitôt sur la mer, j'ai trouvé les paroles que j'aurais du te dire pour te convaincre. Déjà toute pleine du large, déjà mon âme, à contre-vent, était rebroussée envers toi. ET tout à l'heure, quand il sera trop tard, je trouverai ce qu'il eût fallu te dire à présent. Ah! il est affreux de ne pas savoir convaincre.

INES: Elle répète toujours le même cri, comme l'oiseau malurus, à la tombée du soir, sur la tristesse des étang.

L'OMBRE: Inès, une dernière fois, éloigne toi. - Non? Tu ne veux pas? Eh bien! toi aussi, à ton tour, tu ne pourras pas convaincre.

Elle disparaît

FERRANTE, le dos tourné aux ombres: Croient-ils que je ne les entend pas, qui chuchotent et s'enfuient? Ils disent que je délire parce que je dis la vérité. Et ils croient qu'ils s'enfuient par peur des représailles, alors qu'ils s'enfuient par peur et horreur de la vérité. Le bruit de la vérité les épouvante comme la crécelle d'un lépreux.

INES: Ô mon Roi, je ne vous abandonnerai pas parce que vous dites la vérité, mais au contraire, moi aussi, je vous dirai enfin la vérité totale, que j'ai un peu retenue jusqu'ici. Ô mon Roi, puisque cette nuit est pleine de grandes choses, qu'enfin je vous en fasse l'aveu: un enfant de votre sang se forme en moi.

FERRANTE: Un enfant! Encore un enfant! Ce ne sera donc jamais fini!

INES: Et que vous importe s'il trouble vos projets, puisque vous venez de crier que vous ne croyez plus à la fonction de roi! C'est ici que nous allons voir si vraiment vous étiez véridique.
Ferrante et l'Infante sont les deux figures du pouvoir et incarnent chacune un paradoxe : Ferrante ne sait pas ce qu'il veut ("j'ai atteint l'âge de l'indifférence") mais il peut et il fait ("pourquoi est-ce que je la tue? il y a sans doute une raison mais je ne la distingue pas" scène 8 je crois) quant à l'Infante, elle sait parfaitement ce qu'elle veut mais elle ne peut pas: "tout à l'heure, quand il sera trop tard, je trouverai ce qu'il eût fallu te dire à présent. Ah! il est affreux de ne pas savoir convaincre."
Du coup, de ces deux personnages paradoxaux, Est-ce qu'on peut dire qu' Inès semble préférer "suivre" Ferrante, qui la touche et à qui elle veut apporter de l'aide, elle qui est l'incarnation de la bonté?
Et est ce que, après l'intervention symbolique infructueuse de l'Infante, on peut considérer qu'Inès est perdue, puisqu'elle avoue sa grossesse à Ferrante?
Bien sûr, Inés est du côté de l'empathie voir même de la sympathie (étymologiquement "souffrir ensemble"), elle ne peut abandonner ce "Roi de douleur".
et encore moins que ce grand bonheur puisse lui porter malheur (Ferrante se débarrasse du même coup de la mère et du "batard").
Oui son refus de se laisser convaincre par l'infante et sa probité la perdent définitivement ( "Inès, une dernière fois, éloigne toi. - Non? Tu ne veux pas? Eh bien! toi aussi, à ton tour, tu ne pourras pas convaincre." / " je vous dirai enfin la vérité totale")
Merci beaucoup! Je pense donc à une problématique du type "en quoi cette scène amorce le dénouement funeste en accentuant le péril tragique sur Inès?", Inès apparaissant comme la figure de l'amour et de la naïveté face à Ferrante qui semble se détacher totalement de l'espèce humaine, l'Infante ne parvenant pas dans un dernier sursaut à la sauver, et Inès se perdant totalement en avouant sa grossesse (ce n'est pas mon plan, j’essaie juste de mettre en ordre ma compréhension des différentes parties du texte).
J'aurais pas ailleurs une dernière question: comment on peut interpréter cette phrase d'Inès : « Moi, je voudrais m'enfoncer au plus profond de l'amour partagé et permis, comme dans une tombe, et que tout cesse, que tout cesse… » Est elle attirée par la mort par certains côtés, puisque l'Infante confirme en lui disant « Comme tu aimes ta mort! » ? Je ne comprend pas vraiment la nuance de cette réplique.
ce n'est qu'une interprétation personnelle mais je pense que c'est à comprendre de la manière suivante : Inés est portée par un amour inconditionnel, un amour sans bornes, immanent et absolu : cet absolu peut aller jusqu'à donner sa vie pour ceux qu'elle aime.
Inés n'aime pas la mort en tant que telle, elle aime son mari, son enfant et même Ferrante qui lui veut du mal : elle l'aime au point de rester avec lui alors qu'il projette sa mort. L'image de la tombe n'est là à mon avis que pour montrer la profondeur et le sacrifice (inconscient) qu'elle est prête à faire de sa vie par amour.
Eh bien, merci beaucoup pour toutes tes réponses!