Rabelais est un écrivain ivre, qui n’a écrit que dans le sens de son ivresse
26 réponses · Page 1 / 2
Bonjour à tous,
Je suis actuellement en Première L et j'ai une dissertation à faire pour vendredi prochain.
Le sujet est :
"Rabelais est un écrivain ivre, qui n'a écrit que dans le sens de son ivresse" - Voltaire
Partagez-vous cet avis de Voltaire à propos de Rabelais, et de Gargantua en particulier ?
Je sais qu'il faut que je fasse un plan dialectique type thèse/antithèse, et je sais quoi mettre dans la première partie (culte du vin, présence de l'ivresse, référence à Bacchus, etc…) mais j'ai beau me creuser la tête et je ne parviens pas à trouver des idées pour la seconde partie.
Pourriez-vous m'aider à trouver des arguments pour la seconde partie ?
Merci d'avance.
Il faut peut-être prendre également "ivre" et "ivresse" au sens figuré… Ne pas réduire cela au vin !
L'ivresse, c'est aussi l'enthousiasme, l'exaltation, la démesure, une certaine déraison.
Et l'on peut se demander en seconde partie si Rabelais n'a pas d'autres facettes plus "raisonnables".
C'est à dire "raisonnables" ? 😐
Être simplement exalté, enthousiaste, excessif, se laisser emporter par son "ivresse", en soi, cela ne permet pas vraiment de raisonner, de réfléchir…
Et pourtant, en plus de cette ivresse, Rabelais ne raisonne-t-il pas,
ne propose-t-il aucune réflexion sensée ?
Oulah, mais c'est super dur ! :/
Je ne trouve pas vraiment… Tu n'as pas compris ce que je t'ai dit ?
Non désolé mais j'ai pas trop compris 😀
Je t'ai pourtant expliqué en français, et j'ai essayé d'être le plus clair possible.
Mais si d'autres y parviennent mieux que moi, je leur laisse volontiers la place… 😜
La clé de compréhension, c'est que Voltaire se posait en parangon du bon goût, et mesuré à son aune, Racine lui-même est débraillé ! (Là, j'exagère, mais Voltaire juge sévèrement Corneille.) Il ne pouvait que détester Rabelais dont l'écriture est trop libre pour Voltaire le corseté.
Certes… Et l'on demande à Valentin s'il est d'accord, s'il juge lui aussi Rabelais n'a écrit que dans le sens de son ivresse. C'est la question posée.
En fait, j'ai déjà pas trop compris la signification "dans le sens de son ivresse".
Et j'ai oublié une info qui va restreindre le champ de recherche, c'est le fait qu'il faille chercher des arguments surtout dans Gargantua, j'ai demandé au prof et il m'a dit qu'on pouvait chercher ailleurs mais qu'il est préférable de chercher dans ce livre.
En fait, j'ai déjà pas trop compris la signification "dans le sens de son ivresse".
Confidence pour confidence, moi non plus !
En faisant travailler mes petites cellules grises, je comprends que Voltaire reproche à Rabelais de ne pas maitriser (d'après Voltaire…) sa création littéraire, d'écrire à la va-comme-je-te-pousse.
L'ivresse dont il parle me semble être l'enthousiasme humaniste de Rabelais devant les textes anciens, enthousiasme que Voltaire ne peut comprendre, deux siècles plus tard : ces textes ne sont pas pour lui de fraiches découvertes, mais son bain culturel : c'est en les lisant qu'il a appris à lire, ils sont pour lui du domaine de l'évidence, il s'en nourrit, il ne s'en enivre pas.
Cette ivresse a également à voir avec la richesse du vocabulaire : Rabelais joue avec les mots, jusqu'au vertige.
Voltaire, donc, lui reproche de ne faire que cela, jouer avec des mots.
C'est ainsi que JE le comprends, cela n'engage bien évidemment que moi. Consultez votre professeur.
Pensez-vous que l'on pourrait associer l'ivresse à la démesure qu'il y a dans Gargantua ?
Tout à fait. En vrac :
L'ivresse, c'est le vertige de l'humaniste qui découvre les merveilles de la machine humaine et qui en joue avec excès, au point d'en paraître perdre la raison. L'ivresse, c'est le déchaînement, c'est l'accumulation (plus de cent jeux sont cités au chapitre 22), c'est le jeu avec le langage (contrepèteries, etc…), le galimatias (harangue de Maître Janotus Bragmardo). C'est le gigantisme imaginé pour lui-même, les excès, les invraisemblances dignes des contes pour enfants, c'est la déraison en contradiction même parfois avec les découvertes anatomiques récentes (la naissance de Gargantua). C'est le parti-pris du corps dont aucune fonction n'est tabou, d'où les obscénités et la scatologie (chapitre 13). C'est aussi l'ivresse au sens propre, l'auteur nous invitant à boire toujours frais, et du meilleur ! Son œuvre semble du reste se refermer sur ce sujet avec, dans le Cinquième livre (si ce dernier est bien de Rabelais), le fameux oracle de la Dive Bouteille. L'ivresse, c'est enfin les nombreuses digressions, l'absence apparente de composition, le mélange de la prose et de la "poésie", l'obscurité de l' Enigme en prophétie finale… On semble entendre des "propos de table" déridés et qui n'en finiront jamais…
Mais Rabelais, c'est l'invitation à rire (l'Epitre aux lecteurs et sa célèbre formule) et presque toujours à sourire (catalogue de la librairie Saint-Victor, etc, etc…), donc à adopter l'attitude du spectateur de théâtre ou d'un lecteur des Contes de Voltaire. L'éducation traditionnelle du MA, le par-cœur, la critique sévère de la scolastique (une certaine passion propre aux humanistes lui fait d'ailleurs négliger ce que celle-ci fut vraiment, mais ça, c'est moi qui le dis !), le ridicule et l'horreur de la guerre (chapitre 21) furent les combats mêmes de Voltaire ; l'auteur de Zadig aurait aussi souscrit à la nécessité d'ouvrir l'esprit de l'enfant et de le tourner vers l'expérience directe (chapitres 14 et 15) plutôt que vers les articles de foi. Son livre (de même que le Pantagruel) peut aussi se lire comme une parodie des romans de chevalerie et des chansons de geste (enfances - exploits - moniage à Thélème) ; or que fait Voltaire dans Candide, dont le titre des chapitres fait parfois un peu penser à Rabelais dans leur intention satirique ? Et le jardin de Candide ne rappelle-t-il pas l'abbaye de Thélème ? Celle-ci n'est-elle pas du reste le support d'une utopie qui vaut celles du XVIIIème siècle, et en particulier celle de l'Eldorado ? Tous deux, avec leurs moyens littéraires propres, ont milité contre l'obscurantisme, la barbarie et pour l'émancipation de l'Homme, tous deux ont jeté de brillantes "lumières" sur leur époque.
Il semble donc que Voltaire ait été surtout sensible à la facture et au langage de Rabelais, qui choquaient ses goûts d'homme raffiné et mondain (cf Delia)!
Pensez-vous que l'on pourrait associer l'ivresse à la démesure qu'il y a dans Gargantua ?
Je t'avais déjà indiqué plus haut :
Il faut peut-être prendre également "ivre" et "ivresse" au sens figuré… Ne pas réduire cela au vin ! L'ivresse, c'est aussi l'enthousiasme, l'exaltation, la démesure, une certaine déraison.
Mais tu m'as dit que tu n'avais pas bien compris… J'espère que tu comprendras mieux ce que vient de t'expliquer Jacques.
Livre, l'ivre.
Relis la préface de Gargantua, tout y dit sur cette ivresse.
Le prologue ou la préface ? Parce que moi j'ai une édition où il y a le célébrissime prologue, écrit par Rabelais, et une préface, écrite par Guy Demerson (un nom comme ça), le type qui a traduit Gargantua du français moyen au français moderne.
Avec ce que je t'ai écrit, tu as une matière suffisante, non ? Tu n'as pas à faire un travail d'érudition, mais de montrer avant tout que tu as lu attentivement Gargantua et que tu es capable de réfléchir sur ce qu'en a dit Voltaire.
Oui, merci et pensez-vous qu'il serait cohérent et envisageable, que dans ma dissertation je peux faire 2 parties, une sur l'ivresse au sens propre (le vin, l'alcool), et une deuxieme sur l'ivresse au sens figuré (accumulation, gigantisme, jeu du langage, déraison, excès) ?
Ce seraient deux saoûl (pardon : sous)-parties, en ce cas, oui, tout à fait. N'oublie pas de bien commenter l'expression "dans le sens de son ivresse" ; elle me semble signifier que pour Voltaire, Rabelais marque une trop grande complaisance envers la démesure et l'excès. La critique consistera à montrer alors que cette "ivresse" ne nuit pas pour autant à l'expression de la "substantifique moëlle" de l'œuvre.
Derrière l'ivresse… la vérité.