Comment le théâtre, à travers la figure du roi, permet-il de s’interroger sur le pouvoir ?

Entraide scolaire

41 réponses · Page 1 / 3

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonsoir,

Je suis une élève de 1ère S et, pour la semaine prochaine, je dois faire une dissertation qui a pour sujet
Comment le théâtre, à travers la figure du roi, permet-il de s'interroger sur le pouvoir?
Vous répondrez en vous appuyant sur les œuvres étudiées cette année (Ubu Roi et Macbeth) et sur les pièces de théâtre que vous connaissez.
Je sais que je dois faire un plan thématique mais je n'ai aucune idée de comment organiser mes idées.
A part Ubu Roi et Macbeth, je connais juste Créon dans Antigone d'Anouilh et un peu Layos dans Oedipe Roi.
Je n'ai pas trop saisi les termes de "pouvoir" et de "figure du roi".. On m'a dit que le "pouvoir" avait un rapport avec la "politique" mais j'ai du mal
Quelques unes de mes idées:
  • Dans Ubu Roi, je parle d'Ubu et de Venceslas
  • Dans Macbeth, je parle de Duncan, Macbeth et Macduff
  • Une comparaison entre Ubu et Macbeth car j'ai étudié ces personnages en cours
  • D'autres rois comme Layos et Créon (je n'ai pas encore creusé pour ces personnages)
  • Rois légitimes et usurpateurs: un roi usurpateur commet un crime pour sa place
Le sujet est vraiment flou pour moi, j'ai vraiment du mal à le comprendre..

Merci d'avance à ceux qui vont bien vouloir m'éclairer 🙂
- La figure du roi, c'est l'image que le dramaturge donne de celui-ci, par exemple, dans Ubu est un personnage tyrannique, sanguinaire, cupide, mais stupide et ridicule…
- Attention, chez Sophocle, ce n'est pas Laïos qu'il faut considérer, mais Oedipe…
Merci! C'est pas du tout ce que j'avais compris donc ça m'avance bien 🙂
Par exemple le théâtre peut faire une satire du pouvoir ; la pièce peut aussi donner l'image d'un roi exemplaire, un bon roi qui serait comme un idéal à atteindre ; une pièce peut être l'occasion de dénoncer les abus de pouvoir à travers un personnage imaginaire qui symboliserait tous les tyrans. Les pièces peuvent soulever à travers une fiction les problèmes liés à l'exercice du pouvoir.
Regarde ces pages du site https://www.etudes-litteraires.com/shakespeare/ particulièrement dans la partie désordre.
Cherche ce qui concerne l'image du roi : ses rapports au sacré, l'image du père, du guide, la royauté de service…
Les pièces que tu as étudiées offrent des représentations diverses de ces réalités humaines, politiques, mythiques, religieuses… Au centre figure bien le pouvoir, mais pour qui ? pour quoi ? avec le risque de perturber l'ordre du monde…
Merci pour votre aide! 😀
Pour mon plan, je parle dans une partie d'une des figures du roi, et dans l'autre d'une autre figure, mais je n'ai pas d'idée concernant une troisième partie.. Je dois faire un lien entre les deux première? Ou trouver quelque chose de différent?

Aidez-moi s'il vous plait.. Je dois rendre ma dissertation demain et je bloque vraiment sur mon plan.
J'ai:
I. La figure du roi tragique
II. La figure du roi comique
III. …
Je n'ai pas d'idée pour mon III…
Ce plan, purement descriptif, ne permettra pas de traiter le sujet. N'oublie pas que ce dernier consiste à montrer comment le théâtre permet de s'interroger sur le pouvoir, non à décrire simplement des figures de rois.
Je ne connais hélas pas suffisamment Shakespeare pour en parler ; tu pourras profiter de ce qu'en a dit Jean-Luc.
Pour ce qui est d'Ubu Roi, c'est par le grossissement, les invraisemblances et l'absurdité (autant de choses à démontrer, bien sûr), que l'auteur (bien malgré lui au départ) nous invite à nous représenter la figure du tyran à l'état "brut", dégagé de toute complexité psychologique et dont la prise de pouvoir ne s'inscrit dans aucun contexte historique reconnaissable (ce n'est pas pour rien que l'intrigue se situe dans une Pologne qui n'existe plus à son époque). Rien d'autre que les bas instincts du couple royal ne peut donc expliquer cette tyrannie ou lui donner des "circonstances atténuantes" (la fameuse raison d'état, par exemple…).
Avec Oedipe, on est dans une image opposée du roi : Oedipe, c'est le roi providentiel - n'a-t-il pas délivré Thèbes de la Sphinge ? -, aimé et respecté de ses sujets, qui mène une "enquête" pour découvrir le meurtrier de Laïos sans s'apercevoir, malgré les mises en garde de Tirésias, que le coupable qu'il cherche n'est autre que lui-même ! Oedipe, par une inversion classique, c'est le roi aveugle quand il voyait, clairvoyant une fois devenu aveugle (la vérité crève toujours les yeux !), le roi redevenu simple humain, dont la condition est maintenant de souffrir jusqu'à la mort sous le poids d'un destin qu'il n'a pas mérité.

Bref, le plan que tu pourrais adopter serait :
- Le pouvoir tyrannique (deux cas : Ubu et Macbeth)
- Le pouvoir providentiel ou bienveillant (cf Jean-Luc)
- Le pouvoir, facteur d'aliénation (Oedipe et, dans une certaine mesure, Macbeth et même Ubu).

Conseil : ne consacre pas chaque partie à une seule figure de roi et n'oublie pas le comment.
Avec Oedipe, on est dans une image opposée du roi : Oedipe, c'est le roi providentiel - n'a-t-il pas délivré Thèbes de la Sphinge ? -, aimé et respecté de ses sujets, qui mène une "enquête" pour découvrir le meurtrier de Laïos sans s'apercevoir, malgré les mises en garde de Tirésias, que le coupable qu'il cherche n'est autre que lui-même ! Oedipe, par une inversion classique, c'est le roi aveugle quand il voyait, clairvoyant une fois devenu aveugle (la vérité crève toujours les yeux !), le roi redevenu simple humain, dont la condition est maintenant de souffrir jusqu'à la mort sous le poids d'un destin qu'il n'a pas mérité.
Ce n'est pas exactement cela qu'on lit dans l'Oedipe Roi de Sophocle. Vous avez raison quand vous rappelez qu'Oedipe est un roi providentiel, c'est un étranger de Corinthe ayant accédé au pouvoir à Thèbes pour le service qu'il a rendu à la ville. Mais il ne mène pas lui-même une enquête sur la mort de Laios, il rappelle l'enquête qui avait été menée par d'autres et avait conclu à un assassinat par des bandits de grand chemin. L'enquête que mène Oedipe porte sur le complot qui est tramé contre lui. Le plan de la pièce est très clair :

I. Oedipe roi, Créon rien

II. Diffusion de la rumeur (développement du mythe, invraisemblance, rocambolesque, merveilleux)

III. Créon roi, Oedipe rien

La rumeur qui se répand dans le peuple et qui a été lancée par Tirésias est la suivante :

Si le peuple souffre une épidémie de peste, c'est à cause d'un responsable, d'une faute qui a été commise, il faut chasser le coupable et l'épidémie cessera. Le coupable désigné est Oedipe et la faute commise est la plus lourde possible : inceste+parricide.

Bien évidemment, le bannissement d'un "coupable" n'a jamais fait cesser la moindre épidémie ni la moindre calamité. Mais les peuples s'en persuadent facilement. Et c'est le ressort politique de la pièce de Sophocle. Son Oedipe comprend parfaitement la manoeuvre qui est jouée contre lui et aussi d'où elle vient, de Créon assisté de Tirésias. À un moment Oedipe le dit ouvertement, c'est lui ou moi ; mais ça femme le dissuade de faire exécuter Créon, et c'est Oedipe qui perd le pouvoir.

On peut aussi décrire ainsi le plan de la pièce :

I. Oedipe roi - dynastie corinthienne

II. Coup d'État - bannissement d'Oedipe

III. Créon roi - dynastie thébaine

Et même remonter plus loin :

I. Laios roi - branche aînée de la dynastie thébaine

II. Meurtre de Laios

III. Créon régent - branche cadette de la dynastie thébaine

IV. Oedipe roi - dynastie corinthienne

V. Coup d'État - bannissement d'Oedipe

VI. Créon régent - branche cadette de la dynastie thébaine

On voit que l'histoire d'Oedipe est celle d'une dynastie étrangère qui s'intercale au moment où la branche cadette de la dynastie thébaine doit assurer la succession royale, la branche aînée s'étant éteinte avec Laios mort sans héritier.

Le talent de Sophocle est de mettre en scène le coup d'État jusque dans ses rouages les plus secrets, la manoeuvre géniale de Créon qui est de dissimuler sa rivalité avec Oedipe sous une banale affaire de bouc émissaire : Créon, avec la complicité de Tirésias, a fait d'Oedipe, qui est son ennemi personnel, un ennemi du peuple, le "un contre un" est dissimulé sous le "tous contre un" ; et un homme seul ne peut rien contre le peuple tout entier rassemblé contre lui. C'est la manoeuvre politique parfaite. Et terrible parce qu'elle est une défaite de la rationalité face à la superstition. Oedipe en effet, rappelle l'enquête de police qui a été menée sur le meurtre de Laios, il rappelle que les devins ne sont que des charlatans et des escrocs, il se raccroche à la rationalité, mais qui ne peut rien contre la superstition, une fois que la rumeur a été répandue dans le peuple qu'il était le responsable de l'épidémie de peste, c'en a été fini de lui.

Telle est la trame présentée par Sophocle. Bien évidemment, tous les éléments du mythe sont présents, on les retrouve tous, mais l'apport de Sophocle est en rupture avec les éléments légendaires. Il y a d'autres textes importants exposant le même type de manoeuvre où un couverture religieuse dissimule une manoeuvre bassement politique, dans le Mabinogion de Pwyll, un texte gallois, ou L'Histoire romaine de Tite-Live par exemple.

Enfin, la difficulté est de lire le texte de Sophocle sans les distorsions apportées par la lecture de Freud. L'Oedipe roi de Sophocle est un texte dont le fond est essentiellement politique et très peu psychologique.

Voilà.
Sophocle a intitulé sa tragédie Œdipe tyran.
Tyran au sens grec : celui dont le pouvoir n'est pas légitime, l'usurpateur. Un usurpateur peut faire un excellent souverain comme Pisistrate ou bien justement Œdipe, qui finalement se sacrifie pour sauver son peuple, mais il reste un usurpateur.
Usurpateur, il perturbe l'ordre du monde, c'est cela sa faute, et non d'avoir tué en légitime défense un inconnu.
Bonjour Delia,

dans la pièce de Sophocle Oedipe ne "se" sacrifie pas, il est banni de Thèbes pour avoir provoqué une épidémie de peste. C'est cela sa "faute". Si le peuple n'avait pas été persuadé qu'il avait déclenché l'épidémie et que son bannissement la ferait cesser, il n'y aurait pas eu d'histoire.
@ Victor 44
Oedipe Roi n'est pas un ouvrage de mythologie, c'est une tragédie, et je m'en tiens à ce qu'il y a dedans. Oedipe fait mener une enquête pour découvrir le meurtrier de Laïos, une des souillures qui a provoqué la peste à Thèbes. Or il va s'avérer que le meurtrier de Laïos, c'est lui ; il va aussi découvrir qu'il a épousé sa mère et qu'il a usurpé le trône, mais il ne le sait évidemment pas au début… Sa seule erreur est l'aveuglement dans sa quête de la vérité.
Ainsi, alors que Jocaste a pressenti avant lui l'immonde vérité, et s'est enfuie dans le palais, éperdue, il déclare :
"Dans son orgueil de femme, elle rougit sans doute de mon obscurité : je me tiens, moi, pour fils de la Fortune la Généreuse, et n'en éprouve point de honte…" (Oedipe Roi, 1078- 1081, trad. de P. Mazon, éd. Les Belles Lettres).
Son innocence s'exprime bien dans les vers :
"Ah ! lumière du jour, que je te voie ici pour la dernière fois, puisqu'aujourd'hui, je me révèle fils de qui je ne devais pas naître, l'époux de qui je ne devais pas l'être, le meurtrier de qui je ne devais pas tuer" (ibid. v 1183-1185).
C'est une situation tragique à l'état pur…

@ Delia
Le mot tyrannos n'a pas forcément un sens péjoratif ; on sait que ce peut être un qualificatif de Zeus, par exemple. Quoi qu'il en soit, Oedipe a bien usurpé le trône, mais bien malgré lui.
Malgré lui, oui, mais il n'en demeure pas moins qu'il n'avait aucun titre légitime à régner, c'est ce qui en fait un tyrannos.
Sans doute, mais c'est pour en venir à quoi ?
Pour en venir à mieux cerner la figure du roi : légitime ou illégitime, bienfaisant ou malfaisant.
C'était bien la question ?
Et aussi d'injecter un peu de girardisme…
Le mot τύραννος est employé pour désigner Laïos au vers 799. D'autres mots le désignent aussi, il est vrai. Je crois qu'on ne peut guère se fonder sur le vocabulaire pour apprécier l'intention de l'auteur en matière de légitimité du pouvoir. Le vocabulaire grec se rapportant à ce dernier est du reste beaucoup moins normé que le vocabulaire latin de l'époque classique (cf imperium, potestas, potentia…), particulièrement en poésie.
Oedipe Roi n'est pas un ouvrage de mythologie, c'est une tragédie, et je m'en tiens à ce qu'il y a dedans.
Cher Jacques,

il vous faut tout d'abord apprendre que Sophocle n'a pas inventé l'histoire d'Oedipe, qui apparaît déjà dans L'Iliade et dans l'Odyssée. Sophocle s'est inspiré d'un mythe préexistant pour en faire un pièce originale. Ce mythe est très présent dans la pièce, il y est même pleinement développé. Impossible de le nier. Il y a à la fois des éléments mythologiques et des éléments n'appartenant qu'à Sophocle.
Oedipe fait mener une enquête pour découvrir le meurtrier de Laïos, une des souillures qui a provoqué la peste à Thèbes.
Ce n'est pas exactement ça. D'abord Oedipe est d'accord pour rechercher la personne responsable de la peste. C'est Tirésias qui lance la chasse au sorcier. Et Oedipe donne son accord, jusqu'à ce qu'il comprenne que c'est à lui que Tirésias veut faire jouer le rôle du coupable déclenchant l'épidémie de peste. Oedipe d'abord hurle avec les loups puis il se rend compte qu'on l'a habillé avec la peau d'un agneau… Là, d'un seul coup, il n'a plus envie de croire, avec la foi du charbonnier, plus envie de donner dans la superstition. La chasse aux sorcières, aux empoisonneurs de fontaines, qui font mourir les troupeaux d'un simple regard, etc. tout cela s'écroule. Son rationalisme n'était pas donné au commencement du drame, il est acquis en cours de route, c'est un réveil brutal. Mais qui manque un peu de noblesse, car s'il s'était agi d'un autre, Oedipe l'aurait persécuté avec le peuple. Enfin, l'essentiel est la rupture avec la superstition, qui est très manifeste. Oedipe rappelle l'enquête qui a été menée autrefois et avait conclu à l'attaque de brigands. Et il lance une charge en règle contre le charlatanisme du devin Tirésias, qui n'a jamais su deviner quoi que ce soit… Il y a même un aspect comique dans le règlement de compte. Ce moment critique où la pièce exprime un choix pour l'enquête (rationalisme) contre le divination (superstition) n'appartient pas au mythe, c'est la voix de Sophocle, ici, qui charge et enfonce la superstition. Même chez un auteur aussi réactionnaire et ennemi de la philosophie qu'Aristophane, on trouve une telle liberté relativement aux croyances populaires :

XANTHIAS. Hé! qu'as-tu fait ?
DIONYSIOS. J'ai tout lâché. Invoque le Dieu.
XANTHIAS. Drôle de corps ! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie.
DIONYSIOS. Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le cœur.
XANTHIAS. Voici, prends.
DIONYSIOS. Applique.
XANTHIAS. Où est-il ? Dieux d'or, c'est là que tu as le cœur ?
DIONYSIOS. Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre.
XANTHIAS. O le plus poltron des dieux et des hommes !
DIONYSIOS. Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge ? Pas un autre homme ne l'eût fait.
XANTHIAS. Qu'est-ce à dire ?
DIONYSIOS. Un lâche serait resté dans la matière odorante ; moi, je me suis levé et torché.
XANTHIAS. Exploit viril, par Poséidon !
DIONYSIOS. Je le crois, de par Zeus !

Dans Les Grenouilles, Aristophane montre le dieu Dionysos se chier dessus, se torcher et se féliciter d'avoir eu le courage de ne pas rester couché dans sa merde…

Mais revenons à Sophocle, qui ne semble pas croire aux devins, oracles, et autres charlataneries. Il va exposer le mythe comme une parenthèse ouverte à l'intérieur d'un discours rationnel. Ce que vous évoquez ici :
Or il va s'avérer que le meurtrier de Laïos, c'est lui ; il va aussi découvrir qu'il a épousé sa mère et qu'il a usurpé le trône, mais il ne le sait évidemment pas au début…
Le développement de cette partie mythique et délirante est marqué très précisément : Créon sort de scène, et y revient à la fin. C'est pendant cette absence de Créon que la fable proposée au peuple est racontée… Autant les paroles échangées avant l'ouverture et après la fermeture de la parenthèse sont intelligibles selon le sens commun, autant le contenu de la parenthèse est délirant et défie le sens commun. Il faut construire le mythe, et la construction est pleine d'invraisemblances. On nage dans le merveilleux, dans la fable, le fantastique, on va de coïncidence en coïncidence, toutes plus énormes les unes que les autres. L'enfant abandonné, sauvé par un berger, adopté par un prince, qui tue son père et couche avec sa mère par accident, etc. tout cela raconté par un charlatan prétendant voir l'avenir. Avec ce cynisme de faire commencer l'histoire par l'exposition de l'enfant, comme si Oedipe était un banni de naissance : on peut s'en prendre à lui puisque cela a déjà été fait… une victime de naissance, victime par définition !
Sa seule erreur est l'aveuglement dans sa quête de la vérité.
L'erreur est d'avoir agréé la chasse aux sorcières. Tout ce qu'Oedipe lance à la face de Tirésias, il le savait depuis longtemps. Il savait parfaitement que la persécution du "responsable" d'une épidémie de peste est sans fondement. Mais par facilité, il a consenti à ce que sa ville se mette en chasse d'un coupable… avant de découvrir que Tirésias et Créon étaient de mèche pour le perdre.
"Ah ! lumière du jour, que je te voie ici pour la dernière fois, puisqu'aujourd'hui, je me révèle fils de qui je ne devais pas naître, l'époux de qui je ne devais pas l'être, le meurtrier de qui je ne devais pas tuer" (ibid. v 1183-1185).
On dirait le dénouement de l'affaire Khodorkovski : reconnais-toi coupable et tu pourras quitter en vie le pays…

Un dernier mot sur l'inclusion d'un parenthèse fantastique. J'ai vu récemment ce procédé, dans un film, La Guerre des monde de Spielberg. On a un commencement et une fin parfaitement rationnels et réalistes, et entre les deux, un longue parenthèse de pur délire. Et là aussi, les limites sont très précisément marqué. Le moment précis où l'on quitte le réel pour entrer dans l'imaginaire, c'est le carreau brisé par la balle, et le moment précis de retour au réel, c'est la famille sur le perron de la maison de Boston avec le héros qui reste dans la rue. Le film de Spielberg commence par une humiliation de classe : prolétaire du New Jersey quitté par sa femme qu'il aime toujours mais qui en avait assez de la médiocrité, elle le quitte pour un bourgeois de Boston, qui la met enceinte, ses propres enfants préfèrent leur nouveau père, qui est un winner et pourra leur payer des études à l'université. Ca commence par une violence extrême dans les rapports humains, une défaite, une honte et une humiliation insoutenables, qui finissent par se muer en violence (la vitre brisée). À partir de là, on a un tableau apocalyptique des fantasmes de destruction et de revanche du prolétaire humilié. Spielberg fait de la "guerre des mondes" une "lutte des classes", en s'intéressant à la souffrance intérieure du prolétaire humilié. Il y a la normalité, au début et à la fin, et le fantastique intercalé. Avec des limites très nettes, très marquées. Eh bien, dans l'Oedipe roi de Sophocle, on trouve exactement le même genre de changement de registre, comme je le disais plus haut :

I. Oedipe roi, Créon rien (réalisme et politique)

II. Invention de la fable, diffusion de la rumeur (merveilleux et superstition)

III. Oedipe rien, Créon roi (réalisme et politique)

Créon s'absente, mais quand il revient, le peuple croit dans la fable, et c'est lui qui devient roi à la place d'Oedipe…

Victor24 a écrit :
Oedipe Roi n'est pas un ouvrage de mythologie, c'est une tragédie, et je m'en tiens à ce qu'il y a dedans.
Cher Jacques,

il vous faut tout d'abord apprendre que Sophocle n'a pas inventé l'histoire d'Oedipe, qui apparaît déjà dans L'Iliade et dans l'Odyssée. Sophocle s'est inspiré d'un mythe préexistant pour en faire un pièce originale. Ce mythe est très présent dans la pièce, il y est même pleinement développé. Impossible de le nier. Il y a à la fois des éléments mythologiques et des éléments n'appartenant qu'à Sophocle.

Par exemple ??? J'en apprends ici…
Oedipe fait mener une enquête pour découvrir le meurtrier de Laïos, une des souillures qui a provoqué la peste à Thèbes.
Ce n'est pas exactement ça. D'abord Oedipe est d'accord pour rechercher la personne responsable de la peste. C'est Tirésias qui lance la chasse au sorcier. Et Oedipe donne son accord, jusqu'à ce qu'il comprenne que c'est à lui que Tirésias veut faire jouer le rôle du coupable déclenchant l'épidémie de peste. Oedipe d'abord hurle avec les loups puis il se rend compte qu'on l'a habillé avec la peau d'un agneau… Là, d'un seul coup, il n'a plus envie de croire, avec la foi du charbonnier, plus envie de donner dans la superstition. La chasse aux sorcières, aux empoisonneurs de fontaines, qui font mourir les troupeaux d'un simple regard, etc. tout cela s'écroule. Son rationalisme n'était pas donné au commencement du drame, il est acquis en cours de route, c'est un réveil brutal. Mais qui manque un peu de noblesse, car s'il s'était agi d'un autre, Oedipe l'aurait persécuté avec le peuple. Enfin, l'essentiel est la rupture avec la superstition, qui est très manifeste. Oedipe rappelle l'enquête qui a été menée autrefois et avait conclu à l'attaque de brigands. Et il lance une charge en règle contre le charlatanisme du devin Tirésias, qui n'a jamais su deviner quoi que ce soit… Il y a même un aspect comique dans le règlement de compte. Ce moment critique où la pièce exprime un choix pour l'enquête (rationalisme) contre le divination (superstition) n'appartient pas au mythe, c'est la voix de Sophocle, ici, qui charge et enfonce la superstition. Même chez un auteur aussi réactionnaire et ennemi de la philosophie qu'Aristophane, on trouve une telle liberté relativement aux croyances populaires :

XANTHIAS. Hé! qu'as-tu fait ?
DIONYSIOS. J'ai tout lâché. Invoque le Dieu.
XANTHIAS. Drôle de corps ! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie.
DIONYSIOS. Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le cœur.
XANTHIAS. Voici, prends.
DIONYSIOS. Applique.
XANTHIAS. Où est-il ? Dieux d'or, c'est là que tu as le cœur ?
DIONYSIOS. Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre.
XANTHIAS. O le plus poltron des dieux et des hommes !
DIONYSIOS. Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge ? Pas un autre homme ne l'eût fait.
XANTHIAS. Qu'est-ce à dire ?
DIONYSIOS. Un lâche serait resté dans la matière odorante ; moi, je me suis levé et torché.
XANTHIAS. Exploit viril, par Poséidon !
DIONYSIOS. Je le crois, de par Zeus !

Dans Les Grenouilles, Aristophane montre le dieu Dionysos se chier dessus, se torcher et se féliciter d'avoir eu le courage de ne pas rester couché dans sa merde…

Mais revenons à Sophocle, qui ne semble pas croire aux devins, oracles, et autres charlataneries. Il va exposer le mythe comme une parenthèse ouverte à l'intérieur d'un discours rationnel. Ce que vous évoquez ici :

Je ne fais absolument pas la même lecture que vous : Nous sommes dans un univers tragique ; ce sont les destins qui mènent le monde, et Tirésias est celui qui voit et qui sait. Ce n'est pas lui qui lance la "chasse aux sorcières", c'est Oedipe qui l'a convoqué. Quand Tirésias lui dira la vérité, pas immédlatement car elle est monstrueuse, Oedipe va l'insulter, le traiter de charlatan. Il manifeste alors son hybris, tout comme face à Créon, qu'il va accuser de complot.
Or il va s'avérer que le meurtrier de Laïos, c'est lui ; il va aussi découvrir qu'il a épousé sa mère et qu'il a usurpé le trône, mais il ne le sait évidemment pas au début…
Le développement de cette partie mythique et délirante est marqué très précisément : Créon sort de scène, et y revient à la fin. C'est pendant cette absence de Créon que la fable proposée au peuple est racontée… Autant les paroles échangées avant l'ouverture et après la fermeture de la parenthèse sont intelligibles selon le sens commun, autant le contenu de la parenthèse est délirant et défie le sens commun. Il faut construire le mythe, et la construction est pleine d'invraisemblances. On nage dans le merveilleux, dans la fable, le fantastique, on va de coïncidence en coïncidence, toutes plus énormes les unes que les autres. L'enfant abandonné, sauvé par un berger, adopté par un prince, qui tue son père et couche avec sa mère par accident, etc. tout cela raconté par un charlatan prétendant voir l'avenir. Avec ce cynisme de faire commencer l'histoire par l'exposition de l'enfant, comme si Oedipe était un banni de naissance : on peut s'en prendre à lui puisque cela a déjà été fait… une victime de naissance, victime par définition !

Certes il y a des hasards troublants, mais il y en a dans toutes les pièces de théâtre…
Sa seule erreur est l'aveuglement dans sa quête de la vérité.
L'erreur est d'avoir agréé la chasse aux sorcières. Tout ce qu'Oedipe lance à la face de Tirésias, il le savait depuis longtemps. Il savait parfaitement que la persécution du "responsable" d'une épidémie de peste est sans fondement. Mais par facilité, il a consenti à ce que sa ville se mette en chasse d'un coupable… avant de découvrir que Tirésias et Créon étaient de mèche pour le perdre.

Mais non, sans cela il n'aurait pas prononcé des imprécations contre le coupable…
"Ah ! lumière du jour, que je te voie ici pour la dernière fois, puisqu'aujourd'hui, je me révèle fils de qui je ne devais pas naître, l'époux de qui je ne devais pas l'être, le meurtrier de qui je ne devais pas tuer" (ibid. v 1183-1185).
On dirait le dénouement de l'affaire Khodorkovski : reconnais-toi coupable et tu pourras quitter en vie le pays…

Un dernier mot sur l'inclusion d'un parenthèse fantastique. J'ai vu récemment ce procédé, dans un film, La Guerre des monde de Spielberg. On a un commencement et une fin parfaitement rationnels et réalistes, et entre les deux, un longue parenthèse de pur délire. Et là aussi, les limites sont très précisément marqué. Le moment précis où l'on quitte le réel pour entrer dans l'imaginaire, c'est le carreau brisé par la balle, et le moment précis de retour au réel, c'est la famille sur le perron de la maison de Boston avec le héros qui reste dans la rue. Le film de Spielberg commence par une humiliation de classe : prolétaire du New Jersey quitté par sa femme qu'il aime toujours mais qui en avait assez de la médiocrité, elle le quitte pour un bourgeois de Boston, qui la met enceinte, ses propres enfants préfèrent leur nouveau père, qui est un winner et pourra leur payer des études à l'université. Ca commence par une violence extrême dans les rapports humains, une défaite, une honte et une humiliation insoutenables, qui finissent par se muer en violence (la vitre brisée). À partir de là, on a un tableau apocalyptique des fantasmes de destruction et de revanche du prolétaire humilié. Spielberg fait de la "guerre des mondes" une "lutte des classes", en s'intéressant à la souffrance intérieure du prolétaire humilié. Il y a la normalité, au début et à la fin, et le fantastique intercalé. Avec des limites très nettes, très marquées. Eh bien, dans l'Oedipe roi de Sophocle, on trouve exactement le même genre de changement de registre, comme je le disais plus haut :

I. Oedipe roi, Créon rien (réalisme et politique)

II. Invention de la fable, diffusion de la rumeur (merveilleux et superstition)

III. Oedipe rien, Créon roi (réalisme et politique)

Créon s'absente, et quand il revient, le peuple croit dans la fable, c'est lui qui devient roi à la place d'Oedipe…

Je ne crois pas à cette "théorie du complot"…

Quand Tirésias lui dira la vérité, pas immédlatement car elle est monstrueuse, Oedipe va l'insulter, le traiter de charlatan. Il manifeste alors son hybris, tout comme face à Créon, qu'il va accuser de complot.
Telle est la lecture traditionnelle et vénérable : Œdipe est coupable, l'hybris, c'est à juste titre que les dieux le châtient.
Qu'il me soit permis de préférer la lecture de René Girard : Œdipe est innocent, il paie pour tout le monde, « ce pelé, ce galeux d'où venait tout leur mal » comme dit La Fontaine qui avait bien compris aussi le mécanisme victimaire. La cité est en crise, il faut ramener la paix dans les esprits, rien de tel qu'un bon meurtre fondateur : la mort de la victime calme les passions, et de coupable de son vivant, elle devient sainte et vénérable après sa mort aux effets miraculeux. C'est exactement ce qu'il advient d'Œdipe à Colone.
(C'est exactement l'effet produit par le meurtre de Jacques Bino, en 2009. Cela ne vous dit rien, évidemment, mais voici en deux mots tirés d'un article du Monde :
Dans la nuit du 17 au 18 février 2009, la grève générale menée par le collectif LKP (Lyannaj Kont Pwofitasyon ou "lutte contre l'exploitation outrancière") qui paralysait la Guadeloupe depuis près d'un mois a été ponctuée par un drame.
Ce soir-là, peu avant minuit, Jacques Bino, 48 ans, membre de la CGT Guadeloupe et militant du LKP, tranquille père de famille qui rentrait chez lui en voiture après un meeting à Pointe-à-Pitre, a reçu un tir mortel dans la poitrine.
Après ce meurtre, on pouvait redouter le pire, mais tout au contraire, les esprits se sont calmés, et furent signés des accords baptisés accords Jacques Bino.)

Donc, Œdipe n'est en rien coupable et n'est coupable de rien, mais il se laisse convaincre de sa culpabilité et va au delà du châtiment. C'est en ce sens que je parlais de sacrifice. En contraste, Girard (toujours lui…) souligne que Job, lui, sûr de son innocence persiste à la proclamer, mettant ainsi en évidence l'injustice des maux qui le frappent : Œdipe est plus faible que ses persécuteurs, et Job plus fort.

Bien entendu, tout cela est hors sujet, mais si l'on ne s'offrait pas un petit plaisir intellectuel le jour de Noël, la vie vaudrait-elle la peine d'être vécue ?
Non ! Je n'ai pas dit qu'Oedipe était coupable, je n'arrête pas de dire le contraire ! Simplement, son hybris, chez Sophocle, obéit à une nécessité essentiellement dramatique : en faire un simple jouet du destin serait faire de lui un personnage de drame sacré ; il faut qu'il ait une épaisseur humaine pour qu'on le prenne mieux en pitié et que s'effectue la catharsis. La violence qu'il manifeste témoigne de son aveuglement, la renforce même. Le vrai drame, c'est qu'à l'instar de tout humain, il se croit libre, puissant, intelligent, invincible : quand Tirésias se résout à lui dire la vérité, il la refuse (il ne l' "entend" pas, en fait) et il interprète ces révélations comme la manifestation d'un complot (alors que pour eux, je le maintiens, c'est le plus légitime des souverains). Mais il est vrai que l'hybris lui confère une apparence de "culpabilité" : s'il ne s'était pas emporté contre les voyageurs au fameux carrefour, il n'aurait pas tué son père parmi ceux-ci ; s'il n'avait pas voulu montrer sa perspicacité, il n'aurait pas cherché à résoudre l'énigme de la Sphinge… Cette conception du héros nous amène ainsi, on le voit, à la fameuse formule concernant le héros tragique. C'est ainsi que Sophocle, peut-être le premier (il aurait été intéressant de connaître la tragédie perdue d'Eschyle sur le même sujet), a donné à l'homme toute sa dignité (même par l'erreur) au sein d'un univers de forces hostiles qui le dépassent.
Mais il est vrai que l'hybris lui confère une apparence de "culpabilité" :
C'est là que je voulais en venir : dans la mentalité grecque, Œdipe attire la colère des dieux comme le paratonnerre attire la foudre. S'il est puni, c'est qu'il était coupable, il avait fait quelque chose pour ça, si on a guillotiné Louis XVI, c'est que « Louis ne peut régner innocemment » comme disait Saint-Just.
Ces forces hostiles qui dépassent Œdipe ne sont autres que les hommes pervers, selon le mot de Girard.


Deux degrés de lecture, pour la tragédie de Sophocle :
le degré historique, le sens de l'œuvre pour les contemporains, le stade où vous vous placez très justement ;
le degré universel, le sens profond de l'œuvre tel que Girard le met en lumière.