Oedipe Roi n'est pas un ouvrage de mythologie, c'est une tragédie, et je m'en tiens à ce qu'il y a dedans.
Cher Jacques,
il vous faut tout d'abord apprendre que Sophocle n'a pas inventé l'histoire d'Oedipe, qui apparaît déjà dans L'Iliade et dans l'Odyssée. Sophocle s'est inspiré d'un mythe préexistant pour en faire un pièce originale. Ce mythe est très présent dans la pièce, il y est même pleinement développé. Impossible de le nier. Il y a à la fois des éléments mythologiques et des éléments n'appartenant qu'à Sophocle.
Oedipe fait mener une enquête pour découvrir le meurtrier de Laïos, une des souillures qui a provoqué la peste à Thèbes.
Ce n'est pas exactement ça. D'abord Oedipe est d'accord pour rechercher la personne responsable de la peste. C'est Tirésias qui lance la chasse au sorcier. Et Oedipe donne son accord, jusqu'à ce qu'il comprenne que c'est à lui que Tirésias veut faire jouer le rôle du coupable déclenchant l'épidémie de peste. Oedipe d'abord hurle avec les loups puis il se rend compte qu'on l'a habillé avec la peau d'un agneau… Là, d'un seul coup, il n'a plus envie de croire, avec la foi du charbonnier, plus envie de donner dans la superstition. La chasse aux sorcières, aux empoisonneurs de fontaines, qui font mourir les troupeaux d'un simple regard, etc. tout cela s'écroule. Son rationalisme n'était pas donné au commencement du drame, il est acquis en cours de route, c'est un réveil brutal. Mais qui manque un peu de noblesse, car s'il s'était agi d'un autre, Oedipe l'aurait persécuté avec le peuple. Enfin, l'essentiel est la rupture avec la superstition, qui est très manifeste. Oedipe rappelle l'enquête qui a été menée autrefois et avait conclu à l'attaque de brigands. Et il lance une charge en règle contre le charlatanisme du devin Tirésias, qui n'a jamais su deviner quoi que ce soit… Il y a même un aspect comique dans le règlement de compte. Ce moment critique où la pièce exprime un choix pour l'enquête (rationalisme) contre le divination (superstition) n'appartient pas au mythe, c'est la voix de Sophocle, ici, qui charge et enfonce la superstition. Même chez un auteur aussi réactionnaire et ennemi de la philosophie qu'Aristophane, on trouve une telle liberté relativement aux croyances populaires :
XANTHIAS. Hé! qu'as-tu fait ?
DIONYSIOS. J'ai tout lâché. Invoque le Dieu.
XANTHIAS. Drôle de corps ! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie.
DIONYSIOS. Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le cœur.
XANTHIAS. Voici, prends.
DIONYSIOS. Applique.
XANTHIAS. Où est-il ? Dieux d'or, c'est là que tu as le cœur ?
DIONYSIOS. Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre.
XANTHIAS. O le plus poltron des dieux et des hommes !
DIONYSIOS. Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge ? Pas un autre homme ne l'eût fait.
XANTHIAS. Qu'est-ce à dire ?
DIONYSIOS. Un lâche serait resté dans la matière odorante ; moi, je me suis levé et torché.
XANTHIAS. Exploit viril, par Poséidon !
DIONYSIOS. Je le crois, de par Zeus !
Dans Les Grenouilles, Aristophane montre le dieu Dionysos se chier dessus, se torcher et se féliciter d'avoir eu le courage de ne pas rester couché dans sa merde…
Mais revenons à Sophocle, qui ne semble pas croire aux devins, oracles, et autres charlataneries. Il va exposer le mythe comme une parenthèse ouverte à l'intérieur d'un discours rationnel. Ce que vous évoquez ici :
Or il va s'avérer que le meurtrier de Laïos, c'est lui ; il va aussi découvrir qu'il a épousé sa mère et qu'il a usurpé le trône, mais il ne le sait évidemment pas au début…
Le développement de cette partie mythique et délirante est marqué très précisément : Créon sort de scène, et y revient à la fin. C'est pendant cette absence de Créon que la fable proposée au peuple est racontée… Autant les paroles échangées avant l'ouverture et après la fermeture de la parenthèse sont intelligibles selon le sens commun, autant le contenu de la parenthèse est délirant et défie le sens commun. Il faut construire le mythe, et la construction est pleine d'invraisemblances. On nage dans le merveilleux, dans la fable, le fantastique, on va de coïncidence en coïncidence, toutes plus énormes les unes que les autres. L'enfant abandonné, sauvé par un berger, adopté par un prince, qui tue son père et couche avec sa mère par accident, etc. tout cela raconté par un charlatan prétendant voir l'avenir. Avec ce cynisme de faire commencer l'histoire par l'exposition de l'enfant, comme si Oedipe était un banni de naissance : on peut s'en prendre à lui puisque cela a déjà été fait… une victime de naissance, victime par définition !
Sa seule erreur est l'aveuglement dans sa quête de la vérité.
L'erreur est d'avoir agréé la chasse aux sorcières. Tout ce qu'Oedipe lance à la face de Tirésias, il le savait depuis longtemps. Il savait parfaitement que la persécution du "responsable" d'une épidémie de peste est sans fondement. Mais par facilité, il a consenti à ce que sa ville se mette en chasse d'un coupable… avant de découvrir que Tirésias et Créon étaient de mèche pour le perdre.
"Ah ! lumière du jour, que je te voie ici pour la dernière fois, puisqu'aujourd'hui, je me révèle fils de qui je ne devais pas naître, l'époux de qui je ne devais pas l'être, le meurtrier de qui je ne devais pas tuer" (ibid. v 1183-1185).
On dirait le dénouement de l'affaire Khodorkovski : reconnais-toi coupable et tu pourras quitter en vie le pays…
Un dernier mot sur l'inclusion d'un parenthèse fantastique. J'ai vu récemment ce procédé, dans un film, La Guerre des monde de Spielberg. On a un commencement et une fin parfaitement rationnels et réalistes, et entre les deux, un longue parenthèse de pur délire. Et là aussi, les limites sont très précisément marqué. Le moment précis où l'on quitte le réel pour entrer dans l'imaginaire, c'est le carreau brisé par la balle, et le moment précis de retour au réel, c'est la famille sur le perron de la maison de Boston avec le héros qui reste dans la rue. Le film de Spielberg commence par une humiliation de classe : prolétaire du New Jersey quitté par sa femme qu'il aime toujours mais qui en avait assez de la médiocrité, elle le quitte pour un bourgeois de Boston, qui la met enceinte, ses propres enfants préfèrent leur nouveau père, qui est un winner et pourra leur payer des études à l'université. Ca commence par une violence extrême dans les rapports humains, une défaite, une honte et une humiliation insoutenables, qui finissent par se muer en violence (la vitre brisée). À partir de là, on a un tableau apocalyptique des fantasmes de destruction et de revanche du prolétaire humilié. Spielberg fait de la "guerre des mondes" une "lutte des classes", en s'intéressant à la souffrance intérieure du prolétaire humilié. Il y a la normalité, au début et à la fin, et le fantastique intercalé. Avec des limites très nettes, très marquées. Eh bien, dans l'Oedipe roi de Sophocle, on trouve exactement le même genre de changement de registre, comme je le disais plus haut :
I. Oedipe roi, Créon rien (réalisme et politique)
II. Invention de la fable, diffusion de la rumeur (merveilleux et superstition)
III. Oedipe rien, Créon roi (réalisme et politique)
Créon s'absente, mais quand il revient, le peuple croit dans la fable, et c'est lui qui devient roi à la place d'Oedipe…
