Poésie et oralité : pour une diction expressive ou inexpressive ?

Langue française

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjour,

Si on peut regretter que les poètes d'antan aient négligé de noter la manière dont ils voulaient que leurs vers fussent dits, la question reste néanmoins d'actualité.

Un poème doit-il être lu avec une diction expressive ou avec une diction inexpressive?

Je cite l'auteur Jean Cohen dans sa Structure du langage poétique: "La diction expressive est celle qui module la voix selon le contenu intellectuel et emotionnel du poème. Les variations de la voix affectent la vitesse, l'intensité et, principalement, la hauteur."

Or, poursuit l'auteur, "au XVIIe siècle, la diction était inexpressive. Les acteurs déclamaient tous les alexandrins d'un ton uniforme. Ils montaient au premier hémistiche, descendaient au second, d'où une lassante impression de monotonie."

Avant l'évolution de l'Ancien Régime vers la modernité qui correspond au remplacement progressif de l'oralité par l'écriture, la poésie est d'abord, comme l'écrit Michel Delon dans sa préface à son Anthologie de la poésie française du XVIIIe siècle "chanson, air d'opéra, déclamation théâtrale, profération de vers. Les poètes du XVIIIe siècle fondent leur réputation en disant leurs œuvres dans les salons".

C'est, selon J. Cohen, le romantisme qui imposa la diction expressive. Désormais l'intonation, et le tempo, de chaque vers varie avec le sens.

Paul Valéry écrivait pourtant "… les diseurs de profession presque toujours me sont insupportables qui prétendent faire valoir, interpréter".

À la lumière de ce que l'on peut trouver aujourd'hui sur YouTube, DailyMotion, sur les plateaux de télé ou d'acteurs connus déclamer des vers, quel est votre verdict? La poésie doit-elle être lue expressive ou inexpressive? Quelle est cette "voix de rêve", idéale, presque incantatoire, qui fera vibrer notre âme et nous fera découvrir ce que nous nommons poésie?
Tout bêtement le juste milieu…
Ni bêtement mécanique, ni grotesquement surjouée.
Immense sujet, qui touche aussi la musique avec le délicat problème de l'interprétation, média obligatoire entre la partition (car tout le monde ne sait pas la lire !) et l'auditeur.
Comme au-dessus, je dirais un juste milieu, un équilibre. Luchini est certainement un bon exemple, notamment lorsqu'il dit Céline ou La Fontaine. Assurément, il faut éviter, comme au théâtre, le surjeu. La citation complète de Paul Valéry est : « La voix humaine me semble si belle intérieurement, et prise au plus près de sa source, que les diseurs de profession presque toujours me sont insupportables, qui prétendent faire valoir, interpréter, quand ils surchargent, débauchent les intentions, altèrent les harmonies d’un texte ; et qu’ils substituent leur lyrisme au chant propre de mots combinés. » Il faut tout de même éviter un ton monotone, qui rendrait ennuyeux le plus beau des poèmes. Bref, un juste milieu.
Prenons des exemples.

Que pensez-vous de la lecture de Baudelaire par cette actrice dans la pièce "Baudelaire, l'or du poète" disponible sur YouTube? (Avancez la vidéo pour avoir des aperçus).

https://www.youtube.com/watch?v=8L2Sg-gdeho

Sa diction poétique est à l'évidence expressive. De plus on remarquera que certain de ses vers (qui sont souvent difficiles à délimiter) ont des durées inconsistantes, variables de vers à vers (certains sont courts, d'autres prennent deux fois plus de temps à dire, certain mots sont prononcés très lentement, etc.)

Or le vers est cyclique, la prose est linéaire. Le vers est "versus", retour. La versification française est fondée sur le numérisme, c'est-à-dire la répétition d'un nombre identique de syllabes dans chaque vers (dans un poème isométrique, à vers fixes). Il y a donc nécessité d'iso-chronie, ou je me trompe?

Voici l'acteur Fabrice Luchini disant les quatorze premiers vers en alexandrins (douze syllabes) du poème Spleen de Baudelaire sur un plateau de télévision:

https://www.youtube.com/watch?v=ap6hVuuJpLM

On disait des prêtres de l'Inde ancienne, qui récitaient leurs litanies en Sanscrit, langue sacrée, que faire une erreur de diction équivalait une forme de blasphème. La poésie, sans prétendre bannir son diseur aux flammes éternelles de l'enfer pour cause de diction fautive, n'en est-elle pas moins supplique, invocation?

Or cet acteur, qui au demeurant possède énormément de qualités, dit son poème sans respecter la métrique mais en se focalisant sur la transmission d'un sens.

Ainsi, sur quatorze vers, Luchini en dit huit (plus de la moitié) de faux:

Les vers 5 (11 syllabes), 6 (10 syllabes), 7 (11 syllabes), 8 (10 syllabes), 9 (8 syllabes!), 10 (11 syllabes), 11 (11 syllabes) et 14 (11 syllabes).

De plus, les fins des vers 2 et 10 sont dits sans aucune pause à la fin du vers, comme de la prose, et certains de ses vers ne respectent aucune articulation sensible à la césure.

Si je chante, ou si je joue une mélodie sur piano et que je saute une note, le rythme n'en est-il pas faussé?

Quel est l'essentiel du poème? Le sens, le son, ou les deux?
On aimerait bien connaître ton avis à toi, Citrouille…
Comment es-tu enclin à dire les vers ?
Tout bêtement le juste milieu…
Ni bêtement mécanique, ni grotesquement surjouée.
Je pense que la question ne se pose pas.
On aimerait bien connaître ton avis à toi, Citrouille…
Comment es-tu enclin à dire les vers ?
Comme c'est écrit 🙂
"Comme c'est écrit", c'est un peu vague…
Ce qui est écrit, on peut le dire de bien des façons.
Tu ne te mouilles pas trop ! 🙂
Je pense que la question ne se pose pas
.
"Ni bêtement mécanique, ni grotesquement surjouée", ce n'était pas une question, c'était une réponse.
Jehan a écrit :Ce qui est écrit, on peut le dire de bien des façons.
Ce n'est pourtant pas ce qui était communément admis avant l'apparition du mouvement romantique, comme je l'ai écrit dans mon premier poste.

Le XIXe participe à un mouvement d'"intériorisation" de la poésie, qui est maintenant plus lue que dite.

Michel Delon dans son Anthologie de la poésie française du XVIIIe siècle écrit qu'avant l'avènement de l'époque moderne, "les poètes se sont souciés de la façon de dire les vers presque autant que de la façon de les écrire".

Un succés de salon d'un diseur de vers, poursuit M. Delon peut-être suivi d'une réception sceptique voire franchement critique lorsque ce premier les donne à lire.

Au XVIIIe, pour rester à ce siècle, on consacre des traités, des odes à la manière de dire le poème:

En 1707, Houdar de la Motte consacre une de ses odes à "La Déclamation".

En 1766, Dorat compose un poème en trois chants sur le sujet.

En 1774, François de Neufchateau publie un "Discours en vers sur la manière de lire les vers."
Jehan : - Comment es-tu enclin à dire les vers ?
Citrouille : - Comme c'est écrit.
Jehan : - Ce qui est écrit, on peut le dire de bien des façons.
Citrouille : - Ce n'est pourtant pas ce qui était communément admis.
Je n'ai jamais dit le contraire…
J'ai simplement énoncé un fait que chacun peut constater.
Je n'ai pas énoncé une règle, qu'elle soit actuelle ou ancienne.

Que veux-tu dire, toi, personnellement, par : "comme c'est écrit" ?
On ne le sait toujours pas.
Tu voudrais que je réponde à ma propre question, Jehan?

Je pense sans doute que la réponse à la manière de correctement lire le poème, tel que l'a voulue le poète, se trouvera dans la métrique, qui ordonne la prosodie.

Il est intéressant de noter qu'au début du XIXe siècle on lisait plus de recueils de poésie que de romans.

Nous avons peur de la poésie, et en particulier de dire la poésie, parcequ'elle nous intimide.

Peut-être est-ce aussi simplement parceque nous ne savons pas (ou plus) comment nous y prendre?
Ah bon, tu as peur de dire des vers, toi ? 😜

Si tu penses que tout est dans la métrique et la prosodie, ta diction doit être assez peu expressive… C'est ton choix ?
A. de Musset, un écrivain qu'on devine fort expressif, a pourtant écrit: "Le poète a pour première loi, pour conditions indispensables, le rythme et la mesure".
Cela dit, on n'a pas - et pour cause - d'enregistrement de Musset récitant ses propres vers…
Comment s'en serait-il tiré ?

Et toi, comment t'en tires-tu, toi qui sembles tiraillé par le choix entre expressivité et inexpressivité ?
Illuminé a écrit :Comme au-dessus, je dirais un juste milieu, un équilibre. Luchini est certainement un bon exemple, notamment lorsqu'il dit Céline ou La Fontaine.
Oui, Luchini est très bien. J'aimais beaucoup aussi Jean-Louis Barrault :

https://www.ina.fr/video/I04209403/jean-louis-barrault-a-propos-de-l-influence-de-paul-claudel-video.html
Jehan a écrit :Cela dit, on n'a pas - et pour cause - d'enregistrement de Musset récitant ses propres vers…
Comment s'en serait-il tiré ?
Très bonne question!

La malédiction et le bonheur font que l'enregistrement sonore ne soit apparue que vers la fin de l'âge d'or de la poésie française. Malédiction parceque nous ne pourrons jamais savoir comment les poètes disaient leurs propres poèmes. Bonheur parceque leur voix ne fût jamais capturée par la froideur bête de l'appareil mécanisé et que l'ancienne poésie, dite, est maintenant trésor qu'il nous reste à découvir, comprendre, et reconstruire par nous-même.

On peut néanmoins se demander si les poètes eux-mêmes disaient leurs poèmes correctement, comme il voulussent qu'il fussent dits: en effet, l'avantage d'un enregistrement sonore est de s'écouter, et par là se corriger et s'améliorer.

Comment un Rimbaud lisait-il son Bateau ivre? Fascinante question!

On pourra pourtant émettre des hypothèses sur un poète qui possédait, à l'âge de seize ans, une maîtrise parfaite du latin, langue précise et mesurée…
Une oeuvre sera de toute façon interprétée et rendre un poème inexpressif est aussi un choix d'interprétation. Les choix du passé n'engagent pas le présent non plus.

Savoir comment un poète dirait ses propres poèmes ne changerait rien car écrire n'est pas interpréter. Un poète n'est pas non plus un acteur qui doit améliorer sa diction.

Les anglo-saxons se sont intéressés aux enregistrements sans doute depuis un peu plus longtemps donc j'ai pu écouter un enregistrement de Frost récitant Birches et j'ai trouvé l'interprétation tellement ennuyeuse que je ne réécouterai jamais cet enregistrement. Par contre l'interprétation de Heaney de son poème Digging tient la distance
Citrouille a écrit :On pourra pourtant émettre des hypothèses sur un poète qui possédait, à l'âge de seize ans, une maîtrise parfaite du latin, langue précise et mesurée..
Le latin n'est pas toujours si précis que ça…
Et quel rapport entre la précision d'une langue donnée et la diction d'un poème ?
D'autre part, on a peu d'enregistrements témoignant de la diction de Virgile ou d'Horace, c'est trop bête !
D'autre part, on a peu d'enregistrements témoignant de la diction de Virgile ou d'Horace, c'est trop bête !
Nous n'en avons aucun besoin : il suffit de suivre la partition, longues, brèves, césures… tout est indiqué. Nous savons aussi que les auditeurs battaient la mesure du pied.

J'ai entendu une fois l'enregistrement du Pont Mirabeau par Apollinaire : ce fut l'horreur !
Nous ne supportons plus ce ton grandiloquent, style Mounet-Sully. Comme quoi la notion de bonne diction évolue avec le temps.

Et je rejoins Portia :
Une oeuvre sera de toute façon interprétée et rendre un poème inexpressif est aussi un choix d'interprétation.
Delia a écrit :J'ai entendu une fois l'enregistrement du Pont Mirabeau par Apollinaire : ce fut l'horreur !
Nous ne supportons plus ce ton grandiloquent, style Mounet-Sully. Comme quoi la notion de bonne diction évolue avec le temps.
J'ai aussi écouté cet enregistrement, et comme tu l'écris Delia, Applinaire dit son poème avec un ton grandiloquent désagréable à écouter car empreint de sentimentalisme. Mais plutôt que de ton, c'est d'accentuation dont il s'agit.

Or il existe différents types d'accentuation qu'il convient d'identifier.

Le ton "grandiloquent" ou "sentimental" d'Appolinaire dans cet enregistrement est à l'évidence un accent affectif.

Sans enregistrement on sera surpris de cette accentuation affective, presque naturelle, que nous mettons dans notre diction d'un poème. De là l'avantage inestimable de s'enregistrer pour améliorer notre voix poétique et réduire cette tonalité particulière, incongrue et fausse.