En quoi la pièce Dom Juan est-elle dérangeante ?

Entraide scolaire

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjours, j'aurais besoins d'aide pour une dissertation.
Sujet : En quoi Don Juan est t'elle une pièce dérangeante ?



Héros/ anti-héros:


Le libertinage:


Séducteur :
- acte 2 scène 2 : promesse comme stratégie de séduction mariage / fidélité
- la flatterie
- belles paroles

Rapport Maitre/Valet:

Sganarelle fait le portrait de son maître, un “ méchant homme ” quand il parle avec Gusman dans l'acte 1 scène 1
Au début de l'acte V, Dom Juan se fait habile comédien pour pouvoir tromper son père en lui annonçant sa conversion toute nouvelle et son repentir. Après le départ d'un père reconnaissant et ému par ces révélations, il explique sa feinte à son valet ébahi

Comique de l'acte 2:


Je ne trouve pas trop quoi mettre dans ses différentes catégories , si vous ave des idées
Merci beaucoup.
Bonsoir, quelques pistes:

- la dernière réplique de Sganarelle (censurée à l'époque)
- le rapport à la religion et au Divin (la scène du pauvre)
- le meurtre du père d'Elvire
Chère Titania,

"le meurtre du père d'Elvire" ??? Êtes-vous sûre ?

Pour moi, ce qu'il y a de plus dérangeant : le prologue sur le tabac, qui donne la clé de toute la pièce. Si dérangeant que peu sont capables de l'expliquer, trop "hors des clous" pour la plupart, heurtant trop nos habitudes de pensée.
Je ne saisis pas ce que vous voulez dire Victor.. Ai-je mélangé avec une autre version de Dom Juan? Si tuer le père de sa femme n'est pas dérangeant je ne vois pas ce qui pourrait l'être alors!
Quant au monologue initial, les spécialistes se mangent encore le nez, pour ma part je ne m'y aventure pas 🙂
Un autre élément particulièrement dérangeant est la dénonciation de l'hypocrisie d'autant plus qu'elle vise un grand seigneur, Armand de Conti, ancien protecteur de Molière.
Titania,

je ne me souviens pas d'un meurtre du père de Done Elvire, dans la pièce de Molière. Vous me faites douter. Ne confondez-vous pas avec le Cid ?
Non j'ai fait un amalgame entre le commandeur de Molière et le livret de Da Ponte pour le Don Giovanni de Mozart où là, en l'occurrence, Don Juan tue bien le commandeur, père de Dona Anna.

edit: Chez Molière, le commandeur n'est pas le père d'Elvire mais Don Juan n'en reste pas moins son meurtrier.
C'est intéressant, car ça fait de Don Giovanni une version atténuée par rapport à celle de Molière, moins radicale. Une réduction sans doute inévitable avec le passage à l'opéra.

Sinon, en plus du prologue sur le tabac, j'ajouterais la laideur de Charlotte, la scène des assiettes, et peut-être les noces finales avec le tué.

Le prologue sur la tabac, qui donne la clé de toute la pièce : la séduction est une phénomène qui se produit dans le séduit sans que le "séducteur" y ait la moindre part. Les séduits le sont à l'avance, sans même avoir rencontré le "séducteur" : "On n'attend pas même qu'on en demande et l'on court droit au-devant du souhait des gens" et plus loin "tu peux (…) voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature"… La pièce de Molière prend le contrepied du mythe.

La laideur de Charlotte, car elle témoigne de la perte du rapport empirique au monde pour Dom Juan, dont l'idéologie le met dans une véritable réclusion perceptive. Il y a là un dérapage assez effrayant.

La scène des assiettes, qui est le revers du prologue sur le tabac. Les assiettes arrivent vides et à peine sont elles remplies qu'elles sont escamotées… on ne consomme pas… et il y a une sorte d'accélération : nouvelle assiette, nouvelle frustration, nouvelle assiette, nouvelle frustration… Le Dom Juan de Molière ne couchait pas… pas le temps de consommer… de Charlotte, il n'a même pas eu un baiser…

Les noces avec le tué, et même chacune des ses occurrences, pour l'homosexualité sous-jacente, la statue éclatante, polychrome, avec les joues roses et les lèvres rouges.
Titania91 a écrit :edit: Chez Molière, le commandeur n'est pas le père d'Elvire mais Don Juan n'en reste pas moins son meurtrier.
Son meurtrier… Pas tout à fait. Don Juan a tué le Commandeur dans le cadre d'un duel judiciaire, ce qui enlève beaucoup au scandale, même si nous n'y sommes plus tellement sensibles. D'ailleurs, Sganarelle fait une remarque ironique à ce sujet (un jeu sur l'adverbe "bien" : "bien mort", je ne sais plus exactement).
Il y a beaucoup d'esbrouffe chez Don Juan, mais du scandale, boaf… Un libertin à l'esprit fort (encore que…), voilà tout. Quant au grand séducteur, laissez-moi rire : on ne peut pas dire que ses talents soient mis à l'honneur dans le cadre strict de la pièce… Le personnage le plus problématique, c'est Sganarelle.
Sullien, cela m'avait échappé, avez vous la référence du passage ou la citation ? "Ne l'ai-je pas bien tué ?" dit Dom Juan à Sganarelle, mais c'est dans le sens d'achevé, de tué une fois pour toute, pas dans le sens d'une légitimité de son action car les amis et les parents du tué chercheraient toujours à se venger, d'autant plus que justice n'a pas été rendue - Dom Juan ayant été gracié ou plutôt son père lui ayant obtenu la grâce directement auprès du souverain et en payant cher de son crédit…. Si une indication va dans le sens contraire, je suis preneur… 🙂
C'est à la première apparition de Don Juan je crois, donc I, 2.
Il faut admettre l'ambiguïté, je pense : trait cynique ou mot d'esprit (ie en respectant les formes du duel, suivant l'éthique nobiliaire), les deux lectures se valent si l'on suit la lettre du texte.
car les amis et les parents du tué chercheraient toujours à se venger, d'autant plus que justice n'a pas été rendue - Dom Juan ayant été gracié ou plutôt son père lui ayant obtenu la grâce directement auprès du souverain et en payant cher de son crédit….
Certes, le duel n'entre plus dans le cadre strict du droit depuis l'édit de 1651 promulgué par Louis XIV (que la punition finale soit le fait du Commandeur est sans doute un clin d'oeil de Molière au nouvel ordre établi par le Roi) , d'où la nécessité de la grâce ; cela étant, il faut avoir à l'esprit que le duel judiciaire reste une pratique très chère à l'éthique nobiliaire, d'ailleurs défendue par Don Alonse dans cette même pièce. Et c'est précisément cette légitimité revendiquée du duel qui explique la sérénité de Don Juan.
Sullien a écrit : Il y a beaucoup d'esbrouffe chez Don Juan, mais du scandale, boaf… Un libertin à l'esprit fort (encore que…), voilà tout. Quant au grand séducteur, laissez-moi rire : on ne peut pas dire que ses talents soient mis à l'honneur dans le cadre strict de la pièce… Le personnage le plus problématique, c'est Sganarelle.
Séducteur, je suis bien d'accord qu'il l'est à peine chez Molière: Dom Juan est plus dans la fuite que dans la conquête.
En revanche je ne suis pas d'accord quant au fait qu'il n'y ait pas de scandale :
- qu'est-ce que la scène du pauvre sinon une chose indigne et qui incite le pauvre à pêcher (sens théologique du mot scandale),
- son attitude envers les femmes, son père etc ne peut être que réprouvée et blâmée (sens courant du scandale)
- de plus c'est un noble, un noble qui agit à l'encontre des valeurs de sa caste et qui, par son attitude, déchoit de sa position. (C'est un autre sens, le sens originel du mot "scandale".)
Tout ce qui manquerait pour que le scandale soit complet, c'est peut être de l'éclat, du retentissement.
- qu'est-ce que la scène du pauvre sinon une chose indigne et qui incite le pauvre à pêcher (sens théologique du mot scandale)
Il y a provocation, c'est évident. Mais, d'abord, c'est une scène topique (Molière édifie son personnage sur des lieux communs). "Prie le ciel qu'il te donne un habit" se retrouve presque verbatim dans certains recueils de bon mots parus dans les années 50-60. Quant à « Un homme qui prie le ciel tout le jour… », c'est encore un bon mot libertin ; pour s'en convaincre, on peut lire, dans la Vie de Malherbe de Racan : « Quand les pauvres lui disaient qu’ils prieraient Dieu pour lui, il leur répondait qu’il ne croyait pas qu’ils eussent grand crédit envers Dieu, vu le mauvais état en lequel il les laissait en ce monde ».
De plus, la provocation est relativisée par le personnage du mendiant lui-même, qui, d'après Forestier, évoquait inévitablement aux contemporains de Molière les ordres mendiants - lesquels étaient souvent très mal vus et avaient la réputation d'être des hypocrites cupides. De fait, l'invitation de Don Juan à abjurer Dieu est une manière pour lui de pointer un vice de notoriété publique. Le pauvre n'y consent pas, mais rien n'indique qu'il n'accepte pas le louis que lui jette Don Juan. D'ailleurs, on remarque que Don Juan aurait fort bien pu pousser l'hypocrisie jusqu'à accepter la prière du mendiant, ce qu'il ne fait pas, et son don prend finalement tous les airs du désintéressement.
- son attitude envers les femmes, son père etc ne peut être que réprouvée et blâmée (sens courant du scandale)
- de plus c'est un noble, un noble qui agit à l'encontre des valeurs de sa caste et qui, par son attitude, déchoit de sa position.
Là encore, dans le souhait formulé par Don Juan de voir son père mort, il faut lire un lieu commun des rapports familiaux: la dépendance économique des fils à l'égard des pères, qui n'était pas toujours très bien vécue, loin s'en faut, par les héritiers, tenus de se soumettre à l'autorité du père. Le public mondain a donc pu agréer l'implicite de ce voeu, qui n'est pas si subversif qu'il le paraît.
Quant aux valeurs de la caste…Bien sûr, Don Juan n'est pas un modèle de vertu. Bien sûr, c'est un hypocrite (n'oublions pas le contexte de la rédaction de cette pièce), mais c'est un hypocrite lucide. Paradoxalement, Don Juan est à la fois un hypocrite achevé, et le meilleur analyste de l'hypocrisie (son discours s'apparente aux maximes de La Rochefoucauld, et se trouve être très proche des tirades de Cléante). Il justifie le recours à son "stratagème" de dissimulation par un pessimisme social qui fait de lui le truchement d'une critique adressée par Molière aux faux dévots avec lesquels il est en prise. Son hypocrisie n'est qu'un accommodement aux vices de son temps, aux moeurs de son siècle, où elle a "pignon sur rue".

Pour le reste, vous avez raison. Je vais un peu vite en besogne sans doute. Le discours de Don Juan, plus que son attitude, est, à maints égards, irrévérencieux. Mais au fond, il est l'image d'une société plus qu'un monstre repoussoir. Et le châtiment final se comprend plutôt dans un sens politique que religieux, à mon avis.
Sullien,

j'ai relu la scène et n'y ai trouvé aucune mention d'un quelconque duel entre Dom Juan et le commandeur. Tout ce que dit Molière, c'est que Dom Juan l'a tué : "que vous tuâtes", "bien tué", "que vous avez tué", "vous le tuâtes", il le dit et le répète mais n'évoque aucun duel. C'est un meurtre, que la famille et les amis du commandeur pourraient venger, et pour lequel Dom Juan n'a pas été acquitté mais gracié, en faisant jouer les relations de son père. C'est un meurtre, comme il y a un autre meurtre envisagé dans l'enlèvement de la fiancée préparé à la scène 2, avec "toutes les armes" de Dom Juan et une bande de complices. La violence allumée par Dom Juan parcourt toute la pièce, il y a aussi le conflit à mort avec les frères de Done Elvire, les coups donnés à Pierrot, la menace de torture, tabassage à coup de "nerf de boeuf", faite à Sganarelle, le règlement de comptes final dans la ruelle… Meurtre, rapt, coups, sang, torture…

Vous dites :
"Il justifie le recours à son "stratagème" de dissimulation par un pessimisme social qui fait de lui le truchement d'une critique adressée par Molière aux faux dévots avec lesquels il est en prise. Son hypocrisie n'est qu'un accommodement aux vices de son temps, aux moeurs de son siècle, où elle a "pignon sur rue"."
C'est plus que cela. Dans la pièce de Molière, il s'agit d'échapper à la justice et à la vengeance privée, c'est "l'impunité" qui intéresse Dom Juan ; la critique sociale est secondaire, elle n'est qu'une sorte de contexte, et relativement faible car on imagine mal l'auteur de la pièce (et du Misanthrope) se bercer de l'illusion qu'une autre époque aurait été moins hypocrite que la sienne. Il y a la haine "irréconciliable", le meurtre et "l'impunité"… c'est la trame de la vie du personnage. Inquiétante plus que dérangeante. Et qui relèverait aujourd'hui de la pathologie mentale.

Vous dites aussi :
"Là encore, dans le souhait formulé par Don Juan de voir son père mort, il faut lire un lieu commun des rapports familiaux: la dépendance économique des fils à l'égard des pères, qui n'était pas toujours très bien vécue, loin s'en faut, par les héritiers, tenus de se soumettre à l'autorité du père. Le public mondain a donc pu agréer l'implicite de ce voeu, qui n'est pas si subversif qu'il le paraît."
Mais ce "lieu commun des rapports familiaux" est douteux. Molière décrit : "je m'en vais tout de ce pas porter l'heureuse nouvelle à votre mère"… l'angoisse des parents et les conversations qu'ils ont au sujet de leur fils, la description est d'un réalisme criant. L'intimité des parents, leur tendresse pour leurs enfants ne sont pas moins un lieu commun des rapports familiaux, et de toutes les époques, non ?

Titania,

vous dites :
"En revanche je ne suis pas d'accord quant au fait qu'il n'y ait pas de scandale :
- qu'est-ce que la scène du pauvre sinon une chose indigne et qui incite le pauvre à pêcher (sens théologique du mot scandale)
"
Effectivement, la scène est profondément scandaleuse, car Dom Juan est un "grand seigneur", il est très riche, et s'amuse aux dépends d'une sorte de clochard, qui de plus ne lui a rien fait de mal, c'est de la méchanceté gratuite. On a l'impression d'être face à une sorte d'adolescent attardé ("il est jeune encore"), pourri par son argent, abusant de son statut social, qui n'inspirerait que le mépris s'il n'y avait pas le sang versé et les vies brisées par sa faute. Si l'on faisait une adaptation contemporaine, le personnage serait à peine crédible tant Molière l'a chargé ; ce ne serait pas un policier classique mais à la limite du fantastique, avec un tueur en série psychopathe au centre de l'intrigue.
Victor24 a écrit :Sullien, j'ai relu la scène et n'y ai trouvé aucune mention d'un quelconque duel entre Dom Juan et le commandeur. Tout ce que dit Molière, c'est que Dom Juan l'a tué : "que vous tuâtes", "bien tué", "que vous avez tué", "vous le tuâtes", il le dit et le répète mais n'évoque aucun duel.
Il n'est pas fait mention de duel dans la pièce, stricto sensu, mais il faut procéder à une archéologie de l'écriture moliéresque pour éviter une mauvaise lecture de sa pièce. Le fait est que Don Juan est très souvent représenté sur les planches, et bien connu du public parisien, auquel s'adresse Molière. Pour comprendre les choix dramaturgiques opérés, il faudrait étudier en parallèle la pièce de Dorimon auquel il emprunte plusieurs scènes devenues topiques ; l'absence de précision explicite vaut confirmation de la tradition. Bref, Molière s'est appuyé sur un donné auquel il se conforme : il ne change pas le canevas, il lui donne simplement un sens nouveau. De plus, l'acte III donne à voir un personnage qui incarne l'ethos aristocratique, attaché au point d'honneur ; ce qui ne saurait se conformer à un Don Juan assassin-par-traîtrise…
C'est plus que cela. Dans la pièce de Molière, il s'agit d'échapper à la justice et à la vengeance privée, c'est "l'impunité" qui intéresse Dom Juan ; la critique sociale est secondaire, elle n'est qu'une sorte de contexte, et relativement faible car on imagine mal l'auteur de la pièce (et du Misanthrope) se bercer de l'illusion qu'une autre époque aurait été moins hypocrite que la sienne.
Je n'ai pas dit cela. "Moeurs de son siècle" et "vices de son temps" sont des citations (de mémoire). Cela étant je ne vois pas en quoi critiquer la société de son temps a pour corollaire de postuler la prévalence d'une autre époque.
Je crois pour ma part que Don Juan n'est pas conçu autrement par Molière que comme un petit marquis, faussement libertin ; un esprit fort peut-être, un esprit court en tout cas… J'ignore si la critique sociale est secondaire, ce qui est sûr, c'est qu'elle est prégnante dans toute la pièce : Don Juan succède au raisonneur, et prélude au Cléante du Tartuffe ; et tout lucide qu'il est sur autrui, il s'abuse lui-même et fait le fanfaron, sans être conscient d'être ridicule, aveugle de la comédie qu'il donne aux autres. Vous citiez le Misanthrope, eh bien notre Don Juan ressemble beaucoup à Alceste sur ce point.
Vous dites aussi : "Là encore, dans le souhait formulé par Don Juan de voir son père mort, il faut lire un lieu commun des rapports familiaux: la dépendance économique des fils à l'égard des pères, qui n'était pas toujours très bien vécue, loin s'en faut, par les héritiers, tenus de se soumettre à l'autorité du père. Le public mondain a donc pu agréer l'implicite de ce voeu, qui n'est pas si subversif qu'il le paraît."

Mais ce "lieu commun des rapports familiaux" est douteux. Molière décrit : "je m'en vais tout de ce pas porter l'heureuse nouvelle à votre mère"… l'angoisse des parents et les conversations qu'ils ont au sujet de leur fils, la description est d'un réalisme criant. L'intimité des parents, leur tendresse pour leurs enfants ne sont pas moins un lieu commun des rapports familiaux, et de toutes les époques, non ?
Je ne nie pas l'irrespect de Don Juan envers son père dans la pièce, je la nuance un tout petit peu en rappelant une réalité historique dont il est bon d'éclairer la scène. Ce que j'essaie d'expliquer, c'est que si la pièce a pu être effectivement dérangeante pour un spectateur du XVIIe siècle, la faute n'en est pas tellement à l'attitude de Don Juan (d'ailleurs sanctionnée dramatiquement par l'artifice du châtiment divin), qui suscite le consensus d'une condamnation sans appel des mondains (parmi lesquels Molière)… L'expédient du deus ex machina qui clôt la pièce lisse a posteriori les frasques du personnages. Il reste cependant bien des rugosités, qui ont dérangé les spectateurs, et elles sont ailleurs.
Sullien,
Il n'est pas fait mention de duel dans la pièce, stricto sensu, mais il faut procéder à une archéologie de l'écriture moliéresque pour éviter une mauvaise lecture de sa pièce. Le fait est que Don Juan est très souvent représenté sur les planches, et bien connu du public parisien, auquel s'adresse Molière. Pour comprendre les choix dramaturgiques opérés, il faudrait étudier en parallèle la pièce de Dorimon auquel il emprunte plusieurs scènes devenues topiques ; l'absence de précision explicite vaut confirmation de la tradition.
Strictement rien ne vous permet d'affirmer que "l'absence de précision explicite vaut confirmation de la tradition". Si Molière avait voulu que son personnage ait tué le commandeur lors d'un duel, il l'aurait écrit. L'important, c'est le meurtre, la répétition quatre fois du verbe "tuer". Molière insiste sur ce verbe, il ne mentionne aucun duel. Mais c'est comme pour Charlotte, ce sont toujours de jolies filles qui jouent le personnage, alors qu'elle est laide, stupide et sale dans le texte de Molière. Et la statue du commandeur, qu'on fait grise alors qu'elle est baroque et hyperréaliste dans le texte - "on dirait qu'il est vivant"… On ne voit pas que la pièce contredit le mythe.
"De plus, l'acte III donne à voir un personnage qui incarne l'ethos aristocratique, attaché au point d'honneur ; ce qui ne saurait se conformer à un Don Juan assassin-par-traîtrise…"
"Un personnage qui incarne l'ethos aristocratique" ? Sérieusement ? "Ce qui ne saurait se conformer à un Don Juan assassin-par-traîtrise"… 😉
Je crois pour ma part que Don Juan n'est pas conçu autrement par Molière que comme un petit marquis, faussement libertin ; un esprit fort peut-être, un esprit court en tout cas…
C'est quasiment un tueur en série, sans aucune émotion ni sensation (c'est à la toute fin qu'il ressent pour la première fois une brûlure). Et la pièce est une véritable théorie du désir et de la mort.
J'ignore si la critique sociale est secondaire, ce qui est sûr, c'est qu'elle est prégnante dans toute la pièce : Don Juan succède au raisonneur, et prélude au Cléante du Tartuffe ;
Dom Juan est un Tartuffe jeune, ou si vous préférez Tartuffe est la réalisation du programme de Dom Juan à l'acte V, scène 2.
et tout lucide qu'il est sur autrui, il s'abuse lui-même et fait le fanfaron, sans être conscient d'être ridicule, aveugle de la comédie qu'il donne aux autres.
Oui, effectivement, Sganarelle comprend mieux son maître qu'il ne se comprend lui-même. Mais Dom Juan est si aveugle qu'il est incapable de juger par lui-même s'il doit désirer ou pas une femme, il a besoin de médiateurs, qui sont toujours aussi inévitablement des rivaux ("mon amour commença par la jalousie"), le seul critère qui lui rend une femme désirable étant qu'elle soit déjà celle d'un autre, d'un paysan comme Pierrot ("vous n'êtes pas mariée sans doute?"), de son propre valet ("Sganarelle ? Ne trouves-tu pas que celle-ci vaut bien l'autre ?"), de Dieu ("j'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé"), de quiconque ("la personne est une jeune fiancée qui a été conduite ici par celui-là même qu'elle y vient épouser"). Si jamais il arrive à évincer son rival, il n'a plus aucun intérêt pour la femme ("lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni à souhaiter"), il ne consomme même pas (ses mariages non consommés sont précisément du même type que celui de Mesure pour mesure de Shakespeare), son désir retombe dès qu'il est seul avec l'objet… normal, ce n'est jamais le sien et toujours celui d'un autre. La conversation avec Charlotte montre qu'elle est laide, stupide et sale, seule l'apparition d'un fiancé la rend désirable. Cet aveuglement a été analysé par Hannah Arendt :

« La seule faculté de l'esprit humain qui n'ait besoin ni du moi, ni d'autrui, ni du monde pour fonctionner sûrement, et qui soit aussi indépendante de la pensée que de l'expérience, est l'aptitude au raisonnement logique dont la prémisse est l'évident par soi. Les règles élémentaires de l'évidence incontestable, le truisme que deux et deux font quatre, ne peuvent devenir fausses même dans l'état de désolation absolue. C'est la seule "vérité" à laquelle les êtres humains peuvent se raccrocher avec certitude, une fois qu'ils ont perdu la mutuelle garantie, le sens commun dont les hommes ont besoin pour éprouver, pour vivre et pour connaître leur chemin dans le monde commun. Mais cette "vérité" est vide, ou plutôt elle n'est aucunement vérité car elle ne révèle rien. » (Hannah Arendt, Le système totalitaire, Points, p 229)

"On a souvent remarqué que le résultat à long terme du lavage de cerveau est un genre particulier de cynisme - un refus absolu de croire en la vérité d'aucune chose, si bien établie que puisse être cette vérité. En d'autres termes, le résultat d'une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n'est pas que les mensonges seront acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel - et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin - se trouve détruit.
Et à cette difficulté il n'est pas de remède. Elle n'est que le revers de la troublante contingence de toute réalité factuelle. Puisque tout ce qui s'est effectivement produit dans les affaires humaines aurait pu tout aussi bien être autrement, les possibilités de mentir sont illimitées, et cette absence de limites va à l'autodestruction. Seul le menteur d'occasion trouvera possible de s'en tenir à un mensonge particulier avec une cohérence inébranlable ; ceux qui ajustent perpétuellement des images et des histoires à des circonstances perpétuellement changeantes se trouveront eux-mêmes flottants sur l'horizon grand ouvert de la potentialité, dérivant d'une possibilité à la suivante, incapables de s'en tenir à aucune de leurs propres inventions. Loin de réaliser un substitut adéquat de la réalité et de la factualité, ils ont fait revenir les faits et les événements à la potentialité d'où ils sont sortis. Et le signe le plus sûr de la factualité des faits et des événements est précisément cet être-là obstiné, dont la contingence intrinsèque défie en fin de compte toutes les tentatives d'explication définitive. Les images, au contraire, peuvent toujours être expliquée ou rendues plausibles ce qui leur donne leur avantage du moment sur la vérité de fait - mais elles ne peuvent jamais rivaliser en stabilité avec ce qui est, simplement parce qu'il se trouve qu'il est ainsi et pas autrement. C'est la raison pour laquelle le mensonge cohérent, métaphoriquement parlant, dérobe le sol sous nos pieds sans fournir d'autre sol sur lequel se tenir.
" (La crise de la culture, Folio, p 328)

Ces deux passages sont fascinants car ils analysent précisément le caractère dépeint par Molière… On retrouve le "deux et deux font quatre" de Dom Juan, le mensonge comme système, l'expérience impossible, l'exil du monde commun, l'autodestruction, et la fin où le sol se dérobe sous les pieds… Molière, ou Corneille, quel que soit l'auteur, comprenait tout cela, et même mieux qu'Arendt. Et son personnage principal est loin, très loin, de n'être qu'un petit marquis.

La pièce est si profonde et si parfaite qu'elle égale ou dépasse le meilleur de Shakespeare. C'est un véritable monument de la littérature mondiale. J'ai fait référence à la question du mariage non consommé de Mesure pour mesure qui devient systématique dans Dom Juan… le problème est poussé, radicalisé… théorisé quasiment chez Molière. Mais il y a aussi la scène finale qui est la même que la scène du tombeau dans Hamlet : "Il saute dans la fosse à la suite de Laërte" (acte V, scène 1) Laërte prend Hamlet à la gorge dans la fosse où a été descendue Ophélie… Hamlet et Laërte sont rivaux, ils se battent jusque dans la fosse, sur le cadavre de l'objet de leur désir commun. La vision française est là aussi plus radicale, plus théorisée, plus vertigineuse… il y a là aussi voilé, spectral, l'objet du désir, qui "s'envole dans le temps que Dom Juan veut le frapper", un néant… et là aussi la descente dans l'Hadès des rivaux unis par un consentement nuptial… Hamlet est plus concrètement réaliste, mais Dom Juan est un vertige… à la fois réaliste, fantaisiste, théorique, systématique, baroque et extrême.
Strictement rien ne vous permet d'affirmer que "l'absence de précision explicite vaut confirmation de la tradition". Si Molière avait voulu que son personnage ait tué le commandeur lors d'un duel, il l'aurait écrit. L'important, c'est le meurtre, la répétition quatre fois du verbe "tuer". Molière insiste sur ce verbe, il ne mentionne aucun duel.
Je n'insiste pas parce ce que je n'ai pas les documents sous la main. Croyez bien cependant que je n'ai pas avancé cela à la légère.
C'est quasiment un tueur en série, sans aucune émotion ni sensation (c'est à la toute fin qu'il ressent pour la première fois une brûlure).
Vous décrivez le Don Juan des autres, pas celui de Molière (qui n'a rien du barbare dépeint en paroles et en actes par Molina, par Dorimon, par Villiers, etc.). Il suffit de comparer les pièces pour voir l'originalité du contrepoint offert par Molière, qui connaissait très bien les versions antérieures : faites bien la part entre ce que Don Juan fait sur scène, et ce qu'il dit (il se présente en séducteur, mais dès qu'il a affaire aux femmes, il n'arrive à rien, si bien qu'il cherche à fuir devant Elvire ; ah, et il séduit une femme qui n'est pas très belle, vous avez raison, quel Casanova ! ; sa violence sur scène est très restreinte, hormis contre ses valets, mais c'est un lieu commun de la farce ; très souvent, et notamment devant son père, il reste étonnamment silencieux, comme un enfant dépité d'avoir été pris sur le fait, etc.).
Alors pourquoi avoir repris ce mythe ? Parce ce qu'il était à la mode, que Molière rencontrait de graves problèmes financiers à cause de la cabale en cours, et que produire un Don Juan (une pièce à machine !) était l'assurance de rencontrer le succès. Toute la pièce est construite sur la reprise de scènes topiques et attendues, cousues entre elles. Pour le reste, il adapte le mythe à ses conceptions éthiques/esthétiques et à la situation dans laquelle il se trouve.

Après… vous pouvez en proposer une lecture romantique, c'est votre droit… mais ce n'est pas rendre justice à Molière.
Non, je ne dis ni ne soutiens que la pièce française soit romantique, elle serait plutôt tout le contraire. Mais surtout, ce que vous dites, c'est que l'auteur l'aurait composée en appliquant des recettes… c'est un tel contre-sens sur la littérature, en tout cas sur la littérature de cette classe-là, que les bras m'en tombent… Autre chose, le théâtre classique n'est pas Hollywood, mais faites une recherche sur les mots "nerf de boeuf" si vous en avez la fantaisie… Et surtout, on ne comprend pas une oeuvre majeure à partir d'oeuvres mineures, ça c'est essentiel, que ce soit chez un même artiste, ou pour des artistes différents. Ce serait une aberration méthodologique : tout ce que vous ne retrouvez pas de la mineure, vous le niez dans la majeure ? Exemple : le Tango Nuevo d'Astor Piazzola dépasse le tango qu'il écrivait dans la première partie de sa vie et aussi celui des autres qui l'ont précédé, avec son Tango Nuevo, il passe à autre chose, de radicalement différent et de jamais entendu. Vous n'entendriez dans son Tango Nuevo que ce qu'il y a de commun avec les tangos précédents ? L'amputant, le réduisant aux dimensions des précédents ? C'est comme nier que l'estuaire soit le fleuve sous prétexte que les rives ne sont plus si étroites… Ou encore lire Ulysse de Joyce sans accepter de quitter le monde des Gens de Dublin et de Stephen Dedalus… Il n'y a pas de recettes aussi facilement applicables que vous dites à le genèse de telles oeuvres, ou alors qu'est-ce que vous attendez pour écrire le chef-d'oeuvre du XXI° siècle ? Allez-y, d'ailleurs vous tenez déjà le commencement de votre livre :

"Parce ce qu'il était à la mode, que Molière rencontrait de graves problèmes financiers à cause de la cabale en cours, et que produire un Don Juan (une pièce à machine !) était l'assurance de rencontrer le succès. Toute la pièce est construite sur la reprise de scènes topiques et attendues, cousues entre elles. Pour le reste, il adapte le mythe à ses conceptions éthiques/esthétiques et à la situation dans laquelle il se trouve"

ce sera une oeuvre comique… elle aussi… Et ne vous en faites pas, personne ne verra la différence entre votre oeuvre cousue de scènes attendues et l'oeuvre née d'une vision… 🙄
Victor24 a écrit :Mais surtout, ce que vous dites, c'est que l'auteur l'aurait composée en appliquant des recettes… c'est un tel contre-sens sur la littérature, en tout cas sur la littérature de cette classe-là, que les bras m'en tombent…
Je n'ai pas parlé de "recette", j'ai parlé de "scènes topiques", de "conventions", de "lieux communs", etc. Vous savez, on peut faire de la grande littérature dans la contrainte, dans la reprise du convenu avec variation. Je suis désolé de briser l'idéal de Molière l'artiste qui forge le mythe de Don Juan, mais c'est un fait : il égrène dans sa pièce plusieurs scènes empruntées à d'autres. Et cela ne m'empêche pas de dire qu'il y a du génie dans cette pièce.

Autre chose, le théâtre classique n'est pas Hollywood, mais faites une recherche sur les mots "nerf de boeuf" si vous en avez la fantaisie…
Pour être dramaturge, je n'en suis pas moins homme. Molière doit entretenir une troupe, ça ne vous aura pas échappé. Vous pouvez le porter aux nues, le hisser dans l'empyrée céleste de la sublime création poétique, il n'en reste pas moins que la réalité la plus prosaïque entre aussi en compte dans la carrière d'un homme, si brillant soit-il par ailleurs. Et ce n'est pas une raison pour déprécier le Dom Juan, c'est un élément à avoir à l'esprit, voilà tout.
Et surtout, on ne comprend pas une oeuvre majeure à partir d'oeuvres mineures, ça c'est essentiel, que ce soit chez un même artiste, ou pour des artistes différents.
Molière un auteur, mais aussi un acteur et un passionné de théâtre. Molière a lu toutes les oeuvres que j'ai citées ; il les a lues et s'en est nourri pour faire du neuf. Dès lors, elles entrent dans le cadre de la création littéraire, et deviennent intéressantes. Ce n'est pas de l'érudition, c'est une exigence d'authenticité.
Allez-y, d'ailleurs vous tenez déjà le commencement de votre livre :

"Parce ce qu'il était à la mode, que Molière rencontrait de graves problèmes financiers à cause de la cabale en cours, et que produire un Don Juan (une pièce à machine !) était l'assurance de rencontrer le succès. Toute la pièce est construite sur la reprise de scènes topiques et attendues, cousues entre elles. Pour le reste, il adapte le mythe à ses conceptions éthiques/esthétiques et à la situation dans laquelle il se trouve"

ce sera une oeuvre comique… elle aussi… 🙄
Vous vous emportez ; le respect de l'interlocuteur est la condition sine qua non d'un débat constructif.
Quant à l'oeuvre dont vous parlez, elle n'aurait rien de bien neuf à apporter, croyez-moi.
Pensez-vous que la scène finale de Dom Juan a été empruntée à Hamlet ?

Shakespeare :

"Il saute dans la fosse à la suite de Laërte

LAËRTE, le saisissant.

- Le diable emporte ton âme !

HAMLET

- C'est mal prié, et s'il te plaît, ôte tes doigts de ma gorge (…) Ôte ta main" (acte V, scène 1)

Molière :

"LA STATUE

- Donnez-moi la main .

DOM JUAN

- La voilà. (…) la terre s'ouvre et l'abîme…" (acte V, scène 6)

Dans les deux scènes, deux rivaux se lient, par la main, l'un à l'autre, dans une fosse ouverte en terre… Hamlet et Laërte sont rivaux en amour : "J'aimais Ophélie. Quarante mille frères ne pourraient pas avec tout leur amour atteindre au chiffre du mien." Dom Juan et le commandeur sont rivaux en prestige, en même en prestige impérial ; le Commandeur est césar : "avec son habit d'empereur romain" et Dom Juan Alexandre : "comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autre mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes"… Hamlet comme Don Juan se livrent à la même surenchère irrationnelle… N'est-ce pas étrange ? Alors emprunt à Shakespeare ou pas ?

Voilà seulement on trouve aussi dans la Bible : « Il ouvre une fosse et la creuse, il tombera dans la fosse qu’il a faite ; il n’échappera pas à son crime, sa violence retombera sur lui. » (Psaume 7, 15-16)

Alors, la fin de Dom Juan est-elle une occasion de placer un effet spécial ou la conclusion imparable d'une logique interne, de violence comme chez Shakespeare et/ou dans la Bible ou de mensonge comme chez Arendt, ou des deux ?