Les petits genres sont le lieu et le mode de contestation des grands genres
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Bonsoir à tous,
Je travaille actuellement sur ce que l'on appelle les "petits genres" ou encore les formes brèves ou simples (pour reprendre le concept de Jolles) : il s'agit de textes brefs, mais pas forcément courts, comme la fable, la maxime, le proverbe, certains textes de théâtre courts (quelques scènes), ou encore de devinettes, ou de définitions la plupart du temps humoristiques.
Jusque là, pas de problème majeur, mais je rencontre pourtant quelques difficultés concernant un sujet de dissertation sur lequel je dois travaillé, précisément sur cette problématique. En voici l'intitulé :
"Etes-vous d'accord avec l'opinion critique qui considère que les petits genre sont le lieu et le mode de contestation des grands genres ?"
Je ne suis beaucoup documentée sur le sujet et pourtant je n'ai retrouvé cette "opinion critique" nulle part. Si Barthes s'exprime en effet sur le discontinu, il n'énonce aucunement une telle thèse.
Par ailleurs, il me semble que les petits genres, par leur forme même, sont bien un mode de contestation…mais je saisis moins par contre ce qu'il faut entendre, dans ce sujet, par "lieu" de contestation : les deux se recoupent-ils selon vous ou bien faut-il clairement distinguer ces deux expressions qui n'ont, bien entendu, pas été choisies par hasard. Ce problème même me conduit à des hésitations concernant mon plan.
J'espère que certains seront inspirés par ce sujet et auront quelques pistes à me proposer : je pensais expliquer la citation (peut-être en 2 parties distinctes, l'une pour le "mode", l'autre pour le "lieu") puis apporter des arguments contestant cette fameuse"opinion critique", pour laquelle peut-être vous aurez plus d'informations que moi.
Je remercie tous ceux qui prendront le temps de réfléchir à ce sujet et pourront m'apporter quelques lumières.
A bientôt.
Bonsoir Anne Sophie,
Je suis loin d'être un spécialiste des petits genres.
Mes propos sont donc à prendre avec circonspection.
Pour ce qui concerne le lieu et le mode, je perçois, derrière l'apparente redondance, quelques nuances.
Lieu me fait penser à concentration ; mode, à manière. Les petits genres abriteraient donc plus de pièces contestataires que les grands. Implicitement, les grands genres se rattacheraient à l'académisme, à l'art officiel, aux sujets nobles. Les petits genres développeraient une variété de traitements, une richesse de moyens de contestation. Leur briéveté serait nécessaire pour créer la surprise et produire les effets comiques qui risqueraient de se diluer autrement. Peut-être aussi que la réduction est en elle-même une contestation, il s'agirait alors de dégonfler l'emphase des modèles nobles et ennuyeux…
Pour illustrer mon propos, si je retiens la fable des Deux coqs, j'ai peut-être une parodie de l'Iliade. La fable est donc le lieu d'une réécriture humoristique du modèle antique. Pour ce faire, La Fontaine mélange les genres, les registres, les types de vers, donc les modes de contestation, en particulier il conteste le mode hégémonique de l'alexandrin.
Si ces quelques considérations peuvent t'aider à y voir plus clair, tant mieux ! Mais si elles te paraissent oiseuses, je ne serais pas vexé.
Jean-Luc, je tiens tout d'abord à vous remercier pour votre réponse. Loin de me paraître oiseuses, vos remarques au contraire confirment l'approche que j'avais du sujet : il me semble qu'il faut bien distinguer lieu et mode…le premier renvoyant grosso modo, selon moi, au fond (c'est-a-dire aux sujets traités par les petits genres : j'avais aussi pensé aux parodies d'épopée) et le second, à la forme (le bref des sentences face aux longeurs des traités, les pièces courtes du Théâtre Libre face aux pièces fleuves comme La Dame aux camélias…).
Seulement, j'hésite à rédiger une partie pour chacun de ses aspects : si il a, il me semble, beaucoup à dire sur l'esthétique contestataire des formes simples, en revanche, je sèche pour l'autre partie. J'ai bien pensé aux fables de La Fontaine, en particulier, celle qui parodie l'épopée, et quelques autres exemples, mais cela me semble un peu léger pour tenir toute une partie. Peut-être devrais-je plutôt faire une partie d'explication du propos (avec le lieu et le mode), puis une autre où je dirais que les petits genres ne se positionnent pas forcément en opposition aux grands genres, mais les serviraient plutôt (les sentences dans les tragédies de Corneille par exemple). Enfin, je pensais élargir le propos en disant que les formes simples ne répondaient pas aux mêmes attentes, aux mêmex buts : elles seraient l'autre des grands genres, à côtés d'eux et non plus contre eux. Pourriez-vous me dire objectivement ce que vous en pensez ?
Par ailleurs, auriez-vous une petite idée de la mouvance critique d'où pourrait émaner une telle opinion ?
Encore merci. A bientôt.
Après réflexion, je reviens sur le plan que je proposais dans mon dernier message:
1) explication de l'énoncé de la dissertation : en quoi peut-on dire que les petits genres sont lieu et mode de contestation des grands genres- arguments en faveur de "cette opinion critique"
2) nuance du propos : pas forcément de rapport de force entre les 2 : d'ailleurs ils leurs arrivent de cohabiter (un texte n'appartient jamais à un seul genre)
3) (à prendre avec circonspection): si l'on perçoit bien dans l'opinion critique à commenter ici une forme de dévalorisation des petits genres (ils ne seraient que contestation, n'auraient donc de valeur, de sens que dans leur opposition aux grands) ne peut-on pas remettre en cause cette distinction grands/petits genres : sur quoi est-elle fondée ? Y-a-t-il encore des genres littéraires à notre époque ?… bien que minorés, les petits genres, par leur subversion même, ne reprennent-ils pas l'avantage sur les grands ?…
J'ai peur de faire fausse route pour cette 3ème partie, de m'éloigner peut-être un peu trop de sujet, mais ne faut-il pas remettre en cause, au moins à un moment du développement cette appelation de "petits"genres ?
A bientôt.
Bonjour Anne-Sophie,
Je me suis d'abord attelé à un travail de recensement de ces formes brèves :
L'épigramme
En France, c'est surtout au XVIIe et XVIIIe siècles, que le genre a connu son apogée. C'est un genre pamphlétaire, une miniature de la satire. Joute verbale où la brièveté est la meilleure des armes : tout l'art de l'épigramme se situe dans la manière de porter les coups et dans l'estocade finale. Voltaire en a écrit de fameuses ; Jean-Baptiste Rousseau et Lebrun (dit le Pindare français) en ont laissé des recueils entiers.
L'aphorisme
les préceptes, les maximes, les adages ou les brocards.
Les maximes des moralistes sont bien décapantes du vernis social. Voir La Rochefoucauld
Les Caractères de La Bruyère dénoncent mode et apparences.
Les proverbes y compris dans leur développement théâtral, sous forme de saynètes (Musset), Molière a compris que le « détournement » entre dans la notion même de proverbe. Au XIXe siècle, la forme proverbiale sert la contestation de l'ordre : « La propriété c'est le vol », de Proudhon ; « La religion est l'opium du peuple », de Marx. Le peuple continue aujourdhui à créer des proverbes, pour manifester sa révolte : « Métro, boulot, dodo » (Pierre Béarn) et « Sous les pavés, la plage ».
Les formules expriment les contradictions en termes brefs, neufs et drôles, elles jouent sur la paronomase, le calembour et toutes sortes de jeux de mots.
la nouvelle : ces petits récits sont souvent décapants, voir Maupassant.
épitaphe
fable : La Fontaine s'y montre critique à l'égard du pouvoir royal, des courtisans…
fabliau
sottie : l'attitude des sots ou des fous
comptine
libelle
conte voltairien éminemment contestataire qui a assuré la gloire de son auteur alors qu'il l'attendait de ses tragédies.
Il me semble que tous ces genres visent la simplification, la caricature, en cultivant le trait parce qu'ils cultivent la brièveté.
Ils ne s'opposent pas seulement aux grands genres, mais cultivent une fronde populaire qui leur est particulière. Je pense au XXe siècle aux chansonniers. A certaines chansons de Brassens ou de Pierre Perret lesquelles sont une continuation de ces petits genres qui connaissent un grand succès par leur impertinence.
En effet, les petits genres se caractérisent par leur ton subversif qui s'exprime contre la société, la nature humaine, etc. Peu nombreux sont ceux qui critiquent, directement, des formes littéraires…et c'est bien là qu'est le problème (pour comprendre l'enoncé de la dissertation).
Si ce n'est pas leur forme (le bref, le concis, le discontinu), les petits genres ne m'apparaissent pas comme des contestations radicales, clairement exprimés, des grands genres…Je ne connais aucun textes courts qui ait pour thème de critiquer, de mettre en cause la tragédie, le roman…même si on peut considérer la parodie comme une forme de contestation (la fable des Deux Coqs pour l'épopée par exemple). Par ailleurs, là encore les exemple ne sont pas foison…
Il me semble que "l'opinion critique" de l'énoncé demande à être critiquée puisque, en effet, quand on pense aux formes brèves, on pense davantage à une critique de la société qu'à une critique, sans doute sous-jacente, des grands genres.
Je pense que les critiques ont certainement voulu trouver un critère de convergence, d'unification des formes brèves (aux thématiques assez diverses) et ont choisi un critère qui relève d'un positionnement vis-à-vis des grands genres :
1) ce qui n'est peut-être pas extrêmement pertinent (cela demande à être exploré dans la dissertation) : on aurait pu choisir un critère thématique (la critique, le polémique), tonale (l'humour) ou encore formel (la briéveté)
2)ce qui révèle un rapport d'inter-dépendance au profit des grands genres qu'il convient sûrement de relativiser : les petits genres existent en dehors de ce prétendu rapport de forces avec les grands genres.
(rapport de forces là encore à relativiser : les petits genres sont aussi présents dans les grands et servent ceux-ci par leur légéreté et leur virtuosité : les sentences dans la tragédie, les maximes dans le roman…) On observe donc que, quand les petits genres empruntent aux grands, l'intention est presque toujours parodique, tandis que, quand les grands utilisent les formes brèves c'est plutôt pour s'en servir car ils reconnnaissent les vertus de leur briéveté et de leur légèreté.
Peut-être fais-je fausse route ?…
Anne-Sophie.
Anne-Sophie.
"Etes-vous d'accord avec l'opinion critique qui considère que les petits genres sont le lieu et le mode de contestation des grands genres ?"
Je ne comprends pas "contestation des grands genres" comme la seule contestation stylistique. Si c'était le cas, tu aurais raison d'affirmer que ce n'est "peut-être pas extrêmement pertinent".
Je vois cette contestation dans le rôle social des genres, dans le domaine qu'ils se sont attribués.
Tragédie, épopée… visent à souder le corps social, à exalter la grandeur de l'homme, là où justement les "petits genres" dénoncent les illusions. La
Henriade ou la
Franciade encensent là où les fables de La Fontaine piquent. Les grands genres se définissent aussi sans doute par l'appareil de règles qui les contraignent et les enserrent ; les petits genres par leur liberté et la concentration des effets due à leur brièveté…
Me trompè-je ?
Je n'avais pas pensé à cet aspect du sujet (la contestation des valeurs véhiculées par les grands genres) : je trouve ça tout à fait lumineux !
Il ne me reste plus qu'à trouver quleques exemples pertinents…
Merci encore pour votre aide, le sérieux de vos réponses, et votre grande disponibilité.
Anne-Sophie.