Bonjour, je dois faire un exposé sur le Corps Baroque de 1588 à 1635. J'ai fait de nombreuse recherches concernants la définition du terme baroque à cette époque et de nos jour:
A CETTE ÉPOQUE : le mot baroque (barroco en portugais) est un terme de jouaillerie pour désigner une perle irrégulière.
AUJOURD’HUI : dans le vocabulaire courant, le mot baroque évoque aussitôt quelque chose de péjoratif : «bizarre, choquant, biscornu, étrange, excentrique, insolite, irrégulier» (le Robert). Et les mots «maniérisme» et «roccoco» qu’on lui associe renvoient toujours à des défauts. Ce sont ces défauts qui, en un sens, sont aujourd’hui les qualités des oeuvres baroques !
Mais j'ai également fait des recherches sur l'origine de ce mouvement, ses influences et également les oeuvres majeures en littérature.
Cependant mon problème est que je ne comprends pas ce qu'on sous entend par "corps" baroque. Je ne parviens pas à définir le terme "corps" dans ce sens là. J'ai donc besoin de votre aide pour pouvoir avancer dans mes recherches.
En attente de réponse,
Cordialement.
S'il s'agit du corps physique, du corps humain, le sujet vous invite à questionner la manière dont les oeuvres culturelles de la période dite "baroque", période insérée entre la Renaissance et l'âge classique, représentent les corps, pensent le corps, la chair. De quelles tensions (vie/mort, beauté/laideur, chairs pleines/blessures, corps familier/corps étranger) le corps représenté se fait-il le théâtre ? En quoi le regard porté sur le corps physique est-il renouvelé ? Pendant des siècles, et ce depuis Platon ("le corps est le tombeau de l'âme"), le corps fut méprisé, considéré comme indigne d'être étudié, représenté. Religions et philosophies situaient l'humanité (vertus, raison) dans l'âme ; le corps se faisait le siège de la bestialité, des vices, des péchés. Le corps, et en particulier le corps sexualisé, était un lieu de honte, un lieu à recouvrir, à dissimuler (voir la représentation du corps dans les arts chrétiens). A partir de la Renaissance, le regard change progressivement : le corps est peu à peu réhabilité (voir chez des écrivains comme Rabelais), suscite des interrogations nouvelles (premières recherches anatomiques : De Vinci…), et devient, dans les arts figuratifs, un objet de désir (Ronsard, Titien…). En peinture, les corps voilés se dévoilent, permettant ainsi l'émergence d'un nouveau plaisir esthétique : l'érotisme. La chair envahit l'espace (voyez chez Rubens) : c'est le muscle qui est étudié (le sujet pictural, qu'il soit historique, mythologique ou religieux, n'étant le plus souvent qu'un prétexte). L'art baroque interroge notre mortalité, le caractère périssable de la chair, le caractère passager de la beauté : comment représenter la mortalité du corps (voir en peinture, les Christ en Croix) ? L'art baroque interroge aussi la texture de la réalité : où s'arrête le réel, où commence le songe (Calderon, L'illusion comique de Corneille) ? Et où se situe le corps, entre réalité et songe ? Le corps représenté est-il un corps réaliste, ou un corps fantasmé ? L'art ne cherche-t-il pas à nous montrer ce qui est d'ordinaire interdit à la vue (le corps nu), donc à transgresser les interdits ? Le corps baroque ne serait-il pas un interdit qui se dévoile, ou un songe qui s'incarne (au sens de "qui se fait chair") ? En littérature, il faudrait faire une recherche sur le rôle et la représentation du corps dans des oeuvres comme L'Astrée, d'Honoré d'Urfé, par exemple. Et surtout, toujours, se demander : de quoi le corps est-il le signe ? Le corps lui-même n'est-il pas un "charnier de signes" (Jean Baudrillard) ?
Baroque et métamorphose: le bassin de Latone, à Versailles, met en scène les paysans de Lycie transformés en grenouilles.
Adhibou a écrit :Le corps, et en particulier le corps sexualisé, était un lieu de honte, un lieu à recouvrir, à dissimuler (voir la représentation du corps dans les arts chrétiens). A partir de la Renaissance, le regard change progressivement : le corps est peu à peu réhabilité
?
La plupart des écrits chrétiens des premiers siècles, à partir des épîtres de St Jean, mettent en valeur la dialectique esprit/chair sous l'influence de la philosophie grecque. Ce qui ne signifie pas que ces écrits soient en défaveur de la chair, loin de là.. Le christianisme, en particulier la patristique, a développé toute une
théologie voir même une mystique du corps qui est très méconnue et gommée par l'autre ascendant - je pense notamment à St Augustin et à l'influence qu'il aura durant des siècles - qui a en effet une certaine méfiance vis à vis du corps. Pour les chrétiens, le corps, et surtout le corps sexué est une chose éminemment positive et une composante majeure du rapport à Dieu.
Quant aux arts chrétiens qui occultent le corps, à quoi faites-vous référence? Depuis le Moyen-âge les représentations du corps sont à l'honneur, qu'il s'agisse du corps sexué (Adam et Eve), du corps virginal (Marie) du corps glorieux (la résurrection) ou encore du corps mourant (crucifixions, transis…) quant à la période Renaissance, je pense que la chapelle Sixtine est sans doute le lieu où l'on peut admirer le plus peintures de sexes au mètre carré…
Avec Michel-Ange et la Sixtine, les corps (les sexes) se dévoilent (comme je l'expliquais, la Renaissance explore avec audace l'anatomie humaine !) ! Il ne faudrait cependant pas oublier les retours de pudeur officiels, et je vous renvoie à ce sujet au peintre Daniele da Volterra, cocassement surnommé "Il Braghettone". Comme quoi, vous le voyez, l'Eglise n'a pas toujours eu un regard bienveillant vis-à-vis des représentations du corps sexué. D'ailleurs, je repense à cet épisode biblique, l'ivresse de Noé : Cham est maudit, parce qu'il a vu le corps nu de son père. Le corps nu est problématique. Adam et Eve : deux corps dénudés, et encore une fois, la honte, la malédiction. Il y a un tabou très fort, ancré dans la tradition officielle dominante, que la Renaissance commencera à ébranler, sous l'influence de l'Antique. Et, sauf erreur de ma part (je ne demande qu'à être détrompé), avant la Renaissance italienne, les arts chrétiens ne ménagent aucune place à la représentation de corps à potentiel érotique. Corps virginaux, corps glorieux sont toujours chastement vêtus.
Delia me fait penser que dans le cadre d'un travail portant sur le corps baroque, le thème de la métamorphose est essentiel. Il faudrait étudier la question de l'influence d'Ovide, en littérature - plus généralement, dans les arts. Le Moyen-Age avait entretenu la tradition des Métamorphoses, avec ses Ovides Moralisés.
Adhibou a écrit : la Renaissance explore avec audace l'anatomie humaine !
Pas eu besoin d'attendre la Renaissance, on fait à tort du moyen-âge un période d'obscurantisme et d’imbécillité.. Je ne dis pas qu'il n'y a pas eu des théories farfelues (autours des fluides par exemple) ni que la Renaissance n'ai rien apporté, bien au contraire mais la médecine médiévale avait déjà fait de grandes avancées : je pense notamment à Hildegarde de Bingen qui, vers 1150, avait déjà donné une explication très détaillée du fonctionnement de l'orgasme. Entre autres choses…
Comme quoi, vous le voyez, l'Eglise n'a pas toujours eu un regard bienveillant vis-à-vis des représentations du corps sexué. D'ailleurs, je repense à cet épisode biblique, l'ivresse de Noé : Cham est maudit, parce qu'il a vu le corps nu de son père. Le corps nu est problématique.
Ce n'est pas le corps nu en soi qui est problématique ici mais le corps nu du
père. La figure du patriarche impose la crainte dans l'Ancien Testament.
Adam et Eve : deux corps dénudés, et encore une fois, la honte, la malédiction. Il y a un tabou très fort, ancré dans la tradition officielle dominante, que la Renaissance commencera à ébranler. Et, sauf erreur de ma part (je ne demande qu'à être détrompé), avant la Renaissance italienne, les arts chrétiens ne ménagent aucune place à la représentation de corps à potentiel érotique.
Vous devriez jeter un oeil sur les gargouilles des cathédrales.. 🙂
Pour ce qui est de la question d'Adam et Eve, nous avions eu un séminaire en master qui évoquait le fait que dans la théologie chrétienne le corps masculin et féminin sexué est primordial : les traductions en français nous font croire - à tort - que l'homme fut crée en premier. Si on se penche sur le texte hébreu, on voir que Dieu créa l'Humain (je ne me rappelle plus du mot exact) puis qu'il différencie les sexes ; le souffle de Dieu (ach) différencie l'homme (ish) et la femme (isha). C'est l'homme et la femme réunis sexuellement qui sont à l'image de Dieu… Je résume rapidement ce que la théologie du corps dit sur le sujet mais en tout cas cela n'a rien à voir avec la doxa qui voudrait que le péché originel soit sexuel. On peut difficilement dire que la question des sexes est gommée dans le christianisme et dans ses représentations, même si celles-ci sont bien souvent allégoriques.
Personne ici ne parle du moyen-âge comme d'une période d'obscurantisme et d'imbécillité : cette considération banale (à laquelle je souscris pourtant) n'a pas lieu d'être, ici. Personne ne parle non plus du péché originel comme d'un péché sexuel : vous réagissez à des propos que je n'ai pas tenus.
Honnêtement, des gargouilles érotiques ? Je demande une démonstration !
Mais merci de m'avoir fait découvrir Hildegarde de Bingen 🙂
Adam et Eve : deux corps dénudés, et encore une fois, la honte, la malédiction.
Il ne s'agit pas de corps dénudés, mais de corps nus, nus car ils n'ont pas besoin de se protéger ni de se masquer. Puis ils commettent une grosse bêtise : ils se sont voulus Dieu à la place de Dieu. Ils
se voient donc nus, tels qu'ils sont, pas bien malins…
Je conseille à quiconque croit que l'époque médiévale méprise la nudité d'aller voir au musée de Cluny à Paris le magnifique Adam avant la faute sculpté pour Notre-Dame. Un critique y voi
t la beauté grecque adoucie par la tendresse médiévale. Cette statue était placée primitivement
dans l'église, pas sur la façade où Viollet-le-Duc a accroché son pastiche.
Concernant Adam et Eve : avaient-ils, avant de goûter au fruit de la Connaissance, l'outillage conceptuel leur permettant d'avoir l'idée de la (de leur) nudité ? Non, évidemment, car s'ils disposaient d'un tel outillage, croquer la pomme n'aurait rien changé à leurs affaires ! Ils n'avaient pas l'idée du nu avant la pomme, et ils l'ont après : avec la pomme, un voile tombe, une obscurité (l'ignorance de soi) disparaît. Ce que l'on ne voyait pas avant saute à présent aux yeux. Je maintiens qu'une forme de dénudation s'opère, allégorique, bien entendu. Après la pomme, le nu dévoilé devient aussitôt un nu à couvrir. La pomme est un dévoilement fatal qui appelle un (re)voilement.
L'époque médiévale (avalanche de siècles qui ne se ressemblent pas, de normes artistiques variables, ne l'oublions pas ! De quelle époque date cet Adam de Cluny ?) ne méprise pas la nudité sacrée dans les arts, mais (et je parle de tendances générales, vous trouverez aisément des centaines de contre-exemples particuliers) elle peine bien souvent à lever le voile sur certains organes - et lorsqu'elle le lève, ce n'est peut-être pas sans intentions provocatrices (esthétiques, philosophiques…) de la part de l'artiste. Et il faut distinguer le nu sacré du nu profane. Mais je ne suis pas spécialiste de la question.
Personne ne parle non plus du péché originel comme d'un péché sexuel : vous réagissez à des propos que je n'ai pas tenus. Honnêtement, des gargouilles érotiques ? Je demande une démonstration !
En effet vous ne les avez pas tenus mais c'est généralement admis, je clarifiais
Pour ce qui est des gargouilles érotiques on en trouve quelques unes sur le net et j'en ai déjà vu qui valent largement
L'Origine du monde 🙂
L'Adam du musée de Cluny date de 1260.
Je suis d'accord avec vous sur le processus de découverte/recouvrir qui s'opère mais à mon avis - et je n'ai aucune idée de ce que les chrétiens en pensent - c'est peut-être un sentiment de crainte, le fait de découvrir l'autre en tant que personne sexuée différente : avant la "faute", [je rejoins Délia: comme les anges déchus, il s'agit d'un péché d'orgueil et pour ce qui est de l'arbre les textes ne parlent pas de "pomme" mais de "fruit"], l'homme et les femme vivaient en symbiose, tant au quotidien que sexuellement et la péché originel opère une fracture entre eux, d'où peut-être la crainte de l'autre.
Je me trompe peut-être mais je n'ai pas l'impression que le "Moyen-âge" - disons cela par commodité - ait le même regard moral que celui que nous portons. La sexualité étant pour eux de l'ordre de la nature, je ne pense pas que les représentations érotiques soient de l'ordre de la transgression mais plutôt de l' (auto)dérision et de l'humour : ainsi certains moines et mêmes moniales copistes signaient leur travail en disant qu'en échange de leur peine ils aimeraient bien prendre du bon temps 🙂 de même pour les gargouilles érotiques, elles sont assez grotesques et je ne parle pas de la quantité de fabliaux scabreux: cela prête plus à rire qu'à choquer.
Qu'en pensez-vous?
Il y a sans doute un autre pendant puisque durant toute la période médiévale les images ont un fort pouvoir pédagogiques : les frontons des églises sont de véritables catéchismes pour ceux qui ne savaient pas lire et la plupart des églises gothiques ont beaucoup perdu de leur magnificence : on a retrouvé peu des peintures et des fresques qui décoraient les murs.
Il ne me reste plus qu'à mettre la main sur un ouvrage traitant de la sexualité au Moyen Age ! Vous m'avez donné l'envie de creuser la question - même si elle risque de m'entraîner assez loin des "préoccupations" de l'oeuvre que j'étudie en ce moment, une chanson de geste du XIIe, Le couronnement de Louis ! A la guerre, les corps sont recouverts !
Merci à tous pour vos réponses, grâce auxquelles j'ai pu avancer dans mon devoir!!
J'ai notamment trouvé un autre livre qui me paraît assez intéressant pour illustrer l'évolution de la place en art du corps baroque. "La danse comme texte, idéologie du corps baroque" de Mark Franko
Mais j'ai également commencé la lecture du "Que sais-je" sur le Baroque afin de clarifier mes idées et d'en savoir plus sur ce "mouvement".
D'ici la fin de la semaine je vais rédiger une partie de mon travail, si vous êtes intéressé, je posterai ce que j'ai fait.