Bonjour,
Une phrase de Erec et Enide (traduction de Jean Pierre Foucher) me pose problème : un roi raconte à Erec que beaucoup de chevaliers se sont lancés dans l'aventure de la "Joie de la cour" mais qu'ils n'en sont jamais revenus. Erec tient à montrer sa valeur et le roi lui répond : "Il est vrai toutefois que si vous tenez à tenter l'aventure je vous la permettrai, malgré que j'en ai"
Si quelqu'un est en mesure de m'éclairer?
Merci d'avance 🙂
Titania91 a écrit : "Il est vrai toutefois que si vous tenez à tenter l'aventure je vous la permettrai, malgré que j'en ai"
Il s'agit de l'expression
"malgré que j'en aie" (en principe, c'est un subjonctif), signifiant
"quelque mauvais gré que j'en aie, en dépit de ma volonté". De l'expression ancienne
"avoir mal gré, avoir mauvais gré".
Merci de cette réponse rapide 🙂 !
Pour ton information, sache que cette expression n'appartient absolument pas au texte original ; c'est le traducteur qui l'utilise, du reste abusivement.
Merci de l'information
Il n'est pas facile de trouver les textes en langue originale (à tarif abordable) et je n'ai pas une lecture fluide de l'ancien français; je me contente donc de traductions pour le moment 🙂
"Malgré que j'en aie" nous transporte de façon cocasse dans l'univers du XVIIème !
Ah tiens, pourquoi donc ? C'est pourtant très moyenâgeux aussi :
TLF a écrit :Loc. conj. 1. ca 1250 malgré que j'en aie, que tu en aies, etc. « en dépit de moi, de toi… » (Doon de Mayence, éd. A. Pey, 161 : Mau gré que il en ait)
En voici
d'autres exemples :
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Cependant, je ne crois pas en effet que la formule se trouve telle quelle dans le texte de Chrétien de Troyes, qui en utilise cependant d'autres semblables comme celle-ci dans
Lancelot :
3756 Come avugle et come eschacier
3757 Le mainne, mau gré en ait il.
Titania, pour le texte original et pour le vocabulaire de Chrétien de Troyes, il y a un site formidable :
https://www.atilf.fr//scripts/dect.exe?INIT_SESSION;OUVRIR_MENU=1;LANGUE=FR;ISIS=isis_dect.txt;OUVRIR_MENU=1;s=s0a5c013c;LANGUE=EN;ISIS=isis_dect.txtwhaou quel travail!
Merci encore
Je n'ai pas dit que l'expression n'était pas attestée, c'est facile à vérifier, mais que son emploi me paraissait ici relever d'une tonalité déplacée.
Chrétien a écrit mes bien vous poist ; comment traduiriez-vous, lamaneur ?
J'aimerais un peu de contexte, que je trouve grâce au site indiqué :
5584 Einz que demain soit aseri,
5585 poez ausi de vos atandre,
5586 se la Joie volez anprandre,
5587 que vos l'avroiz, mes bien vos poist.
Ça ressemble plutôt à "mais qu'il vous en pèse", c'est donc un avertissement sur les difficultés à venir plutôt qu'un "malgré que j'en aie". La traduction serait alors mal choisie, non pas à cause de l'expression employée qui n'a rien de cocasse en elle-même, mais parce que ce n'est pas le sens de l'original.
Est-ce là aussi votre point de vue ?
Bonjour,
Le problème est que le roi Evrain ne saurait souhaiter du malheur à Érec. La formule mes bien vous poist me paraît plutôt l'équivalent de "grand bien vous fasse" ou "bien vous en prenne".
Pour en revenir à l'expression "bien que j'en aie", elle est fautive pour les raisons que vous dites (ce n'est pas la même personne qui est mise en avant), mais aussi parce qu'elle est beaucoup trop "polie", elle me semble détonner dans ce contexte.
Il ne faut pas interpréter la tournure que j'ai employée "mais qu'il vous en pèse(ra)" comme un souhait du roi mais comme une prémonition, une crainte à l'égard de l'avenir : Dieu qu'il vous en coûtera !
De toute façon, la tournure
mes bien vos poist est sujette à beaucoup de
gloses :
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Autrement dit, le sens serait plutôt :
vous y arriverez, même si cela ne sera pas sans mal.
Pour le côté trop poli de la traduction, je ne sais pas ; il me faudrait la lire en entier pour voir dans quel registre elle se situe. Je me doute qu'elle ne retrouve pas la verve, la spontanéité du texte original, mais peut-être est-ce librement accepté par le traducteur, un peu comme Galland qui fait parler les personnages des Mille et Une Nuits comme des gens de la Cour de Louis XIV !
Mais oui, mais le roi vient de dire que tous les chevaliers qui en tenté d'entrer dans le verger sont morts ; il ne peut ensuite assurer Erec qu'il réussira au prix de dangers apparemment moindres que la mort… Je comprends autrement, mais je me range bien sûr aux hypothèses du savant que vous citez bien que les deux vers traduits me paraissent un peu contradictoires.
La traduction de Jean-Pierre Foucher (Livre de Poche) est la suivante : "Il est vrai toutefois que si vous tenez à tenter l'aventure, je vous la permettrai, malgré que j'en aie".