Il me semble assez inévitable de ménager une place dans ta dissertation aux enjeux d'une réécriture.
=> Tu peux expliquer en quoi toute réécriture est une réappropriation du passé, en même temps qu'une dénaturation de ce dernier. Ce qui fait la qualité d'une bonne réécriture, ce n'est pas sa fidélité à l'original, c'est sa capacité à mettre en place tout un réseau de continuités et de ruptures. C'est ainsi que Jean Anouilh et Bertold Brecht peuvent dénoncer la montée du nazisme en reprenant respectivement les figures mythiques d'Antigone et de Jeanne d'Arc. Jean Anouilh théorise du reste l'acte de réécriture dans la préface de son Oedipe: "Et je me suis glissé dans la tragédie de Sophocle comme un voleur, mais un voleur amoureux de son butin".
=> Insister sur le caractère intemporel du mythe: une histoire forte, connue de tous, héritée au sens strict d'une tradition ancienne, mais que bon nombre d'auteurs - à commencer par Cocteau - vont chercher dans la modernité. L'un des ouvrages les plus révélateurs de ce dernier phénomène, c'est le célèbre
Mythologie de Roland Barthes, qui se présente comme un recueil d'articles portant sur tout et n'importe quoi: cela va de la symbolique du vin et de la viande rouge, aux matchs de catch, en passant par les enveloppes. Le mythe originel possède une valeur poétique, une fonction d'élucidation du monde, sens qui perdure aujourd'hui encore, alors même le mythe ne fait plus partie de nos conceptions religieuses.
Puisque ton texte de référence est la
Machine Infernale de Cocteau, il ne serait pas idiot de glisser un mot sur les conceptions esthétiques de ce dernier. La réécriture du mythe devient pour Cocteau un moyen de "réenchanter" le monde. Il ne s'agit pas de montrer le réel, ni même de le sublimer, mais d'exagérer ce qu'il peut avoir de comique et de sensible, afin de mettre en lumière ce que le monde, en soi, peut avoir de poétique. Un idéal très proche finalement de celui des surréalistes. Je te cite deux extraits qui sont répondent parfaitement: le premier vient de la préface aux
Mariés de la tour Eiffel in les
Arguments chorégraphiques de Cocteau, le second est une tirade de la
Répétition ou l'amour puni de Jean Anouilh:
Je dis ridicule, parce qu'au lieu de chercher à me tenir en deçà du ridicule de la vie, de l'atténuer, de l'arranger, comme nous arrangeons, en racontant une aventure où nous jouons un rôle défavorable, je l'accentue au contraire, je le pousse au-delà, et je cherche à peindre plus vrai que le vrai.
Le poète doit sortir objets et sentiments de leurs voiles et de leurs brumes, les montrer soudain, si nus et si vite, que l'homme a peine à les reconnaître. Ils le frappent alors avec leur jeunesse, comme s'ils n'étaient jamais devenus des vieillards officiels.
C'est le cas des lieux communs, vieux, puissants et universellement admis à la façon des chefs-d'oeuvre, mais dont la beauté, l'originalité, ne nous surprennent plus à force d'usage.
Le naturel, le vrai, celui du théâtre, est la chose la moins naturelle du monde […]. N’allez pas croire qu’il suffit de retrouver le ton de la vie. D’abord dans la vie le texte est toujours si mauvais ! Nous vivons dans un monde qui a complètement perdu l’usage du point-virgule, nous parlons, tous par phrases inachevées, avec trois petits points sous-entendus, parce que nous ne trouvons jamais le mot juste. Et puis le naturel de la conversations, que les comédiens prétendent retrouver : ces balbutiements, ces hoquets, ces hésitations, ces bavures, ce n’est vraiment pas la peine de réunir cinq ou six cents personnes dans une salle et de leur demander de l’argent pour leur en donner le spectacle. Ils adorent cela, je le sais, ils s’y reconnaissent. Il n’empêche qu’il faut écrire et jouer la comédie mieux qu’eux. C’est joli la vie, mais cela n’a pas de forme. L’art a pour objet de lui en donner une précisément et de faire, par tous les artifices possibles - plus vrai que le vrai.
Ne peut-on rapprocher cette opération de "réanchantement" du monde, de "poétisation" de la vie, à la réécriture de mythe, qui est, somme toute, irruption d'une fiction éthérée, poétique, saturée par ce que Gide appelle "la part de Dieu", au sein même du prosaïsme de la vie quotidienne ? La réécriture d'un mythe n'est-elle pas une actualisation de ce que Cocteau appelle le "lieu commun" ?