Sullien,
Il n'est pas fait mention de duel dans la pièce, stricto sensu, mais il faut procéder à une archéologie de l'écriture moliéresque pour éviter une mauvaise lecture de sa pièce. Le fait est que Don Juan est très souvent représenté sur les planches, et bien connu du public parisien, auquel s'adresse Molière. Pour comprendre les choix dramaturgiques opérés, il faudrait étudier en parallèle la pièce de Dorimon auquel il emprunte plusieurs scènes devenues topiques ; l'absence de précision explicite vaut confirmation de la tradition.
Strictement rien ne vous permet d'affirmer que "l'absence de précision explicite vaut confirmation de la tradition". Si Molière avait voulu que son personnage ait tué le commandeur lors d'un duel, il l'aurait écrit. L'important, c'est le meurtre, la répétition quatre fois du verbe "tuer". Molière insiste sur ce verbe, il ne mentionne aucun duel. Mais c'est comme pour Charlotte, ce sont toujours de jolies filles qui jouent le personnage, alors qu'elle est laide, stupide et sale dans le texte de Molière. Et la statue du commandeur, qu'on fait grise alors qu'elle est baroque et hyperréaliste dans le texte - "
on dirait qu'il est vivant"… On ne voit pas que la pièce contredit le mythe.
"De plus, l'acte III donne à voir un personnage qui incarne l'ethos aristocratique, attaché au point d'honneur ; ce qui ne saurait se conformer à un Don Juan assassin-par-traîtrise…"
"Un personnage qui incarne l'ethos aristocratique" ? Sérieusement ? "Ce qui ne saurait se conformer à un Don Juan assassin-par-traîtrise"… 😉
Je crois pour ma part que Don Juan n'est pas conçu autrement par Molière que comme un petit marquis, faussement libertin ; un esprit fort peut-être, un esprit court en tout cas…
C'est quasiment un tueur en série, sans aucune émotion ni sensation (c'est à la toute fin qu'il ressent pour la première fois une brûlure). Et la pièce est une véritable théorie du désir et de la mort.
J'ignore si la critique sociale est secondaire, ce qui est sûr, c'est qu'elle est prégnante dans toute la pièce : Don Juan succède au raisonneur, et prélude au Cléante du Tartuffe ;
Dom Juan est un Tartuffe jeune, ou si vous préférez Tartuffe est la réalisation du programme de Dom Juan à l'acte V, scène 2.
et tout lucide qu'il est sur autrui, il s'abuse lui-même et fait le fanfaron, sans être conscient d'être ridicule, aveugle de la comédie qu'il donne aux autres.
Oui, effectivement, Sganarelle comprend mieux son maître qu'il ne se comprend lui-même. Mais Dom Juan est si aveugle qu'il est incapable de juger par lui-même s'il doit désirer ou pas une femme, il a besoin de médiateurs, qui sont toujours aussi inévitablement des rivaux ("
mon amour commença par la jalousie"), le seul critère qui lui rend une femme désirable étant qu'elle soit déjà celle d'un autre, d'un paysan comme Pierrot ("
vous n'êtes pas mariée sans doute?"), de son propre valet ("
Sganarelle ? Ne trouves-tu pas que celle-ci vaut bien l'autre ?"), de Dieu ("
j'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé"), de quiconque ("
la personne est une jeune fiancée qui a été conduite ici par celui-là même qu'elle y vient épouser"). Si jamais il arrive à évincer son rival, il n'a plus aucun intérêt pour la femme ("
lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni à souhaiter"), il ne consomme même pas (ses mariages non consommés sont précisément du même type que celui de
Mesure pour mesure de Shakespeare), son désir retombe dès qu'il est seul avec l'objet… normal, ce n'est jamais le sien et toujours celui d'un autre. La conversation avec Charlotte montre qu'elle est laide, stupide et sale, seule l'apparition d'un fiancé la rend désirable. Cet aveuglement a été analysé par Hannah Arendt :
«
La seule faculté de l'esprit humain qui n'ait besoin ni du moi, ni d'autrui, ni du monde pour fonctionner sûrement, et qui soit aussi indépendante de la pensée que de l'expérience, est l'aptitude au raisonnement logique dont la prémisse est l'évident par soi. Les règles élémentaires de l'évidence incontestable, le truisme que deux et deux font quatre, ne peuvent devenir fausses même dans l'état de désolation absolue. C'est la seule "vérité" à laquelle les êtres humains peuvent se raccrocher avec certitude, une fois qu'ils ont perdu la mutuelle garantie, le sens commun dont les hommes ont besoin pour éprouver, pour vivre et pour connaître leur chemin dans le monde commun. Mais cette "vérité" est vide, ou plutôt elle n'est aucunement vérité car elle ne révèle rien. » (Hannah Arendt, Le système totalitaire, Points, p 229)
"
On a souvent remarqué que le résultat à long terme du lavage de cerveau est un genre particulier de cynisme - un refus absolu de croire en la vérité d'aucune chose, si bien établie que puisse être cette vérité. En d'autres termes, le résultat d'une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n'est pas que les mensonges seront acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel - et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin - se trouve détruit.
Et à cette difficulté il n'est pas de remède. Elle n'est que le revers de la troublante contingence de toute réalité factuelle. Puisque tout ce qui s'est effectivement produit dans les affaires humaines aurait pu tout aussi bien être autrement, les possibilités de mentir sont illimitées, et cette absence de limites va à l'autodestruction. Seul le menteur d'occasion trouvera possible de s'en tenir à un mensonge particulier avec une cohérence inébranlable ; ceux qui ajustent perpétuellement des images et des histoires à des circonstances perpétuellement changeantes se trouveront eux-mêmes flottants sur l'horizon grand ouvert de la potentialité, dérivant d'une possibilité à la suivante, incapables de s'en tenir à aucune de leurs propres inventions. Loin de réaliser un substitut adéquat de la réalité et de la factualité, ils ont fait revenir les faits et les événements à la potentialité d'où ils sont sortis. Et le signe le plus sûr de la factualité des faits et des événements est précisément cet être-là obstiné, dont la contingence intrinsèque défie en fin de compte toutes les tentatives d'explication définitive. Les images, au contraire, peuvent toujours être expliquée ou rendues plausibles ce qui leur donne leur avantage du moment sur la vérité de fait - mais elles ne peuvent jamais rivaliser en stabilité avec ce qui est, simplement parce qu'il se trouve qu'il est ainsi et pas autrement. C'est la raison pour laquelle le mensonge cohérent, métaphoriquement parlant, dérobe le sol sous nos pieds sans fournir d'autre sol sur lequel se tenir." (La crise de la culture, Folio, p 328)
Ces deux passages sont fascinants car ils analysent précisément le caractère dépeint par Molière… On retrouve le "
deux et deux font quatre" de Dom Juan, le mensonge comme système, l'expérience impossible, l'exil du monde commun, l'autodestruction, et la fin où le sol se dérobe sous les pieds… Molière, ou Corneille, quel que soit l'auteur, comprenait tout cela, et même mieux qu'Arendt. Et son personnage principal est loin, très loin, de n'être qu'un petit marquis.
La pièce est si profonde et si parfaite qu'elle égale ou dépasse le meilleur de Shakespeare. C'est un véritable monument de la littérature mondiale. J'ai fait référence à la question du mariage non consommé de Mesure pour mesure qui devient systématique dans Dom Juan… le problème est poussé, radicalisé… théorisé quasiment chez Molière. Mais il y a aussi la scène finale qui est la même que la scène du tombeau dans Hamlet : "
Il saute dans la fosse à la suite de Laërte" (acte V, scène 1) Laërte prend Hamlet à la gorge dans la fosse où a été descendue Ophélie… Hamlet et Laërte sont rivaux, ils se battent jusque dans la fosse, sur le cadavre de l'objet de leur désir commun. La vision française est là aussi plus radicale, plus théorisée, plus vertigineuse… il y a là aussi voilé, spectral, l'objet du désir, qui "s'envole dans le temps que Dom Juan veut le frapper", un néant… et là aussi la descente dans l'Hadès des rivaux unis par un consentement nuptial… Hamlet est plus concrètement réaliste, mais Dom Juan est un vertige… à la fois réaliste, fantaisiste, théorique, systématique, baroque et extrême.