Comment peut-on décemment critiquer une œuvre d’art écrite dans une langue étrangère ?

Littérature

18 réponses

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonsoir,

je me pose une question depuis quelques semaines concernant la manière et les critères à prendre en compte afin de juger une oeuvre d'art, en l’occurrence un livre.
le Français étant notre langue maternelle (pour la plupart d'entre nous en tout cas), comment peut-t-on décemment critiquer une oeuvre d'art écrite dans une langue étrangère, étant donné que la version française que nous en avons découle d'une traduction, donc d'une modification essentielle de la syntaxe, de l'enchaînement et de l'ordre des mots, mais aussi de la grammaire par rapport au texte d'origine ?
Exemple: en quoi peut-t-on dire que le Roi Des Aulnes de Goethe est sans doute l'un des plus Beau poèmes jamais écrit, bien que n'ayant étudié que sa forme traduite en français et non l'original en allemand ?
Ici, je n'ai comparé que 2 langues toutes deux anglo-saxonne, mais comment faire entre le français et l'arabe ou le chinois par exemple ?

La forme importerait peu dans la grandeur d'une oeuvre d'art ? Tout serait alors dans le fond du sujet évoqué ?

J'attends donc vos réponses et vos avis
Merci à vous !
le Français étant notre langue maternelle (pour la plupart d'entre nous en tout cas), comment peut-t-on décemment critiquer une oeuvre d'art écrite dans une langue étrangère, étant donné que la version française que nous en avons découle d'une traduction, donc d'une modification essentielle de la syntaxe, de l'enchaînement et de l'ordre des mots, mais aussi de la grammaire par rapport au texte d'origine ?
Je vais être catégorique : c'est bien simple, on ne peut pas.

Ne pas s'interdire les traductions, raccourcis bien commodes pour prendre connaissance des textes écrits dans une langue que nous ignorons. S'interdire toute étude littéraire et commentaire que ce soit, qui sont hors de notre portée.

Deux cas limite : récemment, une dame dont j'ai oublié le nom (tant mieux pour elle…) a publié une étude sur Kafka… sans savoir l'allemand. Le critique du Magazine littéraire l'a épinglée pour cela.
Moins récemment, René Girard, francophone français, a publié une étude sur Shakespeare rédigée en anglais, car selon lui, on ne parle bien d'un ouvrage que dans la langue dans laquelle il fut écrite.
Bon, son étude, il l'a traduite, mais c'est lui qui a fait le travail, donc sa traduction est authentique.
Je serai tenté de me donner la même réponse que toi, toutefois, il n'en reste pas moins qu'écrit en allemand ou en français, le Roi des Aulnes de Goethe reste incontestablement un poème majeur. De même que Shakespeare pour reprendre ton exemple est l'un des plus grands auteurs occidentaux, et cet avis est partagé par des français, des italiens, des allemands etc…

c'est là que le bât blesse..
Benz a écrit :Bonsoir,


Exemple: en quoi peut-t-on dire que le Roi Des Aulnes de Goethe est sans doute l'un des plus Beau poèmes jamais écrit, bien que n'ayant étudié que sa forme traduite en français et non l'original en allemand ?
Ici, je n'ai comparé que 2 langues toutes deux anglo-saxonne

Pardon ? 🙂
Exemple: en quoi peut-t-on dire que le Roi Des Aulnes de Goethe est sans doute l'un des plus Beau poèmes jamais écrit, bien que n'ayant étudié que sa forme traduite en français et non l'original en allemand ?
C'est justement, on ne peut pas le dire, tout au plus le répéter d'après ceux qui savent l'allemand. Je me suis laissé dire que la traduction est fautive, et qu'en V.O. le personnage en question est le roi des Elfes, personnages maléfiques. Mais aulnes sonne joliment en français…
Pourtant, en allemand, die Erle signifie bien l'aulne.
Et donc, traduire Erlkönig par "Roi des Aulnes" ne me semble pas une trahison.
Donc, vous savez l'allemand…
Un peu… Et dans le poème original, il n'est jamais question de "Roi des Elfes" (Elfkönig).
Seulement de "Roi des Aulnes" (Erlkönig)

Cela dit, j'ai trouvé ceci ici : https://www.lexilogos.com/allemand_goethe.htm
Roi des Aulnes ou Roi des Elfes
Erlkönig a été traduit par Charles Nodier par Roi (König) des Aulnes (Erle). On aurait plutôt écrit Erlenkönig.
Goethe a repris un titre d'un poème de Johann Gottfried von Herder, Erlkönigs Tochter, qui avait traduit le danois Ellerkonge : le roi des Elfes (variante Elverkonge) par Erlkönig.

Nous devons donc distinguer l'aulne qui est un arbre de l'Aulne qui est un elfe.

Le titre du poème de Goethe a été traduit
en danois : Ellekongen
en italien : Il re degli Elfi
Il semble donc que dans l'histoire danoise d'origine, il s'agissait bien d'elfes, et que le premier traducteur allemand l'a traduit par "aulnes". Mais distinguer deux sens différents de "aulnes" (phrase en bleu) me semble abusif.
… je croyais que c'était Benz qui avait ajouté la précision, d'où ma remarque.

Pendant que vous étiez sur lexilogos, j'étais sur wikipédia où j'ai trouvé ceci :
Le nom allemand Erlkönig est une erreur de traduction remontant au XVIIIe siècle du danois Ellerkonge qui signifie « roi des elfes ».
Moins détaillé, mais plus précis.
Ma mémoire ne m'avait pas trompée : il y a de l'erreur de traduction dans l'air…
Oui, une erreur de traduction du danois à l'allemand, mais non de l'allemand au français…
On peut tout à fait étudier, lire, critiquer une œuvre étrangère dont on ne possède qu'une ou plusieurs traductions en français. Qui l'interdirait ?

S'il fallait savoir les langues, cela restreindrait considérablement notre champ de lectures. On a en général une seule langue maternelle - parfois deux mais rarement plus. J'ai grand plaisir à lire et relire les traductions de Poe par Baudelaire, bien que je sache un peu l'anglais. Dickens, Goethe, Kawabata, Cervantes, Kafka, Tolstoï ou Dostoïevski traduits en français sont parmi mes auteurs préférés. Et que dire des auteurs de l'Antiquité : faut-il les ignorer si l'on n'est pas latiniste ou helléniste confirmé ?

En revanche, afin de publier une étude pertinente, il faut connaître l'Histoire et la culture du Pays, la biographie de l'auteur située dans son contexte et probablement bien d'autres choses.

Notons au passage que les spécialistes de la littérature française ou de l'Histoire de France, sont de plus en plus souvent des étrangers, notamment américains.
Je rappelle la question :
Comment peut-on décemment critiquer une œuvre d'art écrite dans une langue étrangère ?
Il ne s'agit pas de savoir si l'on peut lire en traduction : la traduction est un mal, mais un mal nécessaire. Il s'agit de savoir si l'on peut juger une œuvre écrite dans une langue ignorée.

En revanche, afin de publier une étude pertinente, il faut connaître l'Histoire et la culture du Pays, la biographie de l'auteur située dans son contexte et probablement bien d'autres choses.
Au premier rang de ces autres choses : une connaissance fine de la langue, faute de quoi aucune étude ne peut être pertinente.
Notons au passage que les spécialistes de la littérature française ou de l'Histoire de France, sont de plus en plus souvent des étrangers, notamment américains.
Notons surtout que ces spécialistes pratiquent le français, à un niveau extrêmement pointu.
Pour moi la connaissance de la langue est impérative. Comme exemple de niveau, on peut reprendre l'exemple de Délia René Girard, un français professeur émérite de littérature comparée dans deux universités américaines.
Benz a écrit :Exemple: en quoi peut-t-on dire que le Roi Des Aulnes de Goethe est sans doute l'un des plus Beau poèmes jamais écrit, bien que n'ayant étudié que sa forme traduite en français et non l'original en allemand ?
On peut écouter le Lied qu'en a tiré Schubert, et accéder ainsi à une mise en lumière prodigieuse de ce poème, de ses rythmes haletants évoquant le galop du cheval, et de la chute accablante du récit. Aucune traduction ne rend le sens de ce poème aussi bien que la musique de Schubert.
Delia a écrit :Je rappelle la question :
Comment peut-on décemment critiquer une œuvre d'art écrite dans une langue étrangère ?
Il ne s'agit pas de savoir si l'on peut lire en traduction […] Il s'agit de savoir si l'on peut juger une œuvre écrite dans une langue ignorée.
J'entends bien: j'avais lu et compris la question. En revanche j'ai été mal interprété, c'est donc que je me suis mal exprimé.
Je confirme ce que j'ai écrit : on peut tout à fait […] critiquer et (je rajoute) juger une œuvre étrangère dont on ne possède qu'une ou plusieurs traductions en français,.
Le fait de ne pas posséder la langue ôte probablement la compréhension de subtilités stylistiques, mais on peut juger du contenu, de la pertinence, des idées et d'une partie du style : lyrisme, richesse et variété du vocabulaire, longueur et forme des phrases…
Si d'ailleurs il ne fallait juger les œuvres françaises que sur le style et le vocabulaire, alors on pourrait supprimer nombre de classiques et l'on ne conserverait par exemple du XXe siècle que de très rares auteurs - dont Julien Gracq est l'un des exemples les plus frappants quant à la richesse de la langue.

Delia a écrit : […] la traduction est un mal, mais un mal nécessaire.
En revanche, si la critique est un mal, elle - au moins - n'est pas nécessaire. 🙂
Le fait de ne pas posséder la langue ôte probablement la compréhension de subtilités stylistiques, mais on peut juger du contenu, de la pertinence, des idées et d'une partie du style : lyrisme, richesse et variété du vocabulaire, longueur et forme des phrases…
Ce que vous nommez subtilités stylistiques, c'est la chair même de l'œuvre. Dans la traduction, il manque la musique des mots, le tempo des phrases qui ne passe que rarement en langue cible, tout ce qui concourt à la transmission du contenu : le fond, c'est la forme, et la forme c'est le fond. Changez la forme, vous changerez le fond.
Seuls les traités scientifiques peuvent passer sans dommage le filtre de la traduction, et encore…

Je vous renvoie à Milan Kundera sur la question de la richesse et de la variété du vocabulaire… en traduction !
Changez la forme, vous changerez le fond.
Sans doute… Mais jamais à fond !
Sinon, toutes les traductions seraient des trahisons complètes…
TOUTES les traductions sont de complètes trahisons. Je le sais : j'en fabrique.