Un vers obscur de La Fontaine
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Je n'y avais jamais réfléchi avant de préparer la fable La Laitière et le Pot au lait pour ma classe de 5ème : comment comprenez-vous le vers : Achetait un cent d'œufs, faisait triple couvée ; ?
Apparemment, je ne suis pas le seul à m'être posé la question…
Je comprends, pour ma part, que la laitière a fait couver trois poules à la fois. C'est probablement l'explication la plus simple (et c'est pour cela qu'elle me plaît 😜), mais est-ce pour autant la plus plausible ?
En consultant certaines pages, je me rends compte que certains sont partis dans des interprétations mathématiques totalement délirantes et absconses (comme c'est le cas https://marcohana.com/ohana-perrette-triple-t.htm ici).
Oui, j'ai vu. Mais la laitière achète des œufs pour les faire couver ? C'est bizarre, non ?
En fait, comme tout cela se passe dans sa pensée, la laitière s'imagine peut-être qu'elle fait fortune. Elle achète des œufs, les fait couver et attend qu'ils éclosent pour avoir plein de poules et de coqs dont elle pourra par la suite tirer profit… Cela ferait à peu près 33 œufs couvés par poule. Un peu trop, non ? :/
Sans doute. Le principal, c'est l'idée de multiplication et la perte du sens des réalités, on est d'accord, mais la formule reste un peu énigmatique…
Et l'article devant «cent», il ne gêne personne ?
(Attention, Mithridate, ça chauffe rudement sous mon crâne et je me sens prête à sortir quelque chose d'encore plus étonnant que cette page de calculs…)
Il m'est avis que l'expression suppose que la "laitière" est servile et qu'elle compte tirer de la vente du lait une centaine d'oeufs et autant de poussins pour, à terme, acheter un cochon et s'élever dans la société.
Bon, je me lance…
Version simple : elle achète une centaine d'œufs, qui deviennent des poules, qui couvent trois fois (soit 400 poules après croissance de la troisième couvée).
Version tordue : il s'agirait d'un vers alchimique abscons, que je ne peux comprendre même si pour mon oreille, «un cent d'œufs» ressemble furieusement à «un sang d'œufs» et la triple couvée ressemble aussi beaucoup à une directive de type «faire cuire trois fois successives le sang de l'œuf». Quid de l'œuf ? Je l'ignore mais en fait, tout le poème me semble suspect. Cela dit, je ne pratique pas la langue des oiseaux. Et cette explication me semble, en fait, un peu fumeuse.
Selmani a écrit :Je l'ignore mais en fait, tout le poème me semble suspect.
Exactement !
Je soupçonne La Fontaine d'avoir prévu tout cela, en concoctant cette énigme des plus absconses. Se peut-il, à travers ce vers, qu'il ait réellement voulu embrouiller les générations futures et les pousser (comme nous sommes en train de le faire en ce moment) à chercher une explication qui n'existe pas ?
Élémentaire, mon cher Watson. Mais ça manque de juifs, ce complot !
J'y soupe guère. Tout cela est bien terre à terre, faites-vous campagnards pour voir les espoirs fermiers.
C'est drôle, je ne partage pas trop vos questionnements.
Premièrement, il y a le fait qu'il s'agit de la langue du XVII° (que pour ma part je maîtrise mal) et qu'à cet égard certaines formulations qui peuvent nous paraître archaïsantes sont en réalité toutes simples.
Ensuite, ce que je comprends naturellement, c'est que dans la démesure de son ambition, elle fait faire à chacun de ces œufs 3 générations de poules ou de coqs. Quelqu'un sait si un œuf donne une poule ou un coq à 50% ou plus de poules que de coqs ? Et quelqu'un sait-il combien de poussins peuvent voir le jour grâce à une seule poule ? Quoiqu'il en soit, faire faire à 100 œufs trois générations de poules et de coq, pour peu qu'on arrive à tous les couver, ça nous amène à quelque chose de l'ordre de la myriade.
Pour ma part, je trouve cette explication à la fois simple et convaincante par sa démesure.
Là où en revanche je rejoins l'interrogation de Jacques Vassier, c'est que Pérette veut faire couver ces œufs mais qu'à aucun moment il n'est dit qu'elle possède des poules pour le faire. Elle compte les couver elle-même ou La Fontaine veut-il montrer que le raisonnement est d'emblée caduque ?
Selmani a écrit :Et l'article devant «cent», il ne gêne personne ?
Pourquoi donc ? C'est un emploi classique :
C.− P. méton. Ensemble de cent unités, centaine. Un cent de clous, d'œufs. Je couds des épaulettes, six sous le cent (Frapié, La Maternelle,1904, p. 117):
9. … il s'élança vers une papeterie de la rue Médicis où il se souvenait d'avoir vu, à la devanture, promettre des cartes de visite à la minute, à trois francs le cent. Gide, Les Caves du Vatican,1914, p. 722.
Pour le sens de la
triple couvée, il me semble que la plupart des oiseaux ne font qu'une ou deux couvées par an, et les poules en font exceptionnellement jusqu'à trois : c'est ce qu'espère Perrette.
Le Chevalier au Lion a écrit :
Là où en revanche je rejoins l'interrogation de Jacques Vassier, c'est que Pérette veut faire couver ces œufs mais qu'à aucun moment il n'est dit qu'elle possède des poules pour le faire. Elle compte les couver elle-même ou La Fontaine veut-il montrer que le raisonnement est d'emblée caduque ?
Tout à fait. Pour moi, il n'y a pas de sens caché. Il s'agit d'un "raccourci" d'expression, obscur par sa concision même. On verra ce que les élèves en pensent ! 🙂
En fait, la difficulté ne vient pas tant de la triple couvée, explicable comme Lamaneur le fait, mais de l'achat des œufs.
- Ou Perrette a des poules, mais alors pourquoi leur achète-t-elle des œufs ?
- Ou Perrette n'en a pas, mais alors par qui va-t-elle faire couver les œufs ?
Un point supplémentaire n'a pas été soulevé : tous les oeufs ne sont pas bons à être couvés.
Pour arriver à quelque chose, il faut que la poule ait été fécondée au préalable.
Perrette imagine acheter cent oeufs pour les faire couver.
Trouve-t-on aussi facilement cent oeufs de poules fécondées? Pas sûr.
Peut-être imagine-t-elle commencer un élevage avec des oeufs qui sont juste bons à être mangés?
Sur ce point aussi, Perrette est dans son rêve.
??
NB : Perrette a peut-être des poules mais pas de coqs pour les féconder? Ce qui peut justifier d'acheter des oeufs (de poules fécondées) tout en ayant des poules pour les couver…
@lamaneur
Merci pour cette explication, j'ai été trop paresseuse pour vérifier moi-même ! Pour moi, l'explication est tout à fait lumineuse.
C'est toujours agréable d'en apprendre plus sur des tournures désuètes.
Comme on disait du temps de La Fontaine, il faut des œufs cochés.
Mais je crois qu'entre le cent d’œufs et les triples couvées, il y a bien des étapes que la Fontaine, truchement de Perrette, ne détaille pas : on voit bien dans le reste de la fable qu'elle saute plein d'étapes ; il ne faut donc pas chercher une relation logique absolue.
Un cent de marrons. Deux cents d'oeufs, de fagots. Trois cents de paille, de foin. Vendre, acheter un cent de, etc. Un cent pesant, un poids de cent livres, un quintal. Un cent de piquet, un cent de dominos, une partie en cent points. Familièrement. https://www.littre.org/definition/cent