Guillaume Apollinaire et l’esprit nouveau

Entraide scolaire

7 réponses

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
Livres sur Amazon
Bonjour à tous !
Je voulais seulement savoir comment vous caractériseriez "l'esprit nouveau" d'Apollinaire, parce que je ne comprend pas bien…
Merci 🙂 !
En quelques mots …

L'esprit nouveau renvoie à la fois à la manière dont Apollinaire conçoit l'acte poétique et à la forme.
- Sur une voie ouverte par Nerval, Rimbaud, Lautréamont et quelques "néo-symbolistes", le poète va s'abandonner à son imagination et lui donner toutes les possibilités d'exploration, notamment dans le domaine de l'irrationnel (d'où la difficulté que l'on a à "interpréter" certains textes). Il va aussi puiser ses sujets dans la modernité : la vie urbaine, les réalisations techniques (Tour Eiffel !), la trivialité du quotidien deviennent objet de poésie, non sans un certain malaise parfois car si cette modernité séduit, elle fait perdre ses repères… (cf Alcool). Le "je" du poète devient instable ; on n'est plus dans le schéma romantique du poète exprimant des états d'âme, prenant position face au monde ou à la société, ou tentant d'extraire la poésie des "bas-fonds" de cette société (Les Fleurs du Mal) : le "je" est parfois "un autre", multiforme, témoin et parti prenante, distillant un discours dont le référent n'est plus stable car le "je" emprunte plusieurs rôles, mélange les temps et les lieux, ne se "confie" pas. On sait qu'il appartiendra au Surréalisme (mot créé par Apollinaire), d'aller encore plus loin, et ce systématiquement, sur la voie de la déconstruction de l'image du poète poursuivant son "idée" ou se croyant investi d'une "mission".
- La forme poétique classique ne va plus prédominer (alors que c'est encore le cas dans les Poésies de Rimbaud), l'inspiration va créer sa propre forme, même si l'alexandrin n'est pas totalement oublié, et s'affranchir de la ponctuation qui contraint trop le rythme, du moins visuellement. Surtout, le procédé de la juxtaposition va être fréquemment utilisé : il n'y a plus de fil logique dans certains passages, le poète passe d'une idée à l'autre, et ce disparate correspond justement à la perte des repères dont j'ai parlé plus haut. On a souvent comparé cette manière de composer au cubisme, dans lequel la juxtaposition ou l'imbrication des formes sont une manière d'appréhender en une seule fois divers moments qui, dans la réalité, se succéderaient.

Mais on est loin d'avoir épuisé la matière, et d'autre part, il ne faudrait pas penser qu'Apollinaire soit réductible à cette idée de "modernité" qu'on lui colle souvent un peu vite.
Il me semble que nous sommes très mal placés pour juger de la modernité, de la nouveauté d'Apollinaire, pour la raison inéluctable que sa modernité est devenue notre routine.
Je m'explique mieux : ce qui est une nouveauté fracassante en un temps devient un mode habituel aux époques suivantes.
Apollinaire salue la modernité de l'aviation, en 1913. En 2013, les riverains font des pétitions pour que les vols de nuit soient interdits : la modernité est devenue routinière et l'on n'en perçoit plus que les nuisances.

En s'aidant d'une bonne culture historique, comme l'a fait Jacques, on peut faire entrevoir ce que les contemporains jugeaient moderne, mais cette modernité est perdue pour nous.

(Autre exemple : les réflexions de Baudelaire sur le costume moderne et les croquis de Constantin Guys. Ces dessins de Constantin Guys nous semblent à nous délicieusement pittoresques, et il nous faut faire un effort considérable pour nous replacer au temps où ces costumes peuplaient les rues.)
Attention, l'expression "esprit nouveau" est elle-même datée, puisque une conférence faite par Apollinaire en 1917 est justement titrée "L'esprit nouveau et les poètes". Je ne crois pas que la question que se pose Bronam soit de savoir si Apollinaire est encore "moderne", ce qui serait évidemment un faux sujet.
Je faisais simplement remarquer, pour ajouter de l'eau à votre moulin, que nous n'avons pas, que nous n'aurons jamais les outils conceptuels nous permettant de mesurer la nouveauté d'esprit ou la modernité de nos Anciens.
On n'y peut parvenir qu'en se situant dans le contexte de l'époque, comme vous l'avez fait.

D'ailleurs comme le dit Anselme Deburau, sous la plume de Jacques Prévert :
La nouveauté ? la nouveauté ! C'est vieux comme le monde, la nouveauté !
Merci beaucoup à vous, j'ai compris que ce sujet était très complexe 😀
On ne peut le nier… 🙂