Comment le théâtre, à travers la figure du roi, permet-il de s’interroger sur le pouvoir ?

Entraide scolaire

41 réponses · Page 2 / 3

Je ne crois pas à cette "théorie du complot"…
Eh oui ! Il y a votre croyance, et puis un texte qui nous est proposé et qu'on peut lire sans a priori, sans faire intervenir la foi ni la croyance, ce sont des choses différentes. Il est dommage de se priver des trésors de la littérature mais je comprends parfaitement que nos croyances personnelles nous soient plus chères que la voix de Sophocle ou de tel ou tel auteur. L'homme a besoin de croire, et il faut faire avec. L'important finalement, est que vous preniez du plaisir à lire Sophocle et puissiez y retrouver les croyances qui vous sont nécessaires.

Car le merveilleux est une composante politique, qu'on appelle aujourdhui "story telling", et qui fut pratiquée depuis la nuit des temps, ainsi que nous le montre Tite-Live dans son Histoire romaine :

"Après ces immortels exploits, Romulus avait un jour, pour passer les troupes en revue, réuni l'assemblée dans la plaine près du marais de la Chèvre. Soudain, dans un grand fracas de coups de tonnerre, un orage éclata qui enveloppa le roi d'une nuée si épaisse que la foule ne le vit plus, et Romulus disparut à jamais de cette terre. La frayeur des jeunes Romains ne s'apaisa que lorsque à ce ciel si perturbé succéda le calme d'une lumière sereine. Ils virent alors le trône vide. Quand les sénateurs, qui étaient installés auprès de Romulus, leur dirent qu'il avait été attiré dans les airs par la tourmente, ils voulurent bien les croire, mais, comme frappés par la peur d'être orphelins, ils se confinèrent assez longtemps dans un silence attristé. Puis, quelques-uns et ensuite tous à la fois de s'écrier : « Salut à toi, Romulus, dieu né d'un dieu, roi et père de Rome ! » Leurs prières réclamaient instamment son assistance : « Sois bienveillant et favorable, et protège toujours ta descendance ! »
Il y en eut alors, je crois, quelques-uns pour dénoncer sous le manteau le fait que le roi aurait été mis en pièces par les mains des sénateurs. Cette autre version des faits s'est répandue aussi, mais de manière occulte. Quant à la première, elle fut popularisée par l'admiration pour Romulus et l'effroi qui régnait. Il a suffi, dit-on, d'un seul homme avisé pour rendre crédible cette interprétation des faits. C'était Iulius Proculus.
Dans la ville inquiète, qui pleurait Romulus et s'en prenait aux sénateurs, ce personnage de poids engagea sa crédibilité en affirmant devant l'assemblée ce fait inouï : « Romulus, - oui, Quirites ! -, le père de notre ville, aujourd'hui, au lever du jour, est tout à coup descendu du ciel pour venir à ma rencontre. Je ne revenais pas de ma stupéfaction et je suis resté cloué sur place, plein de respect. Je l'ai supplié alors de pouvoir le regarder en face et il m'a dit : « Va, annonce aux Romains la volonté des dieux : ma chère Rome doit être la capitale du monde. Qu'ils s'adonnent dès lors à l'art militaire et fassent savoir à leurs descendants qu'aucune puissance humaine ne résistera aux armes romaines. » À ces mots, il a disparu dans les airs.
Il est surprenant de voir la confiance que l'on accorda aux paroles de Iulius Proculus et de constater combien s'atténua le regret de Romulus auprès de la plèbe et de l'armée, maintenant que la croyance à son immortalité s'était ancrée dans les esprits.
"

Le fantastique, le mythe, le merveilleux sont pudiquement tirés sur une banale manoeuvre politique - car l'assassinat politique et le coup d'État sont le commun de l'histoire de la politique.

Dans le Mabinogion de Pwyll, un mythe gallois, il y a cette sortie ahurissante que fait la femme du héros au lendemain d'un coup de force réussi contre un seigneur rival : "Le lendemain, dans la jeunesse du jour, Riannon dit : « Seigneur, lève-toi, et commence à satisfaire les artistes ; ne refuse aujourd’hui à personne ce qu’il te demandera. » " car " tu es dans une situation qui te commande de satisfaire les solliciteurs et les artistes. Laisse-le donner à chacun à ta place et prends des gages de lui qu’il n’y aura jamais ni réclamation, ni vengeance à son sujet. » Le pouvoir fait payer les bardes pour qu'ils ne chantent pas une autre version des faits que la sienne. L'entorse au droit est résolue par une fable ; après le coup de force, il faut régulariser le coup et son auteur. Cette régularisation est forcément fantastique et invraisemblable, elle est forcément compliquée puisqu'il s'agit de faire tenir debout une version amputée de la réalité, celle de la violence politique. Des sénateurs tuent un général encombrant, c'est simple et très banal ; un général est enlevé dans le ciel par la tempête et il apparaît plus tard à un sénateur avec un message pour le peuple : "tout va bien, ne vous en faites pas, je suis maintenant au ciel, vénérez-moi comme un dieu et tout ira bien pour vous aussi"… cela ne tient pas pour la raison, tout ce qu'on peut faire est, comme vous le dites, y croire ou pas.

Cela dit, il est très juste de parler de théorie du complot pour la pièce de Sophocle, ou même de théorie politique, car c'est vraiment ce qu'il fait dans son Oedipe roi. Il expose deux versions des faits, une version mythique intercalée dans une version rationnelle. Il nous donne à la fois la théorie politique et le story telling, à la fois la réalité brutale de la manoeuvre politique et la fable racontée pour le peuple. Comme Tite-Live, il donne les deux versions. Et d'ailleurs, on n'en attendait pas moins de leur part, car ce sont des intellectuels de haute volée, et pas des chanteurs de variété.

Enfin, il y a une constance du merveilleux dans l'histoire politique, car les coups d'État et les régularisations de leurs auteurs n'ont jamais cessé et ne cesseront pas. Chaque changement violent produit une fable, celle du nouveau pouvoir. Et le principe de sa régularisation réside dans la mise en accusation et la culpabilité du précédent pouvoir qui transforme en "justice" la violence arbitraire et infondée. Ce qui fait que l'accusation portée par le nouveau pouvoir contre l'ancien est à la fois douteuse, nécessaire et très "sensible" politiquement. Et d'où l'importance des simulacres de procès qui peuvent avoir lieu, même dans les régimes les plus verrouillés, comme l'Union soviétique : les ennemis politiques abattus lors des purges staliniennes étaient accusés des forfaits les plus invraisemblables et forcés d'avouer leur culpabilité. L'Allemagne hitlérienne elle-même, pour attaquer la Pologne a dû mettre en scène une faux incident de frontière, avec des allemands déguisés en soldats polonais simulant une incursion en territoire allemand… l'invasion de la Pologne n'aurait donc été que justice ? L'accusation et l'incrimination de l'ennemi politique transforme en justice la violence arbitraire à son encontre.

La partie fabuleuse intercalée dans une description réaliste des rapports de force entre Oedipe et Créon est une telle accusation, elle permet le renversement, le passage de la situation initiale Oedipe roi/Créon rien à la conclusion Oedipe rien/Créon roi.

Et il n'y a aucune "hybris" chez Oedipe qui tient un discours au contraire terriblement pragmatique et terre à terre, quand il évoque l'escroquerie de ces devins demandant de l'argent pour des prédictions qui ne se réalisent jamais. Et même, le "tragique" apparaît pour lui dans le déchirement entre deux réalismes, entre deux options aussi concrètes l'une que l'autre. S'il veut garder le pouvoir, il doit faire tuer Créon, s'il veut garder sa femme, il doit épargner Créon… Créon est à la fois l'ennemi politique qui veut lui ravir le pouvoir et le frère de sa femme. Oedipe écoute sa femme, il épargne Créon et perd le pouvoir. Sophocle nous montre un Oedipe tout à fait mesuré, qui n'avait pas le désir de conserver à tout prix le pouvoir. Du côté même des complices Créon et Tirésias, il y a aussi une certaine retenue, Tirésias aurait pu dire qu'il fallait tuer le responsable de la peste pour la faire cesser, et pas seulement le bannir… Non l'hybris, s'il y en a une, est dans la fable elle-même, dans cette enflure qui atteint des sommets d'invraisemblance, la série aberrante de coïncidences jusqu'au parricide et à l'inceste. La fable grossit comme si aucune limite ne lui était imposée, elle s'arrête au parricide et à l'inceste, et à la relation de cause à effet avec l'épidémie de peste, mais on sent bien qu'elle aurait très bien pu ne pas en rester là. Et l'énormité n'est pas ici accidentelle, il fallait lier Oedipe et l'épidémie de peste, créer un lien impossible défiant la raison. Pour la superstition populaire, dont Tirésias est un professionnel, un vol ou un petit délit ne sont pas proportionnés à une épidémie de peste, ça ne colle pas. Mais un parricide et un inceste, c'est bon, ça va, c'est crédible, ce sont des crimes horribles, on veut bien y croire. Car la matière de la fable s'adresse à la croyance et non à la raison. Et comme la différence est très nettement marquée dans le texte de Sophocle, entre les registres réaliste et fabuleux, cela fait de lui un auteur particulièrement lucide. Il faut bien mesurer la rupture qu'introduit Sophocle entre la dénonciation du charlatanisme des devins et la référence à l'enquête de police d'une part, et les invraisemblances de la fable d'autre part. Cette rupture est béante. Sophocle nous fait quitter le sol concret de la raison et du réalisme pour entrer dans le pur délire, dans un cauchemar.
Je n'ai pas l'impression qu'on a lu le même texte…
Jacques :
Je n'ai pas l'impression qu'on a lu le même texte…
Si, c'est bien le même texte, mais ce n'est pas le même regard : vous vous en tenez exclusivement au point de vue d'un Athénien du Ve siècle, ce qui est non seulement parfaitement légitime, mais encore indispensable. Avant de dégager d'un texte une leçon universelle, il faut en saisir le sens qu'il avait pour les contemporains, ne serait-ce que pour éviter les contre-sens.
Victor24 et moi-même dépassons ce stade du particulier pour saisir ce que ce texte a à nous dire, à nous, hommes du défunt XXe siècle. Personnellement, j'adhère d'autant plus aisément à votre analyse que c'est l'analyse canonique que j'ai moi-même tétée avec le lait de ma nourrice. J'adhère à votre analyse, et je la dépasse.

Victor24 :
Sophocle nous fait quitter le sol concret de la raison et du réalisme pour entrer dans le pur délire, dans un cauchemar.
Là, j'avoue que je ne suis plus : il me semblait que vous torpilliez la vision mythisante pour nous ramener, à la suite de Sophocle, sur le sol concret de la raison et du réalisme.
Et vous concluez en disant que Sophocle promeut le mythe. Quelque chose m'échappe dans votre raisonnement. Auriez-vous l'obligeance d'éclairer ma faible lanterne ?
Chère Delia,
Delia a écrit :Si, c'est bien le même texte, mais ce n'est pas le même regard : vous vous en tenez exclusivement au point de vue d'un Athénien du Ve siècle, ce qui est non seulement parfaitement légitime, mais encore indispensable. Avant de dégager d'un texte une leçon universelle, il faut en saisir le sens qu'il avait pour les contemporains, ne serait-ce que pour éviter les contre-sens.
Seulement Sophocle lui-même est un Athénien du V° siècle et il propose deux versions dans sa pièce. Comme Tite-Live rapporte deux versions de la mort de Romulus. L'une mythique, l'autre réaliste. Ce n'est pas une question d'époque.

Hérodote rapporte comment la Pythie elle-même fut corrompue avec de l'argent pour prononcer un oracle avantageux à telle ou telle faction :

V, 63 Les Alcméonides étant à Delphes engagèrent, comme le disent les Athéniens, la Pythie, à force d'argent, à proposer à tous les Spartiates qui venaient consulter le dieu, soit en leur particulier, soit au nom de la république, de rendre la liberté à Athènes.

VI, 65-67. Cléomène, brûlant de se venger, fit promettre à Léotychides, fils de Ménarès, petit-fils d'Agesilaüs, et de la même branche que Démarate, de le suivre en Égine, s'il pouvait l'établir roi à la place de celui-ci et transigea avec lui à cette condition. Léotychides haïssait mortellement Démarate, parce qu'étant fiancé avec Percale, fille de Chilon et petite-fille de Démarmène, il l'avait prive de ce mariage par ses artifices, et parce qu'il l'avait prévenu en l'enlevant et en la prenant pour sa femme. Telle était la cause de la haine que portait Léotychides à Démarate. Il soutint alors avec serment, à la sollicitation de Cléomène, que, Démarate n'étant point fils d'Ariston, la couronne de Sparte ne lui appartenait pas légitimement. Après ce serment, il ne cessa de le poursuivre, et de répéter le propos qu'avait tenu Ariston lorsqu'un de ses officiers étant venu lui annoncer la naissance de son fils, il supputa les mois, et jura que cet enfant n'était point à lui. Léotychides, insistant sur ce propos, prouvait que Démarate n'était ni fils d'Ariston, ni roi légitime de Sparte; et il prenait à témoin les éphores qui siégeaient alors avec ce prince, et qui lui avaient entendu tenir ce langage.
Enfin, des disputes s'étant élevées à ce sujet, les Spartiates résolurent de demander à l'oracle de Delphes si Démarate était véritablement fils d'Ariston. Cette affaire ayant été déférée à la Pythie par les soins de Cléomène, celui-ci mit dans ses intérêts Cobon, fils d'Aristophante qui jouissait à Delphes d'un très grand crédit. Cobon persuada Périalle, grande prêtresse d'Apollon, de dire ce que souhaitait d'elle Cléomène. Ainsi, lorsque les députés de Sparte interrogèrent la Pythie, elle décida que Démarate n'était point fils d'Ariston. Mais, dans la suite, ces intrigues ayant été découvertes, Cobon fut banni de Delphes, et Périalle déposée.
Ce fut ainsi qu'on s'y prit pour détrôner Démarate.


Ces choses n'ont rien d'extraordinaire, elle sont la banalité affligeante et intemporelle de la vie politique. Et Sophocle, Hérodote, Tite-Live ne sont pas de simples paysans, ce sont des intellectuels, des personnes éduquées, ils sont courant des affaires de la cité. Mais ils ne sont pas eux-mêmes des hommes politiques, et c'est peut-être grâce à ce recul critique qu'ils ont pu nous donner les versions réalistes de l'histoire, en plus des versions mythiques. Quoiqu'il en soit, un Athénien du V° siècle savait parfaitement qu'on pouvait payer ou faire pression sur un devin pour obtenir l'oracle permettant de détrôner un roi…
Et vous concluez en disant que Sophocle promeut le mythe. Quelque chose m'échappe dans votre raisonnement. Auriez-vous l'obligeance d'éclairer ma faible lanterne ?
Non, non, "pure délire" et "cauchemar", ce n'est pas une promotion. Le mythe est à la fois un acte d'accusation, une manoeuvre politique pour perdre un homme et une machinerie infernale dans le sens où l'on comprend assez rapidement que rien ne l'arrêtera, qu'elle rendra compte de toute impossibilité par un tour de force, un deus ex-machina, un miracle in extremis venant incriminer celui qui est visé. Si Oedipe avait été en voyage à Athènes le jour de la mort de Laïos, on nous aurait expliqué qu'il avait un frère jumeau tenu secret et que c'est lui qui avait été vu sur l'Acropole ce jour-là… Dans la pièce, tout est déjà joué au moment où Créon quitte Oedipe après avoir été épargné par lui, pourquoi développer si longuement le mythe ? Pour satisfaire le public sans doute, et aussi pour que la coupe soit bue jusqu'à la lie. C'est l'union d'Oedipe et de la Peste que réalise le mythe, et c'est presque plus fascinant que l'intrigue politique.
@ Delia
Dépassez, dépassez, je vous en prie…

@Victor
Dans un de vos messages, vous avez dit qu'entre la sortie de Cléon (v. 676) et son entrée (v. 1422) ce n'était que délire, etc…
Donc, selon vous, plus de la moitié de la pièce est délirante ? Il n' y a pas d'un côté le réel de l'autre la "fantasmagorie", il y a d'un côté le mythe, statique et présent à l'esprit de tous (avec des variantes, bien sûr), et de l'autre la tragédie, dynamique (donc avec une action et des "coups de théâtre") et tournée vers sa finalité catharctique.

J'aimerais bien que vous citiez davantage le texte de Sophocle ; le passage d'Hérodote que vous avez reproduit est à rapprocher de ce qu'Oedipe dit ici à Tirésias :
Oedipe. - Est-ce Créon ou toi qui inventas l'histoire ?
Tirésias. - Ce n'est pas Créon qui te perd, c'est toi.
Oedipe. - […] Déjà tu te vois sans doute debout auprès du trône de Créon ? Cette expulsion-là pourrait te coûter cher, à toi comme à celui qui a mené l'intrigue. (v. 380 - 381 ; 399 - 402 trad. de P. Mazon, les Belles Lettres).

Tous les spectateurs, qui connaissent le mythe, savent qu'Oedipe fait fausse route, et il faut qu'ils le sachent pour apprécier combien Oedipe est à la fois seul et semblable à eux-mêmes.
Dans un de vos messages, vous avez dit qu'entre la sortie de Cléon (v. 676) et son entrée (v. 1422) ce n'était que délire, etc…
Donc, selon vous, plus de la moitié de la pièce est délirante ?
Ce n'est pas selon moi. Établir une relation causale entre une faute morale et une épidémie de peste EST délirant. Et la construction de la faute, proportionnée aux dimensions de la catastrophe EST délirante. Sophocle le perçoit puisqu'il est capable d'écrire la défense d'Oedipe, une défense lucide sur la manoeuvre politique et critique vis-à-vis de la superstition. Sophocle expose deux versions qu'il faut prendre toutes les deux au sérieux.
J'aimerais bien que vous citiez davantage le texte de Sophocle
Moi aussi, mais je ne l'ai pas sous la main… mon édition est à la campagne, je la récupérerai et vous ferai des citations.
Tous les spectateurs, qui connaissent le mythe, savent qu'Oedipe fait fausse route, et il faut qu'ils le sachent pour apprécier combien Oedipe est à la fois seul et semblable à eux-mêmes.
Mais tous les spectateurs savent aussi que la Pythie a été corrompue par des Athéniens puis par Cléomène pour faire tomber Démarate. La chose a dû faire grand scandale et on a dû en parler dans toute la Grèce. L'évocation par Oedipe du charlatanisme et de la vénalité des devins ne devaient pas rencontrer chez le public moins d'écho que le mythe. Le public devait être partagé comme il peut l'être aujourd'hui, d'un côté les mêmes qui lisent les horoscopes et consultent les voyantes, de l'autre les mêmes qui en doutent et portent un regard critique.

Cela dit, je suis d'accord avec vous sur l'effet que produit le renversement de situation du chasseur devenant gibier. Oedipe agrée d'abord à la chasse aux sorcières avant de réaliser qu'il est lui-même la sorcière. C'est une figure d'Actéon que l'on retrouve ici. Le spectacle d'un tel renversement est anxiogène au possible. Et surtout si la possibilité que cette chasse soit absurde est établie en cours de route.
Vous appliquez le domaine historique au domaine mythique : bien sûr que dans l'Histoire, les prophéties de la Pythie étaient influencées ou fabriquées de toute pièce, et dès l'Antiquité, il n'y avait pas grand monde pour y croire vraiment ! Mais nous sommes ici dans le domaine du mythe et de la tragédie, et il faut y croire sous peine de nier qu'une tragédie soit autre chose que la réalité transfigurée, et même parfois inversée (alors que dans la comédie, surtout chez Aristophane, cette réalité est évidemment la référence).
Jean Cocteau mettra bien lumière la force et l'évidence de ce mythe dans sa pièce la Machine infernale :

La voix. - "Il tuera son père. Il épousera sa mère." […]
Regarde, spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d'une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l'anéantissement mathématique d'un mortel

(J. Cocteau, la Machine infernale, éd. du Livre de Poche).

C'est dans Oedipe à Colone, pièce dans laquelle les données du mythe sont moins prégnantes, qu'une lecture plus politique est possible.
Vous appliquez le domaine historique au domaine mythique : bien sûr que dans l'Histoire, les prophéties de la Pythie étaient influencées ou fabriquées de toute pièce, et dès l'Antiquité, il n'y avait pas grand monde pour y croire vraiment !
Non, je rappelle le contexte de la pièce de Sophocle. Et seulement pour montrer que tout son développement mettant en scène le conflit politique entre Oedipe et Créon n'a rien d'inconcevable pour les Grecs, bien au contraire.
Mais nous sommes ici dans le domaine du mythe et de la tragédie, et il faut y croire sous peine de nier qu'une tragédie soit autre chose que la réalité transfigurée, et même parfois inversée (alors que dans la comédie, surtout chez Aristophane, cette réalité est évidemment la référence).
Comment ça "il faut y croire" ? Il faut surtout lire…
C'est dans Oedipe à Colone, pièce dans laquelle les données du mythe sont moins prégnantes, qu'une lecture plus politique est possible.
Vraiment ?

- La mort de Laïos est présentée comme un événement politique :

OEDIPE. - Des brigands auraient-ils montré pareille audace, si le coup n'avait pas été monté ici et payé à prix d'or ?
CRÉON. - C'est bien aussi ce que chacun pensa ; mais, Laïos mort, plus de défenseur qui s'offrît à nous dans notre détresse.

- L'accusation portée contre Oedipe est présentée comme politique :

OEDIPE. - Hé là ! que fais-tu donc ici ? Quoi ! tu as le front, insolent, de venir jusqu'à mon palais, assassin qui en veux clairement à ma vie, brigand visiblement avide de mon trône !… Mais, voyons, parle, au nom des dieux ! Qu'as-tu saisi en moi, lâcheté ou sottise ? - pour que tu te sois décidé à me traiter de cette sorte ? Ou pensais-tu que je ne saurais pas surprendre ton complot en marche, ni lui barrer la route, si je le surprenais ? La sottise est plutôt dans ton projet, à toi, toi qui, sans le peuple, toi qui, sans amis, pars à la conquête d'un trône que l'on n'a jamais obtenu que par le peuple et par l'argent.

Et c'est une autre erreur d'Oedipe, qui pense que Créon n'a pas le soutien du peuple, ce qui est sans doute vrai, mais néglige le fait que le peuple est dans un état de crise extrême et que l'accusation emportera facilement son adhésion.

- La rivalité entre Oedipe et Créon est présentée comme politique :

CRÉON. - Et n'ai-je pas, moi, part égale de votre pouvoir à tous deux ?
OEDIPE. - Et c'est là justement que tu te révèles un félon !

et

OEDIPE. - Thèbes ! Thèbes !
CRÉON. - Thèbes est à moi autant qu'à toi.

- La mort même de Polybe est présentée comme possiblement politique :

LE CORINTHIEN. - S'il me faut tout d'abord te rendre un compte exact, sache bien qu'en effet Polybe a disparu.
OEDIPE. - Victime d’un complot ou d’une maladie ?

- J'ajoute qu'un passage implique la possibilité que Créon ait été responsable de la mort de Laïos :

Je me charge de la cause à la fois de Thèbes et du dieu. Et ce n'est pas pour des amis lointains, c'est pour moi que j'entends chasser d'ici cette souillure. Quel que soit l'assassin, il peut vouloir un jour me frapper d'un coup tout pareil. Lorsque je défends Laïos, c'est moi-même aussi que je sers.

Le même qui a supprimé Laïos pourrait s'en prendre à Oedipe, or c'est Créon qui s'en prend à lui… Il y a là encore l'évocation d'une certaine continuité politique.


Mais il ne s'agit pas que de politique, l'intrigue repose sur une instrumentalisation du religieux par elle. Il y a une tonalité très réaliste comme je le disais :

LE CHOEUR. - (…) Ni dans le passé ni dans le présent, je ne trouve la moindre preuve qui me force à partir en guerre contre le renom bien assis d'Oedipe, et à m'instituer, au nom des Labdacides, le vengeur de tel ou tel meurtre incertain. Mais, si Zeus et si Apollon sont sans doute clairvoyants et s'ils sont bien instruits du destin des mortels, parmi les hommes en revanche, un devin possède-t-il, lui, des dons supérieurs aux miens ? Rien ne l'atteste vraiment. Oui, un savoir humain peut toujours, en dépasser d'autres ; mais, tant que je n'aurai pas vu se vérifier les dires de ses accusateurs, je me refuse à les admettre.

OEDIPE. - (…) Créon, le loyal Créon, l'ami de toujours, cherche aujourd'hui sournoisement à me jouer, à me chasser d'ici, et qu'il a pour cela suborné ce faux prophète, ce grand meneur d'intrigues, ce fourbe charlatan, dont les yeux sont ouverts au gain, mais tout à fait clos pour son art. Car enfin, dis-moi, quand donc as-tu été un devin véridique ?

OEDIPE. - Mais n'avez vous pas fait d'enquête sur le mort ?
CRÉON. - Si ! Cela va de soi - Sans aboutir à rien.
OEDIPE. - Et pourquoi le sage devin ne parlait-il donc pas alors ?
CRÉON. - Je ne sais. Ma règle est de me taire quand je n'ai pas d'idée.

Mais tonalité qui sera submergée par l'irrationnel. La pièce ne se déroulant pas dans un temps "normal" mais dans un temps de crise extrême :

la Peste, s'est abattue sur nous, fouaillant notre ville et vidant peu à peu la maison de Cadmos, cependant que le noir Enfer va s'enrichissant de nos plaintes, de nos sanglots

Thèbes, prise dans la houle, n'est plus en état de tenir la tête au-dessus du flot meurtrier. La mort la frappe dans les germes où se forment les fruits de son sol, la mort la frappe dans ses troupeaux de boeufs, dans ses femmes, qui n'enfantent plus la vie.

Et la Cité se meurt en ces morts sans nombre. Nulle pitié ne va à ses fils gisant sur le sol : ils portent la mort à leur tour, personne ne gémit sur eux. Épouses, mères aux cheveux blancs, toutes de partout affluent au pied des autels, suppliantes, pleurant leurs atroces souffrances. Le péan éclate, accompagné d'un concert de sanglots.

Où le religieux, la superstition, manipulés par le duo Créon-Tirésias, vont imparablement abattre Oedipe :

CRÉON. - Eh bien ! voici quelle réponse m'a été faite au nom du dieu. Sire Phoebos nous donne l'ordre exprès “de chasser la souillure que nourrit ce pays, et de ne pas l'y laisser croître jusqu'à ce qu'elle soit incurable”.

OEDIPE. - Oui. Mais comment nous en laver ? Quelle est la nature du mal ?
CRÉON. - En chassant les coupables, ou bien en les faisant payer meurtre pour meurtre, puisque c'est le sang dont il parle qui remue ainsi notre ville.

Phoebos, en effet - si tu n'as rien su par mes envoyés -, Phoebos consulté nous a conseillés ainsi : un seul moyen nous est offert pour nous délivrer du fléau ; c'est de trouver les assassins de Laïos, pour les faire ensuite périr ou les exiler du pays.

Oedipe est uni à la peste par une accusation absolument invraisemblable :

On le croit un étranger, un étranger fixé dans le pays : il se révélera un Thébain authentique (…) Et, du même coup, il se révélera père et frère à la fois des fils qui l'entouraient, époux et fils ensemble de la femme dont il est né, rival incestueux aussi bien qu'assassin de son propre père !

Abandonné par la famille royale thébaine, il est remis par un berger thébain à un berger corinthien qui le confie à la famille royale corinthienne, averti qu'il commettrait inceste et parricide, il fuit Corinthe pour s'éloigner de ses parents, et manque de chance, se réfugie à Thèbes où il devient roi, tuant son père au passage et épousant sa mère… rien que ça !

Une histoire aberrante qu'on peut comparer à la simplicité de :

CRÉON. - Thèbes est à moi autant qu'à toi.

ou de :

LE CORYPHÉE. - Mais, pour répondre à tes demandes, Créon arrive à propos. Il est désigné pour agir autant que pour te conseiller, puisqu'il reste seul à veiller à ta place sur notre pays. Entre Créon.

Enfin, l'arrière-plan où se trame le complot contre Oedipe est évoqué à deux reprises :

J'ai envoyé le fils de Ménécée, Créon, mon beau-frère, à Pythô, chez Phoebus, demander ce que je devais dire ou faire pour sauvegarder notre ville. Et même le jour où nous sommes, quand je le rapproche du temps écoulé, n'est pas sans m'inquiéter : qu'arrive-t-il donc à Créon ? La durée de son absence dépasse le délai normal beaucoup plus qu'il n'est naturel.

LE CORYPHÉE. - Comme sire Apollon, sire Tirésias possède, je le sais, le don de clairvoyance. En recourant à lui pour mener cette enquête, on serait renseigné très exactement, roi.
OEDIPE. - Mais je n'ai pas non plus négligé ce moyen. Créon m'en a parlé, et j'ai dépêché sur l'heure au devin deux messagers. Je m'étonne même depuis un moment qu'il ne soit pas là.

Avant-même que l'attaque soit lancée contre Oedipe, l'auteur de la pièce nous montre Créon et Tirésias liés par une absence anormale et inquiétante. C'est avant l'offensive et c'est Sophocle qui déjà nous met sur la voie…

En tout cas, l'Oedipe roi de Sophocle est une vraie mine pour répondre à la question : Comment le théâtre, à travers la figure du roi, permet-il de s'interroger sur le pouvoir ? Ce qui me semble beaucoup moins évident avec l'Ubu de Jarry… 🙄
Etant donné que l'action concerne des rois ou des "princes" et que Laïos n'est pas mort dans son lit, il y a nécessairement des allusions à des possibles complots complots, des soupçons, de la colère et de la peur, c'est précisément cela que j'appelle l'humain, et qui est aussi nécessaire à la pièce que le mythique…
Mais pourriez-vous résumer votre thèse en quelques lignes, pour que je vous suive mieux ?
Dans Mac Beth, quand les époux régicides commettent leur forfait, on peut lire :

"Je vais rougir de sang la figure des gardes, car il faut qu'ils aient l'air d'être des coupables"

et un peu plus loin :

"et là, ces assassins, sales de la couleur de leur profession"

Il y a une parenté entre le théâtre et la pouvoir qui tous les deux sont experts en mise en scène. Le théâtre connaît mieux que personne ce que sont la scène et les coulisses. Et quand il représente le pouvoir, il le montre sous ces deux aspects. Quand Lady Mac Beth "maquille" les gardes qui tiendront le rôle des assassins, Shakespeare nous montre "les coulisses du pouvoir". Même chose dans l'Oedipe de Sophocle. On a le spectacle et aussi les coulisses. Répondre à la question "Comment le théâtre, à travers la figure du roi, permet-il de s'interroger sur le pouvoir ?" serait ainsi montrer en quoi le personnage du roi donne particulièrement accès à cet arrière-plan où s'élabore sa propre représentation, en quoi le personnage du roi est le plus exposé à se trahir lui-même, à "lever un coin du rideau" sur les coulisses. Dans la pièce de Sophocle, c'est Créon qui devient ainsi le personnage principal. Et l'on pourrait même pousser la réponse en reversant la problématique : c'est le pouvoir, à travers la figure du roi, qui permet de comprendre le théâtre. Le "coup d'État" devenant l'archétype du "coup de théâtre"…
Pour moi, il y a bien révélation par le moyen du théâtre, mais cette révélation, dans Oedipe Roi (je ne puis répondre sur Shakespeare), c'est celle de l'humanité sous le roi : le désemparement, la colère, les responsabilités cherchées ailleurs, peut-être enfin le "sacrifice" expiatoire en lieu et place de la sérénité, de la majesté, de la satisfaction du devoir accompli, de l'adulation et peut-être d'une part d'éternité rêvée, tant le pouvoir éloigne de la vie (tiens, intéressant : le mythe serait, non la réalité de la vie, bien sûr, mais sa vérité !). En ce sens, je rapprocherais cette pièce de le Roi se meurt de Ionesco dans laquelle, comme vous le savez sans doute, le personnage principal est le roi Bérenger qui avait négligé une seule chose depuis les temps immémoriaux où règne sur l'humanité : qu'il lui faudrait mourir. Face à cette révélation, c'est le même désemparement, la même colère, la même croyance au complot, par contre, il lui faut bien se résigner à la fin…

Je ne sais pas si l'élève ou l'étudiant qui avait initié le sujet profitera de notre discussion, mais je crois qu'il est parti depuis belle lurette !
Je disais : "Et l'on pourrait même pousser la réponse en reversant la problématique : c'est le pouvoir, à travers la figure du roi, qui permet de comprendre le théâtre." Mais dans une représentation de l'Agammemnon d'Eschyle par exemple, il y a plus qu'une analogie :

pouvoir - intérieur du palais (où les meurtres ont lieu) / parvis du palais / choeur (peuple)

théâtre - coulisses / scène / public

il y a une mise en abyme :

coulisses /[intérieur du palais (où les meurtres ont lieu) / parvis du palais / choeur (peuple)]/ public

Car on a une coïncidence de la porte du palais et des coulisses - Cassandre et Agammenon meurent à la fois dans le palais et dans les coulisses, ils quittent la scène pour être tués. Les coulisses du pouvoir restent dans celles du théâtre, elles ne montent pas sur scène. Enfin, le temps seulement du meurtre, car les portes du palais sont ouvertes et le public peut voir les deux cadavres et Clytemnestre l'épée à la main.

Dans Oedipe Roi, l'absence anormale de Créon et Tirésias est une coïncidence similaire, coulisses du pouvoir et du théâtre se recoupent. Mais celles du pouvoir montent sur scène avec nombre de déclarations comme "Thèbes est à moi autant qu'à toi." ou "pensais-tu que je ne saurais pas surprendre ton complot en marche, ni lui barrer la route, si je le surprenais ?".

Dans Mac Beth, même chose : Mac Beth est tué en coulisses, mais tout est dit sur les circonstances réelles de sa mort, la réalité et le mythe sont ensemble exposés.
Victor24 a écrit :Je disais : "Et l'on pourrait même pousser la réponse en reversant la problématique : c'est le pouvoir, à travers la figure du roi, qui permet de comprendre le théâtre.".
Vous disiez donc… Veuillez m'excuser de vous avoir interrompu !
Cher Jacques,

vous ne m'avez pas interrompu ; je pensais en avoir terminé mais la chose m'a retenu par la manche et ce "je disais" n'avait pas d'autre sens que de raccrocher les wagons.


À "la droite" de l'analogie, le parallèle entre le peuple et le public est aussi très intéressant. Sophocle nous dit :

"toi qui, sans le peuple, toi qui, sans amis, pars à la conquête d'un trône que l'on n'a jamais obtenu que par le peuple et par l'argent"

l'importance du peuple dans l'accès et le maintien au pouvoir du roi renvoie aux conditions de succès du théâtre. Comme le pouvoir doit donner au peuple ce qu'il attend - panem et circenses, le théâtre doit donner au public la même satisfaction. Sophocle nous dit au fond que le théâtre ne peut violer son public et qu'il doit le satisfaire en lui donnant ce qu'il attend. Si le théâtre veut contredire le public, il doit le faire au second degré, entre les lignes, "en douce"… c'est ici la négation de la possibilité d'un théâtre "d'avant-garde" qui violerait, au premier degré, les attentes du public. Le théâtre est forcé de donner au public ce qu'il attend, et s'il veut une poser une question dérangeante, il ne peut la poser frontalement. Un théâtre d'avant-garde serait ainsi fasciste par définition.

Il y a aussi la question du final des Nuées d'Aristophane où l'auteur met en scène le lynchage de Socrate et qui aurait pu, pourquoi pas, conduire à un lynchage réel. On peut parfaitement concevoir le public imitant et réalisant dans la réalité, à la sortie du théâtre, l'action qui lui aura été suggérée sur scène. Ce qui interroge la notion de "catharsis", car on peut se demander si la pièce d'Aristophane a purgé une hostilité ambiante à Socrate où si elle l'a créée. Au fond, tout théâtre est menacé par cette contagion de la destruction, le fameux pompier veillant à ce qu'un feu réel ne s'allume pas dans le théâtre en est lui-même une vivante allégorie. Les "jeux" théâtraux et surtout sportifs menacent toujours, comme par définition, de devenir des feux réels.


Dans l'Agammemnon d'Eschyle, à l'instant même où le roi est tué en coulisses, derrière les portes closes du palais, le choeur (le peuple) est rassemblé sur le parvis :

"On entend tout à coup derrière la porte l'appel d'Agammemnon

AGAMMEMNON - Hélas ! un coup mortel a déchiré ma chair !"

Des voix s'élèvent dans le choeur, dont deux, celles du onzième et du douzième choreutes, sont assez terribles :

"Oui, mais pourquoi, sans autre indice qu'une plainte, vouloir prophétiser la mort de notre roi !"

"Ce que lorsqu'on sait que l'on doit s'indigner : conjecturer n'est pas savoir."

Les voix de ceux qui aurait été tout prêts a croire dans un mythe, une histoire de goule ou de vampire, d'apparition et de disparition enchantée, de souillure attirant la peste ou le malheur, enfin toute le merveilleux des histoires à dormir debout. Mais immédiatement :

"La porte centrale s'ouvre. On aperçoit Agammemnon, nu, entendu sur un large voile ensanglanté. Cassandre est couchée à ses côtés. Près des deux cadavres, Clytemnestre est debout, une épée à la main."

Vlan ! Eschyle ouvre la scène du théâtre sur les coulisses du pouvoir ! L'effet est grandiose !

Un peu plus loin le Coryphée veut faire de la résistance :

"LE CORYPHÉE - Égisthe, l'insolence dans le crime me révolte. Tu dis que tu as, délibérément, tué cet homme, et, seul, machiné ce meurtre lamentable : je dis, moi, que ta tête n'échapperas pas à la vengeance du peuple…

ÉGISTHE - Qui commande à bord, sinon ceux qui sont sur le pont ? Malgré ton âge, tu vas voir comme il est dur à un vieux d'être mis au dressage…

LE CORYPHÉE - Quoi ! je te verrai roi d'Argos, toi qui machinas le meurtre de cet homme, sans même oser agir ni frapper de ton bras !

ÉGISTHE - La ruse clairement revenait à la femme. Moi, le vieil ennemi, j'aurais été suspect. Mais avec les biens de cet homme, je compte maintenant commander aux citoyens. Le rebelle, je l'attellerai sous un joug pesant…

C'est la même politique politicienne qu'on retrouve dans l'Oedipe Roi de Sophocle, rigoureusement les mêmes enjeux, les mêmes méthodes, les mêmes intrigues. Égisthe et Créon sont de la même trempe, l'un utilise la vengeance d'une femme, l'autre l'épidémie de peste, pour abattre le roi et prendre sa place… c'est le pouvoir dans toute sa brutalité qui nous est montré avec eux.


En y repensant, l'ouverture des portes du palais sur la scène de crime n'est pas ouverture sur les coulisses du pouvoir. Il y a encore un arrière plan :

LE CORYPHÉE - Quoi ! je te verrai roi d'Argos, toi qui machinas le meurtre de cet homme, sans même oser agir ni frapper de ton bras !

Égisthe fait tuer Agammemnon, mais ne le tue pas lui-même, il est le metteur en scène du drame. Le "tableau" offert en spectacle au choeur et au public à l'ouverture des portes du palais est son oeuvre. Il est le concepteur de la "machination", et ne devient acteur qu'une fois le pouvoir renversé. On voit la même "entrée" de Créon à la fin d'Oedipe Roi :

"Créon arrive à propos. Il est désigné pour agir autant que pour te conseiller, puisqu'il reste seul à veiller à ta place sur notre pays."

qui fait écho au :

"avec les biens de cet homme, je compte maintenant commander aux citoyens"

d'Égisthe au dénouement d'Agammemnon. Le roi passe de la scène aux coulisses et des coulisses à la scène parce qu'il est à la fois acteur et metteur en scène. Créon "arrive à propos", il passe du rôle de metteur en scène, de machiniste, invisible en coulisses :

"Et même le jour où nous sommes, quand je le rapproche du temps écoulé, n'est pas sans m'inquiéter : qu'arrive-t-il donc à Créon ? La durée de son absence dépasse le délai normal beaucoup plus qu'il n'est naturel."

à celui d'acteur. Le temps de cette absence n'est pas "naturel", et c'est normal puisque c'est le temps de l'artifice, de la machination. On le voit aussi dans Mac Beth, ou le roi, après que la scène du crime a été maquillée en scène de théâtre, change de vêtement en enfile son costume d'acteur :

"Mettez votre robe de chambre, de peur qu'un imprévu nous surprenne, montrant que nous ne dormons pas…"

"Entre Mac Beth dans sa robe de chambre."

Le théâtre nous montre la chute d'un roi, qui est particulièrement spectaculaire, mais il nous montre aussi l'accession au pouvoir d'un autre roi. On a les deux faces du roi, le roi acteur, qui est le plus acteur quand il perd le pouvoir, et le roi metteur en scène, quand il s'empare du pouvoir. Le prétendant au trône écrit la pièce et la dirige en coulisses, il n'entre en scène qu'au moment choisi par lui, lors d'un "Rex ex machina" sidérant, dans le rôle du roi qu'il s'est donné à lui-même. Le roi est le plus acteur à sa chute parce qu'il perd la capacité à "tirer les ficelles" et ne fait plus que jouer le rôle écrit par son vainqueur. Roi metteur en scène : Égisthe, Créon, Mac Beth ; roi acteur : Agammemnon, Oedipe, Mac Beth. Le roi commence comme auteur et metteur en scène de la pièce où il veut jouer le roi et finit comme acteur d'une autre pièce mise en scène par celui qui le remplacera.

Encore un mot sur la réception de la pièce à l'intérieur de la pièce… dans Agammemnon, comme dans Oedipe Roi et dans Mac Beth, on voit un public hésitant ou divisé. Chez certains, elle ne prend pas, d'autres sont plus disposés à s'en satisfaire. Certains ne voient que la scène, d'autres voient dans les coulisses. Dans Mac Beth, les fils de Duncan, Malcolm et Donalbain, ne croient pas un instant à la mise en scène du couple Mac Beth : "Simuler la douleur n'est que trop facile pour l'âme qui est fourbe.[…] Il y a des poignards ici, dans les sourires". Et le Choeur d'Oedipe lui aussi ne veut pas tout d'abord croire dans l'accusation portée contre lui par Créon : "Ni dans le passé ni dans le présent, je ne trouve la moindre preuve qui me force à partir en guerre contre le renom bien assis d'Oedipe". Dans une certaine mesure, la représentation élaborée par le pouvoir ne tient pas, pour certains "les ficelles sont trop grosses", l'histoire, le maquillage, les costumes, les accessoires et le décor ne sont pas crédibles. Pour ceux-là, qui doutent ou refusent d'adhérer à la représentation du pouvoir, il y a d'autres moyens que la persuasion qui sont employés :

"On m'a dit que Macduff vit en disgrâce pour des propos trop libres, et n'être pas venu à la fête chez le tyran." (Mac Beth)

"tu vas voir comme il est dur à un vieux d'être mis au dressage… Pour dresser même la vieillesse, les fers, les tourments de la faim sont des magiciens sans rivaux. Tes yeux ne s'ouvrent pas à voir ce que tu vois ! Ne regimbes pas contre l'aiguillon : si tu t'enferres, il t'en cuira."

"tu seras enchaîné, et la force t'apprivoisera"

"Le rebelle, je l'attellerai sous un joug pesant… La faim cruelle associée aux ténèbres le verra devenir plus doux" (Agammemnon)

Si le talent déployé dans la mise en scène du pouvoir n'est pas suffisant pour convaincre, le pouvoir emploie la force pour l'imposer. La violence est ainsi une "magicienne" forçant les sujets à voir ce que leur nouveau roi veut qu'ils voient ! Il y a ainsi une extraordinaire charge subversive dans le théâtre qui est capable de pousser l'analyse politique jusqu'au fin fond des coulisses du pouvoir. Eschyle nous parle ici de la "magie" de la police politique… On dit "génial" ?

Le cas d'Oedipe est un peu différent, du fait de l'épidémie de peste qui ravage son royaume. La crise terrible que traverse le peuple est l'occasion saisie par Créon pour le renverser et l'architecture de la machination ne lui laissera aucune chance ni aucun partisan, puisqu'elle en fait un ennemi du peuple. Tous sont menacés de mort par la peste et donc tous sont menacés par Oedipe, inutile de faire donner la troupe pour imposer Créon, la peur de mourir, le désespoir, le besoin de se raccrocher à une planche de salut, à un bouc émissaire, la superstition sont toute la "magie" nécessaire pour rendre crédible l'accusation portée contre Oedipe : "un seul moyen nous est offert pour nous délivrer du fléau ; c'est de trouver les assassins de Laïos, pour les faire ensuite périr ou les exiler du pays". Oedipe lui-même se raccrochera à cette planche pourrie.

La seule précaution à prendre est de veiller à ce que l'accusation retombe bien sur Oedipe :

LE CORYPHÉE. - Comme sire Apollon, sire Tirésias possède, je le sais, le don de clairvoyance. En recourant à lui pour mener cette enquête, on serait renseigné très exactement, roi.
OEDIPE. - Mais je n'ai pas non plus négligé ce moyen. Créon m'en a parlé, et j'ai dépêché sur l'heure au devin deux messagers. Je m'étonne même depuis un moment qu'il ne soit pas là.
LE CORYPHÉE. - Disons-le bien aussi, tout
le reste ne compte pas : propos en l'air et radotages.
OEDIPE. - Quels propos ? Il n'est rien de ce que l'on dit que je n'entende contrôler.
LE CORYPHÉE. - On l'a dit tué par d'autres voyageurs. (…)
LE CORYPHÉE. - voici que l'on t'amène l'auguste devin, celui qui, seul parmi les hommes, porte en son sein la vérité !

Avant même que Tirésias ait lancé l'accusation, toute autre version est écartée a priori. C'est l'histoire abracadabrante du devin qui sera "la vérité" et l'enquête rationnelle qui sera "propos en l'air et radotages". Mais le peuple a tellement besoin de sortir de la crise, qu'il suffit de lui en promettre l'issue pour qu'il adopte en bloc la version des putschistes.


Correction : j'ai écrit faussement "Dans Mac Beth, même chose : Mac Beth est tué en coulisses", c'est bien sûr Duncan qui est tué en coulisses.
Bonjour à tous, j'ai une dissertation à faire en français voici le sujet:
Comment le théâtre, à travers la figure du roi, permet-il de s'interroger sur le pouvoir ?
J'ai fais mon introduction et ma 1ere partie mais j'ai beaucoup de mal sur les deux autres. Voici mon plan
I- Manière dont le pouvoir peut-être exprimé
II-Pouvoir tyrannique
III-Pouvoir bienveillant
Aidez moi SVP !!! Merci
Ce sujet existe déjà dans la rubrique entreaide
Je l'ai vu mais c'est différent car moi je n'ai pas étudié ubu mac beth
Peu importe, le sujet est mot pour mot le même. Ce sont juste des exemples, le raisonnement sera le même, et le plan très similaire. Adapte-toi ensuite aux pièces que tu as étudiées ou que tu connais. Pour une dissertation les exemples viennent conforter les arguments, le devoir ne porte pas uniquement sur des extraits précis.
ok, mais j'ai peur de faire du hors-sujet, que dois-je mettre dans les autres parties ? (et est-ce que ce plan vous semble correct ?) merci
Salut tout l'monde est ce que quelqu'un aurrais le courage de faire une synthese de tout ce qui a etait dit du style un plan detaille
parce que je me suis amusé a lire les 4 pages dans l'espoir d'une reponse a mon probleme mais sans succé.